folder Classé dans Fabrique du consentement
Charlie Hebdo - être ou ne pas être, telle est la question...
comment 0 Comments

par José Anto­nio Gutiér­rez Dantón, le 12/1/2015
Traduit par Santiago Perales, édité par Michel Belloni, Fausto Giudice, Tlax­cala


José Anto­nio Gutiér­rez D.  est un mili­tant liber­taire colom­bien rési­dant en Irlande où il parti­cipe à des mouve­ments de soli­da­rité avec l’Amé­rique latine et la Colom­bie, il colla­bore à la revue CEPA (Colom­bie) et à El Ciuda­dano (Le Citoyen, Chili), il colla­bore égale­ment au site web inter­na­tio­nal www.anar­kismo.net et au site La Pluma. Auteur de « Problèmes et possi­bi­li­tés de l’anar­chisme » (en portu­gais, Faisca ed, 2011) et coor­di­na­teur du livre « Origines liber­taires du Premier mai en Amérique latine »(Quimantu ed 2010).

J’ai écrit récem­ment  un bref article inti­tulé Je ne suis pas Char­lie, sur les réac­tions provoquées par le massacre  de membres de la rédac­tion de Char­lie Hebdo ainsi que sur certains conte­nus du jour­nal, en parti­cu­lier la bana­li­sa­tion du meurtre de musul­mans. Cet article, qui a été publié sur divers sites et blogs*, a déclen­ché une forte polé­mique qui, comme il fallait s’y attendre, n’a pas eu forcé­ment à voir avec l’in­ten­tion de l’ar­ticle, mais qui a cepen­dant servi à stimu­ler un débat, qu’on cherche actuel­le­ment de toutes parts à étouf­fer par des slogans simplistes. Un ami disait que la seule chose qui vaille la peine d’être écrite c’est celle qui dérange le pouvoir et la pensée hégé­mo­nique, même si elle se camoufle en  « alter­na­tive ».

Dans le cadre des mani­chéismes impo­sés (ou tu es avec Char­lie ou tu es avec les terro­ristes), beau­coup de personnes semblent être surprises que quelqu’un puisse condam­ner à la fois l’at­taque contre les bureaux de Char­lie Hebdo et ses cari­ca­tures. Que ce soit par étroi­tesse mentale, par incom­pré­hen­sion voire par mauvaise foi ou, alors, par stupi­dité pure et simple, certains en sont arri­vés à la surpre­nante conclu­sion que la dénon­cia­tion du carac­tère raciste  évident  de plusieurs de ces cari­ca­tures ferait au mieux « le jeu des terro­ristes »  et au pire revien­drait à « avali­ser le massacre ». Le fait de ne pas mettre de tee-shirt Je Suis Char­lie te rendrait suspect, ferait de toi un des « autres ». Je n’ac­cepte pas ce chan­tage. Je crois que c’est un devoir moral non seule­ment de reje­ter l’at­ten­tat mais surtout, avec plus de force, de s’op­po­ser à cette avalanche de racisme et de xéno­pho­bie qui inonde l’Eu­rope, où 80 ans après l’échec du vieux fascisme, le néona­zisme rede­vient tendance, grâce préci­sé­ment à l’is­la­mo­pho­bie. De même, il faut s’op­po­ser aux repré­sen­ta­tions cultu­relles utili­sées pour promou­voir la haine, qu’elles soient ou non mani­pu­lées, conscientes ou pas. Cette posi­tion n’est pas facile à tenir vu le maccar­thysme qui règne et l’at­ti­tude de beau­coup de gens, qui enfilent le tee-shirt Je suis Char­lie en suivant aveu­gle­ment les tendances Face­book.

