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Toutes les formes de vie sont sacrées! (Chris Hedges)

chris_hedgesArticle origi­nal publié en anglais sur le site de truth­dig.com
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johns­bury, au Vermont) est un jour­na­liste et auteur améri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut corres­pon­dant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’ana­lyse sociale et poli­tique de la situa­tion améri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a égale­ment ensei­gné aux univer­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édito­ria­liste du lundi pour le site Truth­dig.com.

4 janvier 2015


La bataille pour les droits des animaux ne concerne pas que les animaux. Elle nous concerne tout autant. A partir du moment où nous désa­cra­li­sons les animaux, nous désa­cra­li­sons toute forme de vie. Et une fois la vie désa­cra­li­sée, les machines indus­trielles de la mort et les spécu­la­teurs, les sadiques et autres bureau­crates incon­trô­lables qui les manœuvrent, sont à même d’exé­cu­ter un carnage humain aussi faci­le­ment qu’un carnage animal. Il existe un lien direct entre nos abat­toirs indus­triels et nos armes indus­trielles utili­sées sur les champs de bataille du Moyen-Orient.

En temps de guerre, dans les socié­tés rurales coutu­mières du dépeçage des animaux, ces tech­niques sont souvent utili­sées à l’en­contre de l’en­nemi. La muti­la­tion des corps était une routine dans les guerres que j’ai couvertes en Amérique Centrale, au Moyen-Orient et dans les Balkans. On tran­chait des gorges. On coupait des têtes. On arra­chait des yeux. On section­nait des mains. On enfonçait des organes géni­taux dans les bouches des victimes. On préle­vait des parties du corps, des oreilles ou des doigts par exemple, en guise de souve­nirs. Les villages des Balkans, qui suspen­daient par les pieds aux branches des arbres les cochons abat­tus pour les vider de leur sang et pouvoir les raser, suspen­daient de la même manière des corps humains le long des routes. Les aiguillons élec­triques utili­sés pour faire avan­cer les bovins étaient l’ins­tru­ment de torture de prédi­lec­tion dans la prison d’Abou Ghraib à Bagdad.

La mise à mort dans nos abat­toirs méca­ni­sés est super­vi­sée par un tout petit groupe de tech­ni­ciens. Les fermes indus­trielles sont des usines. Ce sont des machines qui tuent les animaux. Et dans les guerres modernes, ce sont des machines qui tuent nos enne­mis. Les Afghans, les Pakis­ta­nais, les Soma­liens, les yémé­nites sont condam­nés à distance, comme du bétail. Des tueurs profes­sion­nels appuient sur des boutons. Que ce soit sur notre sol ou sur les champs de bataille, les tueries sont auto­ma­ti­sées. L’in­di­vidu est tota­le­ment obso­lète. La méca­ni­sa­tion du meurtre est terri­fiante. Elle crée l’illu­sion que le meurtre est asep­tisé. Cette illu­sion est entre­te­nue par une censure impo­sée par l’état qui nous empêche de voir la réalité de la guerre et la réalité des abat­toirs. Tuer est devenu clan­des­tin. Et c’est grâce à cela que d’énormes opéra­tions d’ex­ter­mi­na­tion sont perçues comme tout à fait accep­tables.

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J’ai été témoin de démem­bre­ments et d’évis­cé­ra­tions de corps humains pendant le siège de Sarajevo par les Serbes de Bosnie. Il m’était impos­sible de ne pas faire le lien avec les animaux. Après la guerre, et pendant plusieurs années, je quit­tais systé­ma­tique­ment les restau­rants à la vue de la flaque de sang dans laquelle baignaient les tranches de viande saignante. Le sang est toujours rouge. Un morceau de viande de bœuf ressemble à s’y méprendre à un morceau de chair humaine. Le cri stri­dent d’un cochon qu’on égorge rappelle les gémis­se­ments d’un homme blessé sur un champ de bataille. Il y a peu, j’ai rencon­tré Gary Fran­cione qui est peut-être le person­nage le plus contro­versé du mouve­ment actuel de lutte pour les droits des animaux. Nous avons déjeuné au restau­rant végé­ta­rien du “Whole Earth Center” à Prin­ce­ton dans le New Jersey. J’étais accom­pa­gné de mon épouse, Eunice Wong, qui fut la force motrice de notre déci­sion fami­liale de l’an dernier de deve­nir végans.

