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L’affaire Sacco et Vanzetti (Par Howard Zinn)

Inter­ven­tion [d’Howard Zinn] à la Northeas­tern Univer­sity, Boston (Massa­chu­setts), 9 octobre 1997

Ce qui nous vient aujourd’­hui de l’af­faire des immi­grés italiens Sacco et Vanzetti, ce n’est pas simple­ment une tragé­die, c’est une inspi­ra­tion. Leur anglais n’était pas parfait, mais quand ils parlaient, c’était une espèce de poésie.

Combien d’entre vous savent quelque chose de l’af­faire Sacco et Vanzetti ?

Combien d’entre vous savent quelque chose de l’af­faire Sacco et Vanzetti ? Combien d’entre vous ne savent rien de l’af­faire Sacco et Vanzetti? Et puis, il y a ceux qui connaissent l’af­faire Sacco et Vanzetti sans la connaître. Au moment où je suis entré dans l’âge adulte et où je me suis poli­tisé, l’af­faire Sacco et Vanzetti m’est appa­rue comme l’un des événe­ments les plus drama­tiques de l’his­toire améri­caine. Elle joue dans l’his­toire des États- Unis un rôle que tant d’autres événe­ments ont joué, ces moments très parti­cu­liers de l’his­toire qui marquent toute une géné­ra­tion. Il existe une liste clas­sique des faits qu’on tient pour des événe­ments histo­riques impor­tants, comme la bataille de Bunker Hill. Mais il y a un autre genre de liste, une liste alter­na­tive, celle d’évé­ne­ments qui ont fait beau­coup pour l’éveil de la conscience poli­tique des gens. L’af­faire de Haymar­ket en 1886 a été l’un de ceux-là. Si vous n’en savez pas grand-chose, rensei­gnez- vous. Au moment de cette affaire, Emma Gold­man, qui appar­te­nait à une famille ouvrière travaillant dans une usine de Roches­ter, était adoles­cente. L’ar­res­ta­tion, la condam­na­tion et l’exé­cu­tion d’un groupe d’anar­chistes à Chicago, au cours d’une lutte pour la jour­née de huit heures – quand Emma en a entendu parler, ça a changé sa vie. Pour certains, il en va de même avec l’af­faire Sacco et Vanzetti, et pour d’autres avec l’af­faire Rosen­berg. Qui sait quel effet l’af­faire Mumia Abu-Jamal aura sur les géné­ra­tions futures?

Quand nous avons eu, il y a vingt ans, le cinquan­tième anni­ver­saire de l’exé­cu­tion de Sacco et Vanzetti, le gou­­ver­neur du Massa­chu­setts Michael Duka­kis a mis en place une commis­sion. On a beau­coup parlé des excuses de l’État du Massa­chu­setts et de faire quelque chose à propos de l’exé­cu­tion de ces deux hommes. Les gouver­ne­ments font ça de temps en temps, ils présentent des excuses. Khroucht­chev s’est excusé : « Oui, désolé, nous avons tué un certain nombre de gens. » Clin­ton a présenté ses excuses pour l’es­cla­vage. Je ne veux pas me moquer de ces excuses – oui, d’ac­cord, c’est ce que je fais. Je dois rendre justice à Duka­kis : il a mis en place une commis­sion pour reve­nir sur l’af­faire Sacco et Vanzetti et ça a abouti à un rapport qui a déclaré que le procès n’avait pas été équi­table. Il y a eu aussi des gens qui ont dit que Duka­kis devrait réha­bi­li­ter Sacco et Vanzetti. Il a estimé que c’était un peu tard. Ils avaient été exécu­tés en 1927 et on était en 1977. Mais sa commis­sion a fourni un rapport qui disait que Sacco et Vanzetti n’avaient pas eu droit à un procès équi­table. C’était un euphé­misme.

