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L'affaire Sacco et Vanzetti (Par Howard Zinn)
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Intervention [d’Howard Zinn] à la Northeastern University, Boston (Massachusetts), 9 octobre 1997

Ce qui nous vient aujourd’hui de l’affaire des immigrés italiens Sacco et Vanzetti, ce n’est pas simplement une tragédie, c’est une inspiration. Leur anglais n’était pas parfait, mais quand ils parlaient, c’était une espèce de poésie.

Combien d’entre vous savent quelque chose de l’affaire Sacco et Vanzetti ?

Combien d’entre vous savent quelque chose de l’affaire Sacco et Vanzetti ? Combien d’entre vous ne savent rien de l’affaire Sacco et Vanzetti? Et puis, il y a ceux qui connaissent l’affaire Sacco et Vanzetti sans la connaître. Au moment où je suis entré dans l’âge adulte et où je me suis politisé, l’affaire Sacco et Vanzetti m’est apparue comme l’un des événements les plus dramatiques de l’histoire américaine. Elle joue dans l’histoire des États- Unis un rôle que tant d’autres événements ont joué, ces moments très particuliers de l’histoire qui marquent toute une génération. Il existe une liste classique des faits qu’on tient pour des événements historiques importants, comme la bataille de Bunker Hill. Mais il y a un autre genre de liste, une liste alternative, celle d’événements qui ont fait beaucoup pour l’éveil de la conscience politique des gens. L’affaire de Haymarket en 1886 a été l’un de ceux-là. Si vous n’en savez pas grand-chose, renseignez- vous. Au moment de cette affaire, Emma Goldman, qui appartenait à une famille ouvrière travaillant dans une usine de Rochester, était adolescente. L’arrestation, la condamnation et l’exécution d’un groupe d’anarchistes à Chicago, au cours d’une lutte pour la journée de huit heures – quand Emma en a entendu parler, ça a changé sa vie. Pour certains, il en va de même avec l’affaire Sacco et Vanzetti, et pour d’autres avec l’affaire Rosenberg. Qui sait quel effet l’affaire Mumia Abu-Jamal aura sur les générations futures?

Quand nous avons eu, il y a vingt ans, le cinquantième anniversaire de l’exécution de Sacco et Vanzetti, le gou­verneur du Massachusetts Michael Dukakis a mis en place une commission. On a beaucoup parlé des excuses de l’État du Massachusetts et de faire quelque chose à propos de l’exécution de ces deux hommes. Les gouvernements font ça de temps en temps, ils présentent des excuses. Khrouchtchev s’est excusé : « Oui, désolé, nous avons tué un certain nombre de gens. » Clinton a présenté ses excuses pour l’esclavage. Je ne veux pas me moquer de ces excuses – oui, d’accord, c’est ce que je fais. Je dois rendre justice à Dukakis : il a mis en place une commission pour revenir sur l’affaire Sacco et Vanzetti et ça a abouti à un rapport qui a déclaré que le procès n’avait pas été équitable. Il y a eu aussi des gens qui ont dit que Dukakis devrait réhabiliter Sacco et Vanzetti. Il a estimé que c’était un peu tard. Ils avaient été exécutés en 1927 et on était en 1977. Mais sa commission a fourni un rapport qui disait que Sacco et Vanzetti n’avaient pas eu droit à un procès équitable. C’était un euphémisme.

Quand le rapport a été publié, ça a provoqué des réac­tions chez des gens qui défendaient les autorités du Mas­sachusetts. Après tout, les autorités étaient impliquées, les juridictions inférieures et les juridictions supérieures et le gouverneur du Massachusetts, Alvan Fuller. En 1977 Peter Fuller, le fils du gouverneur, était vivant et habitait à Boston. Il ne se contentait pas d’y vivre. En fait, il était le patron d’une concession Cadillac à Boston, 11 a écrit une lettre au Boston Globe. On le connaissait pour plusieurs choses, pas seulement comme principal vendeur de Cadillac à Boston, mais aussi comme éleveur de pur-sang. Il était aussi membre du conseil d’administration de la Boston University. Il a trouvé scandaleuse la déclaration de Dukakis disant que Sacco et Vanzetti n’avaient pas eu un procès équitable. Il a dit que c’était « une tentative pour ternir la réputation de quelqu’un en qui nous croyons, que nous aimons et dont nous chérissons la mémoire ». Et il a ajouté : « Nous siégeons ici dans le dernier édifice construit par mon père, la plus belle agence de location de voitures de la côte Est et peut-être des États-Unis. » Je ne vois pas bien ce que cela avait à voir avec l’affaire Sacco et Vanzetti.