Ceux qui sont et ceux qui ne sont pas

L’ar­ticle a eu un écho chez beau­coup de personnes qui ne croient pas que la condam­na­tion du crime perpé­tré contre Char­lie Hebdo par des extré­mistes isla­miques rende accep­table tant la repré­sen­ta­tion raciste qui est faite dans ce jour­nal ou dans d’autres médias des personnes de pays musul­mans que la célé­bra­tion de ces repré­sen­ta­tions, leur diffu­sion et un soutien « acri­tique » à un slogan aussi mani­pu­lable que « Je suis Char­lie ». Repu­blier de telles cari­ca­tures n’est pas « coura­geux » ni « irré­vé­rent”, c’est conti­nuer à jeter gratui­te­ment de l’huile sur le feu dans une situa­tion déjà suffi­sam­ment explo­sive, qui requiert qu’on ouvre des portes de commu­ni­ca­tion à un plus grand dialogue inter­cul­tu­rel et non qu’on les claque. L’ar­ticle a été approuvé par tous ceux pour lesquels ce qui s’est passé à Paris ne doit pas être évacué du contexte histo­rique, comme si le colo­nia­lisme et les agres­sions impé­ria­listes de la France et des puis­sances occi­den­tales n’avaient rien à voir dans ce carnage mondial – une posi­tion argu­men­tée de manière très convain­cante par Robert Fisk dans un article de The Inde­pendent [1]. Il a aussi touché ceux qui voient avec préoc­cu­pa­tion la mani­pu­la­tion de ce crime pour justi­fier de futures crimes, soit sous la forme d’at­taques racistes contre des immi­grés ou jugés tels soit sous la forme d’in­ter­ven­tions mili­taires de la France, directes comme au Mali, au Tchad et en Répu­blique centra­fri­caine, ou indi­rectes comme en Syrie, où, soit dit en passant, les frères Koua­chi ont suivi un entraî­ne­ment mili­taire avec les « combat­tants de la liberté » soute­nus par la France. Fina­le­ment, il a été approuvé par ceux qui ne peuvent faire abstrac­tion de l’hy­po­cri­sie de beau­coup des chefs d’État ou de gouver­ne­ments qui ont marché à Paris sous la bannière de la « liberté d’ex­pres­sion » mais qui censurent, bâillonnent et assas­sinent des jour­na­listes dans leurs propres pays (ou dans ceux qu’ils occupent) [2]. Ironie de la vie : un des cari­ca­tu­ristes de Char­lie Hebdo, Bern­hard Willem Holtrop alias Willem, a dit samedi : « nous vomis­sons tous ces gens qui, subi­te­ment, disent être nos amis. (…) alors qu’ils n’ont jamais vu Char­lie Hebdo ».

1Mais l’ar­ticle a aussi déclen­ché la réac­tion de beau­coup de détrac­teurs, de divers points de vue. L’agres­si­vité de certains est clai­re­ment le reflet de l’at­mo­sphère belliqueuse qui est insuf­flée par les médias de masse comme parti prenante de la « Guerre contre le Terro­risme » et que l’on respire de façon parti­cu­liè­re­ment  pesante ici en Europe. Il suffit de voir les commen­taires que suscite n’im­porte quelle mention des Arabes sur Inter­net, pour se rendre compte qu’il règne une isla­mo­pho­bie impres­sion­nante. Cette agres­si­vité, loin d’être pure­ment rhéto­rique, s’ex­prime dans des attaques contre des membres de la commu­nauté arabe euro­péenne, dans des agres­sions symbo­liques et dans les insultes, avec un soutien ouvert ou tacite aux bombar­de­ments de pays arabes ou à l’étran­gle­ment de la Pales­tine. La semaine s’est ache­vée avec les extré­mistes abat­tus après une chasse impla­cable qui ne pouvait finir que par leur mort ; mais il reste toujours cinq millions de musul­mans en France, tous poten­tiel­le­ment dange­reux, tous menaçants, tous coupables jusqu’à preuve du contraire. Il faut une bonne dose de para­noïa pour alimen­ter ce senti­ment mépri­sable : à en croire certains commen­ta­teurs, on pour­rait croire que nous vivons dans une Europe domi­née par des imams isla­mistes qui imposent la charia, traquent la pensée laïque et chré­tienne et piquent « nos » femmes. Steve Emer­son, par exemple, un soi-disant expert en « terro­risme », disait sur Fox News que Birmin­gham (en Grande-Bretagne) était une ville tota­le­ment isla­mique dans laquelle ne pouvaient pas entrer des gens qui n’ap­par­te­naient pas à cette reli­gion [3]. Bien que la stupi­dité de ce commen­taire ne soit pas passée inaperçue, il existe un courant d’opi­nion qui croit, contre toute évidence, que nous sommes encer­clés et que nous devons traquer ces gens-là, les attra­per là où ils se cachent, dans leurs quar­tiers ou dans leurs pays, et conti­nuer ainsi à alimen­ter cette inter­mi­nable guerre de civi­li­sa­tions.

