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Triomphe de la propagande : les médias, armes de guerre (par John Pilger)

9ae3deca6381c2a9e1ecfec3d7b54303John Pilger est un jour­na­liste de natio­na­lité Austra­lienne, né à Sydney le 9 Octobre 1939, parti vivre au Royaume-Uni depuis 1962. Il est aujourd’­hui basé à Londres et travaille comme corres­pon­dant pour nombre de jour­naux, comme The Guar­dian ou le New States­man.

Il a reçu deux fois le prix de meilleur jour­na­liste de l’an­née au Royaume-Uni (Britain’s Jour­na­list of the Year Award). Ses docu­men­taires, diffu­sés dans le monde entier, ont reçu de multiples récom­penses au Royaume-Uni et dans d’autres pays.

John Pilger est membre, à l’ins­tar de Vandana Shiva et de Noam Chom­sky, de l’IOPS (Inter­na­tio­nal Orga­ni­za­tion for a Parti­ci­pa­tory Society), une orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale et non-gouver­ne­men­tale créée (mais encore en phase de créa­tion) dans le but de soute­nir l’ac­ti­visme en faveur d’un monde meilleur, prônant des valeurs ou des prin­cipes comme l’auto-gestion, l’équité et la justice, la soli­da­rité, l’anar­chie et l’éco­lo­gie.

Il s’agit ici de son inter­ven­tion au Sympo­sium Logan “Cons­truire une alliance contre le secret, la surveillance et la censure”, orga­nisé par le Centre pour le jour­na­lisme d’in­ves­ti­ga­tion, Londres, 5–7 décembre 2014.


Pourquoi tant de jour­na­listes ont-ils succombé à la propa­gande ? Pourquoi la censure et les distor­sions sont-elles des pratiques courantes ? Pourquoi la BBC se fait-elle la voix d’un pouvoir rapace ? Pourquoi le New York Times et le Washing­ton Post trompent-ils leurs lecteurs ?

Pourquoi n’en­seigne-t-on pas aux jeunes jour­na­listes à analy­ser l’agenda média­tique et à contes­ter les hautes préten­tions et les basses inten­tions de cette fausse objec­ti­vité ? Et pourquoi ne leur enseigne-t-on pas que l’es­sence de ce qu’on appelle les médias mains­tream (domi­nants) n’est pas l’in­for­ma­tion, mais le pouvoir ?

Ces ques­tions sont urgentes. Le monde fait face à un risque majeur de guerre, peut-être nucléaire – avec des USA déter­mi­nés à isoler et à provoquer la Russie et fina­le­ment, la Chine. Cette vérité se voit inver­sée et traves­tie par les jour­na­listes, dont ceux-là même qui firent la promo­tion des mensonges qui menèrent au bain de sang irakien de 2003.

Les temps dans lesquels nous vivons sont si dange­reux, et l’opi­nion publique le perçoit de manière si distor­due que la propa­gande n’est plus, comme Edward Bernays l’ap­pe­lait, “un gouver­ne­ment invi­sible”. C’est le gouver­ne­ment. Elle règne direc­te­ment sans craindre la contra­dic­tion et son prin­ci­pal objec­tif c’est de nous conqué­rir : notre vision du monde, notre capa­cité à sépa­rer la vérité des mensonges.


operation-mockingbird-elite-dailyDétour­ne­ment de CNN –>> CIA, mani­pu­lant la réalité, partout dans le monde


L’âge de l’in­for­ma­tion est en réalité un âge des médias, des médias qui censurent, qui diabo­lisent, qui châtient, qui font diver­sion : une chaine de montage surréa­liste de clichés d’obéis­sance et d’hy­po­thèses erro­nées.

Cette capa­cité à forger une nouvelle “réalité” se construit depuis long­temps. Il y a 45 ans, un livre inti­tulé The Gree­ning of America (“le verdis­se­ment de l’Amé­rique”) fit sensa­tion. Sur la couver­ture on pouvait lire ces mots : “Une révo­lu­tion arrive. Elle ne ressem­blera pas à celles du passé. Elle émer­gera de l’in­di­vidu”.

