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Cadences infernales, castration, claustration – L’enfer productiviste des cochons (Isabelle Saporta)

Extrait tiré du “livre noir de l’agri­cul­ture” de la jour­na­liste Isabelle Saporta, publié en 2011.


L’en­nui est l’un des fléaux majeurs de l’éle­vage indus­triel. Et, pas de bol pour lui, de l’avis même de la direc­trice de la brigade vété­ri­naire et phyto­sa­ni­taire, « le cochon est un animal hyper-sensible psycho­lo­gique­ment ». À quoi recon­naît-on un porc qui déprime ? À sa propen­sion à vouloir bouf­fer ses congé­nères ! « Lorsque les bêtes dépriment, le canni­ba­lisme s’ins­talle », résume, un rien narquois, ce vieux paysan breton qui, à bout de forces, a décidé de lâcher l’éle­vage porcin il y a quelques années. « Les condi­tions de claus­tra­tion sont très éprou­vantes et l’ali­men­ta­tion est exces­si­ve­ment riche. Les bêtes devraient pouvoir se dépen­ser, or elles ne doivent pas bouger pour pous­ser plus vite. Toutes les condi­tions sont donc réunies pour que les porcs fassent une dépres­sion. » Et, quoi qu’en disent les indus­triels, les petits jouets et autres trous dans le mur ne suffisent pas toujours à redon­ner le moral aux porcs. Du coup, on leur colle une bonne dose d’an­ti­dé­pres­seurs. « Des calmants seule­ment », tempère ce direc­teur d’un des plus gros services vété­ri­naires dépar­te­men­taux de Bretagne. « C’est vrai qu’on en donne régu­liè­re­ment aux porcs. Notam­ment avant le trans­port pour l’abat­toir, pour les calmer. Certaines molé­cules sont auto­ri­sées sans délai d’at­tente. » Comprendre : on va consom­mer la viande juste après, sans même avoir laissé le temps aux molé­cules de dispa­raî­tre…

Si encore les calmants étaient les seuls médi­ca­ments ingur­gi­tés par ces pauvres bêtes ! Elles avalent aussi la moitié des anti­bio­tiques vété­ri­naires de France : 675 tonnes pour l’an­née 2008. Pour­tant, quand on demande aux éleveurs s’ils traitent encore leurs animaux, ils jurent la main sur le cœur, croix de bois, croix de fer, que tout cela appar­tient à un passé révolu. Celui, béni, où l’on avait encore le droit de glis­ser des anti­bio­tiques dans la nour­ri­ture pour boos­ter la crois­sance des porcs. Les acti­va­teurs de crois­sance sont inter­dits en France depuis 2006. Curieu­se­ment, la vente des anti­bio­tiques n’a pas baissé d’un iota – ou si peu – depuis cette date. « Quand il y a des arrêts brutaux de médi­ca­tions, quand on stoppe les acti­va­teurs de crois­sance qui jouent un rôle de stabi­li­sa­teur diges­tif, on voit appa­raître de façon conco­mi­tante une recru­des­cence de patho­lo­gies, souligne Gilles Salvat, direc­teur du labo­ra­toire de l’Anses (Agence natio­nale de sécu­rité sani­taire alimen­ta­tion, envi­ron­ne­ment, travail) de Plou­fra­gan. On assiste ainsi à un dépla­ce­ment de l’ad­di­tif, qui repré­sente de petits tonnages, vers le cura­tif, qui, lui, est vendu en quan­ti­tés plus impor­tantes11. » Bref, on n’ad­mi­nistre plus de petites doses d’an­ti­bio pour faire pous­ser plus vite les bestiaux, mais de grosses doses pour soigner leurs maux de ventre… et les faire pous­ser un peu plus vite aussi au passage. Pour­tant, à entendre les éleveurs, on ne traite plus du tout, ou si peu. Bon, ils veulent bien concé­der quelques injec­tions de-ci, de-là. Des cépha­lo­spo­rines pour les arthrites à strep­to­coque, des fluo­roqui­no­lones pour le trai­te­ment des mammites et des métrites après mise bas, des poly­pep­tides (essen­tiel­le­ment la colis­tine) dans le trai­te­ment des coli­ba­cil­loses de sevrage du porce­let… Mais c’est tout ! Promis, juré, craché ! Ça fait déjà pas mal… Les ventes de fluo­roqui­no­lones ont augmenté de 50 % depuis 1999, et celles de cépha­lo­spo­rines ont quasi­ment doublé sur la même période. Quant au niveau d’ex­po­si­tion des animaux aux fluo­roqui­no­lones, il a été multi­plié par deux. Par trois pour les cépha­lo­spo­rines. « Or les cépha­lo­spo­rines de 3e et 4e géné­ra­tion et les fluo­roqui­no­lones sont consi­dé­rées comme parti­cu­liè­re­ment impor­tantes en méde­cine humaine, car elles consti­tuent l’une des seules alter­na­tives pour le trai­te­ment de certaines mala­dies infec­tieuses chez l’homme, souligne Pascal Sanders, direc­teur du labo­ra­toire de l’Anses de Fougères. C’est très angois­sant, surtout que l’on sait main­te­nant qu’il y a dissé­mi­na­tion de bacté­ries résis­tantes entre les animaux de rente et nous, que ce soit via l’ali­men­ta­tion ou les effluents d’éle­vage. »

