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L’art, le divertissement et la destruction du monde (Stephanie McMillan, Derrick Jensen & Lewis Mumford)

Le texte de Stephanie McMillan est une traduction de cet article: http://stephaniemcmillan.org/2009/12/09/artists-raise-your-weapons/. Et celui de Derrick Jensen, de celui-ci: https://orionmagazine.org/article/calling-all-fanatics/

En ces temps d’ex­ploi­ta­tion crois­sante, de pauvreté, de guerres impé­ria­listes, de tortures et d’éco­cides, nous n’avons vrai­ment pas besoin d’une pièce d’art consis­tant en un mate­las dégou­li­nant de pein­ture orange, habi­le­ment inti­tu­lée “rêve tange­rine”. Actuel­le­ment, tandis que l’in­nom­brable multi­tude souffre et meurt pour les profits et le luxe du petit nombre, et que les espèces s’éteignent à une vitesse trop élevée pour que l’on puisse suivre, nous n’avons que faire d’un orchestre composé d’iP­hones. Le futur de la vie sur Terre est menacé, alors épar­gnez-nous cette incon­ti­nence de Tweets narcis­siques juxta­po­sant commé­rages de célé­brité et choix de nour­ri­tures excen­triques.

Si nous vivions en temps de paix et d’har­mo­nie, créer de jolies œuvres-échap­pa­toires et stimu­lant la séro­to­nine, de doux amuse­ments, ne serait pas un crime (sauf peut-être envers la Muse d’un­tel). Si tout allait bien, un tel art pour­rait agré­men­ter une exis­tence heureuse, comme de la crème fouet­tée un choco­lat au lait. Il n’y a rien de mauvais dans le plai­sir ou l’art déco­ra­tif. Mais en des temps comme ceux-là, pour un artiste, ne pas consa­crer ses talents et ses éner­gies à la créa­tion d’armes de résis­tances cultu­relles est une trahi­son de la plus haute magni­tude, un signe de mépris envers la vie elle-même. C’est impar­don­nable.

La fonda­tion de toute culture est son système écono­mique sous-jacent. Aujourd’­hui, l’art est contraint de se confor­mer aux demandes du capi­ta­lisme indus­triel, afin de reflé­ter et de renfor­cer les inté­rêts de ceux au pouvoir. Cet art servile envers le système est inexo­ra­ble­ment fade, vicieu­se­ment apai­sant, dange­reu­se­ment sûr. Il nous séduit afin que nous dési­rions, que nous ache­tions, que nous utili­sions, que nous consom­mions. Il nous diver­tit et nous fait glous­ser, nous berce d’une fausse joie tandis qu’il atro­phie lente­ment nos cerveaux à travers nos globes oculaires.

Le système exerce une pres­sion immense afin de créer de l’art qui soit non seule­ment apoli­tique mais aussi anti­po­li­tique. Lorsque la culture domi­nante repère de l’art poli­tique, elle s’en­fonce les doigts dans les oreilles et chante “La la la!”, elle refuse d’en faire la critique dans le New York Times ou de lui four­nir une bourse NEA. L’art poli­tique est vigou­reu­se­ment snobé, ignoré, noyé dans l’obs­cu­rité, effacé. Et s’il est trop impor­tant pour être effacé, il est alors bafoué, accusé d’être dépri­mant, trop triste, mora­li­sa­teur, impoli, et “au fait, votre style de dessin est nul”. D’ailleurs, vous ne pouvez pas gagner votre vie, si votre travail n’est pas vide de sens, cynique et par consé­quent commer­cia­le­ment viable, allez donc mourir de faim sous un pont avec vos précieux prin­cipes.

On nous enseigne qu’il est impoli de juger, d’être mora­liste, qu’af­fir­mer un point de vue viole l’es­prit pur, trans­cen­dan­tal et neutre de l’art. Des putains de conne­ries de merde, conçues pour nous affai­blir et nous dépo­li­ti­ser. Ces temps-ci, la neutra­lité n’existe pas — ne pas prendre posi­tion signi­fie soute­nir et assis­ter les exploi­teurs et les meur­triers.

