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Les Indignés, les ZADistes, Occupy - Ce sont les meilleurs d'entre nous! (Chris Hedges)
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chris_hedgesUn texte tiré du livre coécrit par Chris Hedges et Joe Sacco, Jours de destruc­tion, jours de révolte.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johns­bury, au Vermont) est un jour­na­liste et auteur améri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut corres­pon­dant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’ana­lyse sociale et poli­tique de la situa­tion améri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a égale­ment ensei­gné aux univer­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édito­ria­liste du lundi pour le site Truth­dig.com.


Dans tout soulè­ve­ment popu­laire vient un moment où les idées rétro­grades et les systèmes déca­dents, jugés inat­taquables quelques jours plus tôt, sont dévoi­lés au grand jour et discré­di­tés par une popu­la­tion jusqu’ici restée crain­tive et apathique. Cette étin­celle se produi­sit à New York le 17 septembre 2011 : après que la police les eut faci­le­ment refou­lés de Wall Street qu’ils avaient coura­geu­se­ment tenté d’oc­cu­per, quelques centaines de mani­fes­tants se regrou­pèrent quatre rues plus loin, dans le parc Zuccotti. Au début, désor­ga­ni­sés et indé­cis, ils se deman­daient si leur action avait servi à quelque chose. Or, sans le savoir, ils venaient de déclen­cher un mouve­ment global de résis­tance qui allait se propa­ger dans tout le pays et au-delà, dans les capi­tales euro­péennes. Le pénible statu quo imposé par les élites depuis des décen­nies vola en éclats. La révo­lu­tion était en marche.

Les dégâts causés par le capi­ta­lisme corpo­ra­tif à Pine Ridge, à Camden, dans le sud de la Virgi­nie occi­den­tale et sur les exploi­ta­tions agri­coles de Floride ont fait tache d’huile. La bête a déployé ses tenta­cules depuis les zones sacri­fiées pour s’at­taquer au reste du pays et le dévo­rer avec autant de sauva­ge­rie. Le rêve améri­cain vanté depuis si long­temps — l’idée d’une vie meilleure, où progrès social et pros­pé­rité seraient à coup sûr garan­tis à condi­tion de travailler dur et d’obéir sage­ment aux règles — a laissé place à une vérité autre­ment plus amère et cruelle. Nous savons main­te­nant que ce rêve est un leurre. Nous serons tous sacri­fiés sur l’au­tel du capi­ta­lisme débridé. La logique perverse selon laquelle seuls comptent les profits de l’en­tre­prise s’est propa­gée tel un virus dans nos villes et nos campagnes: délo­ca­li­sa­tions, emplois sous-trai­tés, coupes budgé­taires dans les écoles, ferme­ture des biblio­thèques, expul­sions, expro­pria­tions, chômage. Ce virus a donné nais­sance à un État sécu­ri­taire visant à nous main­te­nir prison­niers, pour mieux nous assujet­tir. Personne n’est immu­nisé. La souf­france des autres — Amérin­diens, Afro-Améri­cains des centres-villes, mineurs des char­bon­nages, ouvriers agri­coles hispa­niques — est univer­selle. Après eux, voici venu notre tour. Nous sommes hantés par l’in­dif­fé­rence dont nous avons fait preuve à l’égard de ces popu­la­tions déshé­ri­tées et déses­pé­rées ; nos prochains, selon la Bible. Nous avons manqué à nos enga­ge­ments envers eux et, ce faisant, envers nous-mêmes. Nous avons été les arti­sans de notre propre déchéance. Désor­mais, seule la révolte peut nous tache­ter. Elle est notre unique espoir.

Camden, USA

Bien­ve­nue à la révo­lu­tion. Nos élites ont abattu leurs cartes et montré qu’elles n’ont rien à nous offrir. Elles savent détruire mais sont inca­pables de construire. Elles savent répri­mer mais pas diri­ger. Elles volent mais ne partagent jamais. Elles parlent mais ne disent rien de sensé. Pour nous, elles sont tout aussi dépas­sées et inutiles que les livres, les tentes, les sacs de couchage, les valises, les cartons de victuailles et les vête­ments jetés dans des bennes à ordures cette nuit de novembre, après le raid de la police new-yorkaise. Nos élites n’ont ni idées, ni projets, ni vision pour l’ave­nir.

Rentrez dans vos cages, nous disent-ils. Retour­nez devant vos postes de télé­vi­sion pour vous abreu­ver des mensonges, des inep­ties, des futi­li­tés et des ragots que nous vous servons 24 heures sur 24 sur les stars du show-biz et leurs amis poli­ti­ciens.

