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Affronter l’industrialisme : si tu ne peux pas nettoyer, ne le fais pas ! (par Derrick Jensen)

Article de Derrick Jensen, en date du 4 mars 2015, initialement publié en anglais sur le site de The Ecologist, suivez ce lien pour y accéder.

Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écrivain et activiste écologique américain, partisan du sabotage environnemental, vivant en Californie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l'égard de la société contemporaine et de ses valeurs culturelles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000).

Plus de renseignements sur l'analyse de l'organisation Deep Green Resistance et donc de Derrick Jensen dans cet excellent documentaire qu'est END:CIV, disponible en version originale sous-titrée français en cliquant ici.

Quelques-unes des plus impor­tantes ques­tions auxquelles nous faisons face sont: que faire des déchets indus­triels de cette culture, des gaz à effet de serre aux pesti­cides, en passant par le micro­plas­tique dans les océans ?

Les capitalistes peuvent-ils nettoyer le saccage qu’ils créent ? Ou le système indus­triel dans son ensemble est-il au-delà de toute possi­bi­lité de réforme ? Les réponses deviennent claires après une petite contex­tua­li­sa­tion.

Commençons par deux devi­nettes pas très drôles :

Q: Qu’ob­tient-on en mélan­geant une vieille habi­tude de drogue, un tempé­ra­ment vif, et un flingue ?
R: Deux sentences à vie pour meurtre, date de libé­ra­tion au plus tôt 2026. 

Q: Qu’ob­tient-on en mélan­geant deux États-nations, une immense corpo­ra­tion, 40 t de poisons, et au moins 8000 êtres humains morts ?
R: Une retraite, avec salaire complet et béné­fices (Warren Ander­son, PDG de Union Carbide, respon­sable d’un massacre de masse à Bhopal).

Warren Anderson...

Warren Ander­son…

L’objec­tif derrière ces devi­nettes n’est pas seule­ment d’ex­pliquer que quand il s’agit de meurtres, et de bien d’autres atro­ci­tés, des règles diffé­rentes s’ap­pliquent pour les pauvres, et pour les riches. La “produc­tion écono­mique” est une carte sortie-de-prison-gratui­te­ment pour n’im­porte quelle atro­cité commise par les “produc­teurs”, qu’il s’agisse de géno­cide, de gyno­cide, d’éco­cide, d’es­cla­vage, de meurtre de masse, d’em­poi­son­ne­ment massif, etc.

Nous en soucions-nous ? Nous savons déjà qu’eux non…

L’objec­tif, c’est de souli­gner le fait que cette culture n’est pas parti­cu­liè­re­ment inté­res­sée par la répa­ra­tion de ses saccages. Mani­fes­te­ment, sinon elle arrê­te­rait. Elle ne permet­trait pas à ceux à l’ori­gine de ces saccages de s’en sortir en toute impu­nité, et ne les récom­pen­se­rait certai­ne­ment pas finan­ciè­re­ment et socia­le­ment.

C’est peut-être, ou pas, le moment de mention­ner que cette culture a créé, par exemple, 14 quadril­lions de doses létales (oui, quadril­lion) de Pluto­nium 239, dont la demi-vie est de plus de 20 000 ans, ce qui signi­fie que dans à peine 100 000 ans ce nombre aura dimi­nué et ne sera plus que de 3.5 quadril­lions de doses létales: Youpi!

Et les récom­pen­ser socia­le­ment, elle le fait. J’au­rais pu utili­ser bien des exemples plutôt que celui de Warren Ander­son, qui jouait encore au golf long­temps après qu’il eût dû être pendu (il fut condamné à mort in absen­tia, mais les USA refu­sèrent de l’ex­tra­der).

Il y a aussi Tony Hayward, qui a super­visé le saccage du Golfe du Mexique par BP et qui a été “puni”  par une indem­nité de départ de bien plus de 30 millions de $. Nous pour­rions encore rajou­ter deux devi­nettes, qui, au final, sont les mêmes :

Q: Comment appe­lez-vous quelqu’un qui met du poison dans le métro de Tokyo ?

R: Un terro­riste.