Fran­cione est l’en­fant terrible du mouve­ment de protec­tion des droits des animaux. Ce philo­sophe  a fondé avec sa compagne Anna E. Charl­ton, au sein même de l’uni­ver­sité Rutgers où il enseigne le droit, une clinique juri­dique du droit animal. Le couple possède cinq chiens de sauve­tage qui sont tous végans. Dans son livre icono­claste “Rain Without Thun­der : The Ideo­logy of the Animal Rights Move­ment” (La pluie sans le tonnerre : L’idéo­lo­gie du mouve­ment pour les droits des animaux) publié en 1996, il critiquait le refus des acti­vistes des droits des animaux de récu­ser l’idée que l’ani­mal soit consi­déré comme une propriété. De nombreux défen­seurs des droits des animaux exigent un trai­te­ment plus humain des animaux avant qu’ils ne soient abat­tus – ce qui revient à coller des étiquettes qui donnent bonne conscience, du genre ” élevés selon des prin­cipes éthiques”, “en libre-parcours” ou “en plein air”. Mais, Fran­cione appelle cette forme d’ac­ti­visme anima­lier “le toilet­tage des camps de concen­tra­tion“. Il main­tient que ce qu’il nomme “exploi­ta­tion heureuse” trompe les consom­ma­teurs en leur faisant croire qu’ils peuvent exploi­ter les animaux de manière “compas­sion­nelle”. Nous n’avons mora­le­ment pas le droit d’uti­li­ser les animaux comme ressource humaine.

Son point de vue l’op­pose à pratique­ment tous les groupes de défense des droits des animaux, y compris les asso­cia­tions PETA (People for the Ethi­cal Treat­ment of Animals – les gens pour un trai­te­ment éthique des animaux) et HSUS (The Humane Society of the United States – la société humaine des états-unis), ainsi qu’à la plupart des grands auteurs qui défendent la cause animale. Les théo­ri­ciens des droits des animaux tels que Jona­than Safran Foer et Peter Singer pensent que les droits des animaux se rapportent essen­tiel­le­ment à la manière dont on les traite et ne remettent pas en ques­tion le fait de les utili­ser. Fran­cione attaque cette optique dans son livre “Animals as Persons : Essays on the Aboli­tion of Animal Exploi­ta­tion” (les animaux en tant que personnes : essais sur l’abo­li­tion de l’ex­ploi­ta­tion animale) paru en 2008. Sa condam­na­tion inébran­lable de toutes les formes de violence, incluant celle qui émane des acti­vistes du droit anima­lier, a provoqué la fureur des mili­tants. A l’ins­tar de la plupart des grands mora­listes, Fran­cione mène un combat presque soli­taire.

“Il s’agit là de ques­tions fonda­men­tales de justice” énonça-t-il à propos des droits des animaux au cours de notre repas. “Des ques­tions fonda­men­tales qui néces­sitent que l’on prenne la non-violence au sérieux. On ne peut pas parler de non-violence et four­rer de la violence dans sa bouche trois fois par jour. Combien d’entre nous ont grandi avec un chien, un chat, une perruche ou un lapin? Aimions-nous ces êtres? Les aimions-nous diffé­rem­ment de la façon dont nous aimions notre voiture et notre stéréo? Pourquoi cet amour est-il diffé­rent? Il est diffé­rent car c’est un amour porté à un autre, qu’il s’agisse d’une personne humaine ou non humaine. C’est de l’amour à l’égard d’un autre qui compte mora­le­ment. Avons-nous pleuré lorsque cet autre nous a quit­tés? C’est de la schi­zo­phré­nie morale de trai­ter certains animaux comme des membres de notre famille pour ensuite plan­ter des four­chettes dans d’autres animaux après les avoir rôtis. Des animaux qui ont été maltrai­tés et tortu­rés et qui ne sont en rien diffé­rents des membres non humains de notre famille.”

Cepen­dant, la ques­tion n’est pas de savoir si les animaux sont tortu­rés ou pas, pour­sui­vit-il. “La grande ques­tion actuelle concerne l’éle­vage indus­triel. Est-ce que je pense que l’éle­vage indus­triel est répré­hen­sible? Eh bien oui, et après? L’éle­vage fami­lial est tout aussi répré­hen­sible et n’est pas exempt de violence. Prenez deux escla­va­gistes – l’un bat ses esclaves 25 fois par semaine et l’autre les bat une fois par semaine. Le deuxième est-il meilleur? La réponse est oui, mais elle n’aborde pas l’as­pect moral de l’es­cla­vage.”

