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Que le contrat social est une monstruosité (par Anselme Bellegarrigue)

Extrait tiré de L’Anar­chie, jour­nal de l’ordre, un jour­nal anar­chiste publié en France, fondé et animé en 1850 par Anselme Belle­gar­rigue.


Que chacun dans la société s’af­firme person­nel­le­ment et n’af­firme que lui, et la souve­rai­neté indi­vi­duelle est fondée, le gouver­ne­ment n’a plus de place, toute supré­ma­tie est détruite, l’homme est l’égal de l’homme.

Cela fait, que reste-t-il? Il reste ce que tous les gouver­ne­ments ont vaine­ment tenté de détruire; il reste la base essen­tielle et impé­ris­sable de la natio­na­lité; il reste la commune que tous les pouvoirs perturbent et désor­ga­nisent pour en faire leur chose; il reste la muni­ci­pa­lité, orga­ni­sa­tion fonda­men­tale, exis­tence primor­diale qui résiste à toutes les désor­ga­ni­sa­tions et à toutes les destruc­tions. La commune a son admi­nis­tra­tion, son jury, ses judi­ca­tures; elle les impro­vi­se­rait si elle ne les avait pas.

La France, étant donc muni­ci­pa­le­ment orga­ni­sée par elle-même, est démo­cra­tique­ment orga­ni­sée de soi. Il n’y a, quant à l’or­ga­nisme inté­rieur, rien à faire, tout est fait; l’in­di­vidu est libre et souve­rain dans la commune; la commune, indi­vidu complexe, est libre et souve­raine dans la nation.

Main­te­nant, la nation, ou les communes, doivent-elles avoir un organe synthé­tique et central pour régle­men­ter certains inté­rêts communs, maté­riels et déter­mi­nés, et pour servir d’in­ter­lo­cu­teur entre la commu­nauté et l’étran­ger? Cela n’est une ques­tion pour personne; et je ne vois pas qu’il y ait fort à s’inquié­ter de ce que tout le monde admet comme ration­nel et néces­saire. Ce qui est en ques­tion, c’est le gouver­ne­ment; mais un arbi­trage et une chan­cel­le­rie, dus à l’ini­tia­tive des communes, restées maîtresses d’elles-mêmes, peuvent consti­tuer, si l’on veut, une commis­sion admi­nis­tra­tive, mais non pas un gouver­ne­ment.

Savez-vous ce qui fait qu’un maire est agres­sif dans la commune? C’est le préfet. Suppri­mez le préfet, et le maire ne s’ap­puie plus que sur les indi­vi­dus qui l’ont nommée; la liberté de chacun est garan­tie.

Une insti­tu­tion qui dépend de la commune n’est pas un gouver­ne­ment; un gouver­ne­ment c’est une insti­tu­tion à laquelle la commune obéit. On ne peut pas appe­ler un gouver­ne­ment ce sur quoi pèse l’in­fluence indi­vi­duelle; on appelle un gouver­ne­ment ce qui écrase les indi­vi­dus sous le poids de son influence.

Ce qui est en ques­tion, en un mot, ce n’est pas l’acte civil, dont j’ex­po­se­rai prochai­ne­ment la nature et le carac­tère, c’est le contrat social.

Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de contrat social, d’abord parce que la société n’est pas un arti­fice, un fait scien­ti­fique, une combi­nai­son de la méca­nique; la société est un phéno­mène provi­den­tiel et indes­truc­tible; les hommes, comme tous les animaux de mœurs douces, sont en société par nature. L’état de nature est déjà l’état de société; il est donc absurde, quand il n’est pas infâme, de vouloir consti­tuer, par un contrat, ce qui est consti­tué de soi et à titre fatal. En second lieu, parce que mon mode d’être social, mon indus­trie, ma croyance, mes senti­ments, mes affec­tions, mes goûts, mes inté­rêts, mes habi­tudes échappent à l’ap­pré­hen­si­bi­lité de toute stipu­la­tion; par la raison simple, mais péremp­toire, que tout ce que je viens d’énu­mé­rer est variable et indé­ter­miné; parce que mon indus­trie d’aujourd’­hui peut n’être pas mon indus­trie de demain; parce que mes croyances, mes senti­ments, mes affec­tions, mes goûts, mes inté­rêts, mes habi­tudes changent, ou chaque année, ou chaque mois, ou chaque jour, ou plusieurs fois par jour, et qu’il ne me plaît pas de m’en­ga­ger vis-à-vis de qui que ce soit, ni par parole, ni par écrit, à ne jamais chan­ger ni d’in­dus­trie, ni de croyance, ni de senti­ment, ni d’af­fec­tion, ni de goût, ni d’in­té­rêt, ni d’ha­bi­tude; décla­rant que si je prenais un pareil enga­ge­ment ce ne serait que pour le rompre, et affir­mant que, si on me le faisait prendre de force, ce serait la plus barbare en même temps que la plus odieuse des tyran­nies.