Q: Comment appe­lez-vous quelqu’un qui met du poison (cyanure) dans les nappes phréa­tiques ?

R: Un capi­ta­liste, PDG d’une corpo­ra­tion d’ex­trac­tion auri­fère.

Nous pour­rions parler des frackers, qui font du profit tout en empoi­son­nant les nappes phréa­tiques. Nous pour­rions parler de quiconque asso­cié de près ou de loin à Monsanto. Vous pour­riez ajou­ter vos exemples à vous. Je pour­rais dire “qu’il faut bien choi­sir son poison”, mais ce n’est pas le cas. Ils sont choi­sis pour vous par ceux qui empoi­sonnent.

Une des photos de la tragédie de Bhopal... survenue dans la nuit du 3 décembre 1984. Elle est la conséquence de l'explosion d'une usine d'une filiale de la firme américaine Union Carbide produisant des pesticides et qui a dégagé 40 tonnes d'isocyanate de méthyle dans l'atmosphère de la ville.

Une des photos de la tragé­die de Bhopal… surve­nue dans la nuit du 3 décembre 1984. Elle est la consé­quence de l’ex­plo­sion d’une usine d’une filiale de la firme améri­caine Union Carbide produi­sant des pesti­cides et qui a dégagé 40 tonnes d’iso­cya­nate de méthyle dans l’at­mo­sphère de la ville.

La capa­cité de la civi­li­sa­tion à domi­ner notre sens commun origi­nel

Je n’ar­rête pas de penser à une des décla­ra­tions les plus sages fonda­men­ta­le­ment (et les plus fonda­men­ta­le­ment igno­rées) que j’aie jamais lues. Après Bhopal, un des docteurs qui aidaient les survi­vants, a déclaré que les corpo­ra­tions (et par exten­sion, toutes les orga­ni­sa­tions et indi­vi­dus) “ne devraient pas avoir le droit de créer un poison pour lequel il n’y ait pas d’an­ti­dote.”

Remarquez, au passage, que loin d’avoir des anti­dotes, 9 produits chimiques sur 10 utili­sés dans les pesti­cides, aux USA, n’ont pas été minu­tieu­se­ment testés au niveau de leur toxi­cité humaine.

N’est-ce pas quelque chose que nous sommes tous censés avoir compris à l’âge de 3 ans ? N’est-ce pas une des premières leçons que nos parents nous enseignent ? Ne dérange rien si tu ne peux pas ranger!

Et pour­tant il s’agit de la moti­va­tion fonda­trice de cette culture. Bien sûr, nous pouvons utili­ser des expres­sions raffi­nées pour décrire le proces­sus de créa­tion de saccage que nous n’avons pas l’in­ten­tion de nettoyer, et dans bien des cas, pas la capa­cité.

Ce qui donne des phrases comme “le déve­lop­pe­ment des ressources natu­relles”, ou le “déve­lop­pe­ment durable”, ou “le progrès tech­nique” (comme l’in­ven­tion et la produc­tion de plas­tiques, la noyade du monde sous les pertur­ba­teurs endo­cri­niens, etc), ou “l’ex­trac­tion”, ou “l’agri­cul­ture”, ou la “révolu­tion verte”, ou “l’ali­men­ta­tion de la crois­sance”, ou “la créa­tion d’em­plois”, ou “la construc­tion d’em­pires”, ou “le commerce mondia­lisé”.

La réalité physique, cepen­dant, est toujours plus impor­tante que toutes ces appel­la­tions ou leurs ratio­na­li­sa­tions. & la vérité c’est que cette culture s’est basée depuis son avène­ment et jusqu’à présent sur la priva­ti­sa­tion des béné­fices et l’ex­ter­na­li­sa­tion des coûts. En d’autres termes, sur l’ex­ploi­ta­tion de l’autre et sur une myriade de destruc­tions.

Bon sang, ils les appellent des “socié­tés à respon­sa­bi­lité limi­tée” parce qu’un des premiers objec­tifs est de limi­ter la respon­sa­bi­lité légale et finan­cière de ceux qui tirent profit des actions des corpo­ra­tions vis-à-vis des dommages qu’en­trainent ces actions.

