web analytics

La civilisation et la standardisation du monde : l’extinction de la diversité culturelle (par James C. Scott)

CulturePrize91imagejaDepuis ses premiers travaux des années 1970 sur l’économie morale des paysans birmans et vietnamiens, le politiste et anthropologue James C. Scott, né en 1936 et professeur à Yale, s’est consacré à l’analyse des formes de résistance auxquelles les faibles, les peuples colonisés, les laissés-pour-compte ont eu recours pour contester la domination de l’État. Anarchiste revendiqué, aussi à l’aise pour réfléchir aux transformations des sociétés agraires d’Asie du Sud-Est que pour élever des poules dans sa ferme du Connecticut, Scott s’est efforcé, au fil d’une œuvre singulière et brillante, de retrouver l’autonomie et la dignité des dominés dans leur lutte contre les visées prédatrices de l’État, que celui-ci soit pré-colonial, colonial ou postcolonial.

Rappel : Le terme verna­cu­laire peut être compris comme syno­nyme de popu­laire, tradi­tion­nel, autoch­tone, endo­gène, ou indi­gène.


Les pratiques verna­cu­laires ont été, au cours des deux derniers siècles, élimi­nées à une vitesse telle que l’on peut raison­na­ble­ment voir dans ce phéno­mène un proces­sus d’ex­tinc­tion de masse appa­renté à la dispa­ri­tion accé­lé­rée de certaines espèces.

La cause de l’ex­tinc­tion est égale­ment analogue : la perte d’ha­bi­tat. De nombreuses pratiques verna­cu­laires ont disparu pour de bon, et d’autres sont aujourd’­hui mena­cées.

Le prin­ci­pal facteur d’ex­tinc­tion n’est nul autre que l’en­nemi juré de l’anar­chiste, l’État, et en parti­cu­lier l’État-nation moderne. L’es­sor du module poli­tique moderne et aujourd’­hui hégé­mo­nique de l’État-nation a déplacé et ensuite écrasé toute une série de formes poli­tiques verna­cu­laires : des bandes sans État, des tribus, des cités libres, des confé­dé­ra­tions de villes aux contours souples, des commu­nau­tés d’es­claves marrons et des empires. À leur place, désor­mais, se trouve partout un modèle verna­cu­laire unique : l’État-nation de l’At­lan­tique Nord, tel que codi­fié au XVIIème siècle et subsé­quem­ment déguisé en système univer­sel. En prenant plusieurs centaines de mètres de recul et en ouvrant grand les yeux, il est éton­nant de consta­ter à quel point on trouve, partout dans le monde, pratique­ment le même ordre insti­tu­tion­nel : un drapeau natio­nal, un hymne natio­nal, des théâtres natio­naux, des orchestres natio­naux, des chefs d’État, un parle­ment (réel ou fictif), une banque centrale, une liste de minis­tères, tous plus ou moins les mêmes et tous orga­ni­sés de la même façon, un appa­reil de sécu­rité, etc. Les empires colo­niaux et l’ému­la­tion « moder­niste » ont joué un rôle de propa­gande pour ce modèle, mais son emprise n’est viable que dans la mesure où ces insti­tu­tions sont des méca­nismes univer­sels qui intègrent une unité poli­tique aux systèmes inter­na­tio­naux établis. Il y avait, jusqu’à 1989, deux pôles d’ému­la­tion. Dans le bloc socia­liste, on pouvait passer de la Tché­co­slo­vaquie au Mozam­bique, en passant par Cuba, le Viet­nam, le Laos et la Mongo­lie et obser­ver plus ou moins le même appa­reil central de plani­fi­ca­tion, les mêmes fermes collec­tives et les mêmes plans quinquen­naux. Depuis, à quelques excep­tions près, un seul et unique stan­dard s’est imposé.

Une fois en place, l’État (nation) moderne a entre­pris d’ho­mo­gé­néi­ser sa popu­la­tion et les pratiques verna­cu­laires du peuple, jugées déviantes. Presque partout, l’État a procédé à la fabri­ca­tion d’une nation : la France s’est mise à créer des Français, l’Ita­lie des Italiens, etc.

darienCette tâche suppo­sait un impor­tant projet d’ho­mo­gé­néi­sa­tion. Une grande diver­sité de langues et de dialectes, souvent mutuel­le­ment inin­tel­li­gibles, a été, prin­ci­pa­le­ment par la scola­ri­sa­tion, subor­don­née à une langue natio­nale, qui était la plupart du temps le dialecte de la région domi­nante. Ceci a mené à la dispa­ri­tion de langues, de litté­ra­tures locales, orales et écrites, de musiques, de récits épiques et de légendes, d’un grand nombre d’uni­vers porteurs de sens. Une énorme diver­sité de lois locales et de pratiques a été rempla­cée par un système natio­nal de droit qui était, du moins au début, le même partout.