“Il est impos­sible de prendre pour victimes plusieurs fois par jour des êtres vulné­rables et d’en­cou­ra­ger les souf­frances et la mort d’autres êtres sensibles sous des prétextes futiles sans que cela ait un impact profond,” dit-il. Cela signi­fie que nous accep­tons l’injus­tice de la violence. Cela signi­fie que l’injus­tice n’est pas prise au sérieux. L’injus­tice ne parvient pas à nous moti­ver. La violence est en oeuvre lorsque nous “chosi­fions” des groupes en les plaçant du côté des “choses” si on trace une ligne entre les personnes et les “choses”. L’exemple para­dig­ma­tique de cette posture réside dans ce que nous faisons aux animaux non humains. Si nous cessons de “chosi­fier” les non humains, il devient impos­sible de chosi­fier les humains.

Le trai­te­ment indus­triel des moutons pour la laine:

Fran­cione rejette l’idée que l’ovo-lacto végé­ta­risme et les exploi­ta­tions fami­liales soient des amélio­ra­tions progres­sives. L’in­dus­trie laitière et celle des œufs, souligne-t-il, sont de gigan­tesques systèmes d’es­cla­vage des femelles repro­duc­trices. Les poules pondeuses et les vaches laitières subissent des maltrai­tances aussi graves que les animaux qui sont élevés pour leur viande, et cela s’étend géné­ra­le­ment sur plusieurs années. Dès que ces animaux sont “usés” et ne sont plus en mesure de pondre ou de produire du lait de manière rentable, eux aussi sont abat­tus. Et parce que ce ne sont que les femelles qui produisent du lait et pondent des œufs, ces indus­tries tuent approxi­ma­ti­ve­ment 2 millions de veaux pour leur viande et 250 millions de pous­sins mâles nouveau-nés – souvent en les broyant vivants dans le but d’ob­te­nir des “protéines brutes” qu’on utilise ensuite dans la nour­ri­ture pour animaux domes­tiques et les ferti­li­sants.

On nous raconte dès notre plus tendre enfance que les vaches “donnent” du lait, comme si la néces­sité d’être traité consti­tuait l’état natu­rel d’une vache. “Comme les autres femelles mammi­fères, y compris la femme, la produc­tion de lait du bétail femelle est une réponse hormo­nale complexe à la gros­sesse et à l’ac­cou­che­ment,” écrit Sherry F. Colb, une ancienne collègue de l’uni­ver­sité Rutgers de Fran­cione, dans son livre “Mind if I order the chee­se­bur­ger?”. “Les produc­teurs laitiers,” pour­suit Sherry Colb, ” placent régu­liè­re­ment et de manière contrai­gnante chaque vache laitière dans ce qu’on appelle parfois un “châs­sis de viol”, un dispo­si­tif auquel les animaux sont atta­chés pendant qu’ils sont insé­mi­nés…Si on la lais­sait tranquille, la vache nour­ri­rait son petit pendant neuf à 12 mois. Et ainsi que les produc­teurs laitiers l’ad­mettent, les vaches souffrent terri­ble­ment lorsqu’on leur enlève leur veau peu après la nais­sance. Elles beuglent à n’en plus finir, parfois pendant des jours entiers, et se comportent d’une manière qui exprime clai­re­ment leur déses­poir et leur détresse, allant jusqu’à un manque d’in­té­rêt pour la nour­ri­ture et une tendance à arpen­ter le lieu où elles ont vu leur petit pour la dernière fois. Un produc­teur laitier ne peut pas vivre de son métier s’il ne soumet pas ses vaches à une gros­sesse forcée, s’il ne leur retire pas leur veau et s’il n’abat pas la mère une fois que sa produc­tion de lait a dimi­nué. Ce sont des aspects inévi­tables de l’éle­vage laitier.”