Inté­rio­ri­ser la folie

Ce n’est pas une façon de gérer une enfance, encore moins une culture. C’est en train de tuer la planète. Une partie du problème, c’est que la plupart d’entre nous sommes déments, cette culture nous y ayant poussé. Nous ne devrions jamais oublier ce que RD Laing a écrit sur la folie :

“Afin de ratio­na­li­ser notre complexe mili­taro-indus­triel [et je dirais ce mode de vie dans sa tota­lité, y compris les créa­tions de saccages dont nous n’avons ni l’in­té­rêt ni la capa­cité de nettoyer], nous devons détruire notre capa­cité à voir clai­re­ment ce qui est juste devant — et à imagi­ner ce qui est au-delà de — nos yeux. Long­temps avant qu’une guerre ther­mo­nu­cléaire ne se produise, nous avons dû rava­ger notre propre santé mentale.

Nous commençons par les enfants. Il est impé­ra­tif de les avoir à temps. Sans le lavage de cerveau le plus rapide et minu­tieux leurs sales esprits verraient à travers nos sales arti­fices. Les enfants ne sont pas encore dupes, mais nous les chan­ge­rons en imbé­ciles comme nous, des imbé­ciles au QI élevé, si possible.”

Nous avons tous vu ça de trop nombreuses fois. Si vous deman­dez à n’im­porte quel enfant de sept ans, raison­na­ble­ment intel­li­gent, comment arrê­ter le réchauf­fe­ment clima­tique causé en grande partie par la combus­tion de pétrole et de gaz, la destruc­tion des forêts, des prai­ries et des zones humides, il vous répon­dra proba­ble­ment “arrê­tez de brûler du pétrole et du gaz, et arrê­tez de détruire les forêts, les prai­ries et les zones humides!” . Mais si vous deman­dez à n’im­porte quelle personne de 35 ans, raison­na­ble­ment intel­li­gente, travaillant pour une grande corpo­ra­tion dans le déve­lop­pe­ment durable, vous obtien­drez proba­ble­ment une réponse plus à même d’ai­der l’in­dus­trie qui paie son salaire.

Une partie du proces­sus de lavage de cerveau nous chan­geant en imbé­ciles consiste à nous pous­ser à nous iden­ti­fier plus inti­me­ment au destin de cette culture (ainsi qu’à nous en soucier davan­tage), qu’à celui du monde physique réel. On nous enseigne que l’éco­no­mie est le “monde réel”, et que le monde réel n’est qu’un endroit à piller et où déver­ser nos exter­na­li­tés.

A propos des “exter­na­li­tés” :

La nature doit-elle s’adap­ter à nous ? Ou nous à la nature ?

La plupart d’entre nous inté­rio­ri­sons cette leçon si inté­gra­le­ment qu’elle en devient entiè­re­ment trans­pa­rente. La plupart des écolo­gistes inté­rio­risent cela. Qu’ont en commun la plupart des solu­tions grand public contre le réchauf­fe­ment clima­tique ? Elles consi­dèrent toutes l’in­dus­tria­lisme comme une donnée, et le monde natu­rel comme ayant à se confor­mer à l’in­dus­tria­lisme.

Elles consi­dèrent toutes l’em­pire comme une donnée. Elles consi­dèrent toutes la surex­ploi­ta­tion comme une donnée. Tout ceci est litté­ra­le­ment fou, en termes d’adé­qua­tion avec la réalité physique. Le monde réel doit toujours être plus impor­tant que notre système social, en partie parce que sans monde réel vous ne pouvez pas avoir de système social, quel qu’il soit. C’est embar­ras­sant d’avoir à écrire ça.

Upton Sinclair est connu pour avoir dit qu’il est diffi­cile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un, quand son salaire dépend du fait qu’il ne la comprenne pas.

J’ajou­te­rais qu’il est diffi­cile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un lorsque les béné­fices qu’il engrange, à travers son mode de vie extrac­tif et destruc­tif, en dépendent. Ainsi, nous deve­nons soudai­ne­ment complè­te­ment stupides quant aux déchets produits par cette culture.