Quand le rapport a été publié, ça a provoqué des réac­­tions chez des gens qui défen­daient les auto­ri­tés du Mas­­sa­chu­setts. Après tout, les auto­ri­tés étaient impliquées, les juri­dic­tions infé­rieures et les juri­dic­tions supé­rieures et le gouver­neur du Massa­chu­setts, Alvan Fuller. En 1977 Peter Fuller, le fils du gouver­neur, était vivant et habi­tait à Boston. Il ne se conten­tait pas d’y vivre. En fait, il était le patron d’une conces­sion Cadillac à Boston, 11 a écrit une lettre au Boston Globe. On le connais­sait pour plusieurs choses, pas seule­ment comme prin­ci­pal vendeur de Cadillac à Boston, mais aussi comme éleveur de pur-sang. Il était aussi membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la Boston Univer­sity. Il a trouvé scan­da­leuse la décla­ra­tion de Duka­kis disant que Sacco et Vanzetti n’avaient pas eu un procès équi­table. Il a dit que c’était « une tenta­tive pour ternir la répu­ta­tion de quelqu’un en qui nous croyons, que nous aimons et dont nous chéris­sons la mémoire ». Et il a ajouté : « Nous siégeons ici dans le dernier édifice construit par mon père, la plus belle agence de loca­tion de voitures de la côte Est et peut-être des États-Unis. » Je ne vois pas bien ce que cela avait à voir avec l’af­faire Sacco et Vanzetti.

La ques­tion est d’ac­tua­lité, parce que la ques­tion de la justice est toujours d’ac­tua­lité, la ques­tion du droit, et pas seule­ment celle de la peine de mort mais de tout le système judi­ciaire. Bref rappel des faits. Cela commence au prin­temps 1920, peu après la fin de la Première Guerre mondiale. Il y a un cambrio­lage et un meurtre. C’est vrai­ment une affaire du Massa­chu­setts. Il y a un cambrio­lage dans une usine de chaus­sures à South Brain­tree, Massa­chu­setts, pas loin d’ici. Le cais­sier est tué ainsi qu’un garde. Deux personnes sont tuées. On ne sait pas exac­te­ment qui a fait cela. Il y a des gens qui prétendent avoir été des témoins oculaires. En tout cas, peu de temps après, Sacco et Vanzetti, Nicola Sacco et Barto­lo­meo Vanzetti, sont inter­pel­lés à bord d’un tram­way qui va de Brid­ge­wa­ter à Brock­ton. Ils portent des armes, des revol­vers. Ils sont arrê­tés pour le cambrio­lage et le meurtre. C’est le début de l’af­faire Sacco et Vanzetti.


zinnHoward Zinn


Ce qui suit, ce sont des années de procès et d’ap­pels. Il faut que je dise quelque chose des circons­tances de l’époque, 1920. Pourquoi Sacco et Vanzetti ? Y avait-il une preuve qui menait à eux ? C’est diffi­cile à dire, Dans cette affaire, les témoi­gnages sont telle­ment confus et embrouillés qu’aujourd’­hui encore les gens ne sont pas d’ac­cord sur la ques­tion de savoir si Sacco et Vanzetti étaient coupables. Il y en a qui disent : abso­lu­ment pas. Et d’autres, oui, abso­lu­ment. Il y en a qui disent que Sacco était coupable et Vanzetti inno­cent, un compro­mis libé­ral je présume. Mais en tout cas, ce qu’ il y a à ce moment- là, c’est que Sacco et Vanzetti sont des anar­chistes. Ce ne sont pas des indi­vi­dus quel­conques qu’on aurait trou­vés dans un tram­way avec des armes sur eux. Ils figu­raient sur des listes. Ils étaient connus de la police et du Bureau of Inves­ti­ga­tion (Bureau d’enquête), l’an­cêtre du FBI. Ils n’ont pas de casier judi­ciaire, mais ils ont un casier poli­tique, ils ont soutenu acti­ve­ment des grèves, ils ont parti­cipé à des piquets de grève, ils ont distri­bué des tracts, ils appar­tiennent au mouve­ment anar­chiste de la côte Est. Il y avait un mouve­ment anar­chiste italien parti­cu­lier. Ils étaient amis avec Luigi Galleani, le rédac­teur d’une publi­ca­tion anar­chiste, Cronaca Sovver­siva.