L’ar­gu­ment ouver­te­ment raciste

Quelles sont les objec­tions contre ceux qui condamnent l’at­ten­tat sans pour autant mettre le tee-shirt de Char­lie ? [4] Au-delà de ceux qui ne dépassent pas le niveau de l’in­sulte ou du slogan cher­chant à étouf­fer la critique de manière proto-fasciste (« si ça ne te plaît pas, ne l’achète pas et tais-toi« ), certaines objec­tions reviennent. Le premier groupe d’objec­teurs bran­dit des argu­ments ouver­te­ment racistes. Ils ne manquent pas, ceux qui écrivent que les « musul­mans », sans excep­tion, sont tous des barbares, qui nous consi­dèrent tous, nous autres « Occi­den­taux », sans excep­tion, comme des infi­dèles qui doivent mourir. C’est en géné­ral la posi­tion de gens qui n’ont pas connu dans leur vie un seul musul­man, sauf à travers des cari­ca­tures de Char­lie Hebdo ou à travers la thèse tout aussi cari­ca­tu­rale du choc des civi­li­sa­tions. À l’in­té­rieur de ces perles nous trou­vons ceux qui disent : les musul­mans sont des fana­tiques aveu­glés, ce sont des attar­dés médié­vaux, des animaux, renvoyez-les dans leur pays, si ici ça ne leur plaît pas qu’ils s’en aillent, appre­nons d’Is­raël qui leur a fait entendre raison, il faut les écra­ser, ne calmons pas le jeu mais affron­tons-les, déci­dons à quelles valeurs nous appar­te­nons, lynchons-les, oublions les droits de l’homme et pendons-les par les couilles, et autres joyeu­se­tés. Je ne m’éter­ni­se­rai pas sur ce type de commen­taires mais je crois que cela valide mon point de vue qu’il existe un substrat de racisme indé­niable chez certains de ceux qui proclament  Je Suis Char­lie, et que l’in­té­rêt de certains à repro­duire ces malheu­reuses cari­ca­tures va bien au-delà d’une défense inno­cente de la liberté d’ex­pres­sion.

L’idéo­lo­gie sacrée de la liberté d’ex­pres­sion

Le deuxième groupe est composé de ceux qui prennent la défense du prin­cipe de la liberté d’ex­pres­sion comme une valeur sacrée et abso­lue. Mais comme toute liberté partielle démo­cra­tique, la liberté d’ex­pres­sion a des limites. Et cette liberté d’ex­pres­sion abso­lue que beau­coup de commen­ta­teurs célèbrent, ce prétendu nihi­lisme de Char­lie Hebdo qui critiquait « tout le monde de la même façon » est une fiction : d’abord, parce que tous ne sont pas égaux. Il y a des sensi­bi­li­tés incon­tour­nables quand on bafoue un secteur vulné­rable de la popu­la­tion, ou la culture d’un pays que votre gouver­ne­ment enva­hit, bombarde ou a colo­nisé. La violence symbo­lique va de pair  avec la  violence réelle : si les puis­sances occi­den­tales utili­saient seule­ment des cari­ca­tures il n’y aurait pas de problème, mais en plus de l’encre il y a beau­coup de bombes et de sang répandu.