La question est d’actualité, parce que la question de la justice est toujours d’actualité, la question du droit, et pas seulement celle de la peine de mort mais de tout le système judiciaire. Bref rappel des faits. Cela commence au printemps 1920, peu après la fin de la Première Guerre mondiale. Il y a un cambriolage et un meurtre. C’est vraiment une affaire du Massachusetts. Il y a un cambriolage dans une usine de chaussures à South Braintree, Massachusetts, pas loin d’ici. Le caissier est tué ainsi qu’un garde. Deux personnes sont tuées. On ne sait pas exactement qui a fait cela. Il y a des gens qui prétendent avoir été des témoins oculaires. En tout cas, peu de temps après, Sacco et Vanzetti, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, sont interpellés à bord d’un tramway qui va de Bridgewater à Brockton. Ils portent des armes, des revolvers. Ils sont arrêtés pour le cambriolage et le meurtre. C’est le début de l’affaire Sacco et Vanzetti.


zinnHoward Zinn


Ce qui suit, ce sont des années de procès et d’appels. Il faut que je dise quelque chose des circonstances de l’époque, 1920. Pourquoi Sacco et Vanzetti ? Y avait-il une preuve qui menait à eux ? C’est difficile à dire, Dans cette affaire, les témoignages sont tellement confus et embrouillés qu’aujourd’hui encore les gens ne sont pas d’accord sur la question de savoir si Sacco et Vanzetti étaient coupables. Il y en a qui disent : absolument pas. Et d’autres, oui, absolument. Il y en a qui disent que Sacco était coupable et Vanzetti innocent, un compromis libéral je présume. Mais en tout cas, ce qu’ il y a à ce moment- là, c’est que Sacco et Vanzetti sont des anarchistes. Ce ne sont pas des individus quelconques qu’on aurait trouvés dans un tramway avec des armes sur eux. Ils figuraient sur des listes. Ils étaient connus de la police et du Bureau of Investigation (Bureau d’enquête), l’ancêtre du FBI. Ils n’ont pas de casier judiciaire, mais ils ont un casier politique, ils ont soutenu activement des grèves, ils ont participé à des piquets de grève, ils ont distribué des tracts, ils appartiennent au mouvement anarchiste de la côte Est. Il y avait un mouvement anarchiste italien particulier. Ils étaient amis avec Luigi Galleani, le rédacteur d’une publication anarchiste, Cronaca Sovversiva.

Ce qu’il y a à cette époque, après la Première Guerre, c’est qu’il y a dans le pays une vague d’hystérie anti­radicaux, anti-étrangers. Ça commence pendant la guerre. Pendant la guerre, on voit se développer l’hostilité à l’égard des radicaux, de ceux qui s’opposent à la guerre. Le Congrès vote les lois sur l’espionnage et sur la sédition, et la Cour suprême reconnaît la constitutionnalité de ces lois, qui punissent les gens qui s’opposent à la guerre. Eugene Debs, le dirigeant socialiste, est condamné à dix ans de prison pour avoir prononcé un discours contre la guerre. Une femme est condamnée à plusieurs années de prison pour avoir dit (quelqu’un d’autre l’avait entendue) que les chaussettes que les gens étaient censés tricoter pour les soldats outremer, en fait elles ne leur arrivaient pas. On confisque un film et on intente un procès à son auteur pour violation de la loi sur l’espionnage parce que c’est un film sur la guerre d’indépendance. Dans cette guerre, l’ennemi c’était l’Angleterre, or l’Angleterre est maintenant notre alliée. Donc quelqu’un qui fait un film dans lequel l’Angleterre est l’ennemi alors qu’en fait elle est notre alliée ne sait évidemment pas qui sont nos ennemis et qui sont nos alliés, et quelqu’un comme ça mérite des poursuites. Le titre du film était The Spirit of 76, le procès s’est donc intitulé : U.S. v. Spirit of 76, Les États-Unis contre l’esprit de 1776.

