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Tuer des bougnoules pour Jésus (Chris Hedges)
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chris_hedgesArticle origi­nal publié en anglais sur le site de truth­dig.com
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johns­bury, au Vermont) est un jour­na­liste et auteur améri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut corres­pon­dant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’ana­lyse sociale et poli­tique de la situa­tion améri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a égale­ment ensei­gné aux univer­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édito­ria­liste du lundi pour le site Truth­dig.com.

25 janvier 2015


« Ameri­can Sniper » célèbre le plus répu­gnant des aspects de la société US – la culture du flingue, l’ado­ra­tion aveugle de l’ar­mée, la croyance que l’on a un droit inné en tant que nation « chré­tienne » à exter­mi­ner les « races infé­rieures » de la Terre, une hyper­mas­cu­li­nité grotesque qui bannit toute compas­sion et pitié, un déni des faits qui dérangent et des véri­tés histo­riques, et un déni­gre­ment de la pensée critique et de l’ex­pres­sion artis­tique. Beau­coup d’Amé­ri­cains, surtout les blancs prison­niers d’une écono­mie au point mort et d’un système poli­tique dysfonc­tion­nel, sont galva­ni­sés par le supposé renou­veau moral et le contrôle mili­ta­risé rigide que ce film célèbre. Ces passions, si elles se réalisent, feront dispa­raitre le peu qu’il reste de notre société ouverte désor­mais anémique.

Le film s’ouvre sur un père et son fils chas­sant le daim. Le garçon tire sur l’ani­mal, lâche son fusil et court vers sa proie.

« Reviens ici », hurle son père. « On ne laisse jamais son fusil par terre ».

« Oui, monsieur », répond le garçon.

« C’était un sacré tir, fils », dit le père. « Tu as un don. Tu feras un excellent chas­seur un jour. »

La caméra montre ensuite l’in­té­rieur d’une église où une congré­ga­tion de chré­tiens blancs — les noirs appa­raissent aussi peu dans ce film que dans ceux de Woody Allen — écoute un sermon à propos du plan de Dieu pour les chré­tiens d’Amé­rique. Le person­nage corres­pon­dant au titre du film, basé sur Chris Kyle, qui devien­dra le sniper le plus meur­trier de l’his­toire de l’ar­mée US, va, c’est ce que laisse entendre le sermon, être appelé par Dieu à utili­ser son « don » afin de tuer les méchants. La scène suivante nous montre la famille Kyle dans la salle à manger alors que le père entonne avec l’ac­cent texan: « Il y a trois types de gens dans ce monde: les moutons, les loups, et les chiens de berger. Certains préfèrent penser que le mal n’existe pas dans le monde. Et si un jour ils étaient direc­te­ment mena­cés, ils ne sauraient pas comment se proté­ger. Ce sont les moutons. Et puis tu as les préda­teurs ».

Puis la caméra passe dans une cour d’école où une brute frappe un plus petit garçon.

« Ils utilisent la violence pour inti­mi­der les autres », conti­nue le père. « Ce sont les loups. Et puis il y a ceux qui sont bénis par le don de l’agres­sion et un besoin écra­sant de proté­ger le trou­peau. Ils sont une race rare qui vit pour se confron­ter avec les loups. Ce sont les chiens de berger. Et dans cette famille, on n’élève pas de mouton « .

Le père fait claquer sa cein­ture contre la table de la salle à manger.

« Je vous ferai la peau si vous deve­nez des loups », dit-il à ses deux fils. « On protège les nôtres. Si quelqu’un essaie de te frap­per, d’em­mer­der ton petit frère, tu as ma permis­sion pour le termi­ner ».