Gardez votre éner­gie et vos émotions pour le grand cirque des diver­tis­se­ments popu­laires. Endet­tez-vous par le biais de vos cartes de crédit. Payez vos loyers. Remer­ciez-nous pour les miettes que nous vous jetons. Répé­tez en écho nos lieux communs sur la démo­cra­tie, la liberté et la gran­deur du pays. Allez voter à nos élec­tions truquées, où c’est chaque fois Gold­man Sachs qui gagne. Envoyez vos jeunes se battre et mourir dans des guerres inutiles et perdues d’avance, mais qui rapportent très gros aux indus­triels de l’ar­me­ment. Restez muets lorsque nos légis­la­teurs suppriment un à un les services publics fonda­men­taux. Lais­sez faire les crimi­nels de Wall Street : vous paye­rez plus tard à leur place.

« L’his­toire montre que les reven­di­ca­tions d’in­di­vi­dus révol­tés ne sont jamais prises en consi­dé­ra­tion par les diri­geants, du moins au début, dit-il. Notre travail consiste à rendre poli­tique­ment incon­tour­nable ce qui est poli­tique­ment impos­sible. » Cette rébel­lion ne pren­dra fin qu’a­vec la dispa­ri­tion de l’État-entre­prise. Elle ne s’ar­rê­tera que lorsque celui-ci cessera de maltrai­ter les pauvres, la classe ouvrière, les personnes âgées, les malades et les enfants; lorsqu’il cessera d’en­voyer nos jeunes à l’abat­toir dans des guerres impé­ria­listes; lorsqu’il cessera de tortu­rer des prison­niers dans des centres de déten­tion secrets. La révolte conti­nuera tant que les banques effec­tue­ront des saisies immo­bi­lières et chas­se­ront les popu­la­tions de leurs loge­ments ; tant que les étudiants seront contraints de s’en­det­ter pour payer leurs études ; tant que les familles feront faillite à cause de frais médi­caux exor­bi­tants. Elle persis­tera tant que ne sera pas stop­pée la destruc­tion de l’éco­sys­tème et qu’il n’y aura pas de refonte totale de nos rapports à autrui et à la planète. Voilà pourquoi nos élites, qui soutiennent ce système corrompu et déca­dent, sont à la fois terri­fiées et perplexes. Voilà pourquoi elles passent leur temps à s’enqué­rir des reven­di­ca­tions des Indi­gnés. Elles ne comprennent pas. « Oui, il se passe un truc ici, chan­tait Bob Dylan dans Ballad of a Thin Man. Mais vous ne savez pas ce que c’est, pas vrai monsieur Jones ? »

Dans son livre Demo­cracy Incor­po­ra­ted, le poli­to­logue Shel­don Wolin emploie l’ex­pres­sion « tota­li­ta­risme inversé » pour décrire notre système poli­tique. Dans le tota­li­ta­risme inversé, les entre­prises contrôlent la société en ayant recours à des tech­no­lo­gies sophis­tiquées, à l’in­ti­mi­da­tion et à la mani­pu­la­tion de masse — méthodes qui surpassent de loin celles employées autre­fois par les États tota­li­taires, mais ce contrôle est habi­le­ment masqué par le brou­haha, le bling-bling et l’abon­dance de notre société de consom­ma­tion. On observe un désin­té­rêt progres­sif des citoyens pour la poli­tique et une hausse crois­sante de l’abs­ten­tion lors des échéances élec­to­rales. Dissi­mu­lées derrière cet écran de fumée, les grandes entre­prises nous dévorent de l’in­té­rieur. Elles n’œuvrent pas pour le bien du pays: le capi­ta­lisme n’a pas de patrie.

Le monde est un busi­ness

Ce n’est pas par le truche­ment d’un déma­gogue ou d’un leader charis­ma­tique que s’ex­prime l’État-entre­prise. Il se carac­té­rise au contraire par son côté anonyme et imper­son­nel. En embau­chant des porte-parole sédui­sants et éloquents tels que Barack Obama, les firmes régentent les sciences, les nouvelles tech­no­lo­gies, l’en­sei­gne­ment et la commu­ni­ca­tion de masse. Elles contrôlent les messages diffu­sés au cinéma et par la télé­vi­sion. Afin de péren­ni­ser leur pouvoir tyran­nique, elles se servent de ces outils de commu­ni­ca­tion en prenant soin « d’éli­mi­ner tout ce qui pour­rait appor­ter une nuance, une ambi­guïté, un dialogue, tout ce qui pour­rait affai­blir leur force ou compliquer leur tâche; jusqu’à ce que leur emprise soit totale », écrit Wolin.