C’est le genre de choses qui sont arrivées. Quand la guerre a été finie, il y a eu un attentat à la bombe. Attention, je ne veux pas représenter les anarchistes de cette époque comme des pacifistes, du genre Mar­tin Luther King, des non-violents. Non, il y avait des anarchistes qui croyaient à l’usage de la violence contre l’ennemi de classe et des anarchistes qui n’y croyaient pas. Mais le fait qu’il y en avait certains qui y croyaient ne signifiait pas que, quand il y avait une action violente, ce devait être les anarchistes qui en étaient responsables. Mais c’est ce qui s’est passé dans l’affaire de Haymarket Square, où personne ne savait qui était responsable de l’explosion d’une bombe au milieu des policiers, en 1886, mais puisqu’il y avait des anarchistes à Chicago et que certains avaient écrit des textes qui prônaient la violence, il était logique de penser que ce devait être eux les responsables et que par conséquent ils méritaient d’être exécutés.

Une bombe a éclaté devant la résidence du procureur général Palmer, le procureur général de Woodrow Wilson. Cela a provoqué une grande émotion et a déclenché une chasse aux radicaux, aux lanceurs de bombes, aux anarchistes. C’est-à-dire qu’on est entré de force dans les maisons des étrangers et dans les endroits où ils se réunissaient, en partant de l’idée que c’était là qu on avait le plus de chances de trouver des lanceurs de bombes et des agitateurs. Il y a eu des milliers d’arrestations de ces gens-là, avec refus de mise en liberté sous caution, détention sans comparution, mise au secret et, pour beaucoup, expulsion. Deux des expulsés étaient Emma Goldman, l’anarchiste féministe, et son ami Alexander Berkman. Voilà ce qui se passait. Le rédacteur de Cronaca Sovversia, Luigi Galleani, a été expulsé. Un autre anarchiste, nommé Salsedo, a été embarqué et retenu pendant six semaines au Bureau d’enquête, dans un bureau au quatorzième étage d’un immeuble de Manhattan, sans avoir le droit de contacter un avocat ni de parler à qui que ce soit. Ils l’ont interrogé pendant six semaines. À la fin de ces six semaines, on a retrouvé son corps sur le trottoir au pied de ce bureau du quatorzième étage. Le Bureau d’enquête a déclaré qu’il avait sauté. Personne ne sait. Est-ce qu’il a sauté ? Peut-être. Est-ce qu’on l’a poussé ? Qui sait ? Est-ce qu’il a sauté parce que les gens du Bureau d’enquête l’avaient rendu fou ? Parce qu’il se sentait coupable, étant un anarchiste ? Qui sait ?


nicola-sacco-bartolomeo-vanzettiSacco et Vanzetti


Je vous parle de ces événements parce qu’ils ont tous eu un impact sur la façon de penser de la communauté anarchiste et des anarchistes nés à l’étranger comme Sacco et Vanzetti. Ça explique, et c’est comme ça qu’ils l’expliquaient, et ça paraît raisonnable, pourquoi ils por­taient des armes. Tous, quels qu’ils soient, s’attendaient à une descente de police chez eux, à être arrêtés, interrogés, expulsés. Ils portaient des armes. Est-ce que ça explique qu’ils portaient des armes ? je ne sais pas. Je ne sais pas si Sacco et Vanzetti étaient coupables. Ce n’est pas ça qui m’intéresse le plus. Qu’ils aient été coupables ou innocents, cela implique des questions plus générales concernant la justice, la nature de la justice et la façon dont elle est rendue dans notre société, et le fait que cette justice n’a pas grand-chose à voir avec la question de savoir si des gens sont innocents ou coupables d’un crime précis. Elle a beaucoup plus à voir avec ce que sont les gens, ce qu’ils représentent, ce qu’ils font dans leur vie et quelles menaces ils font peser non sur tel ou tel individu, mais sur la structure sociale existante. Il était entendu les anarchistes faisaient peser une menace sur la structure sociale en place aux États-Unis. Quand on les a arrêtés, le procès-verbal d’interrogatoire ne donne pas l’impression que la police se préoccupait beaucoup de savoir s’ils avaient commis le cambrio­lage et le meurtre. Voici quelques questions posées par les policiers.