Ce qu’il y a à cette époque, après la Première Guerre, c’est qu’il y a dans le pays une vague d’hys­té­rie anti­­ra­di­caux, anti-étran­gers. Ça commence pendant la guerre. Pendant la guerre, on voit se déve­lop­per l’hos­ti­lité à l’égard des radi­caux, de ceux qui s’op­posent à la guerre. Le Congrès vote les lois sur l’es­pion­nage et sur la sédi­tion, et la Cour suprême recon­naît la consti­tu­tion­na­lité de ces lois, qui punissent les gens qui s’op­posent à la guerre. Eugene Debs, le diri­geant socia­liste, est condamné à dix ans de prison pour avoir prononcé un discours contre la guerre. Une femme est condam­née à plusieurs années de prison pour avoir dit (quelqu’un d’autre l’avait enten­due) que les chaus­settes que les gens étaient censés trico­ter pour les soldats outre­mer, en fait elles ne leur arri­vaient pas. On confisque un film et on intente un procès à son auteur pour viola­tion de la loi sur l’es­pion­nage parce que c’est un film sur la guerre d’in­dé­pen­dance. Dans cette guerre, l’en­nemi c’était l’An­gle­terre, or l’An­gle­terre est main­te­nant notre alliée. Donc quelqu’un qui fait un film dans lequel l’An­gle­terre est l’en­nemi alors qu’en fait elle est notre alliée ne sait évidem­ment pas qui sont nos enne­mis et qui sont nos alliés, et quelqu’un comme ça mérite des pour­suites. Le titre du film était The Spirit of 76, le procès s’est donc inti­tulé : U.S. v. Spirit of 76, Les États-Unis contre l’es­prit de 1776.

C’est le genre de choses qui sont arri­vées. Quand la guerre a été finie, il y a eu un atten­tat à la bombe. Atten­tion, je ne veux pas repré­sen­ter les anar­chistes de cette époque comme des paci­fistes, du genre Mar­­tin Luther King, des non-violents. Non, il y avait des anar­chistes qui croyaient à l’usage de la violence contre l’en­nemi de classe et des anar­chistes qui n’y croyaient pas. Mais le fait qu’il y en avait certains qui y croyaient ne signi­fiait pas que, quand il y avait une action violente, ce devait être les anar­chistes qui en étaient respon­sables. Mais c’est ce qui s’est passé dans l’af­faire de Haymar­ket Square, où personne ne savait qui était respon­sable de l’ex­plo­sion d’une bombe au milieu des poli­ciers, en 1886, mais puisqu’il y avait des anar­chistes à Chicago et que certains avaient écrit des textes qui prônaient la violence, il était logique de penser que ce devait être eux les respon­sables et que par consé­quent ils méri­taient d’être exécu­tés.

Une bombe a éclaté devant la rési­dence du procu­reur géné­ral Palmer, le procu­reur géné­ral de Woodrow Wilson. Cela a provoqué une grande émotion et a déclen­ché une chasse aux radi­caux, aux lanceurs de bombes, aux anar­chistes. C’est-à-dire qu’on est entré de force dans les maisons des étran­gers et dans les endroits où ils se réunis­saient, en partant de l’idée que c’était là qu on avait le plus de chances de trou­ver des lanceurs de bombes et des agita­teurs. Il y a eu des milliers d’ar­res­ta­tions de ces gens-là, avec refus de mise en liberté sous caution, déten­tion sans compa­ru­tion, mise au secret et, pour beau­coup, expul­sion. Deux des expul­sés étaient Emma Gold­man, l’anar­chiste fémi­niste, et son ami Alexan­der Berk­man. Voilà ce qui se passait. Le rédac­teur de Cronaca Sovver­sia, Luigi Galleani, a été expulsé. Un autre anar­chiste, nommé Salsedo, a été embarqué et retenu pendant six semaines au Bureau d’enquête, dans un bureau au quator­zième étage d’un immeuble de Manhat­tan, sans avoir le droit de contac­ter un avocat ni de parler à qui que ce soit. Ils l’ont inter­rogé pendant six semaines. À la fin de ces six semaines, on a retrouvé son corps sur le trot­toir au pied de ce bureau du quator­zième étage. Le Bureau d’enquête a déclaré qu’il avait sauté. Personne ne sait. Est-ce qu’il a sauté ? Peut-être. Est-ce qu’on l’a poussé ? Qui sait ? Est-ce qu’il a sauté parce que les gens du Bureau d’enquête l’avaient rendu fou ? Parce qu’il se sentait coupable, étant un anar­chiste ? Qui sait ?