J’étais corres­pon­dant aux USA à l’époque et je me souviens de l’ac­ces­sion instan­ta­née au rang de gourou de son auteur, un jeune univer­si­taire de Yale, Charles Reich. Son message c’était que la divul­ga­tion de la vérité et l’ac­tion poli­tique avaient échoué, et que seules la “culture” et l’in­tros­pec­tion pour­raient chan­ger le monde.

En quelques années, propulsé par les forces du profit, le culte du “moi” avait tout fait sauf amélio­rer notre propen­sion à agir ensemble, notre sens de la justice sociale et de l’in­ter­na­tio­na­lisme. Les classes, les genres et les races s’étaient sépa­rés. Le person­nel c’était les poli­tiques, et le message, c’était le médium.

À la suite de la guerre froide, la fabri­ca­tion de nouvelles “menaces” vint complé­ter la déso­rien­ta­tion poli­tique de ceux qui, 20 ans plus tôt, auraient consti­tué une oppo­si­tion véhé­mente.

En 2003, j’ai filmé une inter­view à Washing­ton avec Charles Lewis, célèbre jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion US. Nous avons discuté de l’in­va­sion de l’Irak, surve­nue quelques mois aupa­ra­vant. Je lui ai posé la ques­tion suivante : “Et si les médias les plus libres du monde avaient sérieu­se­ment contesté les affir­ma­tions de George Bush et de Donald Rumsfeld, en inves­ti­guant, au lieu de se faire les porte-paroles d’une propa­gande gros­sière ?”

Il me répon­dit que si nous autres jour­na­listes avions fait notre devoir, “il y a de grandes chances que nous n’ayons jamais envahi l’Irak”

C’est un aveu terrible, et que bien d’autres jour­na­listes de renom, à qui j’ai posé la ques­tion, partagent. Dan Rather, ancien­ne­ment de CBS, me répon­dit la même chose. David Rose de “The Obser­ver”, ainsi que des jour­na­listes et produc­teurs de haut rang de la BBC, qui souhai­taient garder l’ano­ny­mat, me répon­dirent aussi la même chose.

En d’autres termes, si les jour­na­listes avaient fait leur travail, avaient remis en ques­tion et décor­tiqué la propa­gande au lieu de l’am­pli­fier, des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’en­fants seraient encore vivant aujourd’­hui ; et des millions n’au­raient pas eu à fuir leurs domi­ciles ; la guerre sectaire entre sunnites et chiites aurait pu ne pas commen­cer, et le tris­te­ment célèbre “État isla­mique” n’exis­te­rait peut-être pas.

Aujourd’­hui encore, malgré les millions de mani­fes­tants, la majo­rité du public des pays occi­den­taux n’a aucune idée de l’am­pleur des crimes commis par nos gouver­ne­ments en Irak. Encore moins savent que, dans les 12 années précé­dant l’in­va­sion, les gouver­ne­ments des USA et du Royaume-Uni ont déclen­ché un véri­table holo­causte en empê­chant la popu­la­tion civile d’Irak d’ac­cé­der aux mini­mums vitaux.

Voici les mots d’un offi­ciel britan­nique de haut-rang respon­sable des sanc­tions en Irak dans les années 90 – un siège médié­val qui entraina la mort d’un demi-million d’en­fants de moins de 5 ans, selon l’UNICEF. Le nom de cet offi­ciel est Carne Ross. Au minis­tère des Affaires étran­gères à Londres, on l’ap­pe­lait “Mr. Irak”. Aujourd’­hui, c’est un lanceur d’alertes qui nous explique comment les gouver­ne­ments mentent et comment les jour­na­listes propagent déli­bé­ré­ment ces mensonges. “Nous donnions aux jour­na­listes des infor­ma­tions partielles et forma­tées par les services de rensei­gne­ment”, m’a-t-il dit, “ou alors nous les excluions”.