Les benêts dont les esprits sont englués dans ce système de croyances ne manquent pas. Nous en avons élu un — George W Bush — président. Ils peuplent les forces armées et la droite chré­tienne. Ils regardent Fox News et croient ce qu’ils y voient. Ils ne comprennent ni ne s’in­té­ressent que très peu au monde au-delà de leurs propres commu­nau­tés. Ils sont fiers de leur igno­rance et de leur anti-intel­lec­tua­lisme. Ils préfèrent boire des bières et regar­der le foot plutôt que lire un livre. Et quand ils sont au pouvoir — ils contrôlent déjà le Congrès, le monde des entre­prises, la plupart des médias et le complexe mili­taire — leur vision binaire du bien et du mal et leur arro­gante myopie causent de graves troubles à leur pays. « Ameri­can Sniper », à l’ins­tar des films à gros budget qui virent le jour dans l’Al­le­magne nazie afin d’exal­ter les valeurs du mili­ta­risme, de l’au­to­glo­ri­fi­ca­tion raciale et de la violence d’Etat, est un tissu de propa­gande, une publi­cité sordide pour les crimes de l’em­pire. Qu’il ait engrangé des recettes record de 105.3 millions de dollars sur la période du week-end de la jour­née Martin Luther King Jr. est un symp­tôme du sombre malaise US.

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Quelques tweets qui furent remarqués (parmi tant d’autres) en réac­tion au film: « Je voudrais tuer des bougnoules », « ça m’a donné envie d’al­ler tuer des putains d’arabes », « Cool de voir un film où on montre ce que sont vrai­ment les arabes – une vermine qui veut nous détruire », « J’ap­pré­cie 100 fois plus les soldats et je hais 1 000 000 fois plus les musul­mans ».

« Le film ne pose jamais la ques­tion cruciale rela­tive à la raison pour laquelle les Irakiens se défendent contre nous pour commen­cer », explique Mikey Wein­stein, que j’ai eu au télé­phone depuis le Nouveau Mexique. Wein­stein, un ancien offi­cier de l’Air Force qui a travaillé à la Maison blanche sous Reagan, est à la tête de la Fonda­tion pour la liberté reli­gieuse dans les forces armées, qui s’op­pose à l’ex­pan­sion du fonda­men­ta­lisme chré­tien au sein de l’ar­mée US. « Le film m’a rendu physique­ment malade avec ses distor­sions  tota­le­ment unila­té­rales de l’éthique de combat et de la justice en temps de guerre,  enve­lop­pées dans le mantra person­nel de Chris Kyle du « Dieu-Patrie-Famille ». Ça n’est rien de moins qu’un hommage odieux, une hagio­gra­phie litté­ra­le­ment atroce du massacre de masse ».

Wein­stein souligne que la glori­fi­ca­tion du chau­vi­nisme chré­tien d’ex­trême-droite, ou domi­nio­nisme, qui en appelle à la créa­tion d’une Amérique « chré­tienne » théo­cra­tique, est parti­cu­liè­re­ment présente au sein des unités d’élites comme les forces spéciales de la marine de guerre (SEALS) et de l’Ar­mée de terre.

Les méchants font rapi­de­ment leur appa­ri­tion dans le film. Cela se passe alors que la télé­vi­sion — la seule source d’in­for­ma­tion des person­nages du film  — annonce les atten­tats aux camions piégés de 1998 contre l’am­bas­sade US à Dar Es Salaam et à Nairobi lors desquels des centaines de personnes sont mortes. Chris, main­te­nant adulte, et son frère, aspi­rants cava­liers de rodéo, regardent les repor­tages télé­vi­sés, outrés. Ted Koppel parle à l’écran d’une « guerre » contre les USA.

« Regarde ce qu’ils nous ont fait », murmure Chris.

Il se rend alors au bureau de recru­te­ment pour s’en­ga­ger en tant que Navy SEAL. Nous avons droit aux scènes habi­tuelles de recru­te­ment de nouvelles recrues, qui subissent des épreuves qui en feront des vrais hommes. Dans une scène qui se passe dans un bar, un aspi­rant SEAL a peint une cible sur son dos et ses cama­rades lui lancent des fléchettes dessus. Le peu de person­na­lité qu’ils ont — et ils ne semblent pas en avoir beau­coup — est aspiré jusqu’à ce qu’ils fassent partie de la masse mili­taire. Ils sont abso­lu­ment respec­tueux de l’au­to­rité, ce qui signi­fie, bien sûr, qu’ils sont des moutons.

On a aussi droit à une histoire d’amour. Chris rencontre Taya dans un bar. Ils boivent quelques coups. Le film tombe alors, comme il le fait souvent, dans le dialogue cliché.