nicola-sacco-bartolomeo-vanzettiSacco et Vanzetti


Je vous parle de ces événe­ments parce qu’ils ont tous eu un impact sur la façon de penser de la commu­nauté anar­chiste et des anar­chistes nés à l’étran­ger comme Sacco et Vanzetti. Ça explique, et c’est comme ça qu’ils l’ex­pliquaient, et ça paraît raison­nable, pourquoi ils por­­taient des armes. Tous, quels qu’ils soient, s’at­ten­daient à une descente de police chez eux, à être arrê­tés, inter­ro­gés, expul­sés. Ils portaient des armes. Est-ce que ça explique qu’ils portaient des armes ? je ne sais pas. Je ne sais pas si Sacco et Vanzetti étaient coupables. Ce n’est pas ça qui m’in­té­resse le plus. Qu’ils aient été coupables ou inno­cents, cela implique des ques­tions plus géné­rales concer­nant la justice, la nature de la justice et la façon dont elle est rendue dans notre société, et le fait que cette justice n’a pas grand-chose à voir avec la ques­tion de savoir si des gens sont inno­cents ou coupables d’un crime précis. Elle a beau­coup plus à voir avec ce que sont les gens, ce qu’ils repré­sentent, ce qu’ils font dans leur vie et quelles menaces ils font peser non sur tel ou tel indi­vidu, mais sur la struc­ture sociale exis­tante. Il était entendu les anar­chistes faisaient peser une menace sur la struc­ture sociale en place aux États-Unis. Quand on les a arrê­tés, le procès-verbal d’in­ter­ro­ga­toire ne donne pas l’im­pres­sion que la police se préoc­cu­pait beau­coup de savoir s’ils avaient commis le cambrio­­lage et le meurtre. Voici quelques ques­tions posées par les poli­ciers.

Un poli­cier à Sacco : « Êtes-vous citoyen améri­cain ? » Sacco : « Non. » Le poli­cier : « Êtes-vous commu­niste ? » Sacco : « Non. » « Anar­chiste ? » Sacco : « Non. » Il ment. Pourquoi quelqu’un menti­rait à la police, cela me dépasse. Mais il a choisi de mentir à la police. La ques­tion est de savoir ce qui les inté­res­sait. Savoir s’il était commu­niste ou anar­chiste ? Quel rapport cela a-t-il avec la ques­tion de savoir s’il était coupable de ce cambrio­lage et de ce meurtre ? L’af­faire tout entière est noyée sous le patrio­tisme et les appels au drapeau.

C’est ça, l’at­mo­­sphère dans laquelle l’af­faire s’est dérou­lée. Au tout début du procès, le juge, le juge Webs­ter Thayer, a déclaré au jury : « Messieurs (il n’y avait pas de femmes dans le jury), je vous demande d’ac­com­plir la mission à laquelle vous avez été appe­lés, avec le même esprit de patrio­tisme, de courage et de dévoue­ment dont nos soldats ont fait preuve de l’autre côté de l’Océan. » Éton­nante espèce de fardeau imposé aux jurés, les mettant dans la même situa­tion que des soldats en train d’ac­com­plir un devoir patrio­tique, en parti­cu­lier si l’on sait que Sacco et Vanzetti avaient quitté ce pays et étaient passés au Mexique pour éviter la conscrip­tion. C’étaient des réfrac­taires. Ils n’avaient pas rempli leur devoir patrio­tique. Main­te­nant, c’était le jury qui allait remplir son devoir patrio­tique.