Ne soyons ni les outils ni les bouf­fons du système. Les artistes ne sont ni des poltrons ni des mauviettes — nous sommes des résis­tants. Nous prenons posi­tion. Nous ripos­tons.

Les artistes et les écri­vains ont comme fière tradi­tion, d’être en première ligne de la résis­tance, de provoquer des émotions et d’in­ci­ter à l’ac­tion. Nous devons aujourd’­hui créer une défer­lante d’oeuvres mora­listes, obsti­nées, effron­tées et parti­sanes dans la tradi­tion des artistes anti­na­zis comme John Heart­field et George Grosz, du mura­liste radi­cal Diego Rivera, du réali­sa­teur Ousmane Sembène, des artistes fémi­nistes “Guer­rilla Girls”, des roman­ciers comme Maxim Gorky et Taslima  Nasrin, des poètes comme Nazim Hikmet et Kazi Nazrul Islam, des musi­ciens comme The Coup et les Dead Kenne­dys.

La planète a déses­pé­ré­ment besoin d’un art poli­tique, comba­tif et signi­fi­ca­tif. Il est de notre devoir et de notre respon­sa­bi­lité de créer une culture de résis­tance féroce, intran­si­geante, et agres­sive. Notre art devrait expo­ser et dénon­cer les maux, soute­nir et confor­ter les acti­vistes et les révo­lu­tion­naires, célé­brer et contri­buer à l’avè­ne­ment de la libé­ra­tion de cette planète du joug de la démence omni­ci­daire mili­taro-indus­trielle corpo­ra­tiste [du joug de l’état, du joug de la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle, NdT].

Artiste, affûte ton arme.

Stepha­nie McMillan

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[…] La vérité fonda­men­tale de notre temps c’est que cette culture tue la planète. Nous pouvons ergo­ter tant que nous le voulons — et bien trop le font — sur le fait qu’elle soit en train de tuer la planète ou simple­ment de provoquer une des 6 ou 7 extinc­tions de masse de ces derniers milliards d’an­nées, mais aucune personne raison­nable ne peut prétendre que la civi­li­sa­tion indus­trielle n’en­dom­mage pas actuel­le­ment la planète de manière irré­ver­sible et drama­tique.

En consé­quence, on aurait pu penser que la plupart des gens seraient en train de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour proté­ger la vie sur cette planète — la seule vie, à notre connais­sance, de l’uni­vers. Malheu­reu­se­ment, on aurait tort.

Je pense souvent à cette  phrase du psychiatre R.D. Laing: “peu de livres, aujourd’­hui, sont  pardon­nables”. Il a écrit cela, je pense, parce que nous sommes telle­ment alié­nés de notre propre expé­rience, de qui nous sommes, et parce que cette alié­na­tion est telle­ment destruc­trice des autres et de nous-mêmes que lorsqu’un livre ne prend pas cette alié­na­tion comme point de départ et n’œuvre pas à la recti­fier, nous ferions alors mieux de regar­der des feuilles blanches. Ou d’ex­pé­ri­men­ter quelque chose (ou quelqu’un). Ou encore, nous ferions mieux d’en­trer, comme aurait pu l’écrire Martin Buber, en rela­tion avec quelque chose ou avec quelqu’un.

Je suis d’ac­cord avec Laing, aujourd’­hui, peu de livres sont pardon­nables (la même chose est vraie des films, des tableaux, des chan­sons, des  rela­tions, des vies, et ainsi de suite); et je le suis pour les raisons précé­dem­ment citées. Mais il y a une autre raison pour laquelle je pense que peu de livres (films, tableaux, chan­sons, rela­tions, vies, et ainsi de suite) sont pardon­nables: ce petit détail tenace qui nous rappelle que cette culture est en train de détruire la planète. Tout livre (ou films, tableaux, chan­sons, rela­tions, vies, etc.) n’ayant pas pour fonde­ment cette obser­va­tion élémen­taire — le fait que cette culture soit en train de détruire la planète (en partie à cause de cette alié­na­tion, qui est, bien sûr, par la suite, conti­nuel­le­ment alimen­tée par la destruc­tion) — et n’œu­vrant pas à la recti­fier, n’est pas pardon­nable, pour une infi­nité de raisons, l’une d’elles étant que sans planète vivante aucun livre n’existe. Aucun tableau, aucune chan­son, aucune rela­tion, aucune vie, et ainsi de suite. Rien n’existe.[…]