Un policier à Sacco : « Êtes-vous citoyen américain ? » Sacco : « Non. » Le policier : « Êtes-vous communiste ? » Sacco : « Non. » « Anarchiste ? » Sacco : « Non. » Il ment. Pourquoi quelqu’un mentirait à la police, cela me dépasse. Mais il a choisi de mentir à la police. La question est de savoir ce qui les intéressait. Savoir s’il était communiste ou anarchiste ? Quel rapport cela a-t-il avec la question de savoir s’il était coupable de ce cambriolage et de ce meurtre ? L’affaire tout entière est noyée sous le patriotisme et les appels au drapeau.

C’est ça, l’atmo­sphère dans laquelle l’affaire s’est déroulée. Au tout début du procès, le juge, le juge Webster Thayer, a déclaré au jury : « Messieurs (il n’y avait pas de femmes dans le jury), je vous demande d’accomplir la mission à laquelle vous avez été appelés, avec le même esprit de patriotisme, de courage et de dévouement dont nos soldats ont fait preuve de l’autre côté de l’Océan. » Étonnante espèce de fardeau imposé aux jurés, les mettant dans la même situation que des soldats en train d’accomplir un devoir patriotique, en particulier si l’on sait que Sacco et Vanzetti avaient quitté ce pays et étaient passés au Mexique pour éviter la conscription. C’étaient des réfractaires. Ils n’avaient pas rempli leur devoir patriotique. Maintenant, c’était le jury qui allait remplir son devoir patriotique.

Autres questions des policiers. À Sacco : « Croyez- vous en notre gouvernement ? » Sacco : « Oui, certaines choses j’aimerais qu’elles soient autrement. » Réponse très diplomatique. Il aimerait vraiment que les choses soient autrement. Policier : « Êtes-vous abonné à des publications du parti anarchiste ? » Sacco : « Il m’arrive de les lire. – Comment vous les procurez-vous ? Par la poste ? – Un homme m’en a donné un, à Boston. – Qui était-ce ? -Je ne sais pas. » Là encore, les policiers étaient-ils à la recherche de cambrioleurs ou de gens abonnés aux revues anarchistes ? le procès a commencé immédiatement après le Memo­rial Day. On était à peu près un an et demi après la fin de ce déferlement de stupidité et de mort qu’a été la Première Guerre mondiale. Il y avait encore de la musique militaire dans l’air quand le procès s’est ouvert. En fait, douze jours après l’ouverture, la presse a annoncé que les corps de trois soldats étaient rapatriés de France à Brockton. et toute la ville ne s’est plus occupée que de la cérémonie patriotique. Tout cela le jury le lisait dans la presse. Ils avaient le droit de lire les journaux tant que ceux-ci ne rendaient pas compte du procès. Les articles étaient découpés. Au milieu du procès, les journaux ont rendu compte d’un rassemblement, à Plymouth, de cinq mille anciens combattants de la division Yankee. Au procès lui-même, le procureur qui mène le contre-interrogatoire de Sacco, c’est Katzmann. Katzmann : « Est-ce que vous aimiez ce pays, la dernière semaine de mai 1917? » J’imagine que, quand on passe en revue les jours l’un après l’autre, il y a des jours où on l’aimait et d’autres où on ne l’aimait pas. Sacco : « C’est assez difficile pour moi de répondre d’un mot, M. Katzmann. » L’anglais de Sacco était bien meilleur que celui de Vanzetti. (Vanzetti avait beaucoup plus de difficultés avec la langue anglaise. Après avoir passé des années en prison et avoir étudié, il aura une éloquence, en anglais, absolument extraordinaire.) Katzmann : « Vous pouvez utiliser deux mots, M. Sacco : oui ou non. C’est lequel ? » Sacco : « Oui. » La dernière semaine de mai 1917, oui, il aimait son pays. Katzmann : « Pour montrer l’amour que vous portiez à ces États-Unis quand ils s’apprêtaient à vous appeler sous les drapeaux, vous avez fui au Mexique. »