Le dénon­cia­teur prin­ci­pal de cette terrible époque de silence fut Denis Halli­day. Alors Secré­taire géné­ral adjoint de l’Or­ga­ni­sa­tion des Nations Unies et n° 1 de L’ONU en Irak, Halli­day démis­sionna plutôt que d’ap­pliquer des direc­tives qu’il décri­vait comme géno­ci­daire. Il estime que les sanc­tions tuèrent plus d’un million d’Ira­kiens.

Ce qui arriva ensuite à Halli­day est très instruc­tif. Il a été évacué. Ou diffamé. Lors de l’émis­sion “News­night” de la BBC, le présen­ta­teur Jeremy Paxman lui hurla dessus: “N’êtes-vous qu’un défen­seur de Saddam Hussein?”. Le Guar­dian a récem­ment décrit cette scène comme “l’un des passages les plus mémo­rables” de Paxman. La semaine dernière, Paxman a signé un contrat d’1 million de livres [=1,267 millions d’€] avec un éditeur.


journalismOrwell: “Le jour­na­lisme, c’est publier quelque chose que quelqu’un ne voudrait pas voir publié. Tout le reste relève des rela­tions publiques”.


Les larbins de la censure ont bien fait leur travail. Voyons le résul­tat. En 2013, un sondage ComRes indiquait qu’une grande majo­rité du public britan­nique pensait que le total des morts de l’Irak était infé­rieur à 10 000 – une minus­cule frac­tion de la vérité. Une trai­née de sang qui s’étend de l’Irak à Londres a été soigneu­se­ment nettoyée.

Rupert Murdoch est consi­déré comme le parrain de cette mafia média­tique, et personne ne devrait douter du pouvoir combiné de ses jour­naux – au nombre de 127, avec un tirage global de 40 millions de copies, et son réseau de télé­vi­sion FOX. Mais l’in­fluence de l’em­pire Murdoch n’est pas plus impor­tante que ce qu’elle reflète de l’en­semble des médias.

La propa­gande la plus effi­cace ne provient pas du Sun ou de Fox News – mais se camoufle sous un halo libé­ral. Quand le New York Times publia les affir­ma­tions selon lesquelles Saddam Hussein possé­dait des armes de destruc­tions massive, ses fausses preuves furent accep­tées, parce qu’il ne s’agis­sait pas de Fox News ; il s’agis­sait du New York Times.

La même chose est vraie du Washing­ton Post et du Guar­dian, qui ont tous deux joué un rôle crucial dans le condi­tion­ne­ment de leurs lecteurs à accep­ter une nouvelle et dange­reuse guerre froide. Ces trois jour­naux libé­raux ont fait passer les évène­ments en Ukraine pour des agis­se­ments malveillants de la part de la Russie – quand, en réalité, le coup d’État fasciste en Ukraine était le travail des USA, avec le soutien de l’Al­le­magne et de l’OTAN.

L’in­ver­sion de la réalité est si perverse que l’en­cer­cle­ment mili­taire et l’in­ti­mi­da­tion de la Russie par Washing­ton ne sont même pas contes­tés. Ça n’est même pas une infor­ma­tion, c’est passé sous silence et masqué par une campagne de déni­gre­ment et de peur du genre de celles avec lesquelles j’ai grandi, pendant la première Guerre Froide.

Une fois de plus, un empire démo­niaque souhai­te­rait nous enva­hir, dirigé par un autre Staline, ou, encore plus pervers, par un nouvel Hitler. Donnez un nom au diable, et foncez.

L’oc­cul­ta­tion de la vérité sur l’Ukraine est l’un des blackouts média­tiques les plus complets dont je puisse me souve­nir. Les nombreuses instal­la­tions mili­taires occi­den­tales dans le Caucase et en Europe de l’Est depuis la seconde guerre mondiale sont occul­tées. L’aide secrète appor­tée par Washing­ton au régime de Kiev et à ses brigades néo-nazies coupables de crimes de guerre contre la popu­la­tion de l’Est de l’Ukraine est occul­tée. Des preuves qui contre­disent la propa­gande selon laquelle la Russie serait coupable d’avoir abattu un avion de la Malay­sian Airlines sont occul­tées.