Ceci est mis en relief de façon très claire par l’Union Juive Française pour la Paix, qui dans son commu­niqué concer­nant ce fait, déclare clai­re­ment qu’on ne peut pas faire abstrac­tion du contexte dans lequel les cari­ca­tures sont publiées: « Peut-on imagi­ner des cari­ca­tures émanant de jour­naux progres­sistes critiquant la reli­gion juive pendant les années trente au moment de la montée de l’an­ti­sé­mi­tisme et de la persé­cu­tion des juifs ? », en remarquant que les cari­ca­tures de Char­lie Hebdo font partie de cette isla­mo­pho­bie qui en France se pare de l’ap­pel à proté­ger « leur » « laïcité » [5]. Au-delà du fait que les cari­ca­tures porno­gra­phiques de Char­lie peuvent diffi­ci­le­ment être consi­dé­rées comme jolies, on parle d’hu­mour, d’iro­nie, de satire, comme si ces caté­go­ries les mettaient à l’abri de toute critique : nous savons tous que, quand le machisme se camoufle en rigo­lade, face à la critique, appa­raît le « Club de Toby » [6] pour dire que les fémi­nistes n’ont pas de sens de l’hu­mour.

Deuxiè­me­ment, l’ar­gu­ment de la liberté d’ex­pres­sion est factice dans la mesure où Char­lie Hebdo ne critiquait pas tout le monde de la même façon. La surcharge d’hu­mour anti-isla­mique dans la dernière décen­nie (coïn­ci­dant curieu­se­ment avec la Guerre contre le Terro­risme) est évidente pour n’im­porte qui a lu le jour­nal derniè­re­ment. Sans oublier qu’il y avait des sujets tabous dans ce jour­nal, par exemple, l’Ho­lo­causte. Certes, il serait horrible de faire des cari­ca­tures de l’Ho­lo­causte, mais il est tout autant horrible de les faire à propos du massacre d’Égyp­tiens ou de la tragé­die que sont les atten­tats-suicides. Alors, ne disons pas que nous rions de tout si, dans la pratique, nous ne le faisons pas. Dans la pratique, les uns sont des victimes et les autres du maté­riel humo­ris­tique.

Cela, bien sûr, n’est pas seule­ment la double morale du jour­nal. C’est une double morale consa­crée dans les lois françaises elles-mêmes qui inter­dissent toute mise en ques­tion de l’Ho­lo­causte, même de débattre pour savoir d’il y a eu 6 ou 5 millions des morts. La posi­tion de Noam Chom­sky dit que la liberté d’ex­pres­sion a seule­ment un sens pour les opinions qu’on déteste, c’est-à-dire, qu’il faut tout publier sans excep­tion. Une autre posi­tion serait d’ac­cep­ter que la liberté d’ex­pres­sion abso­lue n’existe pas, que le nihi­lisme dissol­vant n’est pas accep­table, que l’on peut insul­ter qui on veut comme on veut, mais qu’il doit y avoir des règles clai­re­ment défi­nies et consti­tuées de manière égale pour tous. Je ne peux pas dire des obscé­ni­tés devant des mineurs, ni inci­ter à la haine contre des mino­ri­tés : il faut qu’il y ait certaines règles pour la vie en commun, surtout dans des socié­tés haute­ment diver­si­fiées.