Telle est l’atmosphère du procès. C’est un jury un juge très anglo-saxons. Les deux accusés sont des anarchistes italiens récemment arrivés dans ce pays et qui parlent anglais avec de forts accents italiens. Dans ce procès, les divisions ethniques sont très claires. Webster Thayer, le juge, a expressément demandé au président du tribunal d’être chargé de cette affaire. Il voulait ce procès.

Il s’est passé des choses bizarres pendant ce procès. Il y a beaucoup de témoins pour qui Sacco et Vanzetti se trouvaient ailleurs que sur le lieu du crime. Tout un tas de témoins disent qu’ils ont vu Sacco à Boston. Sacco dit qu’il était à Boston à ce moment-là, dans le bureau du consul italien, pour essayer d’obtenir un passeport. Tous ces gens-là témoignent qu’ils ont vu Sacco à Boston. Mais tous ces gens-là ont un accent italien. Tout un tas de gens témoignent qu’au moment où le crime est censé avoir été commis, Vanzetti vendait du poisson à Plymouth. Sacco était ouvrier dans la chaussure, Vanzetti marchand de poisson. Mais les paroles de ces gens-là n’atteignent pas le jury. À l’évidence ce sont des Italiens. Ils vont faire bloc avec les accusés.


libertaire-sacco-et-vanzettiLa Une du « Libertaire » du 23 Aout 1927


Il y a un garçon dont le témoignage est très singulier, très difficile à établir de façon parfaitement claire. Il y a des témoignages pleins d’erreurs, de méprises. Mais on les accepte quand même. On fait venir ce garçon qui déclare :
« Nous avons vu les voleurs en train de s’enfuir. »
On lui demande :
« Vous avez vu leur visage ?
– Non.
– Qu’est-ce que vous pouvez nous dire de ces voleurs ?
– Je peux dire que c’étaient des étrangers.
– Comment avez-vous put le savoir ?
– À leur façon de courir. »
Vous avez déjà vu courir un étranger? Ils sont très drôles à voir courir. Un jour, pendant la durée du procès, en allant assister à un match de l’équipe de football de Dartmouth, le juge a eu une phrase qui n’est pas passée inaperçue. Il doit y avoir quelque chose dans un match de l’équipe de Dartmouth qui vous amène à vous laisser aller. Vous pensez : on peut dire tout ce qu’on veut, pendant un match. Mais non, on ne peut pas. Donc, parlant à un autre ancien de Dartmouth, qui était au même match, Thayer, qui venait de rejeter une demande de réouverture du procès, lui a dit : « Tu as vu ce j’ai fait l’autre jour avec ces salauds d’anarchistes ? » Celui à qui il avait dit ça a lait une déclaration sur l’honneur là-dessus. Faites donc bien attention à ce que vous dites aux gens pendant un match. C’était ça, Webster Thayer.

Les preuves balistiques n’étaient pas claires. Je n’en­trerai pas dans le détail, parce que j’en suis incapable. Les discussions sur la balistique ont duré des années et personne n’a pu arriver à une conclusion parfaitement claire sur ce que montrent les preuves balistiques. Ce que je veux dire, c’est qu’une chose est sûre : qu’ils aient été ou non coupables, étant donné l’atmosphère de la cour en 1920–1921, il était impossible qu’ils aient un procès équitable. C’était impossible dans l’atmosphère patriotique de cette cour et avec ce juge et ce jury. Sacco et Vanzetti ont été condamnés. Je voudrais plaider plus pour ce qu’ils étaient que pour tout ce qu’ils avaient effectivement pu faire. C’est cela qui fait que l’affaire est importante. C’est lié à tellement d’autres exemples de la façon dont notre système judiciaire fonctionne. En réfléchissant et en étudiant un peu, on sait qu’il est vrai que ce qui a beaucoup d’importance dans notre système judiciaire, même plus que de savoir si vous avez fait ou pas fait telle ou telle chose, ce qui a beaucoup d’importance, c’est qui vous êtes, combien d’argent vous avez, de quelle couleur vous êtes, si vous êtes américain ou non et si vous êtes radical. Ils avaient tout ça contre eux, tout comme Mumia Abu-Jamal a ça contre lui II est noir, il est radical, il est pauvre. Est-ce qu’il va avoir un procès équitable? Encore une fois il n’y a pas de certitude quant à son innocence ou sa culpabilité. Mais ce dont on est absolument sûr, tant que ces facteurs sont dominants, et ces facteurs sont dominants dans une société pleine de chauvinisme et d’hostilité envers les étrangers et d’hostilité envers les noirs et d’hostilité envers les radicaux, et tant que c’est l’argent qui domine le système judiciaire, alors la question de savoir si vous avez fait ci ou ça devient secondaire par rapport à ces facteurs.