Résul­tat : notre système d’in­for­ma­tion offre toujours le même son de cloche. Les cour­ti­sans des célé­bri­tés, qu’ils soient dégui­sés en jour­na­listes, en experts ou en spécia­listes dûment accré­di­tés, collent des étiquettes sur nos problèmes tout en défi­nis­sant le cadre dans lequel ils doivent être abor­dés. Ceux qui osent s’ex­pri­mer en dehors de ce cadre sont aussi­tôt trai­tés d’ex­cen­triques, d’ex­tré­mistes ou de gauchistes. Toute critique du modèle socié­tal est exclue. Comme l’a dit jadis la roman­cière Doro­thy Parker à propos de l’ac­trice Katha­rine Hepburn, dont on bridait le talent de comé­dienne et la fran­chise d’ex­pres­sion, une opinion n’est jugée rece­vable que si elle ne provoque pas de remous. La culture, placée sous la tutelle des laquais du grand capi­tal, se réduit à un joyeux confor­misme et à un opti­misme béat qui lui seront fatals. Nous nous empres­sons d’ache­ter des produits censés amélio­rer notre vie, nous rendre plus beaux, plus sûrs de nous et de notre réus­site, tandis que dans le même temps on nous dépouille régu­liè­re­ment de nos droits, de notre argent, de notre influence. Tous les messages véhi­cu­lés par la télé­vi­sion, des jour­naux du soir aux talk-shows, nous promettent des lende­mains qui chantent. Et ceci, fait remarquer Wolin, « parti­cipe de la même idéo­lo­gie qui invite les PDG à gros­sir exagé­ré­ment les béné­fices et à dissi­mu­ler les pertes, mais en affi­chant toujours un visage radieux ». Il ajoute que nous sommes tombés sous le charme « du progrès tech­no­lo­gique perpé­tuel, qui pousse les indi­vi­dus à nour­rir des fantasmes de prouesses physiques, d’éter­nelle jeunesse, de beauté parfaite grâce à la chirur­gie esthé­tique, de records spor­tifs mesu­rés au centième de seconde. Il s’agit d’une culture basée sur le rêve de pouvoir un jour tout contrô­ler, tout maîtri­ser ; l’im­mense majo­rité des gens ont de l’ima­gi­na­tion mais peu de connais­sances scien­ti­fiques, si bien qu’ils sont enclins à vivre dans un monde imagi­naire ».

Nous pour­rions nous sentir impuis­sants devant la destruc­tion impi­toyable de notre nation, de notre culture et de notre milieu natu­rel perpé­trée par le capi­ta­lisme. Mais ce n’est pas le cas, car nous déte­nons un pouvoir qui, comme l’ont montré les campe­ments des Indi­gnés [et des ZADistes, NdE], terri­fie l’État-entre­prise. Tout acte de rébel­lion, aussi minime soit-il, et aussi sévère que soit la censure, entame les pieds du colosse. Ces actions alimentent les braises qui enflam­me­ront de plus grands mouve­ments à venir. Et tandis que l’État se consume, ils atti­re­ront toujours plus de monde. Peut-être ne verrons-nous pas l’abou­tis­se­ment de cette révo­lu­tion. Mais si nous persis­tons, rien n’est impos­sible. Si nous bais­sons les bras, elle mourra.

Ceux qui ne se ménagent pas un espace de liberté, qui ne parviennent pas à deve­nir auto­nomes ou qui ne vivent pas « dans la vérité » se compro­mettent inévi­ta­ble­ment avec le pouvoir. Pour employer les mots de Havel : « ils sont le système ». Les Indi­gnés [et les ZADistes, NdE], en dénonçant les abus du pouvoir capi­ta­liste, en refu­sant de se compro­mettre avec lui, et en formant des systèmes commu­nau­taires et sociaux alter­na­tifs incarnent l’ex­hor­ta­tion de Havel à « vivre dans la vérité ». De ce fait, ils repré­sentent une authen­tique menace pour l’État-entre­prise.