Encore une fois, les censeurs sont les médias suppo­sé­ment libé­raux. Ne citant aucun fait, aucune preuve, un jour­na­liste a iden­ti­fié un leader pro-russe en Ukraine comme étant l’homme qui abattu l’avion. Cet homme, écri­vit-il, était surnomme “Le Démon”. C’était un homme effrayant qui avait fait peur au jour­na­liste. Voilà la preuve.

Ils sont nombreux dans les médias occi­den­taux à avoir travaillé d’ar­rache-pied pour faire passer les Ukrai­niens d’eth­nie russe pour des étran­gers dans leur propre pays, mais jamais comme des Ukrai­niens cher­chant à faire de l’Ukraine une fédé­ra­tion, ni comme des citoyens ukrai­niens résis­tant à un coup d’État fomenté de l’étran­ger contre le gouver­ne­ment élu de leur pays.

Ce que le président russe a à dire n’est d’au­cune impor­tance ; il n’est qu’un Grand Méchant dont on peut se moquer en toute impu­nité. Un géné­ral US de l’OTAN tout droit sorti de Dr Fola­mour – un géné­ral Breed­love – proclame régu­liè­re­ment que la Russie s’ap­prête à déclen­cher une inva­sion, sans l’ombre d’une preuve. Son incar­na­tion du géné­ral Jack D. Ripper imaginé par Stan­ley Kubrick est proche de la perfec­tion.

40 000 Ruskoffs seraient en train de se rassem­bler à la fron­tière, selon Breed­love. C’était suffi­sant pour le New York Times, le Washing­ton Post, et l’Ob­ser­ver – ce dernier s’étant précé­dem­ment illus­tré avec les mensonges et les fabri­ca­tions qui permirent à Tony Blair d’en­va­hir l’Irak, comme son ancien repor­terDa­vid l’a révélé.

On y retrouve presque la joie d’une réunion de classe. Ceux qui battent les tambours de guerre au Washing­ton Post sont les mêmes qui décla­raient que l’exis­tence des armes de destruc­tion massive de Saddam était “un fait incon­tes­table”.

“Si vous vous deman­dez”, a écrit Robert Parry, “comment le monde pour­rait entrer dans une troi­sième guerre mondiale – comme il le fit dans la première guerre mondiale il y a un siècle – il vous suffit de jeter un œil à la folie qui s’est empa­rée de la struc­ture poli­tico-média­tique US à propos de l’Ukraine ou un scéna­rio en blanc et noir s’est rapi­de­ment imposé et s’est avéré imper­méable aux faits et à la raison”.


ministry_of_truthLes 3 phrases-clé de la Novlangue de 1984 : “La guerre, c’est la paix; l’igno­rance, c’est la force ; la liberté, c’est l’es­cla­vage”


Parry, le jour­na­liste qui révéla L’af­faire Iran-Contra, est l’un des seuls à inves­ti­guer le rôle clé des médias dans ce “jeu de la poule mouillée” (jeu à somme nulle), comme l’ap­pelle le ministre russe des Affaires étran­gères. Mais est-ce un jeu ? Alors que j’écris, le congrès des USA vote la réso­lu­tion 758 qui, pour résu­mer, dit : “prépa­rons-nous à la guerre contre la Russie”.

Au 19ème siècle, l’écri­vain Alexandre Herzen décri­vait le libé­ra­lisme laïc comme “la reli­gion finale, bien que son église ne soit pas de l’autre monde mais de celui-ci”. Aujourd’­hui, ce droit divin est bien plus violent et dange­reux que tout ce que produit le monde musul­man, bien que son plus grand triomphe soit peut-être l’illu­sion d’une infor­ma­tion libre et ouverte.