Le profes­seur Andre­mont, qui dirige le labo­ra­toire de bacté­rio­lo­gie de l’hô­pi­tal Bichat, met en avant une étude réali­sée sur les éleveurs de porcs. Tous sont colo­ni­sés à des doses très impor­tantes par des bacté­ries résis­tantes. Il y a donc passage de ces bacté­ries de l’ani­mal à l’homme. Un constat qui devrait nous pous­ser à davan­tage de vigi­lance dans l’usage des anti­bio­tiques pour les animaux de rente. Car non seule­ment on crée des bacté­ries résis­tantes, trans­mis­sibles à l’homme, mais on restreint les solu­tions cura­tives pour l’homme, puisque nous utili­sons les mêmes anti­bio­tiques pour les animaux que pour nous. Et le profes­seur Andre­mont de regret­ter l’usage massif de colis­tine dans les élevages alors qu’il s’agit de l’une des dernières molé­cules recours chez les humains… Lors de la jour­née de l’Anses consa­crée à l’an­ti­bio­ré­sis­tance, en novembre 2010, les éleveurs de porcs ont promis un « mora­toire » sur la cépha­lo­spo­rine (ce qui a amusé au plus haut point le vété­ri­naire assis à mon côté : « Voilà pour ceux qui se deman­de­raient encore lesquels, des vété­ri­naires ou des éleveurs, sont aujourd’­hui pres­crip­teurs ! Ce sont les éleveurs qui dictent la loi ! »). En atten­dant que toutes ces belles réso­lu­tions soient appliquées, l’an­ti­bio­ré­sis­tance progresse de façon alar­mante en France et en Europe : 400 000 patients sont touchés chaque année, et 25 000 péris­sent. Malgré la gravité de ce phéno­mène, les cochons, comme tous les animaux de rente, conti­nuent d’ava­ler des montagnes d’an­ti­bio­tiques.