L’al­ter­na­tive est la suivante: soit rejoindre la rébel­lion, soit rester du mauvais côté de l’his­toire. Seule la déso­béis­sance civile peut contrer le pillage et la destruc­tion de l’éco­sys­tème, dont dépend la survie de l’es­pèce humaine. Ne pas s’op­po­ser à ceux qui en sont respon­sables — les crimi­nels de Wall Street, équi­vaut à leur donner notre aval. Si vous renon­cez à l’ivresse de la liberté et de la révolte, le déses­poir et l’apa­thie vous guettent. Il faut choi­sir entre se rebel­ler ou deve­nir esclave.

Aujourd’­hui, rester passif en décla­rant n’être respon­sable de rien dans un pays où l’État de droit ne signi­fie plus rien — où les grands patrons ont pris le pouvoir en orches­trant un véri­table putsch insti­tu­tion­nel ; où la guerre, la spécu­la­tion finan­cière et la surveillance poli­cière sont les seules préoc­cu­pa­tions de la classe poli­tique ; où les droits de la personne humaine sont bafoués et où tout citoyen est réduit à l’état de marchan­dise — c’est se montrer complice du mal qui causera notre perte. Se tenir à l’écart en disant « je n’y suis pour rien » revient à accep­ter de rece­voir la marque de Caïn, à refu­ser de tendre la main aux faibles et aux oppri­més, et à tour­ner le dos à notre planète assié­gée.

L’État est déter­miné à briser toute forme de résis­tance. Terri­fié à l’idée que la contes­ta­tion puisse s’am­pli­fier, il s’est doté d’un arse­nal impres­sion­nant de paniers à salade blancs, de poli­ciers à moto, et de fantas­sins casqués de noir avec boucliers, matraques et filets de plas­tique orange, qui vous pour­suivent dans les rues en vous asper­geant de gaz lacry­mo­gène. Grâce à ses agents provo­ca­teurs, l’État incite les grou­pus­cules anar­chistes tel que le Black Bloc — ainsi nommé parce que ses membres s’ha­billent de noir et avancent en rangs serrés, le visage cagoulé — à affron­ter violem­ment les forces de l’ordre et à perpé­trer des actes de vanda­lisme. Cette mino­rité de hooli­gans et de casseurs discré­dite des dizaines de milliers de mani­fes­tants paci­fiques. C’est juste­ment le but recher­ché par nos manda­rins au pouvoir, qui peuvent ainsi instau­rer une poli­tique sécu­ri­taire toujours plus répres­sive [Nous ne parta­geons pas cet avis, voir « Comment la Non-Violence protège l’état », NdE]. Les poli­ciers en civil et leurs sbires infil­trés au sein du mouve­ment Occupy calom­nient ses orga­ni­sa­teurs les plus actifs. L’objec­tif est de récu­pé­rer l’éner­gie du mouve­ment, de la cana­li­ser, puis de la réorien­ter vers le jeu sans issue de la poli­tique élec­to­rale.

L’État-entre­prise comprend le langage de la force et l’ac­cueille à bras ouverts. En instru­men­ta­li­sant les violences et le vanda­lisme, il fait d’une pierre deux coups : il justi­fie des formes draco­niennes de contrôle et dissuade la majo­rité de la popu­la­tion, apeu­rée, de soute­nir le mouve­ment des Indi­gnés. Une fois qu’on aura dépeint ce dernier comme une meute d’en­ra­gés brûlant le drapeau et jetant des pavés, il sera fini. Une fois isolé du peuple, qu’il repré­sente pour­tant, il sera plus facile à écra­ser.

Poli­ciers ET casseurs?

Par consé­quent, il s’agit pour les révol­tés de persua­der le plus grand nombre, y compris les personnes au pouvoir et les poli­ciers, qui sont, eux aussi, doués de conscience. Nous ne sommes pas en guerre. Les mouve­ments non-violents profitent, jusqu’à un certain point, de la bruta­lité poli­cière. Les nombreuses tenta­tives de l’État pour répri­mer des mani­fes­tants paci­fiques appe­lant à plus de justice finissent par ôter toute légi­ti­mité à l’élite gouver­nante. Elles poussent la popu­la­tion, jusqu’ici passive, à réagir et amènent certains diri­geants à se ranger du côté des contes­ta­taires. Ces divi­sions au sein des instances du pouvoir condui­ront à la para­ly­sie du système en place. Martin Luther King a conti­nué d’or­ga­ni­ser des mani­fes­ta­tions à Birmin­gham, car il savait que le patron des services de la Sécu­rité publique, Connor, dit « le taureau », réagis­sait chaque fois de façon exces­sive.

La peur est une arme de choix pour les régimes tota­li­taires. Effrayez le peuple. Pous­sez-le à renon­cer à ses droits au nom de la sécu­rité natio­nale. Diabo­li­sez tous les dissi­dents, puis élimi­nez les plus témé­raires d’entre eux.