Aux infor­ma­tions, on s’ar­range pour que des pays entiers dispa­raissent des écrans. L’Ara­bie saou­dite, source d’ex­tré­misme et de terreur soute­nue par l’Oc­ci­dent, n’y passe jamais, sauf lorsqu’elle abaisse le prix du pétrole. Le Yémen a subi 12 années d’at­taques de drones US. Qui le sait ? Qui s’en soucie ?

En 2009, l’Uni­ver­sité de l’Ouest de l’An­gle­terre (à Bris­tol) publia les résul­tats d’une étude sur 10 ans de la couver­ture média­tique du Vene­zuela par la BBC. Des 304 repor­tages diffu­sés, 3 seule­ment faisaient mention d’une des mesures posi­tives mises en place par le gouver­ne­ment d’Hugo Chavez. Le plus impor­tant programme d’al­pha­bé­ti­sa­tion de l’his­toire de l’hu­ma­nité ne fut évoqué qu’en passant.

En Europe et aux USA, des millions de lecteurs et de télé­spec­ta­teurs ne savent presque rien des chan­ge­ments remarquables et dyna­miques mis en place en Amérique latine, dont beau­coup ont été inspi­rés par Hugo Chavez. Tout comme la BBC, les repor­tages du New York Times, du Washing­ton Post, du Guar­dian, et du reste des respec­tables médias occi­den­taux étaient criantsde mauvaise foi. On se moquait de Chavez jusque sur son lit de mort. Comment explique-t-on cela dans les écoles de jour­na­lisme ?

Pourquoi des millions de Britan­niques sont-ils persuades qu’un châti­ment collec­tif appelé “austé­rité” est néces­saire?

Le crash écono­mique de 2008 a mis à nu un système pourri. Pendant quelques instants les banques ont été dénon­cées comme des escrocs ayant des obli­ga­tions vis-à-vis du public qu’elles avaient arnaqué.

Mais en quelques mois – mis à part quelques piques lancées contre les bonus exces­sifs de patrons – le message a changé. Les photos signa­lé­tiques des banquiers coupables s’éva­nouirent des tabloïds et ce qu’on a appelle “l’aus­té­rité” est devenu le fardeau de millions de gens ordi­naires. A-t-on déjà vu tour de passe-passe aussi culotté ?

Aujourd’­hui, bien des fonde­ments de la vie civi­li­sée en Angle­terre se voient déman­te­lés afin de rembour­ser une dette frau­du­leuse – la dette des escrocs. Les coupes budgé­taires dues à “l’aus­té­rité” s’élèvent appa­rem­ment à 83 milliards de livres [=105 milliards d’€]. Ce qui est équi­vaut quasi­ment au montant de l’éva­sion fiscale des banques et des entre­prises comme Amazon et La “News UK” de Murdoch. De plus, les banques escrocs se voient subven­tion­nées annuel­le­ment à hauteur de 100 millions de livres [= 127 milliards d’€] en assu­rances gratuites et en garan­ties – un montant qui pour­rait finan­cer entiè­re­ment le Service de santé public natio­nal.

La crise écono­mique est pure propa­gande. Des mesures extrêmes sont main­te­nant la règle au Royaume-Uni, aux USA, dans la plus grande partie de l’Eu­rope, au Canada et en Austra­lie. Qui ose se lever au nom de la majo­rité ? Qui raconte leur histoire? Qui remet les pendules à l’heure? N’est-ce pas là le rôle des jour­na­listes ?

En 1977, Carl Bern­stein, devenu célèbre grâce au Water­gate, révéla que plus de 400 jour­na­listes et diri­geants média­tiques travaillaient pour la CIA. Parmi eux des jour­na­listes du New York Times, du Time et des réseaux de télé­vi­sion. En 1991, Richard Norton Taylor du Guar­dian révéla quelque chose de simi­laire dans ce pays.

Rien de tout ça n’est néces­saire aujourd’­hui. Je ne pense pas que quiconque paye le Washing­ton Post et d’autres médias pour accu­ser Edward Snow­den de soute­nir le terro­risme. Je ne pense pas que quiconque paie ceux qui diffament régu­liè­re­ment Julian Assange – bien qu’il y ait de nombreuses autres formes de récom­pense.