Une grande diver­sité de pratiques d’uti­li­sa­tion de la terre a été rempla­cée par un système natio­nal de titres, d’en­re­gis­tre­ment et de trans­fert de propriété, afin d’en faci­li­ter l’im­po­si­tion. Un très grand nombre de péda­go­gies locales (appren­tis­sage, tuto­rat auprès de « maîtres » nomades, guéri­son, éduca­tion reli­gieuse, cours infor­mels, etc.) a géné­ra­le­ment été remplacé par un seul et unique système scolaire natio­nal, dont un ministre français de l’Édu­ca­tion s’est un jour vanté en affir­mant que, puisqu’il était préci­sé­ment 10 h 20, il connais­sait le passage précis de Cicé­ron que tous les étudiants de tel niveau étaient actuel­le­ment en train d’étu­dier partout en France. La vision utopique d’uni­for­mité fut rare­ment réali­sée, mais ces projets ont néan­moins réussi à abolir une multi­tude de pratiques verna­cu­laires.

Aujourd’­hui, au-delà de l’État-nation comme tel, les forces de la stan­dar­di­sa­tion sont repré­sen­tées par des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. L’objec­tif prin­ci­pal d’ins­ti­tu­tions comme la Banque mondiale, le FMI, I’OMC, l’Unesco et même l’Uni­cef et la Cour inter­na­tio­nale est de propa­ger partout dans le monde des stan­dards norma­tifs (des « pratiques exem­plaires ») origi­naires, encore une fois, des nations de l’At­lan­tique Nord. Le poids finan­cier de ces agences est tel que le fait de ne pas se confor­mer à leurs recom­man­da­tions entraîne des péna­li­tés consi­dé­rables qui prennent la forme d’an­nu­la­tions de prêts et de l’aide inter­na­tio­nale. Le char­mant euphé­misme « harmo­ni­sa­tion » désigne main­te­nant ce proces­sus d’ali­gne­ment insti­tu­tion­nel. Les socié­tés multi­na­tio­nales jouent égale­ment un rôle déter­mi­nant dans ce projet de stan­dar­di­sa­tion. Elles aussi pros­pèrent dans des contextes cosmo­po­lites fami­liers et homo­gé­néi­sés où l’ordre légal, la régle­men­ta­tion commer­ciale, le système moné­taire, etc. sont uniformes. De plus, elles travaillent constam­ment, par la vente de leurs produits et services et par la publi­cité, à fabriquer des consom­ma­teurs, dont les goûts et les besoins sont leur matière première.

mono

[…] Le résul­tat est une sévère réduc­tion de la diver­sité cultu­relle, poli­tique et écono­mique, c’est-à-dire une homo­gé­néi­sa­tion massive des langues, des cultures, des systèmes de propriété, des formes poli­tiques et, surtout, des sensi­bi­li­tés et des mondes vécus qui leur permettent de perdu­rer. Il est main­te­nant possible de se proje­ter avec angoisse au jour, dans un avenir rappro­ché, où l’homme d’af­faires de l’At­lan­tique Nord, en sortant de l’avion, trou­vera partout dans le monde un ordre insti­tu­tion­nel (des lois, des codes de commerce, des minis­tères, des systèmes de circu­la­tion, des formes de proprié­tés, des régimes fonciers, etc.) tout à fait fami­lier. Et pourquoi pas? Ces formes sont essen­tiel­le­ment les siennes. Seuls la cuisine, la musique, les danses et les costumes tradi­tion­nels demeu­re­ront exotiques et folk­lo­riques… bien que complè­te­ment commer­cia­li­sés.

James C. Scott

Note de fin : Ce que James C. Scott aurait pu ajouter, c'est que c'est ainsi que l'on se retrouve avec une civilisation (une mono-culture) dont les caractères inégalitaires et anti-écologiques sont désormais planétaires. De Londres à Kuala Lumpur, en passant par Beijing, Guatemala City, New York et Lagos, on observe les mêmes injustices, la même exploitation des plus pauvres, la même servitude moderne, les mêmes divertissements, les mêmes rêves de réussite sociale et de possessions, la même idolâtrie du même mythe du progrès, les mêmes pratiques destructrices du monde naturel, la même propagande étatico-médiatique, la même répression des mouvements sociaux et des militants écologistes (bien que son intensité diffère grandement, en fonction, bien souvent, de la richesse du pays), etc.

Extrait du livre :

317910~v~PETIT_ELOGE_DE_L_ANARCHISME


Share

1 Comment on "La civilisation et la standardisation du monde : l’extinction de la diversité culturelle (par James C. Scott)"

  1. … comme souvent article apprécié (merci Le Partage !) et donc partagé pour diffusion via notre Blog “Socialisme libertaire” :

    http://www.socialisme-libertaire.fr/2016/10/la-standardisation-du-monde-l-ennemi-jure-de-l-anarchiste.html

    Salutations libertaires ★

Leave a comment

Your email address will not be published.


*