Elle lui dit que les Navy SEALs sont « des abru­tis arro­gants, égocen­triques qui pensent pouvoir mentir et trom­per et faire tout ce qu’ils veulent. Je ne sorti­rais jamais avec un SEAL. »

« Pourquoi dis-tu que je suis égocen­trique? » demande Kyle. « Je donne­rais ma vie pour mon pays ».

« Pourquoi? »

« Parce que c’est le meilleur pays sur Terre et que je ferai tout mon possible pour le proté­ger », dit-il alors.

Elle boit trop. Elle vomit. Il est galant. Il l’aide à rentrer chez elle. Ils tombent amou­reux. Puis on montre Taya qui regarde la télé­vi­sion. Elle hurle, appe­lant Chris qui est dans la pièce d’à côté.

« Oh mon dieu, Chris », dit-elle.

« Qu’y a-t-il? » Demande-t-il.

« Non! » Hurle-t-elle.

Puis on entend le présen­ta­teur télé annon­cer: « Vous voyez le premier avion qui rentre par ce qui semble être la façade Est… »

Chris et Taya regardent, horri­fiés. Une musique inquié­tante sert de bande-son au film. Les méchants l’ont bien cher­ché. Kyle ira en Irak cher­cher la vengeance. Il ira se battre dans un pays qui n’a aucun lien avec le 11 septembre, un pays dont le rédac­teur Thomas Fried­man avait dit qu’on l’avait attaqué « parce que c’était possible ». Ce fait histo­rique et la réalité du Moyen-Orient importent peu. Les musul­mans, c’est des musul­mans. Et les musul­mans sont des méchants, ou comme dit Kyle, des « sauvages ». Les méchants doivent être éradiqués.

Chris et Taya se marient. Il porte son insigne doré, le trident des Navy SEAL, sur son T-shirt blanc sous son smoking, lors de son mariage. Ses cama­rades SEAL sont présents à la céré­mo­nie.

« Je viens de rece­voir l’ap­pel, les gars — c’est parti », dit un offi­cier lors de la céré­mo­nie de mariage.

Les Navy SEALs jubilent. Ils boivent. Et on se retrouve à Fallujah. Premier service. Kyle, désor­mais sniper, apprend que Fallujah c’est « le nouveau Far West ». C’est peut-être la seule analo­gie correcte du film, vu le géno­cide que nous avons fait subir aux Amérin­diens. Il entend parler d’un sniper ennemi qui « peut mettre dans le mille  à 500 mètres de distance. On l’ap­pelle Mustafa. Il était aux Jeux olym­piques. »

La première victime de Kyle est un garçon auquel une jeune femme en tcha­dor tend une grenade anti­tanks. La femme, qui n’ex­prime pas la moindre émotion à la mort du garçon, ramasse la grenade après que le garçon ait été tué et s’avance en direc­tion de Marines US en patrouille. Kyle la tue aussi. Nous avons là l’ar­ché­type du film et du best-seller auto­bio­gra­phique de Kyle « Ameri­can Sniper ». Les mères et les sœurs en Irak n’aiment pas leurs fils et leurs frères. Les femmes irakiennes enfantent afin de mettre au monde des petits kami­kazes. Les enfants sont des Oussama ben Laden minia­tures. On ne peut faire confiance à aucun de ces méchants musul­mans — homme, femme ou enfant. Ce sont des bêtes. On les montre dans le film en train de commu­niquer les posi­tions US aux rebelles par télé­phone, cachant des armes sous des trappes dans le sol, posant des bombes arti­sa­nales sur les routes ou s’at­ta­chant des cein­tures d’ex­plo­sifs afin de faire des attaques-suicides. Ils sont déshu­ma­ni­sés.

« Il y avait un enfant qui avait à peine quelques poils sur les couilles », dit Kyle, noncha­lam­ment, après avoir tué l’en­fant et la femme. Il se repose sur son lit de camp avec un grand drapeau texan derrière lui sur le mur. « Sa mère lui donne une grenade et l’en­voie ici tuer des Marines ».