Autres ques­tions des poli­ciers. À Sacco : « Croyez- vous en notre gouver­ne­ment ? » Sacco : « Oui, certaines choses j’ai­me­rais qu’elles soient autre­ment. » Réponse très diplo­ma­tique. Il aime­rait vrai­ment que les choses soient autre­ment. Poli­cier : « Êtes-vous abonné à des publi­ca­tions du parti anar­chiste ? » Sacco : « Il m’ar­rive de les lire. – Comment vous les procu­rez-vous ? Par la poste ? – Un homme m’en a donné un, à Boston. – Qui était-ce ? -Je ne sais pas. » Là encore, les poli­ciers étaient-ils à la recherche de cambrio­leurs ou de gens abon­nés aux revues anar­chistes ? le procès a commencé immé­dia­te­ment après le Memo­­rial Day. On était à peu près un an et demi après la fin de ce défer­le­ment de stupi­dité et de mort qu’a été la Première Guerre mondiale. Il y avait encore de la musique mili­taire dans l’air quand le procès s’est ouvert. En fait, douze jours après l’ou­ver­ture, la presse a annoncé que les corps de trois soldats étaient rapa­triés de France à Brock­ton. et toute la ville ne s’est plus occu­pée que de la céré­mo­nie patrio­tique. Tout cela le jury le lisait dans la presse. Ils avaient le droit de lire les jour­naux tant que ceux-ci ne rendaient pas compte du procès. Les articles étaient décou­pés. Au milieu du procès, les jour­naux ont rendu compte d’un rassem­ble­ment, à Plymouth, de cinq mille anciens combat­tants de la divi­sion Yankee. Au procès lui-même, le procu­reur qui mène le contre-inter­ro­ga­toire de Sacco, c’est Katz­mann. Katz­mann : « Est-ce que vous aimiez ce pays, la dernière semaine de mai 1917? » J’ima­gine que, quand on passe en revue les jours l’un après l’autre, il y a des jours où on l’ai­mait et d’autres où on ne l’ai­mait pas. Sacco : « C’est assez diffi­cile pour moi de répondre d’un mot, M. Katz­mann. » L’an­glais de Sacco était bien meilleur que celui de Vanzetti. (Vanzetti avait beau­coup plus de diffi­cul­tés avec la langue anglaise. Après avoir passé des années en prison et avoir étudié, il aura une éloquence, en anglais, abso­lu­ment extra­or­di­naire.) Katz­mann : « Vous pouvez utili­ser deux mots, M. Sacco : oui ou non. C’est lequel ? » Sacco : « Oui. » La dernière semaine de mai 1917, oui, il aimait son pays. Katz­mann : « Pour montrer l’amour que vous portiez à ces États-Unis quand ils s’ap­prê­taient à vous appe­ler sous les drapeaux, vous avez fui au Mexique. »

Telle est l’at­mo­sphère du procès. C’est un jury un juge très anglo-saxons. Les deux accu­sés sont des anar­chistes italiens récem­ment arri­vés dans ce pays et qui parlent anglais avec de forts accents italiens. Dans ce procès, les divi­sions ethniques sont très claires. Webs­ter Thayer, le juge, a expres­sé­ment demandé au président du tribu­nal d’être chargé de cette affaire. Il voulait ce procès.

Il s’est passé des choses bizarres pendant ce procès. Il y a beau­coup de témoins pour qui Sacco et Vanzetti se trou­vaient ailleurs que sur le lieu du crime. Tout un tas de témoins disent qu’ils ont vu Sacco à Boston. Sacco dit qu’il était à Boston à ce moment-là, dans le bureau du consul italien, pour essayer d’ob­te­nir un passe­port. Tous ces gens-là témoignent qu’ils ont vu Sacco à Boston. Mais tous ces gens-là ont un accent italien. Tout un tas de gens témoignent qu’au moment où le crime est censé avoir été commis, Vanzetti vendait du pois­son à Plymouth. Sacco était ouvrier dans la chaus­sure, Vanzetti marchand de pois­son. Mais les paroles de ces gens-là n’at­teignent pas le jury. À l’évi­dence ce sont des Italiens. Ils vont faire bloc avec les accu­sés.