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Cepen­dant, notre vie sociale à tous est enga­gée par contrat. Rous­seau a inventé la chose, et depuis soixante ans le génie de Rous­seau se traîne dans notre légis­la­tion. C’est en vertu d’un contrat, rédigé par nos pères et renou­velé tout derniè­re­ment par les grands citoyens de la Cons­ti­tuante, que le gouver­ne­ment nous enjoint de ne voir, de n’en­tendre, de ne parler, de n’écrire, de ne faire que ce qu’il nous permet­tra. Telles sont les préro­ga­tives popu­laires dont l’alié­na­tion consti­tue le gouver­ne­ment des hommes; ce gouver­ne­ment, je le mets en ques­tion pour ce qui me concerne, lais­sant d’ailleurs aux autres la faculté de le servir, de le payer, de l’ai­mer, et fina­le­ment de mourir pour lui. Mais quand bien même tout le peuple français consen­ti­rait à vouloir être gouverné dans son instruc­tion, dans son culte, dans son crédit, dans son indus­trie, dans son art, dans son travail, dans ses affec­tions, dans ses goûts, dans ses habi­tudes, dans ses mouve­ments, et jusque dans son alimen­ta­tion, je déclare qu’en droit, son escla­vage volon­taire n’en­gage pas plus ma respon­sa­bi­lité que sa bêtise ne compro­met mon intel­li­gence; et si, en fait, sa servi­tude s’étend sur moi sans qu’il me soit possible de m’y sous­traire; s’il est notoire, comme je n’en saurais douter, que la soumis­sion de six, sept ou huit millions d’in­di­vi­dus à un ou plusieurs hommes entraîne ma soumis­sion propre à ce même ou à ces mêmes hommes, je défie qui que ce soit de trou­ver dans cet acte autre chose qu’un guet-apens, et j’af­firme que, dans aucun temps, la barba­rie d’au­cun peuple n’a exercé sur la terre un brigan­dage mieux carac­té­risé. Voir, en effet, une coali­tion morale de huit millions de valets contre un homme libre est un spec­tacle de lâcheté contre la sauva­ge­rie duquel on ne saurait invoquer la civi­li­sa­tion sans la ridi­cu­li­ser ou la rendre odieuse aux yeux du monde.

Mais je ne saurais croire que tous mes compa­triotes éprouvent déli­bé­ré­ment le besoin de servir. Ce que je sens, tout le monde doit le sentir; ce que je pense, tout le monde doit le penser; car je ne suis ni plus ni moins qu’un autre homme; je suis dans les condi­tions simples et labo­rieuses du premier travailleur venu. Je m’étonne, je m’ef­fraie de rencon­trer à chaque pas que je fais dans la vie, à chaque pensée que j’ac­cueille dans ma tête, à chaque entre­prise que je veux commen­cer, à chaque écu que j’ai besoin de gagner, une loi ou un règle­ment qui me dit: on ne passe pas par là; on ne pense pas ainsi; on n’en­tre­prend pas cela; on laisse ici la moitié de cet écu. À ces obstacles multiples, qui s’élèvent de toutes parts, mon esprit inti­midé s’af­faisse vers l’abru­tis­se­ment; je ne sais de quel côté me retour­ner; je ne sais que faire, je ne sais que deve­nir.

Qui donc a ajouté aux fléaux atmo­sphé­riques, aux décom­po­si­tions de l’air, aux insa­lu­bri­tés des climats, à la foudre que la science a su domp­ter, cette puis­sance occulte et sauvage, ce génie malfai­sant qui attend l’hu­ma­nité au berceau pour la faire dévo­rer par l’hu­ma­nité? Qui? Mais ce sont les hommes eux-mêmes qui, n’ayant pas assez de l’hos­ti­lité des éléments, se sont encore donné les hommes pour enne­mis.

Les masses, encore trop dociles, sont inno­centes de toutes les bruta­li­tés qui se commettent en leur nom et à leur préju­dice; elles en sont inno­centes, mais elles n’en sont pas igno­rantes; je crois que, comme moi, elles les sentent et s’en indignent; je crois que, comme moi, elles ont hâte d’en finir; seule­ment, n’en distin­guant pas bien les causes, elles ne savent comment agir. Je vais essayer de les fixer sur l’un et l’autre point.

Commençons par signa­ler les coupables.

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