Il est évident pour moi que la raison prin­ci­pale pour laquelle Assange est autant diffamé, jalousé et décrié, c’est que Wiki­leaks ait démoli la façade d’une élite poli­tique corrom­pue soute­nue par des jour­na­listes. En annonçant une ère de révé­la­tions extra­or­di­naire, Assange s’est fait des enne­mis en expo­sant et en humi­liant les chiens de garde média­tiques, dont ceux qui reprirent et publièrent ses scoops. Il devint non seule­ment une cible, mais aussi une poule aux œufs d’or.


cameragunad2L’in­for­ma­tion est muni­tion

Des livres furent publiés, des contrats de cinéma holly­woo­diens furent signés et des carrières lancées sur le dos de Wiki­leaks et de son fonda­teur. Des gens ont gagné de l’argent, beau­coup d’argent, alors que Wiki­leaks luttait pour sa survie.

Rien de tout ça ne fut mentionné à Stock­holm le 1er décembre, quand le rédac­teur en chef du Guar­dian, Alan Rusbrid­ger, parta­gea avec Edward Snow­den le “Right Live­li­hood Award”, commu­né­ment appelé “prix Nobel alter­na­tif”. Ce qui fut choquant à propos de cet évène­ment, c’est que Wiki­leaks et Assange furent tota­le­ment igno­rés. Ils n’exis­taient pas. Ils étaient déshu­ma­ni­sés. Personne ne dit mot au nom du pion­nier des lanceurs d’alertes sur Inter­net qui offrit au Guar­dian l’un des plus impor­tants scoops de son histoire. De plus, c’était Assange et l’équipe de Wiki­leaks qui avaient effi­ca­ce­ment – et brillam­ment – porté secours à Edward Snow­den à Hong Kong et l’avaient conduit en lieu sûr. Pas un mot.

Ce qui rendait cette censure par omis­sion si ironique, poignante et honteuse, c’est que cette céré­mo­nie se dérou­lait au parle­ment suédois – dont le lâche silence sur l’af­faire Assange s’était asso­cié à l’échec grotesque de la justice à Stock­holm.

“Quand la vérité se voit rempla­cée par le silence”, disait le dissi­dent sovié­tique Evtou­chenko, “le silence devient un mensonge”.

C’est ce genre de silence que nous, les jour­na­listes, nous devons de briser. Nous devons nous regar­der dans le miroir. Nous devons deman­der des comptes à un système média­tique irres­pon­sable qui sert le pouvoir et à une psychose qui menace de déclen­cher une guerre mondiale.

Au 18ème siècle, Edmund Burke décri­vait le rôle de la presse comme un quatrième pouvoir tenant en respect les puis­sants. Cela a-t-il un jour été vrai ? Ça ne l’est certai­ne­ment pas aujourd’­hui. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un cinquième pouvoir : un jour­na­lisme qui surveille, décons­truise, s’op­pose à la propa­gande et enseigne aux jeunes à deve­nir des agents du peuple, pas du pouvoir. Nous avons besoin de ce que les russes ont appelé peres­troïka – une insur­rec­tion du savoir subju­gué. J’ap­pel­le­rais ça du vrai jour­na­lisme.

Il y a 100 ans commençait la Première guerre mondiale. Les repor­ters à l’époque étaient récom­pen­sés et anoblis pour leur collu­sion et leur silence. Au summum du massacre, le Premier ministre britan­nique David Lloyd George confia au rédac­teur en chef du Guar­dian de Manches­ter, CP Scott : “Si les gens connais­saient la vérité, la guerre serait arrê­tée dès demain, mais bien évidem­ment, ils ne savent pas et ne peuvent pas savoir”.

Il est temps qu’ils sachent.

John Pilger


article origi­nal (en anglais): http://john­pil­ger.com/articles/war-by-media-and-the-triumph-of-propa­ganda

Traduc­tion: Nico­las CASAUX


 

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