libertaire-sacco-et-vanzettiLa Une du “Liber­taire” du 23 Aout 1927


Il y a un garçon dont le témoi­gnage est très singu­lier, très diffi­cile à établir de façon parfai­te­ment claire. Il y a des témoi­gnages pleins d’er­reurs, de méprises. Mais on les accepte quand même. On fait venir ce garçon qui déclare :
« Nous avons vu les voleurs en train de s’en­fuir. »
On lui demande :
« Vous avez vu leur visage ?
– Non.
– Qu’est-ce que vous pouvez nous dire de ces voleurs ?
– Je peux dire que c’étaient des étran­gers.
– Comment avez-vous put le savoir ?
– À leur façon de courir. »
Vous avez déjà vu courir un étran­ger? Ils sont très drôles à voir courir. Un jour, pendant la durée du procès, en allant assis­ter à un match de l’équipe de foot­ball de Dart­mouth, le juge a eu une phrase qui n’est pas passée inaperçue. Il doit y avoir quelque chose dans un match de l’équipe de Dart­mouth qui vous amène à vous lais­ser aller. Vous pensez : on peut dire tout ce qu’on veut, pendant un match. Mais non, on ne peut pas. Donc, parlant à un autre ancien de Dart­mouth, qui était au même match, Thayer, qui venait de reje­ter une demande de réou­ver­ture du procès, lui a dit : « Tu as vu ce j’ai fait l’autre jour avec ces salauds d’anar­chistes ? » Celui à qui il avait dit ça a lait une décla­ra­tion sur l’hon­neur là-dessus. Faites donc bien atten­tion à ce que vous dites aux gens pendant un match. C’était ça, Webs­ter Thayer.

Les preuves balis­tiques n’étaient pas claires. Je n’en­­tre­rai pas dans le détail, parce que j’en suis inca­pable. Les discus­sions sur la balis­tique ont duré des années et personne n’a pu arri­ver à une conclu­sion parfai­te­ment claire sur ce que montrent les preuves balis­tiques. Ce que je veux dire, c’est qu’une chose est sûre : qu’ils aient été ou non coupables, étant donné l’at­mo­sphère de la cour en 1920–1921, il était impos­sible qu’ils aient un procès équi­table. C’était impos­sible dans l’at­mo­sphère patrio­tique de cette cour et avec ce juge et ce jury. Sacco et Vanzetti ont été condam­nés. Je voudrais plai­der plus pour ce qu’ils étaient que pour tout ce qu’ils avaient effec­ti­ve­ment pu faire. C’est cela qui fait que l’af­faire est impor­tante. C’est lié à telle­ment d’autres exemples de la façon dont notre système judi­ciaire fonc­tionne. En réflé­chis­sant et en étudiant un peu, on sait qu’il est vrai que ce qui a beau­coup d’im­por­tance dans notre système judi­ciaire, même plus que de savoir si vous avez fait ou pas fait telle ou telle chose, ce qui a beau­coup d’im­por­tance, c’est qui vous êtes, combien d’argent vous avez, de quelle couleur vous êtes, si vous êtes améri­cain ou non et si vous êtes radi­cal. Ils avaient tout ça contre eux, tout comme Mumia Abu-Jamal a ça contre lui II est noir, il est radi­cal, il est pauvre. Est-ce qu’il va avoir un procès équi­table? Encore une fois il n’y a pas de certi­tude quant à son inno­cence ou sa culpa­bi­lité. Mais ce dont on est abso­lu­ment sûr, tant que ces facteurs sont domi­nants, et ces facteurs sont domi­nants dans une société pleine de chau­vi­nisme et d’hos­ti­lité envers les étran­gers et d’hos­ti­lité envers les noirs et d’hos­ti­lité envers les radi­caux, et tant que c’est l’argent qui domine le système judi­ciaire, alors la ques­tion de savoir si vous avez fait ci ou ça devient secon­daire par rapport à ces facteurs.