Ensuite, cela n’a aucune perti­nence que de s’abri­ter derrière l’ar­gu­ment que les cari­ca­tu­ristes étaient de gauche, comme si être de gauche nous immu­ni­sait contre les préju­gés : d’au­tant plus qu’il est établie que la gauche française a connu récem­ment une évolu­tion notable en faveur de « l’in­ter­ven­tion­nisme huma­ni­taire » [6], Cohn-Bendit, icône de Mai 68, en arri­vant à l’in­va­sion de l’Irak. Un autre argu­ment sans valeur est que certains d’entre eux sympa­thi­saient avec l’anar­chisme, comme si cela leur donnait une licence de pratiquer « l’hu­mour » raciste ou de nier l’im­por­tance de certaines règles pour régu­ler la commu­ni­ca­tion en société – autant que je sache, la posi­tion anar­chiste n’est pas l’ab­sence de règles, mais l’ac­cord collec­tif sur ces règles de la façon la plus accep­table pour tous les concer­nés, ainsi que pour les mino­ri­tés. Or, cette posi­tion répu­bli­caine d’une liberté d’ex­pres­sion abso­lue, mais seule­ment quand elle nous convient, est insou­te­nable. Avec cette double morale les auto­ri­tés françaises ont inter­dit dans le passé des mani­fes­ta­tions pro-pales­ti­niennes, puis ont censuré l’hu­mo­riste Dieu­donné et, main­te­nant, le Premier ministre Manuel Valls dit que ne pas être Char­lie peut vous rendre suspect.


testouilleà propos de Dieu­donné, l’ar­ticle de Glenn Green­wald est à lire!


À l’in­té­rieur de ce groupe d’opi­nion, il y a ceux qui affirment d’em­blée, sans rougir, que la « liberté d’ex­pres­sion » marque la ligne de divi­sion entre les « deux civi­li­sa­tions », occi­den­tale et orien­ta­le… en consé­quence de quoi, disent-ils, si je peux écrire cet article, c’est grâce à notre liberté d’ex­pres­sion ; si je vivais sous une tyran­nie arabe, certes, je ne le pour­rais pas. C’est igno­rer là que la situa­tion de la liberté d’ex­pres­sion dans notre « civi­li­sa­tion occi­den­tale » y est, pour le moins, précaire. D’abord, parce que les mono­poles de l’in­for­ma­tion, qui contrôlent  90 % des médias, contrôlent, fixent des limites très claires entre ce qu’il est accep­table de dire et ce qui ne l’est pas, thème sur lequel Noam Chom­sky a long­temps travaillé. Il n’y a d’es­pace dans les médias que pour la pensée unique et n’im­porte quel jour­na­liste qui veut avoir du travail sait qu’il doit éviter certains sujets gênants : le marché peut autant régi­men­ter l’opi­nion citoyenne que le fana­tisme reli­gieux. Les médias alter­na­tifs sont fréquem­ment enca­drés, on exige d’eux un « équi­libre » pour diluer des messages alter­na­tifs, quand certains messages poli­tiques ne leur sont pas carré­ment inter­dits. Dans des pays comme le Mexique, le Guate­mala, la Colom­bie, pour en citer certains de « notre civi­li­sa­tion », qui partagent formel­le­ment ses valeurs sécu­lières et ses liber­tés,  des centaines de jour­na­listes ont été assas­si­nés et des milliers mena­cés ces dernières années, sans que cela suscite un quel­conque scan­dale inter­na­tio­nal. Une amie d’un blog français me disait, d’ailleurs que tout en étant plei­ne­ment d’ac­cord avec le contenu de mon article, elle crai­gnait, si elle le publier sur son blog, qu’on l’oblige à le reti­rer : l’au­to­cen­sure dans nos médias est énorme. Mais par ailleurs, l’opi­nion de ceux qui croient que dans un pays arabe on ne peut pas s’ex­pri­mer, ignorent aussi la valeur du travail de milliers de jour­na­listes et des commu­ni­ca­teurs alter­na­tifs arabes qui écrivent constam­ment et parlent depuis des pays comme l’Égypte, le Liban, la Pales­tine,  la Tuni­sie, la Syrie, tous les jours, parfois en défiant des occu­pa­tions ou des agres­sions mili­taires [à Gaza 13 jour­na­listes pales­ti­niens et étran­gers ont été tués durant la dernière agres­sion israé­lienne], bravant parfois des dicta­tures, parfois les fana­tiques, les igno­rants. Ils ne savent pas qu’un média arabe, Al Jazeera, a un réper­toire d’opi­nions beau­coup plus large et une qualité infor­ma­tive beau­coup plus grande que la majo­rité des grands médias occi­den­taux, et ferait passer CNN pour un minable organe propa­gande. Le fait que les Arabes, ou les gens de pays musul­mans, ne parlent pas néces­sai­re­ment l’une de quatre grandes langues colo­niales (le castillan, le français, l’an­glais et le portu­gais), ne signi­fie pas qu’ils ne parlent pas du tout ou qu’ils n’ont rien d’im­por­tant à dire. Ce préjugé reflète l’ar­ro­gance colo­niale dont je parlais.