Quand les gens demandent comment nous pouvons cesser de polluer les océans avec du plas­tique, ils ne demandent pas vrai­ment “Comment cesser de polluer les océans avec du plas­tique ?”, ils demandent “Comment cesser de polluer les océans avec du plas­tique tout en gardant ce mode de vie ?”.

& quand les gens demandent comment mettre un terme au réchauf­fe­ment clima­tique, ils demandent en réalité, “comment mettre un terme au réchauf­fe­ment clima­tique sans chan­ger le niveau de consom­ma­tion éner­gé­tique actuel ?”. Quand ils demandent comment faire pour avoir des nappes phréa­tiques propres, ils demandent en réalité, “comment faire pour avoir des nappes phréa­tiques propres en conti­nuant à utili­ser et à épandre sur tout l’en­vi­ron­ne­ment des milliers de produits chimiques toxiques très utiles qui finissent dans les nappes phréa­tiques ?”.

La réponse à tout cela: c’est impos­sible.

Nous devons d’abord recou­vrer notre santé mentale. Ensuite nous devons agir.

Tandis que j’écri­vais cet essai sur les saccages causés par cette culture, je n’ar­ri­vais pas à me sortir de la tête une image allé­go­rique. Une demi-douzaine de tech­ni­ciens médi­caux d’ur­gence en train de poser des bandages sur une personne qui s’était faite agresser par un psycho­pathe avec un couteau.

Le person­nel médi­cal tente déses­pé­ré­ment d’ar­rê­ter l’hé­mor­ra­gie. Tout cela est très tendu et plein de suspense, arri­ve­ront-ils à faire cesser l’hé­mor­ra­gie avant que la personne ne meure ?

Mais voilà le problème : tandis que le person­nel médi­cal applique des bandages aussi vite que possible, le psycho­pathe conti­nue à poignar­der la victime. Pire, le psycho­pathe cause plus de bles­sures que le person­nel ne peut en soigner. Le psycho­pathe est d’ailleurs très bien payé pour poignar­der la victime, tandis que la plupart du person­nel applique ces bandages sur son temps libre.

La santé de l’éco­no­mie est basée sur la quan­tité de sang que perd la victime  tout comme dans cette culture, où la produc­tion écono­mique se mesure par la conver­sion de terres vivantes en matières premières, par exemple les forêts en planches de bois, les montagnes en char­bon.

Comment faire cesser l’hé­mor­ra­gie de la victime ? N’im­porte quel enfant le compren­drait. Et n’im­porte quelle personne saine se souciant plus de la santé de la victime que de la santé de l’éco­no­mie basée sur le démem­bre­ment de la victime le compren­drait. La première chose à faire c’est de stop­per les coups de poignard. Aucune quan­tité de bandage ne sera suffi­sante contre un assaut qui se prolonge, pire contre un assaut qui accé­lère.

Que faire en ce qui concerne la fabrique de déchets indus­triels par cette culture ? Avant tout, stop­per leur produc­tion. En réalité, la première étape consiste en un recou­vre­ment de notre santé mentale, c’est-à-dire en un trans­fert de notre loyauté, depuis les psycho­pathes vers la victime, dans notre cas, la planète, notre unique maison.

Une fois que l’on aura fait ça, le reste, c’est du détail. Comment les arrê­tons-nous ? Nous les stop­pons.

Derrick Jensen


Traduc­tion: Nico­las CASAUX

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2 Comments on "Affronter l’industrialisme : si tu ne peux pas nettoyer, ne le fais pas ! (par Derrick Jensen)"

  1. ça fait longtemps que j’attend le moment ou nous pourrons diffuser clairement ce simple message : stoppons le massacre, à vous l’honneur Messieurs les grands capitalistes, montrez que vous êtes beaux joueurs, parce que moi, avec mes économies de bouts de chandelles…”d’ici que l’herbe ait poussée l’âne aura crevé” ! (proverbe Gitan).

  2. Marcelle Hamelin | 16 mars 2015 at 13 h 17 min | Répondre

    C’est un non sens du système capitalisme…………en plus il son récompenser de polluer la planète. Les gens ne sont pas assez informer. Merci pour cette article.

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