On a demandé six ou sept fois à Webs­ter Thayer de rouvrir le procès. On lui a présenté de nouvelles preuves. Il y a un prison­nier qui envoie un message depuis sa prison pour dire qu’il faisait partie du gang qui a connus le cambrio­lage et le meurtre. Qui sait ? C’est vrai suffi­rait peut-être d’al­ler voir au moins. Le juge ne veut pas aller voir. Il refuse et refuse encore. Et la Cour suprême du Massa­chu­setts est toujours d’ac­cord avec Thayer. Ils n’ont jamais examiné les faits. C’était une chose très fréquente dans les cours d’ap­pel de ne pas exami­ner les faits d’une affaire. Ils n’ont à se pronon­cer que sur des ques­tions de droit. Vous n’avez pas droit à un nouveau procès. Et c’est comme ça que vous avez ces déci­sions exas­pé­rantes qui viennent de tribu­naux dans lesquels c’est la vie d’un homme qui est en jeu et où on vous dit : « Désolé, nous ne pouvons vrai­ment pas nous occu­per des preuves. Ce n’est pas notre travail. »

Ils ont essayé d’en réfé­rer à la Cour suprême des États- Unis pour suspendre l’exé­cu­tion. Ils ont essayé de faire appel à Oliver Wendell Holmes, un des juges de la Cour suprême, pour suspendre l’exé­cu­tion. Il suffit d’un juge. C’est ce qui s’est produit pendant un certain temps dans l’af­faire Rosen­berg, mais Holmes n’a pas voulu suspendre l’exé­cu­tion. De toute façon, Holmes est l’un des juges les plus sures­ti­més de l’his­toire de la Cour suprême, en ce qui concerne le libé­ra­lisme et les liber­tés civiles. C’est Holmes qui a rédigé la déci­sion prise à l’una­ni­mité qui a envoyé Eugène Debs en prison. C’est Holmes qui a rédigé la déci­sion prise à l’una­ni­mité confir­mant la consti­tu­tion­na­lité de la loi sur l’es­pion­nage.

Le fait est qu’ils avaient pu s’ex­pri­mer devant un tribu­nal. C’est ce que disent les gens. « De quoi vous plai­gnez-vous ? Ils sont passés devant les tribu­naux. » Toutes les procé­dures ont été respec­tées. Ils ont eu un pro­­cès. Ils sont allés en appel. C’est allé d’une cour à l’autre. L’ap­pel est allé jusqu’au gouver­neur. Le gouver­neur a créé une commis­sion avec trois membres distin­gués. C’est ce que font les cadres, pour se déchar­ger de leurs respon­sa­bi­li­tés. « Créons une commis­sion compo­sée de trois citoyens impor­tants ; qu’ils me conseillent et de la sorte je n’au­rai pas à suppor­ter seul tout le blâme. » Quelle commis­sion plus distin­guée aurait-on pu imagi­ner. Le gouver­neur a choisi le président de Harvard, le président du MIT et un juge à la retraite. On dirait un échan­tillon de la commu­nauté. Ils examinent tout le dossier et ils abou­tissent à la conclu­sion que Sacco et Vanzetti ne méri­taient pas un nouveau procès.

Heywood Broun était un grand jour­na­liste de l’époque les années 1920 et 1930, et il tenait une chro­nique dans de grands jour­naux, inti­tu­lée « Il me semble… ». C’était un jour­na­liste qui sortait de l’or­di­naire, un, parce qu’il était socia­liste, deux, parce que c’était l’un des orga­ni­sa­teurs de l’Ameri­can News­pa­per Guild qui est née à peu près à cette époque. Quand les gens disaient : « Nous avons, dans la commis­sion, trois des person­na­li­tés les plus distin­guées du Massa­chu­setts qui ont examiné les preuves et disent que ces types sont coupables », Broun écri­vait : « Ce n’est pas n’im­porte quel prison­nier qui peut avoir un président de Harvard pour lui envoyer le courant… S’il s’agit d’un lynchage, au moins le marchand de pois­sons et son ami l’ou­vrier d’usine pour­ront-ils se dire qu’ils meurent des mains de messieurs en smoking ou en toge. »