Aux États-Unis, une loi fédé­rale appe­lée Natio­nal Defense Autho­ri­za­tion Act (NDAA) est votée chaque année afin d’éta­blir le budget du Dépar­te­ment de la défense. Celle de 2012 auto­rise l’ar­mée, pour la première fois en plus de 200 ans, à effec­tuer des tâches dévo­lues jusqu’à présent à la police de chacun des États. L’ar­mée fédé­rale est en droit, désor­mais, de déte­nir, sans procès, tout citoyen améri­cain soupçonné d’ac­ti­vi­tés terro­ristes ou de compli­cité de terro­risme. Les suspects peuvent être expé­diés dans le centre de déten­tion mili­taire de Guan­ta­namo, à Cuba. Un camp réservé jusqu’ici aux seuls prison­niers de guerre. C’est un coup très grave porté aux liber­tés civiles.

Pourquoi mettre en œuvre des mesures aussi coer­ci­tives, dix ans après le début de la « guerre contre le terro­risme » ? Pourquoi a-t-on besoin d’en­voyer nos conci­toyens dans une prison mili­taire, en les dépos­sé­dant de leurs droits fonda­men­taux, alors que le président des États-Unis, sous couvert de la loi de 2001 initiée par George W. Bush, peut d’ores et déjà s’éri­ger en juge, en jury et en bour­reau ? Ce fut le cas avec Barack Obama, qui a fait assas­si­ner le ressor­tis­sant améri­cain Anwar al-Awlaki en 2011, au Yémen. Pourquoi voter une telle loi alors que le gouver­ne­ment bafoue régu­liè­re­ment le 5e amen­de­ment de notre Cons­ti­tu­tion — « Nul ne pourra être privé de sa vie, de sa liberté ou de ses biens, sans procé­dure légale régu­lière » — ainsi que le 1er amen­de­ment rela­tif à notre liberté d’ex­pres­sion ? Jusqu’où vont-ils aller pour combattre le terro­risme ?

Les grandes entre­prises ne connaissent qu’un seul mot : toujours plus. Elles vident un à un de leur substance les services sociaux finan­cés par les contri­buables — de l’édu­ca­tion à la sécu­rité sociale, parce qu’elles veulent cet argent pour elles-mêmes ! Que les malades meurent. Que les pauvres aient faim. Que les familles soient jetées à la rue. Les chômeurs peuvent bien végé­ter. Les enfants des quar­tiers défa­vo­ri­sés ou des campagnes déser­tées peuvent bien ne rien apprendre et vivre dans la misère et la peur, les étudiants finir leurs études sans espoir d’em­bauche. Que le système carcé­ral — le plus impor­tant des pays indus­tria­li­sés — se déve­loppe encore en absor­bant tous les contes­ta­taires poten­tiels. Que l’on conti­nue donc à tortu­rer. Que les ensei­gnants, les poli­ciers, les pompiers, les employés de la poste et les travailleurs sociaux aillent gros­sir les rangs des chômeurs. Que routes, ponts, barrages, digues, réseaux élec­triques, lignes ferro­viaires, métros, bus, écoles et biblio­thèques tombent en ruine ou soient fermés. Lais­sons s’ag­gra­ver le réchauf­fe­ment clima­tique, les oura­gans, les tornades, la séche­resse, la fonte des calottes glaciaires, la pollu­tion des nappes phréa­tiques et de l’air, jusqu’à ce que dispa­raisse toute vie sur terre.

Qui s’en soucie ? La vie est belle, du moment que les actions d’Exxon­mo­bil, des compa­gnies minières ou de Gold­man Sachs grimpent en Bourse. Le profit, toujours le profit. Ils vous prennent à la gorge. Si vous ne réagis­sez pas au plus vite, ils fini­ront par avoir votre peau. Ils détrui­ront l’éco­sys­tème, condam­nant vos enfants et vos petits-enfants. Ils sont bien trop stupides et aveugles pour s’aper­ce­voir qu’ils péri­ront avec nous. Par consé­quent, soit vous vous révol­tez et déman­te­lez l’État-entre­prise afin de créer un monde sain et viable, soit vous vous agenouillez devant les marchés finan­ciers en signant votre propre arrêt de mort.