Nous qui sommes si spéciaux … 

Il y a enfin  ceux qui avancent que l’on ne comprend pas ou que l’on ne sait pas et que, c’est pour cela qu’on critique. Cet argu­ment provient en partie d’une vieille arro­gance colo­niale répar­tie démo­cra­tique­ment entre Euro­péens du sud et du nord. Selon ceux-ci,nla culture occi­den­tale (et française bien sûr), est très au-dessus de la capa­cité de compré­hen­sion de nous autres barbares. Il faut les comprendre dans leur contexte, disent-ils; en admet­tant que cette critique peut partiel­le­ment être valable, les images de Char­lie Hebdo circulent depuis un bon moment en dehors de ce contexte, dans un monde qui n’a pas la capa­cité intel­lec­tuelle pour comprendre l’ex­cep­tion­nelle culture française (sauf, quelques intel­lec­tuels fran­ci­sés par-ci et par là). Ils affirment la parti­cu­la­rité des valeurs répu­bli­caines de la France, « le berceau » des droits de l’homme et de l’État moderne. Mais la France actuelle n’est pas la descen­dante directe de la France révo­lu­tion­naire de 1789–1793, elle est beau­coup plus l’hé­ri­tière des excès de la Terreur et de la réac­tion Ther­mi­do­rienne. La France n’est pas tant la descen­dante de cette répu­blique provin­ciale de la fin du XVIIIème siècle que de cet empire immense de la fin du XIXème siècle. Ce qui explique qu’il n’y a pas long­temps le ministre de l’Édu­ca­tion natio­nale recom­man­dait d’in­tro­duire dans les programmes scolaires des leçons sur les aspects posi­tifs du colo­nia­lisme.

Il y a dans ce groupe de critiques une dose pas moindre d’éli­tisme en même temps qu’un deux poids deux mesures : il faut être suffi­sam­ment sophis­tiqué et intel­li­gent pour comprendre le génie de Char­lie Hebdo. Comme parfois on le dit de l’art : s’il ne plaît pas, c’est qu’on ne le comprend pas. Il serait impos­sible que cela ne plaise pas à qui a la capa­cité ou l’édu­ca­tion pour le comprendre. Toute critique découle néces­sai­re­ment de l’igno­rance de celui qui critique. Quelques commen­taires de Français disaient que je ne peux pas critiquer Char­lie parce que (supposent-ils) je ne sais rien de leur culture, d’autres que parce que je ne vis pas en France et quelqu’un, même, parce que je ne vis pas à Paris (!) … mais ils peuvent critiquer l’Is­lam depuis la France parce que là-bas, ils savent tout sur tout.

Il est curieux que cette exigence de la part de ceux qui demandent que l’on ait lu tous les numé­ros de Char­lie Hebdo pour pouvoir le critiquer, que l’on ait vécu de longues périodes de temps dans ce pays pour s’être fami­lia­risé avec les parti­cu­la­ri­tés de la culture française, et que sans cela  les subti­li­tés de « l’hu­mour Char­lie Hebdo » nous seraient inac­ces­sibles, ne s’ap­plique pas à eux-mêmes. Bénis par leur passe­port, les cari­ca­tu­ristes et leurs défen­seurs peuvent critiquer, et  égale­ment se moquer des cultures ou des reli­gions qu’ils connaissent à peine, voire pas du tout.