Le petit goret ingur­gite ainsi à lui seul 60 à 70 % des anti­bio­tiques de l’éle­va­ge… Même Porc Maga­zine a dénoncé dans ses colonnes, en septembre 2010, « l’uti­li­sa­tion géné­ra­li­sée en préven­tif sur les porce­lets de prémé­langes médi­ca­men­teux incluant des anti­bio­tiques ». Elle consti­tue­rait un détour­ne­ment de l’in­ter­dic­tion de 2006. « À la décharge des éleveurs français, explique un inspec­teur de la santé publique, ils n’ont pas le droit, contrai­re­ment aux éleveurs de pays nordiques, et notam­ment du Dane­mark, d’uti­li­ser l’oxyde de zinc, un addi­tif alimen­taire non anti­bio­tique très effi­cace. En France, va savoir pourquoi, cet addi­tif n’est pas utilisé aux mêmes doses qu’au Dane­mark. Pour qu’il le soit, il faudrait dépo­ser un dossier de demande d’au­to­ri­sa­tion de mise sur le marché (AMM), or aucun labo­ra­toire sur terre ne va inves­tir des centaines de milliers d’eu­ros pour un dossier qu’il ne pourra pas renta­bi­li­ser étant donné le coût très faible de la matière active. Non seule­ment il s’agit de concur­rence déloyale, mais en outre cela fait passer les vété­ri­naires français pour des adeptes du trai­te­ment systé­ma­tique ! » Si main­te­nant même la légis­la­tion est contre eux…

Sur la tota­lité des trai­te­ments anti­bio­tiques, 60 à 70 % sont donc réser­vés aux porce­lets. Restent 30 à 40 % inex­pliqués… Pas si inex­pliqués que cela, en fait. Car, hélas, quand on tasse autant d’ani­maux dans des espaces aussi confi­nés, ils ont tendance à se refi­ler joyeu­se­ment leurs miasmes. « Les anti­bio­tiques dans les élevages de cochons, comme dans tout élevage concen­tra­tion­naire, c’est inévi­table, confirme ce haut fonc­tion­naire de la Direc­tion géné­rale de l’ali­men­ta­tion en charge des contrôles dans les élevages. C’est comme quand vous mettez des gens dans le métro. Quand il y en a un de malade, il conta­mine tout le monde. Le cochon est certai­ne­ment l’un des animaux les plus médi­ca­li­sés de France. » Et ce d’au­tant plus qu’il est traité via des aliments médi­ca­men­teux, c’est-à-dire des médi­ca­ments fabriqués par les usines de nour­ri­ture pour bestiaux. Ce qui ne fait qu’ag­gra­ver, de l’aveu même de Jacque­line Bastien, qui repré­sente pour­tant les inté­rêts de ces indus­triels, une « confu­sion des genres domma­geable entre vété­ri­naires, éleveurs et fabri­cants d’ali­ments ». En gros, les éleveurs commandent, les usines fabriquent, et les vété­ri­naires cautionnent. Par ailleurs, trai­ter les animaux via l’eau ou la nour­ri­ture, c’est certes plus pratique pour l’éle­veur, mais par ce biais les trai­te­ments sont moins ciblés et, au final, les bêtes absorbent plus de médi­ca­ments qu’il ne serait néces­saire.

Le dernier rapport de l’Anses révèle des écarts impor­tants de consom­ma­tion médi­ca­men­teuse entre les élevages. En gros, d’après l’étude de Claire Chau­vin, char­gée de projets scien­ti­fiques au labo­ra­toire de Plou­fra­gan, 10 à 30 % des élevages ingur­gitent 50 % de la quan­tité totale d’an­ti­bio­tiques. Pourquoi ces écarts ? « Dans certains élevages, on réal­lote sans cesse les porce­lets en post-sevrage, l’idée étant de mettre ensemble les jeunes porcs qui “poussent” à la même vitesse », explique Gilles Salvat. Dans le monde merveilleux de l’éle­vage stan­dar­disé, on ne veut voir qu’une seule tête. Les gros avec les gros, les petits avec les petits, bref un seul gaba­rit par enclos. Cela permet à l’éle­veur de savoir, d’un seul coup d’œil, qui partira ou non à l’abat­toir à la fin de la semaine. Ces pratiques sont, en revanche, une héré­sie en termes de micro­bisme. Car mélan­ger les porcs à longueur de temps, c’est mélan­ger leurs mias­mes… Donc les rendre malades, donc être obligé de les trai­ter beau­coup plus souvent. « Il y a des solu­tions pour ne pas mélan­ger les porcs et les conduire en bandes homo­gènes, souligne Philippe Vannier, direc­teur de la santé animale et du bien-être animal à l’Anses, mais pour ce faire il faut agran­dir les locaux, inves­tir des moyens colos­saux, et surtout obte­nir une auto­ri­sa­tion12. » Et, dans ces cas-là, ce sont les écolos qui bloquent en se disant – bien souvent à juste titre – qu’on veut leur rajou­ter des porcs par-dessus la porche­rie et qu’il en est hors de ques­tion.