Le Boucher  — un person­nage fictif créé pour le film- entre alors en scène. Le plus méchant des méchants. Il est habillé d’une longue veste noire en cuir et attaque ses enne­mis à la perceuse élec­trique. Il mutile les enfants — on voit le bras d’un enfant qu’il a amputé. Un cheikh local propose de trahir le Boucher pour 100 000$. Le Boucher tue le cheikh. Il tue le petit enfant du cheikh devant sa mère à l’aide de sa perceuse. Le boucher crie alors: « Vous parlez avec eux, vous mour­rez avec eux ».

Kyle passe à son deuxième service, après avoir passé quelques temps chez lui avec Taya, dont le rôle dans le film consiste à se plaindre à coups de larmes et de jurons du fait que son mari soit loin. Avant de partir Kyle dit: « Ce sont des sauvages. Bébé, ce sont des putains de sauvages ».

Ses cama­rades de pelo­ton et lui peignent le crâne blanc du Puni­sher tiré des BD Marvel Comics, sur leur véhi­cule, sur leurs armures, sur leurs armes et leurs casques. La devise qu’ils peignent dans un cercle autour du crâne dit: « Malgré ce que ta maman t’as racon­té… la violence résout les problèmes ».

« Et nous avons peint ça sur tous les bâti­ments où on pouvait », écrit Kyle dans ses mémoires, « Ameri­can Sniper ». « On voulait que les gens sachent qu’on était là et qu’on en avait après eux… Vous nous voyez? On est ceux qui vous foutent une raclée. Crains-nous parce qu’on va te tuer, fils de pute. »

Le livre est encore plus déran­geant que le film. Dans le film Kyle est un guer­rier réti­cent, obligé de faire son devoir. Dans le livre il se délecte des meurtres et de la guerre. Il est consumé par la haine des Irakiens. Intoxiqué par la violence. On lui attri­bue 160 meurtres confir­més, mais il fait remarquer que pour être comp­ta­bi­lisé un meurtre doit être vu, « donc si je tire sur quelqu’un au niveau de l’es­to­mac et qu’il parvient à ramper jusqu’à ce qu’on ne puisse plus le voir, et qu’il meurt ensuite, ça n’est pas comp­ta­bi­lisé. »

Kyle insiste sur le fait que chaque personne qu’il a tuée méri­tait de mourir. Son inca­pa­cité à l’auto-analyse lui a permis de nier le fait que durant l’oc­cu­pa­tion US de nombreux Irakiens inno­cents ont été tués, dont quelques-uns par des snipers. Les snipers sont prin­ci­pa­le­ment utili­sés pour semer la terreur et la peur chez les combat­tants enne­mis. Et dans son déni de réalité, chose que les anciens proprié­taires d’es­claves et les anciens nazis avaient élevée au rang d’art après avoir super­visé leurs propres atro­ci­tés, Kyle était capable de s’ac­cro­cher à des mythes enfan­tins afin de ne pas exami­ner la noir­ceur de son âme et sa contri­bu­tion aux crimes de guerres perpé­trés en Irak. Il justi­fiait ses meurtres par senti­men­ta­lisme écœu­rant envers sa famille, sa foi chré­tienne, ses cama­rades SEAL et son pays. Mais la senti­men­ta­lité n’est pas l’amour. Ce n’est pas l’em­pa­thie. Il s’agit fonda­men­ta­le­ment d’api­toie­ment sur soi-même et d’auto-adula­tion. Que le film, comme le livre, oscille entre cruauté et senti­men­ta­lisme n’est pas acci­den­tel.

Propagandenazi
Il faut savoir que l’af­fiche de propa­gande du mini-film « Stolz der nation » dans le film de Taran­tino « Inglo­rious Bastards » est histo­rique­ment authen­tique, elle corres­pon­drait à un véri­table film de propa­gande nazi selon le livre « ‘Film Posters of the Third Reich ».

« La senti­men­ta­lité, l’ex­hi­bi­tion osten­ta­toire exces­sive et falla­cieuse d’émo­tion, est un signe de malhon­nê­teté, d’in­ca­pa­cité à ressen­tir », nous rappelle James Bald­win. « Les yeux humides du senti­men­ta­liste trahissent son aver­sion envers l’ex­pé­rience, sa peur de la vie, son cœur aride; et c’est toujours, par consé­quent, le signe d’une inhu­ma­nité secrète et violente, le masque de la cruauté ».

