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Le banal canal anal par où le capital t'encule (par Alain Damasio)
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Alain Dama­sio, né Alain Raymond le 1er août 1969 à Lyon, est un écri­vain français de science-fiction. Il choi­sit ce patro­nyme en l’hon­neur de sa grand-mère Andrée Dama­sio. Jeune, il écrit de nombreuses nouvelles. Son premier texte long vendu à plus de 50 000 exem­plaires est La Zone du dehors, roman d’an­ti­ci­pa­tion qui s’in­té­resse aux socié­tés de contrôle sous le modèle démo­cra­tique (inspiré des travaux de Michel Foucault et Gilles Deleuze).

Son second livre est récom­pensé par le Grand prix de l’Ima­gi­naire 2006 dans la caté­go­rie Roman. Il s’agit de La Horde du Contrevent (roman accom­pa­gné d’une bande-son compo­sée par Arno Alyvan), véri­table succès public qui s’est vendu à plus de 100 000 exem­plaires, régu­liè­re­ment cité dans les incon­tour­nables de la science-fiction française.

Ceci est un extrait tiré du commu­niqué poético-poli­tique « La Rage du Sage » , signé Alain Dama­sio, et publié dans le livret d’un CD single du groupe Sliver (Memento Mori).


Commençons par une vérité qui fait mal : si le capi­ta­lisme est si pois­seux, s’il infiltre partout son liquide, s’il démul­ti­plie de façon frac­tale ses logiques — de paie et de pros­ti­tu­tion — jusqu’aux secteurs qui avaient su jusqu’ici le repous­ser (l’édu­ca­tion, l’hu­ma­ni­taire, la mili­tance, l’art… ), c’est parce qu’il prend en nous son éner­gie.

On l’ir­rigue avec notre sang ; on l’élec­trise avec nos nerfs ; on le rend intel­li­gent avec nos cerveaux. Il nous mani­pule avec nos propres mains. Il nous encule avec nos bites dans un anus qu’on dilate comme une étoile pour lui. Il nous fait jouir par toutes nos fentes, par toutes nos brèches, partout où l’ap­pel du besoin est suffi­sam­ment béant pour qu’il le comble avec n’im­porte quel objet, pourvu qu’il ait la forme. Et cette forme, il sait la trou­ver : ques­tion de design.

La fatigue de ce monde, c’est qu’à la libido de l’argent, personne n’échappe. C’est un système d’échange tota­li­taire soft, sans dehors, sans envers. Qui conver­tit tout. Le plus pur des mili­tants d’ex­trême-gauche ne peut pas faire un pas dans une rue occi­den­tale sans alimen­ter le système. Il boit au bar la bière du capi­tal. Il marche sur le trot­toir de Bouygues ou de Vinci. Il porte un panta­lon acheté. Même le plus farouche clochard finit toujours par tendre la paume pour une pièce.

Il ne sert à rien de se prétendre contre le capi­ta­lisme. Deman­dez aux gens, tout le monde est contre: tout contre. Il ne sert à rien de se croire au dehors : la marge appar­tient encore au système et l’ali­mente même plus puis­sam­ment que son centre. Puisqu’elle s’y oppose et donc le dyna­mise. L’art le plus provo­ca­teur ? Il se commer­cia­lise sur le marché du luxe. Le rock brut, décé­ré­bré, rebelle ? Un défou­loir rêvé aux violences qui couvent. Criez au concert, lâchez-vous ! Vous serez plus calme au travail, demain. Suez, je recycle déjà votre sel. Crachez votre haine, je revends la salive.

Face à ça, c’est la colère archi­tec­tu­rée qu’il faut atteindre.

Trou­ver en soi la rage du sage.

C’est du dedans que la révolte virale — le révi­rus — doit sourdre et conta­mi­ner les sangs, comme la rouille ronge au cœur la plaque d’acier qui se croyait inoxy­dable. Et n’écri­vez pas ça « rêvi­rus ». Ça n’a rien avoir avec le rêve, cette monnaie d’échange pour l’inac­tion, dont trop d’ar­tiste font tour­ner la planche à billets.

« En atten­dant, je gère » persifle le Comité Invi­sible.

Moins on se sent lié, proches des autres, plus on demande à l’argent d’as­su­rer le lien. On paie un guide pour visi­ter le bled, une nounou pour nour­rir le môme, un resto pour garder ses amis et une pute pour simu­ler un rapport. On paie même sa santé avec le temps dépensé à la détruire au travail. Parce qu’on est trop cons ? Un peu. Mais surtout parce que l’argent qu’on nous donne pour un temps de travail, on sait qu’on pourra le trans­for­mer en n’im­porte quoi : maison, bouffe, bois­son, loisirs, biens, voya­ges… Et que cette méta­mor­phose d’un temps d’ef­fort en moment de plai­sir a quelque chose de magique, qui fascine une pulsion enfan­tine en nous. Pour­rait-on obte­nir la même chose en construi­sant des rela­tions pleines, atteindre le même miracle en parta­geant, sans média­tion, nos tensions et nos sèves ? Oui, et c’est ce que nous faisons dans notre cercle intime, sur le disque surna­geant de notre huma­nité riche. Au- delà, l’argent règne — un océan de pétrole strié de navettes. Et le niveau d’eau monte, qui gagne sur nos archi­pels, sur nos reliefs. Si bien que pour beau­coup d’entre nous, la surface d’hu­ma­nité dispo­nible (ce SHD, résidu très agaçant dans l’équa­tion du libé­ra­lisme) se réduit à l’es­pace qu’oc­cupent notre égo et nos pieds.

Le banal canal anal par où le capi­tal t’en­cu­le… Tout le monde le sent, au fonde­ment, et à tous, mal il fait. Mais de quoi, au fond, est-il tapissé ? De ta flemme d’un vrai échange ? De ta frilo­sité des rencontres qui exigent — et t’élè­ve­ront pour­tant ? De ta rame de te confron­ter à l’autre, à l’étran­ger, au pas-de-chez-toi, au hors-de-ton-cercle, d’ap­prendre à les aimer, et à en prendre le temps ? De tout ça, oui. Payer fait l’éco­no­mie… de l’échange. L’argent a été inventé pour mettre le monde à distance — en le quan­ti­fiant.

Ce sont les liens qui tueront le capi­ta­lisme. Le désir des sujets plus fort que le désir d’objets. Tiens, chante ce slam : tous nos biens — les miens, les tiens ou les siens — ne pèsent rien face aux liens.

Hurler contre les riches, chacun le peut. C’est dépas­ser l’en­vie d’être riche qui est le plus diffi­cile — quand on comprend qu’ha­bi­ter sa vie suffit. Que tout vient de l’in­ten­sité qu’on met à parta­ger avec ses amis, avec son couple, avec ses bandes, avec l’étran­ger qui passe. Et que pour toucher ça, ce fris­son ample, l’argent est impuis­sant. Il rede­vient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : du papier.

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