“Toute produc­tion animale entraîne de la violence, de la souf­france et  la mort, même lorsque les produits laitiers et les œufs sont fabriqués de la manière la plus humaine qui soit,” nous a dit Fran­cione. “Les pous­sins mâles sont soit broyés vivants soit pilon­nés soit gazés. Si vous êtes fémi­niste et que vous consom­mez des produits laitiers, vous n’êtes pas en accord avec vous-même. Une des pires choses au monde est le meugle­ment déchi­rant que poussent les vaches lorsqu’on leur retire leur bébé. Dans les exploi­ta­tions laitières conven­tion­nelles, on emmène les veaux le jour-même ou le lende­main. Dans les exploi­ta­tions biolo­giques, qui sont suppo­sés repré­sen­ter des “lieux enchan­tés” où on accorde davan­tage d’im­por­tance au bien-être animal, on les emmène deux ou trois jours plus tard. Les mères se lamentent des jours durant. Le fait de prendre une vache dont la durée de vie natu­relle est de 30 ans, de la fécon­der six fois et lui reti­rer son bébé six fois puis de la tuer après qu’elle ait souf­fert de mammite pendant cinq ans est tout simple­ment effroyable. Il s’agit là de la marchan­di­sa­tion du proces­sus de repro­duc­tion d’une femelle “autre”, de la marchan­di­sa­tion d’une mère et de son enfant. La repro­duc­tion et la rela­tion entre une mère et son enfant deviennent des produits. Je ne comprends pas comment quelqu’un peut prétendre être fémi­niste et boire du lait.”

Fran­cione fustige les fermes fami­liales biolo­giques qui élèvent des poulets en liberté et du bétail nourri à l’herbe. Il affirme que “l’idée d’ai­mer quelqu’un soit cohé­rente avec le fait de le tuer se rapproche du cas de l’homme qui dit “j’aime ma femme mais je la bats souvent.” Le débat portant sur la cruauté de l’éle­vage indus­triel ne m’in­té­resse pas. Cela n’a pas d’im­por­tance. Il ne s’agit pas de savoir si vous allez dans les bois, si vous vous ache­tez une petite ferme ou si les animaux rentrent chez vous le soir pour que vous fassiez une partie de cartes tous ensemble. C’est l’ins­ti­tu­tion de l’ex­ploi­ta­tion animale dans son inté­gra­lité qu’il faut remettre en cause. C’est notre consi­dé­ra­tion morale des animaux qui est équi­voque.”

Ques­tionné sur ce qui a conduit, selon lui, à la situa­tion présente, il répon­dit : “L’er­reur que nous avons faite a été de croire que les animaux ont une valeur morale moindre du fait qu’ils sont diffé­rents de nous sur le plan cogni­tif. Ils ne sont pas aussi sophis­tiqués que nous sur ce plan là – ils ne composent pas de sympho­nies, n’ef­fec­tuent pas de calculs – donc nous pouvons les manger, les porter et les utili­ser, tant que nous le faisons “humai­ne­ment.” La plupart des acti­vistes des droits des animaux estiment que “les utili­ser n’est pas problé­ma­tique, le problème réside dans la manière de les trai­ter.” Selon moi c’est juste­ment le fait de les utili­ser qui est problé­ma­tique. Cela importe peu que nous les trai­tions bien. Évidem­ment, il est plus grave de leur infli­ger davan­tage de souf­frances, mais cela ne signi­fie pas qu’il soit normal de les “utili­ser” de façon “humaine”. Si quelqu’un s’in­tro­duit dans votre chambre et vous fait sauter la cervelle pendant votre sommeil, ce n’est pas parce que vous n’avez rien senti qu’on peut dire qu’on ne vous a pas fait de mal.”

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“L’idée que… les animaux [possèdent] une valeur morale moindre est dange­reuse,” ajouta-t-il. Cela crée des hiérar­chies qui peuvent aussi être utili­sées au sein des commu­nau­tés humaines. A partir du moment où vous êtes sensible, ou que vous êtes subjec­ti­ve­ment conscient, vous déte­nez un droit moral – le droit de ne pas être utilisé en tant que ressource. Cela ne veut pas dire que vous obte­nez un trai­te­ment équi­table à tous égards, mais cela signi­fie bien que vous n’êtes pas traité en esclave ou comme une marchan­dise. Un esclave est exclu de la commu­nauté morale. Un esclave n’a pas de valeur intrin­sèque. Un esclave a seule­ment une valeur externe. Un esclave est un objet. Voilà ce que nous avons fait aux animaux. Les animaux sont des proprié­tés. Les lois du bien-être animal ne peuvent pas fonc­tion­ner car elles se fondent sur l’équi­libre des inté­rêts entre humains et non humains. Tant que les animaux seront  consi­dé­rés comme des biens mobi­liers, les proprié­taires d’ani­maux auront gain de cause. Tant que les animaux seront des biens, le statut de bien-être animal sera toujours lié à ce que nous avons besoin d’ex­ploi­ter en eux car nous ne protè­ge­rons les inté­rêts de l’ani­mal que dans la mesure où nous en reti­re­rons un béné­fice écono­mique. C’est pour cette raison que la réforme portant sur le bien-être animal n’a pour objec­tif que de rendre l’ex­ploi­ta­tion animale plus rentable. La loi de 1958 sur l’abat­tage du bétail sans cruauté (Humane Slaugh­ter Act), qui préco­nise que les gros animaux soient étour­dis avant d’être enchaî­nés et accro­chés, a été adop­tée pour proté­ger le person­nel des abat­toirs. En effet, un animal pesant presque une tonne et suspendu tête en bas, peut heur­ter les employés et les bles­ser. Les carcasses peuvent être endom­ma­gées. Si on examine les argu­ments mis en avant pour que les  produc­teurs de poulets passent de la méthode de l’étour­dis­se­ment élec­trique – encore large­ment utili­sée – à la mise à mort en atmo­sphère modi­fiée, essen­tiel­le­ment le gazage, ces argu­ments – avan­cés par des groupes comme PETA et HSUS – sont basés sur la renta­bi­lité. Les défen­seurs des animaux soulignent [en effet] que si on gaze les poulets cela réduit les dommages de carcasse. Cela main­tient les animaux dans le para­digme de la propriété. Et les y empêtre. Il ne s’agit là que d’ex­ploi­ta­tion rentable.”