Les mouve­ments Occupy [et les mouve­ments ZADistes, NdE] incarnent l’es­poir de lende­mains meilleurs. Ils nous renvoient à un monde où l’em­pa­thie l’em­porte sur l’égoïsme. Les Indi­gnés [et les ZADistes, NdE] bravent la hiérar­chie du capi­ta­lisme oligar­chique, avide de gain. Ils savent que l’es­poir a un coût ; qu’il n’est ni aisé ni confor­table; et qu’il exige d’avoir le sens du sacri­fice et une foi inébran­lable. Dans le parc Zuccotti [et à Notre-Dame-des-Landes, à Agen, et ailleurs…, NdE], comme ailleurs dans le pays, ils ont dormi par terre et se sont nour­ris de sand­wichs. Ils ont connu la peur, les coups, les gaz lacry­mo­gènes et la prison. Ensemble ils ont pleuré et ri. Ensemble ils ont chanté, discuté, et répété leurs slogans en se deman­dant si cela en valait la peine, s’ils seraient enten­dus, si leurs efforts seraient couron­nés de succès. Leur opiniâ­treté est un exemple pour tous. Ce sont les meilleurs d’entre nous.

Occupy London!

Cessons d’avoir peur et tour­nons défi­ni­ti­ve­ment le dos aux deux partis poli­tiques qui se partagent le pouvoir depuis des décen­nies. En période élec­to­rale, candi­dats répu­bli­cains et démo­crates qui débattent en public font penser à des clowns de cirque. En règle géné­rale, ils sont d’ac­cord sur l’es­sen­tiel. À nous de contre­car­rer leur idéo­lo­gie capi­ta­liste. Nous devons pour cela créer des enclaves où nous pour­rons sauve­gar­der les valeurs qu’ils n’ont cessé de bafouer, et élabo­rer les méca­nismes d’au­to­suf­fi­sance qui assu­re­ront notre survie.

Par un après-midi venteux de novembre, des visages me sont appa­rus peu avant que des membres de Occupy Wall Street et moi-même soyons arrê­tés par la police, devant Gold­man Sachs. Ce n’étaient pas les visages préten­tieux et pathé­tiques des employés de la banque, qui nous scru­taient par les portes vitrées et les fenêtres du hall d’en­trée. Ce n’étaient pas ceux des poli­ciers vêtus de bleu, avec leurs menottes pendues à la cein­ture, ni ceux des vigiles de Gold­man Sachs dont le crâne rasé et le regard froid me rappe­laient la Stasi. Ce n’étaient pas non plus les visages des mani­fes­tants autour de moi, acca­blés par leurs rêves brisés : les étudiants criblés de dettes et les sans-emploi dont la colère et le senti­ment d’avoir été trahis avaient déclen­ché ces mani­fes­ta­tions pour récla­mer justice; ni ceux des badauds : les ouvriers du bâti­ment visi­ble­ment ravis par notre action contre cette banque, et les hommes d’af­faires en costume trois pièces qui, eux, ne l’étaient pas. Non, il s’agis­sait de visages loin­tains: ceux d’en­fants mori­bonds au regard perdu, que j’avais croi­sés lors de mes repor­tages dans le Sud- Soudan, à Gaza, dans les bidon­villes du Caire, de Nairobi, de Braz­za­ville et de New Delhi.

Les grands yeux vitreux de ces gamins victimes de la guerre, de la faim, de la mala­die… je les porte en moi ; jamais ils ne me quittent. Lorsque je regarde mes enfants, je pense à tous ces gamins qui n’ont jamais eu de chance. La guerre apporte son lot d’hor­reurs, mais le pire, pour moi, ce sont toujours les petits corps que les combats et la famine laissent derrière eux; ces petits cadavres fragiles aux membres enche­vê­trés et aux yeux vides qui nous condamnent tous. Les riches et les puis­sants, derrière les fenêtres de Gold­man Sachs, nous ont photo­gra­phiés en s’es­claf­fant comme si nous étions une agréable distrac­tion, une sorte de pause-café desti­née à leur faire oublier leurs acti­vi­tés bour­sières et leur quête fréné­tique du profit. Ils nous obser­vaient comme si nous étions des bêtes enfer­mées dans une cage… Ce que nous n’al­lions pas tarder à être, en effet.