À cela s’ajoute le passage conjonc­tu­rel en géné­rique de certains anti­bio­tiques. Qui dit géné­rique dit moins cher. Du coup, les ventes se sont envo­lées cette année.

Ça, c’est pour le tout-venant, le quoti­dien de ce joli petit monde. Mais peuvent s’ajou­ter à cela des pratiques frau­du­leuses. En août 2010, un inspec­teur vété­ri­naire s’est fendu d’un mail pour expliquer à l’ignare que je suis toutes les dérives possibles du milieu. Il m’a décrit par le menu les escroque­ries en tout genre pratiquées sans vergogne par les ripoux de la profes­sion. « Vous avez des phar­ma­ciens affai­ristes qui contournent allé­gre­ment la loi. Qu’il s’agisse des phar­ma­ciens d’of­fi­cine (incom­pé­tents en matière de phar­ma­cie vété­ri­naire mais que ça n’em­pêche pas de four­nir des médi­ca­ments à tour de bras) ou des affai­ristes, souvent d’ailleurs soute­nus contre vents et marées par l’ordre des phar­ma­ciens malgré leurs turpi­tudes indé­fen­dables. » Certains profanes se prennent parfois pour des vétos. C’est ainsi qu’un retraité, Alain Wissocq, qui exerçait illé­ga­le­ment la profes­sion de vété­ri­naire depuis 2004 a été condamné en juin 2010 à 18 mois de prison ferme par le tribu­nal correc­tion­nel de Dragui­gnan. Le faux véto, qui n’avait déci­dé­ment pas froid aux yeux, n’hé­si­tait pas à char­cu­ter le bétail, à pratiquer nombre d’opé­ra­tions de chirur­gie sur ces pauvres bêtes et à déli­vrer gaillar­de­ment des ordon­nances. Et pas du bon anti­bio­tique auto­risé en France, non, des médi­ca­ments en prove­nance d’Es­pagne, dont certains clas­sés dange­reux pour l’être humain. La police en a saisi près de 200 kilos à son domi­cile.