Comme mon amie artiste et auteure Stepha­nie McMillan l’a écrit dans son essai “Artistes: Aux Armes!“:

“Si nous vivions en temps de paix et d’har­mo­nie, alors créer des œuvres-échap­pa­toires et stimu­lant la séro­to­nine, de doux amuse­ments, ne  serait pas un crime. Si tout allait bien, un tel art pour­rait agré­men­ter notre exis­tence heureuse. Il n’y a rien de mauvais dans le plai­sir ou  l’art déco­ra­tif. Mais en des temps comme ceux-là, pour un artiste, ne pas consa­crer ses talents et ses éner­gies à la créa­tion d’armes de résis­tance cultu­relle est une trahi­son de la plus haute magni­tude, un signe de mépris envers la vie elle-même. C’est impar­don­nable”.

J’éten­drais ses commen­taires au-delà de l’art: en des temps comme ceux-là, pour n’im­porte qui, ne pas consa­crer ses talents et ses éner­gies à la défense de la planète est une trahi­son de la plus haute magni­tude, un signe de mépris envers la vie elle-même. C’est impar­don­nable. […]

Derrick Jensen


Traduc­tion: Nico­las CASAUX

« L’his­toire de la vie », fresque murale de l’ar­tiste italien Blu, Rome, Casal de’ Pazzi, 2015


Parce que ceux qui ne consacrent pas ainsi leur talent d'artiste et leur temps encouragent peut-être ce que Lewis Mumford décrit ci-après:

Quand l’art devient un gigan­tesque appa­reil collec­tif d’éva­sion

par Lewis Mumford (extrait tiré de son livre “Tech­niques et civi­li­sa­tion”, publié en 1934)

[…] Lorsque les moyens physiques de fuite n’étaient pas réunis, l’ima­gi­na­tion pure fleu­ris­sait en mots ou en images. Mais, au XIXe siècle, ces alter­na­tives mêmes furent nive­lées sur une base collec­tive méca­ni­sée, résul­tat de la produc­tion bon marché que permet­taient la presse rota­tive, la photo­gra­phie, la photo­gra­vure et le cinéma. Avec le déve­lop­pe­ment de la produc­tion litté­raire, la litté­ra­ture forma un monde à part dans lequel l’in­di­vidu insa­tis­fait pouvait se reti­rer, pour vivre une vie d’aven­ture en suivant les voya­geurs et les explo­ra­teurs dans leurs souve­nirs, pour vivre une vie d’ac­tion dange­reuse et d’ob­ser­va­tions précises en parti­ci­pant aux crimes et inves­ti­ga­tions d’un Arsène Lupin ou d’un Sher­lock Holmes, ou pour vivre une vie roman­tique dans les romans d’amour ou les chan­sons érotiques qui, à partir du XVIIIe siècle, s’of­frirent à tous. Évidem­ment, la plupart de ces possi­bi­li­tés de rêve­rie et d’ima­gi­na­tion exis­taient par le passé. Mais elles faisaient désor­mais partie d’un gigan­tesque appa­reil collec­tif d’éva­sion. La litté­ra­ture popu­laire comme moyen d’éva­sion devint si impor­tante que beau­coup de psycho­logues modernes ont traité la litté­ra­ture dans son ensemble comme un simple moyen de fuir les dures réali­tés de l’exis­tence, oubliant que la litté­ra­ture de premier ordre, loin d’être un simple plai­sir, est un effort suprême pour affron­ter et étreindre la réalité, effort à côté duquel une vie de travail active implique une rétrac­tion et repré­sente un repli partiel.