L’in­dice de matières premières agri­coles de Gold­man Sachs est n° 1 mondial en termes de tran­sac­tions. Cette firme finan­cière stocke des quan­ti­tés astro­no­miques de riz, de blé, de maïs, de sucre et de bétail, provoquant des hausses brutales de leur prix, parfois jusqu’à 200 %. Consé­quence : les familles déshé­ri­tées ne peuvent plus s’of­frir ces denrées alimen­taires de base, et meurent de faim. Afin de satis­faire cette soif insen­sée du gain, ils empêchent des centaines de millions de misé­reux d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient et d’Amé­rique latine de manger à leur faim. Le jargon tech­nique appris dans les écoles de commerce et employé à la Bourse masque une tout autre réalité: celle d’un assas­si­nat. La froide neutra­lité du voca­bu­laire commer­cial permet au système de fonc­tion­ner avec une impi­toyable effi­ca­cité, même si celui-ci est syno­nyme de mort.

Nous qui formions un cercle dans la rue en nous tenant par le bras, nous ne parlions pas la même langue que les nantis derrière leurs fenêtres. Profit. Commerce. Spécu­la­tion. Mondia­li­sa­tion. Guerre. Sécu­rité natio­nale. Tels sont les mots dont ils se servent pour justi­fier leurs agis­se­ments crimi­nels. La tour de verre est remplie d’in­di­vi­dus soigneu­se­ment choi­sis pour le pres­tige et l’as­su­rance que leur confèrent les écoles pour riches qui les ont formés. Les carac­té­ris­tiques prin­ci­pales de ces employés de bureau sont le manque de fran­chise, le penchant pour la trom­pe­rie, l’agres­si­vité, l’ido­lâ­trie de l’argent, l’in­ca­pa­cité à faire preuve d’em­pa­thie ou de remords.

Il est curieux d’ob­ser­ver que ce sont toujours les classes dites « respec­tables » — les diplô­més des meilleures univer­si­tés, les jeunes des écoles prépa­ra­toires ayant grandi à Green­wich, dans le Connec­ti­cut, ou à Short Hills, dans le New Jersey — qui sont les plus enclines à faire du mal à autrui. Leur intel­li­gence, du moins au sens étroit et analy­tique du terme, leur confère une certaine neutra­lité morale. Dans les ghet­tos dorés, on inculque à ces respec­tables citoyens des « valeurs » et des « normes », tels les actes de charité — dont ils se servent pour justi­fier leur rang, ou la croyance en la bonté innée de la puis­sance améri­caine. On les forme au respect de l’au­to­rité. Persua­dés d’avoir bon cœur, car on le leur a toujours fait croire, ils sont inca­pables de voir ou de comprendre la cruauté dont ils font preuve envers autrui, ou peut-être y sont-ils indif­fé­rents. À mesure que les normes changent, que les forces capi­ta­listes divisent davan­tage le monde en deux — d’un côté, une petite cote­rie de préda­teurs ; de l’autre, un vaste trou­peau de proies humaines, ces élites remplacent un ensemble de « valeurs » par un autre. Le système fonc­tionne parce qu’elles respectent les règles. Elles en sont d’ailleurs récom­pen­sées. Et en échange, elles ne posent pas de ques­tions.

Avant l’ar­ri­vée du mouve­ment Occupy Wall Street, nous avions perdu tout sens des respon­sa­bi­li­tés et tout esprit critique. L’idéo­lo­gie capi­ta­liste absout les gens de toute respon­sa­bi­lité. Cela fait partie de son attrait. Elle les soulage d’avoir à faire un choix moral. Les prin­cipes de déré­gle­men­ta­tion et de mondia­li­sa­tion sont perçus comme des lois natu­relles. Pour progres­ser, le capi­ta­lisme corpo­ra­tif requiert l’ac­cep­ta­tion passive de lois nouvelles visant à déré­gle­men­ter le système, le sauve­tage des banques à coups de milliards de dollars, le pillage systé­ma­tique des fonds publics, le mensonge et l’hy­po­cri­sie. La culture capi­ta­liste, incar­née par Gold­man Sachs, a impré­gné nos salles de classe, nos salles de rédac­tion, nos diver­tis­se­ments et notre conscience des réali­tés. Elle nous a dépouillés du droit de nous expri­mer hors des limites étroites de l’ordre poli­tique établi. On nous force à renon­cer à faire entendre notre voix. La culture d’en­tre­prise est au service d’un système sans visage. Celui-ci désigne, comme l’a écrit Hannah Arendt, « un gouver­ne­ment qui n’est exercé par personne, et qui, pour cette raison même, est proba­ble­ment la forme de gouver­nance la plus inhu­maine et la plus cruelle qui soit ».