Il y a eu des protes­ta­tions dans tout le pays et dans le monde entier, des mani­fes­ta­tions à Buenos Aires, à Paris, à Londres. Les avocats ont tenté de faire valoir de nouvelles théo­ries, de nouvelles idées, de nouveaux éléments de preuve. Sacco leur a dit : « Lais­sez tomber. Ça n’a pas d’im­por­tance. Ils veulent que nous mou­­rions. Peu importent les preuves. » Il y a toujours des gens qui pensent : « Si on réus­sit seule­ment à trou­ver le bon type d’ar­gu­ment légal, le système judi­ciaire en pren­dra connais­sance ». Et Sacco: « Non, vous vous trom­pez. Étant donné ce que nous sommes et ce qu’est le système judi­ciaire, peu importent les conclu­sions que vous pour­rez dépo­ser, ils vont nous condam­ner à mort. » « La seule chose qui pour­rait avoir de l’ef­fet — là c’est Vanzetti qui parle — ce serait que des centaines de milliers, des millions de gens descendent dans la rue et qu’il y ait une clameur dans ce pays. C’est la seule chose qui pour­rait peut-être les empê­cher de nous tuer ». Il y eu des mani­fes­ta­tions, mais pas assez impor­tantes et qui n’étaient pas à la hauteur de ce que Vanzetti enten­dait par énormes protes­ta­tions et donc le 23 août 1927, à la prison de Char­les­town, où était la chaise élec­trique, la foule s’est rassem­blée dehors, des mani­fes­tants, des déta­che­ments mili­taires. Il y avait des fusils mitrailleurs instal­lés sur les bâti­ments envi­ron­nants pour conte­nir les mani­fes­tants. Des gens ont été moles­tés et arrê­tés. Quelques grandes figures de la litté­ra­ture ont pris part aux mani­fes­ta­tions, Edna St. Vincent Millay et John Dos Passos. Einstein avait protesté contre cela, et des person­na­li­tés impor­tantes du monde des arts avaient protesté contre cela. Et le mouve­ment ouvrier, en parti­cu­lier le mouve­ment ouvrier italien, avait soutenu Sacco et Vanzetti et avait orga­nisé des mani­fes­ta­tions, mais ils ont été exécu­tés.

Je voudrais vous lire quelque chose que Vanzetti avait dans sa poche quand il était dans le tram­way à Brock­ton, le jour où il a été arrêté. Ce qu’il avait dans sa poche, c’était un tract annonçant un meeting où il allait prendre la parole. Le tract disait : « Vous avez fait toutes les guerres. Vous avez travaillé pour tous les capi­ta­listes. Vous avez parcouru tous les pays. Avez-vous recueilli le fruit de vos labeurs, le prix de vos victoires? Le passé vous récon­forte-t-il ? Le présent vous sourit-il ? L’ave­nir vous promet-il quelque chose ? Avez-vous trouvé un coin de terre où vous puis­siez vivre comme un être humain et mourir comme un être humain? De ces ques­tions, de ce débat, de ce thème, le combat pour l’exis­tence, Barto­lo­meo Vanzetti parlera. »

Évidem­ment, il n’a jamais eu l’oc­ca­sion de pronon­cer ce discours. Mais il m’a semblé qu’il était là, son discours. On ne va pas lais­ser quelqu’un faire un discours comme celui-là. Si on faisait ce discours assez souvent, s’il y avait assez de gens pour le faire et assez pour l’en­tendre dans un pays où, pour tant de gens, ce message a une réso­nance, on pour­rait avoir un formi­dable mouve­ment pour un chan­ge­ment social. Voilà ce qu’il y avait derrière l’af­faire Sacco et Vanzetti et l’af­faire Mumia Abu-Jamal et derrière tant de choses qui conti­nuent de se produire dans notre société et derrière une bonne partie de ce qu’on appelle le système judi­ciaire. C’est impor­tant, en parti­cu­lier dans une faculté de droit, où il est si facile de se perdre — j’al­lais dire se salir — dans les subti­li­tés du droit. Derrière le droit, au-dessus du droit, il y a de graves ques­tions de classe, de race, de genre et de conflit social. Si nous voulons la justice, nous sommes amenés, d une certaine manière, à prendre parti dans ce conflit.

Howard Zinn

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1 Comment on "L’affaire Sacco et Vanzetti (Par Howard Zinn)"

  1. Article (très) apprécié… partagé et diffusé via “Socialisme libertaire” :

    http://www.socialisme-libertaire.fr/2015/12/l-affaire-sacco-et-vanzetti.html

    Salutations libertaires ★

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