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Big Mother is Washing You (par Alain Damasio)

Alain Dama­sio, né Alain Raymond le 1er août 1969 à Lyon, est un écri­vain français de science-fiction. Il choi­sit ce patro­nyme en l’hon­neur de sa grand-mère Andrée Dama­sio. Jeune, il écrit de nombreuses nouvelles. Son premier texte long vendu à plus de 50 000 exem­plaires est La Zone du dehors, roman d’an­ti­ci­pa­tion qui s’in­té­resse aux socié­tés de contrôle sous le modèle démo­cra­tique (inspiré des travaux de Michel Foucault et Gilles Deleuze).

Son second livre est récom­pensé par le Grand prix de l’Ima­gi­naire 2006 dans la caté­go­rie Roman. Il s’agit de La Horde du Contrevent (roman accom­pa­gné d’une bande-son compo­sée par Arno Alyvan), véri­table succès public qui s’est vendu à plus de 100 000 exem­plaires, régu­liè­re­ment cité dans les incon­tour­nables de la science-fiction française.


On connais­sait la sugges­tion de René Char : « Un poète doit lais­ser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ». C’était si beau, dit par un résis­tant d’une telle trempe. Sauf que les traces, 60 ans plus tard, sont deve­nues, pour nos tech­no­po­lices, des preuves. Doigt, ongle, cheveu, iris, sang ou sperme, forme de ton visage ou de ta main… Et bien­tôt la voix. Le corps entier vaut empreinte. Le corps entier pour papier d’iden­tité, haché à grands coups d’hé­lice ADN.

L’im­por­tant pour­tant devient moins de savoir qui vous êtes que de connaître, à chaque instant, votre posi­tion. « Donnez-moi vos coor­don­nées ». Biomé­trie, fichage et fichier comptent moins, pour l’aé­ro­dy­na­mique moderne du pouvoir, que la géolo­ca­li­sa­tion en temps réel. Autre­ment dit : la traça­bi­lité. L’art arach­néen de la trace. Au-delà des matraques et des traques.

Et dans l’échelle des délinquances à sanc­tion­ner, nul hasard qu’on trouve désor­mais au sommet la chasse aux sans-papiers. Rien n’est pire pour ce système qu’un homme sans trace. Paie ton écho.

6a00e54efcba6a8834016764b64389970b-800wiTu le sais, ami : le moindre appel que tu passes ou reçois, la moindre page web que tu consultes, le moindre resto que tu paies, sont sus. Tous tes achats, tes connexions, tes dépla­ce­ments de sous-sol ou de surface, l’en­trée de ton immeuble, tes clés à badge et tes cartes à puce, tes billets de concerts, tout ce que tu fais, ami, laisse dans ton dos un long sillage d’écume numé­rique. Une fine volute digi­tale d’actes horo­da­tés qui tour­billonnent dans le vent méti­cu­leux de l’ar­chive.

Et alors ? Alors rien. Tu peux circu­ler.

Le logi­ciel est par-dessus les toits. Si bleu, si calme.

Rien n’est plus indis­pen­sable à nos démo­cra­ties-marchés que la circu­la­tion des hommes, des données, des véhi­cules, des produits et de l’argent. Rien n’est poten­tiel­le­ment plus dange­reux, en même temps (pour tout pouvoir) que la liberté de cette circu­la­tion. Répondre à ce défi impliquait d’aban­don­ner le répres­sif, trop lent, pas rentable, sans se soumettre au permis­sif, porte ouverte à toutes les fraudes. La traça­bi­lité offrait une solu­tion élégante puisqu’elle se contente de contrô­ler conti­nû­ment le mouve­ment sans jamais le stop­per.

Savoir où est qui, n’im­porte quand. Au cas où.

L’époque se rêve fluide. Les sas à badge ont remplacé les barbe­lés ; la cami­sole chimique ridi­cu­lise les élec­tro­chocs ; le collier élec­tro­nique se substi­tue au carcé­ral. Partout les angles durs de l’au­to­rité s’ar­ron­dissent, le pouvoir nu habille ses emprises, la violence visible s’ef­face : douceurs occi­den­tales. A la Disci­pline, on préfère le Contrôle ; aux ordres, les sugges­tions compor­te­men­tales ; à la sanc­tion, le harcè­le­ment moral. On ne dirige plus : on coache, on conseille, on manage. Même la figure honnie du flic flotte. L’ave­nir est au vigile dont la mission est centrale : s’as­su­rer que chacun consomme bien.

o-BIG-BROTHER-OBAMA-1984-facebookLa disci­pline néces­si­tait des milieux clos (caserne, usine, hôpi­tal, prison) et des gardiens coûteux. Elle exigeait l’éner­gie des chefs tandis qu’au contrôle suffit la soumis­sion aux chiffres : âge, ventes, objec­tifs. Un simple respect des normes. Deman­dées et vali­dées par tous. Puisqu’on a besoin de repères et de règles lorsque tout bouge et doit bouger pour rappor­ter. Le malaise du millé­naire nais­sant n’est pas tant l’hé­gé­mo­nie gluante du contrôle. C’est que ce contrôle soit moins subi que réclamé. Soit moins une muta­tion vicieuse du pouvoir hiérar­chique que le besoin émer­geant d’une disso­ciété incer­taine et paumée qui, faute de soli­da­rité, cherche dans ce contrôle sa sécu­rité sociale. Tech­nique­ment, 1984 est bien là, par le panop­tique et la surveillance géné­ra­li­sée. Mais poli­tique­ment, Big Brother a été doublé par sa mère : Big Mother. Big mother ne dirige rien et ne trône en haut d’au­cune pyra­mide. Elle n’a pas besoin de visage puisqu’elle a toutes les figures du confort. Elle n’a même pas besoin de nom puisque chacun l’ap­pelle par son prénom dans l’in­ti­mité du noir et de la peur des autres. Big Mother is washing you. Te torche, te dorlote et te couche. Et c’est ce que tu veux, au fond. Parce que tout autour, le monde n’est pas encore assez net pour toi.

Pas encore assez blan­chi. Et ça, ça fait peur.

Alain Dama­sio


Pour aller plus loin, une inter­view de 2013, parue dans les Inrocks:
http://www.lesin­rocks.com/2013/11/25/medias/lauteur-sf-alain-dama­sio-disseque-societe-controle-cest-pas-big-brother-cest-big-mother-11447605/

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1 Comment on "Big Mother is Washing You (par Alain Damasio)"

  1. Big mother nous torche et nous mouche mais le papier s’est percé et elle en a plein les doigts… c’est gluant et ça pu ! Torchés ou mouchés de travers ? Non, le bambin, comme tous les enfants que nous sommes réclament leur dû : l’émancipation. Une prise de parole disjonctée et implacable… et maman aura beau faire, son contrôle restera vain ; une illusion pour les bien-pensants sûrs de leur bonne morale et voilà que la discipline et la torsion des élans libertaires repointent le bout de leur nez ! Elles sont bien tentées, toutes les matronnes girondes, de ressortir le martinet à l’heure des trouilles de perte de contrôle de la maisonnée. Alors, elles vont nous coller des claques à tout va, sans distinction de valeur ! Tous ceux qui se lèvent lui font peur : les fous de Dieux déglingués comme les chérubins révolutionnaires… Tous appellent un changement du monde, parce que le vieux on en veut plus… il est obsolète et pourri jusqu’à la rate… Alors, maman, ne crois-tu pas qu’il serait sage d’écouter tous tes enfants pour voir si les conneries des uns et les aspirations des autres ne parlent pas de la même chose ? Ton système sociétal de séparation et d’annihilation des humains est morbide !

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