Tout dans son contexte

Les cari­ca­tures ne sont pas que cela, des simples cari­ca­tures, comme beau­coup de commen­ta­teurs l’af­firment. Les cari­ca­tures livrent des messages qui, dans des contextes déter­mi­nés, comme celui que l’on vit actuel­le­ment en Europe, peuvent inspi­rer une haine xéno­phobe, des agres­sions racistes et justi­fier des aven­tures colo­niales en cours.  J’avais déjà parlé de cela aupa­ra­vant, dans un article écrit avec l’uni­ver­si­taire irlan­dais juif  David Landy : « Les cartoons poli­tiques vont au-delà d’un pur sujet de ‘ liberté d’ex­pres­sion ‘. Trai­ter ce thème de ce seul point de vue élude un débat sur l’hé­ri­tage du colo­nia­lisme et d’un ordre impé­rial injuste dans le monde d’aujourd’­hui, d’un monde dans lequel certains se sentent auto­ri­sés, au moyen de ces dessins ‘inno­cents’, à justi­fier la violence de cet ordre. Un ‘ dessin inno­cent’ peut être plus effi­cace pour propa­ger l’in­to­lé­rance qu’un discours « [7]. Les cari­ca­tures ne tuent pas, mais elles génèrent des discours autour de la violence maté­rielle. Il n’est pas suffi­sant de dire « que peut donc faire un artiste si quelques racistes idiots utilisent son œuvre » ; donc l’ar­tiste ne contrôle pas tout et l’in­com­pré­hen­sion peut jouer des mauvais tours malgré ses inten­tions. Mais l’ar­tiste ne peut pas non plus être disso­cié tota­le­ment d’une respon­sa­bi­lité devant son œuvre, parti­cu­liè­re­ment quand nous parlons de modèles et de sujets récur­rents. Je sais que dans le monde post­mo­derne dans lequel nous vivons, d’un indi­vi­dua­lisme enragé, parler d’une » respon­sa­bi­lité morale « est presque un gros mot. Mais je préfère ce langage qui sonnera démodé pour certains, à l’égoïsme anti­so­cial qu’on nous inculque au moyen des appa­reils idéo­lo­giques du système et que renforce l’in­di­vi­dua­li­sa­tion extra­or­di­naire des nouvelles tech­no­lo­gies digi­tales. De plus, à la date du  12 janvier il y avait eu au moins 42 attaques isla­mo­phobes en France, passées tota­le­ment inaperçues— et qui heureu­se­ment n’ont pas fait de morts — parmi lesquelles des coups de feu, des jets de grenades, des  inscrip­tions du slogan » Je suis Char­lie »sur des mosquées ainsi que des agres­sions physiques [8]. Dire que les cari­ca­tures ne sont pas quelque chose de si inno­cent ou que leurs auteurs ont une respon­sa­bi­lité morale vis-à-vis de l’uti­li­sa­tion que l’on fait de leurs œuvres ne justi­fie en aucun cas le meurtre : mais tout ceci explique pourquoi je ne m’as­so­cie pas à la mode du « Je suis Char­lie ».

Char­lie Hebdo n’in­sulte pas seule­ment les « extré­mistes », Char­lie Hebdo insulte tous les musul­mans en les amal­ga­mant, usant de stéréo­types, au moment où leurs pays sont bombar­dés et contrô­lés par l’OTAN, la France, les USA, etc., et tandis qu’on les traite en Europe comme des citoyens de deuxième classe, comme une « cinquième colonne » ou comme une tumeur à extir­per. J’ai eu l’op­por­tu­nité de parta­ger avec des Égyp­tiens, des Turcs, des Pales­ti­niens, des Kurdes de gauche, laïcs, et aucun ne pensait que les cari­ca­tures étaient géniales : ils les ressen­taient comme quelque chose de profon­dé­ment bles­sant et injuste. Rien ne justi­fie un massacre, mais on ne peut pas non plus justi­fier le trai­te­ment dégra­dant d’au­trui.