« Sauvages, démons mépri­sables », écrit Kyle à propos de ceux qu’il tue depuis toits et fenêtres. « Voilà ce qu’on combat en Irak. C’est pourquoi beau­coup de gens, dont moi-même, les appe­lons « sauvages »… je regrette simple­ment de ne pas en avoir tué plus ». Il écrit autre part: « J’aime tuer les méchants… j’ai aimé ce que j’ai fait. J’aime toujours… c’était drôle. Je me suis éclaté comme jamais en tant que SEAL. » Il colle l’étiquette « fana­tiques » sur les Irakiens et écrit : « ils nous détes­taient parce que nous n’étions pas musul­mans ». Il prétend que « les fana­tiques qu’on a combat­tus n’ap­pré­ciaient rien d’autre que leur inter­pré­ta­tion tordue de la reli­gion ».

« Je ne me suis jamais battu pour les Irakiens », écrit-il de nos alliés irakiens. « J’en avais rien à foutre d’eux ».

Il a tué un adoles­cent irakien, un insurgé selon lui. Il a regardé la mère trou­ver le corps de l’en­fant, déchi­rer ses vête­ments, et pleu­rer. Indif­fé­rent.

Il écrit: « Si vous les aimiez [les fils], vous auriez dû les garder loin de la guerre. Vous auriez dû les empê­cher de rejoindre les insur­gés. Vous les lais­sez essayer de nous tuer — que pensiez-vous qu’il leur arri­ve­rait? »

« Les gens à la maison [aux USA], les gens qui ne connaissent pas la guerre, ou pas cette guerre, parfois, semblent ne pas comprendre les agis­se­ments des troupes en Irak », conti­nue-t-il. « Ils sont surpris choquésde décou­vrir qu’on plai­san­tait souvent sur la mort, sur les choses qu’on voyait. »

Il fut mis en examen par l’ar­mée pour avoir tué un civil désarmé. Selon ses mémoires, Kyle, qui voyait tous les Irakiens comme enne­mis, aurait dit à un colo­nel de l’ar­mée: « Je ne tire pas sur ceux qui ont un Coran. J’ai­me­rais bien, mais je ne le fais pas ». L’enquête n’abou­tit à rien.

Kyle fut surnommé « La Légende ». Il se fit faire un tatouage de la croix des Templiers sur son bras. « Je voulais que tout le monde sache que j’étais chré­tien. Je l’ai faite faire en rouge, pour le sang. Je détes­tais les sauvages que je combat­tais », écrit-il. « Je les détes­te­rai toujours ». Après une jour­née de sniper, après avoir tué peut-être 6 personnes, il retour­nait à son baraque­ment et passait son temps à fumer des cigares cubains Romeo y Julieta N° 3 et à « jouer aux jeux vidéo, regar­der du porno et faire de l’exer­cice ». En permis­sion, et ce fut omis dans le film, il fut fréquem­ment arrêté pour s’être battu saoul dans des bars. Il reje­tait les poli­ti­ciens, détes­tait la presse et mépri­sait ses supé­rieurs, n’exal­tant que la cama­ra­de­rie des guer­riers. Ses mémoires glori­fient la supré­ma­tie blanche « chré­tienne » et la guerre. C’est une diatribe colé­rique diri­gée contre quiconque mettrait en cause l’élite mili­taire, les tueurs profes­sion­nels.

« Pour quelque raison, beau­coup de gens à la maison pas tous n’ac­cep­taient pas que nous soyons en guerre », écrit-il. « Ils n’ac­cep­taient pas que la guerre signi­fie la mort, la mort violente, la plupart du temps. Beau­coup de gens, et pas juste des poli­ti­ciens, voulaient nous impo­ser des fantai­sies ridi­cules, nous obli­ger à adop­ter des normes compor­te­men­tales qu’au­cun humain ne pouvait main­te­nir ».