On a demandé six ou sept fois à Webster Thayer de rouvrir le procès. On lui a présenté de nouvelles preuves. Il y a un prisonnier qui envoie un message depuis sa prison pour dire qu’il faisait partie du gang qui a connus le cambriolage et le meurtre. Qui sait ? C’est vrai suffirait peut-être d’aller voir au moins. Le juge ne veut pas aller voir. Il refuse et refuse encore. Et la Cour suprême du Massachusetts est toujours d’accord avec Thayer. Ils n’ont jamais examiné les faits. C’était une chose très fréquente dans les cours d’appel de ne pas examiner les faits d’une affaire. Ils n’ont à se prononcer que sur des questions de droit. Vous n’avez pas droit à un nouveau procès. Et c’est comme ça que vous avez ces décisions exaspérantes qui viennent de tribunaux dans lesquels c’est la vie d’un homme qui est en jeu et où on vous dit : « Désolé, nous ne pouvons vraiment pas nous occuper des preuves. Ce n’est pas notre travail. »

Ils ont essayé d’en référer à la Cour suprême des États- Unis pour suspendre l’exécution. Ils ont essayé de faire appel à Oliver Wendell Holmes, un des juges de la Cour suprême, pour suspendre l’exécution. Il suffit d’un juge. C’est ce qui s’est produit pendant un certain temps dans l’affaire Rosenberg, mais Holmes n’a pas voulu suspendre l’exécution. De toute façon, Holmes est l’un des juges les plus surestimés de l’histoire de la Cour suprême, en ce qui concerne le libéralisme et les libertés civiles. C’est Holmes qui a rédigé la décision prise à l’unanimité qui a envoyé Eugène Debs en prison. C’est Holmes qui a rédigé la décision prise à l’unanimité confirmant la constitutionnalité de la loi sur l’espionnage.

Le fait est qu’ils avaient pu s’exprimer devant un tribunal. C’est ce que disent les gens. « De quoi vous plaignez-vous ? Ils sont passés devant les tribunaux. » Toutes les procédures ont été respectées. Ils ont eu un pro­cès. Ils sont allés en appel. C’est allé d’une cour à l’autre. L’appel est allé jusqu’au gouverneur. Le gouverneur a créé une commission avec trois membres distingués. C’est ce que font les cadres, pour se décharger de leurs responsabilités. « Créons une commission composée de trois citoyens importants ; qu’ils me conseillent et de la sorte je n’aurai pas à supporter seul tout le blâme. » Quelle commission plus distinguée aurait-on pu imaginer. Le gouverneur a choisi le président de Harvard, le président du MIT et un juge à la retraite. On dirait un échantillon de la communauté. Ils examinent tout le dossier et ils aboutissent à la conclusion que Sacco et Vanzetti ne méritaient pas un nouveau procès.