Il faut aussi comp­ter avec les pratiques pas très nettes de certains grou­pe­ments vété­ri­naires. Là, on est dans la haute voltige de la malver­sa­tion. Au départ, il n’y avait pour­tant que de très bonnes inten­tions. Avant la loi de 1975, l’uni­vers des médi­ca­ments vété­ri­naires était une vraie jungle. Par exemple, et sans que cela gêne personne, la fabri­ca­tion, la déten­tion et la vente de médi­ca­ments étaient quasi libres, à l’ex­cep­tion des sérums et vaccins et de certains produits conte­nant des substances véné­neuses. Le légis­la­teur a donc été contraint d’y mettre un peu d’ordre. Sauf que, pour ne pas se fâcher avec ses amis et surtout futurs élec­teurs agri­cul­teurs, il a décidé de lais­ser aux grou­pe­ments d’éle­veurs le droit d’ache­ter les médi­ca­ments direc­te­ment aux labo­ra­toires ou aux distri­bu­teurs en gros. Mais atten­tion, pas tous les médi­ca­ments, seule­ment ceux dont ils avaient besoin pour les plans sani­taires d’éle­vage (PSE), soit les vaccins, les anti­pa­ra­si­taires et les hormones. Le grou­pe­ment d’éle­veurs ache­tait ces trai­te­ments en gros, sans passer par la case « vété­ri­naires libé­raux » et « phar­ma­ciens », et engran­geait donc la marge sur les médi­ca­ments, qu’il refac­tu­rait aux éleveurs au prix de l’of­fi­ci­ne… Au début, les grou­pe­ments s’ar­ran­geaient avec les vété­ri­naires libé­raux pour les pres­crip­tions. Mais, très vite, ils se sont dit que ce serait bien plus simple d’avoir des vété­ri­naires sala­riés, qui signe­raient des ordon­nances sans rechi­gner. Sauf qu’à force de tirer sur la corde, et notam­ment de faire pres­crire à ces vété­ri­naires corvéables à merci des ordon­nances sur des médi­ca­ments qui ne faisaient pas partie du PSE, eh bien, ça s’est vu… D’où l’ar­rêt Riau­court rendu par le Conseil d’État le 24 janvier 2007. Le conten­tieux oppo­sait Alain Riau­court, docteur vété­ri­naire, sala­rié de longue date de la coopé­ra­tive Dynal de Loudéac, à l’ordre des vété­ri­naires. Comme la plupart des vété­ri­naires sala­riés, Alain Riau­court déli­vrait à tour de bras des médi­ca­ments vété­ri­naires hors PSE. Médi­ca­ments reven­dus ensuite aux adhé­rents par la coopé­ra­tive. Ce petit commerce, extrê­me­ment lucra­tif pour les coopé­ra­tives, a quand même duré trois décen­nies.

maxresdefaultÉpin­glé par le conseil régio­nal de l’ordre d’Aqui­taine en avril 2004, le vété­ri­naire fait appel auprès du Conseil supé­rieur de l’ordre, mais perd en 2005. Puis il saisit le Conseil d’État, qui enfonce le clou, esti­mant qu’il s’agit de la part du grou­pe­ment d’un « exer­cice illé­gal de la phar­ma­cie » qui a « pour effet de lui appor­ter indû­ment un surplus de chiffre d’af­faires ». Selon le Conseil d’État, le confrère sala­rié, qui pres­crit et délivre ces médi­ca­ments, « faci­lite [et] couvre de son titre » l’exer­cice illé­gal du grou­pe­ment, et peut donc être sanc­tionné par l’ordre comme se livrant à des « actes déloyaux, contraires à l’hon­neur et à la probité, […] passibles de pour­suites pénales et de sanc­tions disci­pli­naires par les juri­dic­tions ordi­nales ».

Bref, les vétos sala­riés sont renvoyés dans les cordes. Il faudra désor­mais consul­ter les vété­ri­naires libé­raux… Sauf que les coopé­ra­tives ne sont pas nées de la dernière pluie et qu’elles avaient anti­cipé cet arrêt. Les vété­ri­naires sala­riés ont créé des socié­tés d’exer­cice libé­ral, ou SEL. Or celles-ci permettent de contour­ner allé­gre­ment la loi et l’ar­rêt Riau­court. La société exerce en libé­ral, du coup les vété­ri­naires, pour­tant encore sala­riés de la coopé­ra­tive, peuvent pres­crire tous les trai­te­ments. Et, vous l’au­rez compris, à qui les vendent-ils ? À la coopé­ra­tive dont ils sont restés sala­riés, pardi ! « Tous les médi­ca­ments pres­crits par la SEL sont siphon­nés par les grou­pe­ments. Les vété­ri­naires déclarent des frais extra­va­gants, des loyers ahuris­sants, des parcs infor­ma­tiques flam­bant neufs. Du coup, ils paient telle­ment de charges qu’ils ne gagnent pas d’argent, et en fait c’est la coopé­ra­tive qui récu­père le pognon13 », déplore l’ins­pec­teur. Mais, comme en SEL il faut payer les charges, l’URSAFF, la taxe profes­sion­nelle, il faut vendre encore plus de médi­ca­ments qu’au­pa­ra­vant pour gagner autant d’ar­gent… On en arrive à cette effroyable conclu­sion : pour main­te­nir leurs marges, les coopé­ra­tives vendent encore plus d’an­ti­bio­tiques.