“Tous les grands orga­nismes de protec­tion animale, tels que PETA et HSUS, sont des entre­prises,” dit-il. “Dans le but d’op­ti­mi­ser leur base de donneurs, ils tentent de faire en sorte que chacun demeure dans sa zone de confort. Ils ne préco­nisent pas que le véga­nisme soit la seule réponse ration­nel­le­ment et mora­le­ment accep­table à la recon­nais­sance de l’im­por­tance morale dont les animaux sont dotés. Ils prônent la réforme et non l’abo­li­tion. Malheu­reu­se­ment, nous vivons dans une société post moderne et post struc­tu­ra­liste dans laquelle personne n’est supposé se récla­mer du réalisme moral. Et cepen­dant, nous possé­dons tous une certaine forme d’in­tui­tion dont nous admet­tons l’au­then­ti­cité. Nous savons, par exemple, que la souf­france est répré­hen­sible. Personne n’af­firme que la souf­france soit quelque chose de bien, sauf peut-être les maso­chistes, mais dans leur cas la souf­france n’est admise que lorsqu’elle procure du plai­sir. Le seul fait de penser que la souf­france est quelque chose de répré­hen­sible peut satis­faire dans une large mesure vos besoins de morale. Vous ne pouvez pas justi­fier de faire à quelqu’un d’autre ce que vous n’ai­me­riez pas que l’on vous fasse. Il s’agit là d’une vérité morale. Nous affir­mons tous qu’il est condam­nable d’in­fli­ger des souf­frances inutiles. Nous conve­nons tous que la néces­sité ne peut pas se limi­ter au plai­sir. Pour­tant nous ne justi­fions le fait que nous nous nour­ris­sions d’ani­maux que par le plai­sir que cela procure à notre palais. Nous n’avons pas besoin des denrées animales pour jouir d’une santé opti­male, et la produc­tion animale consti­tue un désastre écolo­gique. Nous critiquons des indi­vi­dus comme Michael Vick qui infligent des souf­frances inutiles aux animaux, mais nous sommes tous des Michael Vick. L’ex­ploi­ta­tion que nous faisons des animaux n’est pas davan­tage néces­saire.”

“Je crains que nous n’ayons élevé une géné­ra­tion qui n’a pas appris à réflé­chir en termes de mora­lité,” dit Fran­cione. “En effet, ma géné­ra­tion s’adon­nait souvent à des consi­dé­ra­tions morales super­fi­cielles. Je ne veux pas idéa­li­ser le passé mais des événe­ments comme la guerre du Viet­nam nous ont contraints à nous inter­ro­ger sur notre rôle en tant que nation. Nous avions peur d’être enrô­lés bien sûr mais la guerre nous a ouvert les yeux. Elle nous a obli­gés à prendre en consi­dé­ra­tion des problèmes d’ordre moral. Mais de nos jours la morale a été réduite à une pure ques­tion d’opi­nion. Et c’est une erreur dange­reuse. La mora­lité de l’ex­ploi­ta­tion injus­ti­fiée et injus­ti­fiable n’est pas une ques­tion d’opi­nion; c’est une ques­tion de morale factuelle.