Ceux qui résistent — les scep­tiques, les parias, les artistes, les rené­gats, les rebelles — sont rare­ment issus de l’élite. Ils formulent des ques­tions diffé­rentes, et recherchent quelque chose d’autre : une vie qui ait un sens. Ils ont fait leur le précepte d’Em­ma­nuel Kant : « Si la justice dispa­raît, c’est chose sans valeur que le fait que des hommes vivent sur la terre ». Et dans leur recherche, ils en arrivent à la conclu­sion que, comme l’a dit Socrate, il vaut mieux souf­frir une injus­tice que de la commettre. Cette conclu­sion va au-delà de la pensée ration­nelle, ce qui la rend diffi­cile à défendre. Elle refuse d’éva­luer la vie humaine en termes d’argent. Elle recon­naît à celle-ci un carac­tère sacré. Voilà pourquoi, comme le souligne Hannah Arendt, les seules personnes dignes de confiance sur le plan moral ne sont pas celles qui disent « ce n’est pas bien », ou « il ne faut pas faire cela », mais celles qui déclarent « je ne peux pas ».

« Les indi­vi­dus qui font le plus de mal sont ceux qui ne se souviennent pas d’avoir commis quoi que ce soit de répré­hen­sible, écrit Hannah Arendt. Or sans mémoire, rien ne peut les empê­cher de recom­men­cer. Pour les êtres humains, penser aux choses du passé implique de creu­ser en profon­deur, de prendre racine, et par là même, de se stabi­li­ser. Cela leur évite d’être balayés par les événe­ments, quels qu’ils soient : le Zeit­geist, l’His­toire, ou une simple tenta­tion. Le plus grand mal est dépourvu de racines, il est par consé­quent sans limites ; il peut aller à des extré­mi­tés impen­sables et se répandre à travers le monde ».

Mes poumons portent les traces de la tuber­cu­lose que j’ai contrac­tée auprès de centaines de Souda­nais agoni­sants, alors que j’ef­fec­tuais un repor­tage sur la famine qui sévis­sait dans le pays. J’étais fort, en bonne santé, et c’est ce qui m’a sauvé la vie. Ils ne l’étaient pas et n’ont pas résisté. Les cadavres, dont une majo­rité d’en­fants, ont été jetés dans des fosses communes creu­sées à la hâte. Les cica­trices que je porte en moi sont comme un legs laissé par ces garçons et ces filles fauchés avant d’avoir atteint l’âge adulte. On ne leur a pas donné la chance de tomber amou­reux, d’avoir à leur tour des enfants. J’ai porté ces cica­trices jusqu’aux portes de Gold­man Sachs, moi qui avais survécu, en pensant à ces petits êtres dont le dernier souffle avait conta­miné mes poumons. Si je suis venu mani­fes­ter devant ces traders, c’est pour récla­mer justice au nom de tous ces dispa­rus, de tous les mourants des bidon­villes et des camps de réfu­giés de la planète. Je vois leurs visages, ils me hantent jour et nuit. Ils me forcent à me souve­nir. Ils m’obligent à choi­sir mon camp.

Lorsque j’étais boxeur, il m’ar­ri­vait parfois de monter sur le ring en sachant, tout comme les spec­ta­teurs, que je n’étais pas à la hauteur. Des profes­sion­nels de la boxe qui avaient besoin d’une petite remise en jambes venaient dans des clubs de semi-pros comme le mien. Ils mentaient sur leur carrière et faisaient joujou avec nous. Plus que le fait de gagner ou de perdre, ces combats étaient une ques­tion de dignité et de respect de soi. On luttait pour affir­mer notre qualité d’être humain. La lutte était violente et doulou­reuse, tant physique­ment que mora­le­ment. On s’en prenait plein la figure, on tombait à la renverse, puis on se rele­vait en titu­bant, la bouche en sang. On avait mal aux côtes, à la nuque, au ventre. Mais plus nous résis­tions, plus le public nous soute­nait. Personne ne pensait une seconde que nous gagne­rions. Pas même nous. Mais de temps en temps, le profes­sion­nel, un peu trop sûr de lui, bais­sait la garde. Alors, avec l’éner­gie du déses­poir, on trou­vait une force incroyable en nous-mêmes, et on mettait KO notre adver­saire. Cela fait 30 ans que je n’ai pas remis les gants. Mais j’ai de nouveau, au creux de l’es­to­mac, ce frémis­se­ment eupho­rique, cette certi­tude que l’im­pos­sible est possible, et que les puis­sants peuvent tomber.

Chris Hedges

Un message d’Es­poir, de la part de deux des meilleurs jour­na­listes indé­pen­dants au monde!

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