S’il y a quelque chose qui résume l’es­prit progres­siste qui a inau­guré la Révo­lu­tion Française (durant laquelle, pour l’anec­dote, un de mes ancêtres – Georges Danton — a perdu la tête, au sens propre), c’est la devise « Liberté, Égalité, Frater­nité ». Les trois sont indis­so­ciables. La Liberté est une infa­mie quand elle n’est pas accom­pa­gnée de l’Éga­lité, qui est beau­coup plus qu’être égaux devant la loi. Et toutes les deux sont une illu­sion s’il n’y a pas non plus de Frater­nité. Et ce n’est pas frater­nel de se moquer des croyances, de la culture ou du style de vie de secteurs vulné­rables de la société du haut d’une posi­tion privi­lé­giée, surtout quand la majo­rité des musul­mans ne se trouvent pas en France par hasard, mais du fait de l’his­toire colo­niale de ce pays.

C’est la diffé­rence entre l’hu­mour de Char­lie Hebdo et celui de, par exemple, Quino, le créa­teur de Mafalda, un humo­riste poli­tique raffiné, qui n’a jamais eu à recou­rir à la vulga­rité sensa­tion­na­liste, ni au « tout est permis », ni à la moque­rie des exclus, pour géné­rer une réflexion et une pensée critique. Une pensée critique de plus en plus diffi­cile dans le monde du « hash­tag » et des messages trans­na­tio­naux de deux lignes en « temps réel ». Défendre cet espace de pensée critique, dans un monde qui se détraque de plus en plus, cela signi­fie aujourd’­hui, d’après moi, ne pas être Char­lie.


NdE

* L’ar­ticle a été retiré sans céré­mo­nie du site web de l’heb­do­ma­daire commu­niste colom­bien Voix / Vérité du Peuple (Voz / Verdad del pueblo)Voz 404

**Le Club de Toby: Toby est un person­nage d’un dessin animé US très popu­laire en Amérique Latine, La petite Lulu. Il a un club inter­dit d’ac­cès aux femmes.  Cette expres­sion désigne en Amérique latine les machistes.

NdA
[1] Origi­nal : Char­lie Hebdo: Paris attack brothers’ campaign of terror can be traced back to Alge­ria in 1954. Version espa­gnole : Arge­lia agrega contexto al ataque contra Char­lie Hebdo [2] Parmi ceux-ci le Roi de Jorda­nie, le Premier ministre turc, Neta­nya­hou d’Is­raël, le ministre des Affaires étran­gères russe, des repré­sen­tants US, le dicta­teur gabo­nais Ali Bongo etc.
[3] http://www.tele­graph.co.uk/news/world­news/northa­me­rica/….html
[4] Vu le grand nombre de commen­taires, je ne les cite­rai pas indi­vi­duel­le­ment, mais je les ai regrou­pés en trois grandes caté­go­ries pour faci­li­ter leur contri­bu­tion. Dans ce débat, je m’ap­puie aussi sur des commen­taires favo­rables à l’ar­ticle qui répon­daient à quelques-unes de critiques. Dans ce sens je consi­dère les argu­ments que je déve­loppe ci-après comme une élabo­ra­tion collec­tive.
[5] http://www.ujfp.org/spip.php?arti­cle3760
[6] Que Jean Bric­mont discute en détail dans son livre “Impé­ria­lisme huma­ni­taire”.
[7] http://anar­kismo.net/article/21217
[8] http://paris-luttes.info/defer­lante-raciste-et-isla­mo­phobe-2397

charlie consentement journalisme manipulation médias

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Cancel Laisser un commentaire