“Les droits de l’homme et les droits de l’ani­mal sont étroi­te­ment liés,” rajoute Fran­cione qui, rappe­lons-le, dispense des cours, avec Anna Charl­ton, sur les droits de l’homme et les droits de l’ani­mal à l’uni­ver­sité Rutgers. On ne peut pas y réflé­chir de manière isolée. Le sexisme, le racisme et le mépris des classes consiste à trans­for­mer l’autre en objet. Comment peut-on parler intel­li­gem­ment de non-violence tout en nous nour­ris­sant des produits de la violence, tout en nous habillant avec les produits de la violence? Tout cela est une ques­tion de justice. De justice pour les non humains, pour les femmes, pour les Pales­ti­niens, pour les Afro-améri­cains et pour les prison­niers. La porno­gra­phie repré­sente la marchan­di­sa­tion de la femme. Lorsque vous avez recours à la porno­gra­phie, la personne n’existe plus. Elle est deve­nue un corps que l’on féti­chise. La personne est deve­nue une chose. Vous consom­mez cette chose. Cela diffère peu de votre démarche qui consiste à vous rendre dans un maga­sin pour y ache­ter du poulet dans un embal­lage en poly­sty­rène. Le poulet n’est pas vu comme un animal. C’est un produit dans du poly­sty­rène recou­vert de cello­phane. Toutes les marchan­di­sa­tions sont reliées les unes aux autres, et sont toutes aussi condam­nables les unes que les autres.

Isaac Bashe­vis Singer dans sa nouvelle “The Letter Writer” disait que les êtres humains étaient des nazis envers les animaux et avaient créé “un éter­nel Treblinka” pour le monde animal. Lui, ainsi que d’autres écri­vains comme Margue­rite Your­ce­nar et JM Coet­zee, voyaient dans les abat­toirs des ébauches de centres de torture, de camps de concen­tra­tion, de géno­cide et de guerre. Kazuo Ishi­guro explora l’idée d’êtres sensibles élevés “humai­ne­ment” comme des marchan­dises dans son roman dysto­pique “Auprès de moi toujours”, dans lequel des enfants clonés, ou “donneurs”, sont élevés dans des pension­nats parti­cu­liers ressem­blant trait pour trait aux plus pres­ti­gieux établis­se­ments privés, mais meurent dès qu’ils atteignent l’âge adulte lorsque leurs organes sont préle­vés pour servir à des humains non clonés ou “normaux”.

“Je crois que tant que l’homme tortu­rera et tuera des animaux, il tortu­rera et tuera des êtres humains – et des guerres seront menées – car tuer doit être pratiqué et appris à une moindre échelle,” disait Edgar Kupfer- Kober­witz dans ” Dachau Diaries” rédigé pendant son incar­cé­ra­tion dans ce même camp de concen­tra­tion Nazi.

“Bien que le nombre de personnes qui se suicident soit faible, peu de personnes n’ont pas pensé au suicide à un moment ou à un autre de leur vie,” écri­vait Isaac Bashe­vis Singer. “Il en est de même pour le végé­ta­risme. Très peu de personnes n’ont jamais pensé que le fait de tuer des animaux s’ap­pa­rente à un meurtre, fondé sur le postu­lat de la loi du plus fort… J’ap­pel­le­rai cela l’éter­nelle ques­tion : Qu’est-ce qui donne à l’homme le droit de tuer un animal, souvent de le tortu­rer, pour pouvoir se remplir la panse avec sa chair. Nous savons main­te­nant, comme nous avons toujours su instinc­ti­ve­ment, que les animaux peuvent souf­frir autant que les êtres humains. Leurs émotions et leur sensi­bi­lité sont souvent plus intenses que celles d’un être humain. Divers philo­sophes et chefs reli­gieux ont tenté de convaincre leurs disciples et leurs adeptes que les animaux ne sont rien d’autre que des machines sans âme et dénuées de senti­ments. Cepen­dant, toute personne ayant vécu avec un animal – que ce soit un chien, un oiseau ou même une souris – sait que cette théo­rie est un mensonge éhonté, conçu dans le but de justi­fier la cruau­té…Tant que les êtres humains conti­nue­ront à verser le sang des animaux, il n’y aura jamais de paix. Il n’y a qu’un petit pas entre tuer des animaux et inven­ter des chambres à gaz à la Hitler ou des camps de concen­tra­tion à la Stali­ne…Tous ces actes sont accom­plis au nom de la “justice sociale”. Il n’y aura pas de justice tant que l’homme sera armé d’un couteau ou d’un fusil pour détruire ceux qui sont plus faibles que lui.”

Chris Hedges


Traduc­tion: Héléna Delau­nay

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