Heywood Broun était un grand journaliste de l’époque les années 1920 et 1930, et il tenait une chronique dans de grands journaux, intitulée « Il me semble… ». C’était un journaliste qui sortait de l’ordinaire, un, parce qu’il était socialiste, deux, parce que c’était l’un des organisateurs de l’American Newspaper Guild qui est née à peu près à cette époque. Quand les gens disaient : « Nous avons, dans la commission, trois des personnalités les plus distinguées du Massachusetts qui ont examiné les preuves et disent que ces types sont coupables », Broun écrivait : « Ce n’est pas n’importe quel prisonnier qui peut avoir un président de Harvard pour lui envoyer le courant… S’il s’agit d’un lynchage, au moins le marchand de poissons et son ami l’ouvrier d’usine pourront-ils se dire qu’ils meurent des mains de messieurs en smoking ou en toge. »

Il y a eu des protestations dans tout le pays et dans le monde entier, des manifestations à Buenos Aires, à Paris, à Londres. Les avocats ont tenté de faire valoir de nouvelles théories, de nouvelles idées, de nouveaux éléments de preuve. Sacco leur a dit : « Laissez tomber. Ça n’a pas d’importance. Ils veulent que nous mou­rions. Peu importent les preuves. » Il y a toujours des gens qui pensent : « Si on réussit seulement à trouver le bon type d’argument légal, le système judiciaire en prendra connaissance ». Et Sacco: « Non, vous vous trompez. Étant donné ce que nous sommes et ce qu’est le système judiciaire, peu importent les conclusions que vous pourrez déposer, ils vont nous condamner à mort. » « La seule chose qui pourrait avoir de l’effet — là c’est Vanzetti qui parle — ce serait que des centaines de milliers, des millions de gens descendent dans la rue et qu’il y ait une clameur dans ce pays. C’est la seule chose qui pourrait peut-être les empêcher de nous tuer ». Il y eu des manifestations, mais pas assez importantes et qui n’étaient pas à la hauteur de ce que Vanzetti entendait par énormes protestations et donc le 23 août 1927, à la prison de Charlestown, où était la chaise électrique, la foule s’est rassemblée dehors, des manifestants, des détachements militaires. Il y avait des fusils mitrailleurs installés sur les bâtiments environnants pour contenir les manifestants. Des gens ont été molestés et arrêtés. Quelques grandes figures de la littérature ont pris part aux manifestations, Edna St. Vincent Millay et John Dos Passos. Einstein avait protesté contre cela, et des personnalités importantes du monde des arts avaient protesté contre cela. Et le mouvement ouvrier, en particulier le mouvement ouvrier italien, avait soutenu Sacco et Vanzetti et avait organisé des manifestations, mais ils ont été exécutés.

Je voudrais vous lire quelque chose que Vanzetti avait dans sa poche quand il était dans le tramway à Brockton, le jour où il a été arrêté. Ce qu’il avait dans sa poche, c’était un tract annonçant un meeting où il allait prendre la parole. Le tract disait : « Vous avez fait toutes les guerres. Vous avez travaillé pour tous les capitalistes. Vous avez parcouru tous les pays. Avez-vous recueilli le fruit de vos labeurs, le prix de vos victoires? Le passé vous réconforte-t-il ? Le présent vous sourit-il ? L’avenir vous promet-il quelque chose ? Avez-vous trouvé un coin de terre où vous puissiez vivre comme un être humain et mourir comme un être humain? De ces questions, de ce débat, de ce thème, le combat pour l’existence, Bartolomeo Vanzetti parlera. »

Évidemment, il n’a jamais eu l’occasion de prononcer ce discours. Mais il m’a semblé qu’il était là, son discours. On ne va pas laisser quelqu’un faire un discours comme celui-là. Si on faisait ce discours assez souvent, s’il y avait assez de gens pour le faire et assez pour l’entendre dans un pays où, pour tant de gens, ce message a une résonance, on pourrait avoir un formidable mouvement pour un changement social. Voilà ce qu’il y avait derrière l’affaire Sacco et Vanzetti et l’affaire Mumia Abu-Jamal et derrière tant de choses qui continuent de se produire dans notre société et derrière une bonne partie de ce qu’on appelle le système judiciaire. C’est important, en particulier dans une faculté de droit, où il est si facile de se perdre — j’allais dire se salir — dans les subtilités du droit. Derrière le droit, au-dessus du droit, il y a de graves questions de classe, de race, de genre et de conflit social. Si nous voulons la justice, nous sommes amenés, d une certaine manière, à prendre parti dans ce conflit.

Howard Zinn

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