Au XIXe siècle, la litté­ra­ture ordi­naire remplaça, dans une large mesure, les construc­tions mytho­lo­giques de la reli­gion. La cosmo­lo­gie austère et la morale soigneu­se­ment codi­fiée des reli­gions les plus sacrées étaient, hélas ! un peu trop semblables à la machine, à laquelle les gens essayaient juste­ment d’échap­per. Ce repli dans l’ima­gi­naire fut consi­dé­ra­ble­ment renforcé, à partir de 1910, par le cinéma, qui appa­rut juste au moment où le poids de la machine commençait à deve­nir trop lourd et inexo­rable. Les rêves publics de richesse, muni­fi­cence, aven­ture, surprise et action, l’iden­ti­fi­ca­tion avec le crimi­nel qui défie les forces de l’ordre, avec les cour­ti­sanes qui pratiquent ouver­te­ment la séduc­tion, ces imagi­na­tions à peine nées, créées et proje­tées à l’aide de la machine, rendirent le rite de la machine tolé­rable aux vastes popu­la­tions urba­ni­sées du monde. Mais ces rêves n’étaient plus person­nels et, qui plus est, n’étaient ni spon­ta­nés ni libres. Ils furent rapi­de­ment capi­ta­li­sés à grande échelle comme un busi­ness du diver­tis­se­ment devant rappor­ter un inté­rêt. Créer une vie plus libé­rale, qui aurait pu se passer de tels remèdes, aurait menacé la sûreté des inves­tis­se­ments fondés sur la certi­tude de la tris­tesse, de l’en­nui et de la défaite conti­nuels.

Quand on était trop triste pour penser, on pouvait lire ; trop fati­gué pour lire, on pouvait aller au cinéma ; inca­pable d’al­ler au cinéma ou au théâtre, on pouvait tour­ner le bouton de la radio. Dans tous les cas, on pouvait éviter l’ap­pel de l’ac­tion. Des ersatz d’amants, de héros et d’hé­roïnes, de richesse, emplis­saient les vies stupides et appau­vries et appor­taient dans les demeures un parfum d’ir­réel. Au fur et à mesure que la machine deve­nait plus active et plus humaine, repro­dui­sant les proprié­tés biolo­giques de l’œil et de l’oreille, les êtres humains qui s’en servaient comme d’un moyen de fuite tendaient à deve­nir plus passifs et plus méca­niques. Manquant de confiance en leur propre voix, inca­pables de donner le ton, ils trans­portent avec eux un phono­graphe ou un poste de radio, même en pique-nique. Crai­gnant d’être seuls avec leurs propres pensées, effrayés d’af­fron­ter le vide et l’iner­tie de leurs esprits, ils allument la radio, mangent, parlent et dorment avec un stimu­lant exté­rieur conti­nuel : là un orchestre, là un peu de propa­gande, là un bavar­dage public consi­déré comme de l’in­for­ma­tion. Même la soli­tude dont jouis­sait jadis le plus pauvre travailleur — et qui lais­sait Cendrillon rêver au Prince Char­mant pendant que ses sœurs allaient au bal — a été suppri­mée par cet envi­ron­ne­ment méca­nique. Quelles que soient les compen­sa­tions du quoti­dien, elles doivent venir de la machine. Se servant unique­ment de la machine pour échap­per à la machine, nos popu­la­tions méca­ni­sées sont tombées de Charybde en Scylla. Les compen­sa­tions sont du même ordre que l’en­vi­ron­ne­ment lui-même. Le cinéma glori­fie déli­bé­ré­ment la froide bruta­lité et les instincts homi­cides des gang­sters. Les actua­li­tés ciné­ma­to­gra­phiques préparent la guerre en exhi­bant chaque semaine les derniers progrès de l’ar­me­ment, accom­pa­gnées de quelques mesures persua­sives de l’hymne natio­nal. En soula­geant la contrainte psycho­lo­gique, ces diverses inven­tions ne font fina­le­ment qu’aug­men­ter la tension et encou­ra­ger des formes de soula­ge­ment plus désas­treuses. Quand on supporte à l’écran un millier de morts, la violence est telle qu’on est prêt pour un viol, un lynchage, un meurtre ou la guerre dans la vie réelle. Quand l’ex­ci­ta­tion des ersatz de la radio et du film commence à s’émous­ser, le goût du vrai sang devient une néces­sité. Bref, les compen­sa­tions préparent à un nouveau choc. […]

Lewis Mumford

la politique de l'Autruche

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