Le sniper ennemi Mustafa, décrit dans le film comme un serial killer, blesse fata­le­ment Ryan « Biggles » Job, le cama­rade de Kyle. Dans le film Kyle retourne en Irak un quatrième service — pour venger la mort de Biggles. Son dernier service, dans le film en tout cas, se concentre sur les meurtres du Boucher et du sniper ennemi, un autre person­nage fictif. Alors qu’il se concentre sur le duel drama­tique entre Kyle le héros et le vilain Mustafa le film devient ridi­cu­le­ment cari­ca­tu­ral.

Kyle tient Mustafa en joue et appuie sur la gâchette. On voit la balle quit­ter le fusil au ralenti. « Fais-le pour Biggles », dit quelqu’un. La tête du sniper ennemi se trans­forme en flaque de sang.

« Biggles serait fier de toi », dit un soldat. « Tu l’as fait, man ».

Son dernier service terminé, Kyle quitte la Navy. En tant que civil il lutte avec les démons de guerre et devient, dans le film, un père et mari modèle et travaille avec des vété­rans muti­lés d’Irak et d’Af­gha­nis­tan. Il échange ses bottes de combat contre des bottes de cowboy.

Le vrai Kyle, alors que le film était en produc­tion, fut abattu à bout portant près de Dallas le 2 février 2013, avec un de ses amis, Chad Little­field. Un ancien marine, Eddie Ray Routh, qui souf­frait de stress post-trau­ma­tique et de graves troubles psychiques, aurait tué les deux hommes et aurait ensuite volé le pickup de Kyle. Routh sera jugé le mois prochain. Le film finit avec des scènes des funé­railles de Kyle — avec des milliers de gens agitant leurs drapeaux le long des routes — et de la commé­mo­ra­tion au stade des Dallas Cowboys. On y voit des cama­rades SEAL enfon­cer leur insigne du trident dans le haut du cercueil, une coutume pour les cama­rades décé­dés. Kyle fut abattu par derrière, et dans la tête. Comme beau­coup de ceux qu’il a tués, il n’aura pas vu son assas­sin lors du tir fatal.

La culture de la guerre bannit la capa­cité d’éprou­ver de la pitié. Elle glori­fie le sacri­fice de soi et la mort. Elle consi­dère la douleur, l’hu­mi­lia­tion rituelle et la violence comme faisant partie de l’ini­tia­tion de l’adulte. Le harcè­le­ment brutal, comme le note Kyle dans son livre, est partie inté­grante du bizu­tage des Navy SEALs. Les nouveaux SEALs étaient main­te­nus au sol et étran­glés par les seniors de l’unité jusqu’à ce qu’ils s’éva­nouissent. La culture de guerre n’idéa­lise que le guer­rier. Elle dénigre ceux qui ne font pas exhi­bi­tion des vertus « viriles » du guer­rier. Elle place le pres­tige dans la loyauté et l’obéis­sance. Elle punit ceux qui s’en­gagent dans la pensée indé­pen­dante et exige une confor­mité totale. Elle élève la cruauté et le meurtre au rang de vertu. Cette culture, une fois la société infec­tée dans son ensemble, détruit tout ce qui fait la gran­deur de la civi­li­sa­tion humaine et de la démo­cra­tie. La capa­cité d’em­pa­thie, la culture de la sagesse et de la compré­hen­sion, la tolé­rance et le respect de la diffé­rence, et même l’amour, sont impla­ca­ble­ment écra­sés. La barba­rie innée qu’en­gendrent la guerre et la violence est justi­fiée par un senti­men­ta­lisme natio­nal édul­coré, par le drapeau et un chris­tia­nisme perverti qui bénit ses templiers armés. Ce senti­men­ta­lisme, comme l’écrit Bald­win, masque une insen­si­bi­lité terri­fiante. Il encou­rage un narcis­sisme effréné. Les faits et les véri­tés histo­riques, quand ils ne collent pas à la vision mythique de la nation et de la tribu, sont reje­tés. La dissi­dence devient trahi­son. Tous les oppo­sants sont impies et déna­tu­rés. « Ameri­can Sniper » est l’écho d’une mala­die profonde qui infecte notre société. Il bran­dit cette croyance dange­reuse selon laquelle nous pouvons retrou­ver notre équi­libre et notre gloire perdue en adop­tant un fascisme améri­cain.

Chris Hedges


Traduc­tion: Nico­las CASAUX

édité par: Fausto Giudice

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