Et les contrôles, dans tout ça ? Reve­nons au mail de notre inspec­teur : « Déjà, les contrôles offi­ciels des 22 000 phar­ma­ciens sont quasi­ment irréa­li­sables. Imagi­nez, 22 000, ça en fait du monde à visi­ter ! Mais en plus quand vous avez, comme pour les coopé­ra­tives, ces SEL… Le fonc­tion­ne­ment réel de ces socié­tés est telle­ment raffiné pour paraître honnête que les inspec­teurs se font bala­der faute de compé­tences appro­fon­dies dans les domaines les plus variés : droit social, droit du commerce, droit des socié­tés, connais­sances comp­tables permet­tant de lire et de comprendre le bilan comp­table d’une SA, d’une SEL, d’un agri­cul­teur, d’un cabi­net vété­ri­naire, connais­sance très fine du fonc­tion­ne­ment des grou­pe­ments d’éle­veurs, des socié­tés d’exer­cice libé­ral vété­ri­naire, de la phar­ma­cie vété­ri­naire, “trai­te­ment spéci­fique à chaque espèce animale”, élevage “tradi­tion­nel” et élevage “inten­sif”, rôle des tech­ni­ciens d’éle­vage, des fabri­cants d’ali­ments, etc. Bref, ce domaine est infi­ni­ment complexe, et seul un ou deux inspec­teurs des services vété­ri­naires sont suffi­sam­ment compé­tents pour affron­ter (le terme n’est pas usurpé) des molosses (grou­pe­ments d’éle­veurs). » L’ac­cès à ces coopé­ra­tives leur est le plus souvent refusé, alors même qu’ils sont inspec­teurs d’État, et ce sous prétexte qu’il ne faudrait pas impo­ser des contrôles inces­sants à nos agri­cul­teurs et à nos éleveurs. « Il est inad­mis­sible que les vété­ri­naires inspec­teurs ne puissent pas frap­per à la porte d’un grou­pe­ment de produc­teurs. On ne peut y aller que par des biais ! Les auto­ri­tés font barrage pour nous empê­cher de contrô­ler ces grou­pe­ments. C’est une vraie acro­ba­tie pour faire des inspec­tions. Pourquoi ? Parce que le véri­table ministre de l’Agri­cul­ture, c’est le patron de la FNSEA [Fédé­ra­tion natio­nale des syndi­cats d’ex­ploi­tants agri­coles]. Et que notre agri­cul­ture produc­ti­viste est rude­ment proté­gée par le gouver­ne­ment », assène le haut fonc­tion­naire en conclu­sion de notre conver­sa­tion télé­pho­nique.

Jeudi 18 novembre. Jour­née orga­ni­sée par l’Anses sur l’an­ti­bio­ré­sis­tance. Tout le gratin de la recherche se presse sur les bancs d’un gigan­tesque amphi­théâtre au siège de Maisons-Alfort. C’est l’heure de la confé­rence intro­duc­tive de Philippe Vannier, direc­teur de la santé animale et du bien-être des animaux. Tout le monde s’at­tend à un discours très policé. Le cher­cheur commence : « On sait tous qu’il y a des pres­sions directes et indi­rectes des labo­ra­toires sur les vété­ri­naires : invi­ta­tions aux congrès, chèque de bonus si les ventes d’an­ti­bio­tiques sont impor­tan­tes… Allons, nous ne sommes pas nés de la dernière pluie, et nous connais­sons tous ces pratiques ! » Et paf ! pour les vété­ri­naires qui touchent des commis­sions et des avan­tages en nature s’ils sont de « bons » – comprendre de gros – pres­crip­teurs aux yeux des labo­ra­toires. La salle applau­dit, à l’ex­cep­tion des repré­sen­tants des coopé­ra­tives agri­coles et des labo­ra­toi­res… Deuxième salve de Philippe Vannier : « On nous a dit : main­te­nant il y a les SEL, et donc une sépa­ra­tion effec­tive entre les vété­ri­naires et les coopé­ra­tives agri­coles. Mais cette sépa­ra­tion est-elle vrai­ment effec­tive ? À partir du moment où les éleveurs ne rému­nèrent pas le conseil, où les vété­ri­naires ne sont pas payés pour cela, je m’in­ter­roge : quelle est la part de la vente des anti­bio­tiques dans la rému­né­ra­tion des vété­ri­naires ? Quelle est la part de la vente des anti­bio­tiques dans l’équi­libre budgé­taire des SEL ? Et, à partir du moment où il sera – forcé­ment – prouvé qu’il n’y a pas de sépa­ra­tion effec­tive entre les pres­crip­teurs et les éleveurs, cela ne conduit-il pas obli­ga­toi­re­ment à une augmen­ta­tion des ventes d’an­ti­bio­tiques ? Quand les éleveurs et les labo­ra­toires compren­dront-ils que les anti­bio­tiques ne sont pas des biens marchands, mais des biens publics ? »

Cepen­dant, qu’im­portent ces trai­te­ments puisque les rési­dus d’an­ti­bio­tiques sont surveillés par d’in­ces­sants contrôles vété­ri­naires. « On n’a jamais rien trouvé dans les 12 700 contrôles inopi­nés que la Direc­tion vété­ri­naire française pratique chaque année », assène le direc­teur dépar­te­men­tal de ce gros service de contrôle de la Région Bretagne. 12 700 contrôles, ça paraît beau­coup. Rame­nés aux 26 millions de porcs abat­tus chaque année en France, ça ne fait plus soudain qu’un contrôle tous les 2 050 cochons… Restent les contrôles réali­sés de manière systé­ma­tique en abat­toir. Dans l’im­mense usine de la gigan­tesque coopé­ra­tive agri­cole sise à Lamballe, on abat 45 000 porcs par semaine, 9 000 porcs par jour. Douze vété­ri­naires sont char­gés de contrô­ler les carcasses qui déboulent sur une chaîne à un rythme telle­ment infer­nal qu’on les distingue à peine. Comment les contrô­ler atten­ti­ve­ment quand on n’a pas plus de trente secondes pour s’as­su­rer de la qualité d’une carcasse ? Le contrôle est essen­tiel­le­ment visuel, confirme Sophie Bertrand, la respon­sable qualité du groupe. « Si on n’a pas vu de traces de piqûre dans l’échine, ni d’ab­cès, ni d’ani­maux anor­ma­le­ment confor­més qui nous amène­raient à suspec­ter l’uti­li­sa­tion d’hor­mones de crois­sance, on appose le cachet », confirme le docteur Mama­dou Sidibé, chef vété­ri­naire à l’abat­toir de Montau­ban-de-Bretagne.

En France, on croit dur comme fer aux vertus de l’au­to­con­trôle lorsqu’il s’agit de notre alimen­ta­tion, et donc de notre santé, mais beau­coup moins quand il est ques­tion de circu­la­tion et d’ac­ci­dents de la route. Il faut croire que l’in­dus­trie agroa­li­men­taire est bien plus vertueuse que nos auto­mo­bi­lis­tes…

Et encore ne s’agit-il là que des porcs char­cu­tiers, ces adoles­cents d’à peine 6 mois tués dans la force de l’âge, pas de nos braves coches de réforme. Une baisse de régime ? Neuf porce­lets par portée au lieu de dix-huit ? Un ventre vide après insé­mi­na­tion ? Et hop, rillettes ! « On n’a pas de temps à perdre avec ces bêtes-là, souligne, sans état d’âme, le chef porcher. Ça bouffe pareil qu’un porc char­cu­tier, et au prix de l’ali­men­ta­tion on n’a pas les moyens de garder une truie qui ne fait pas assez de petits14. » Ce ne serait pas rentable. Donc, après deux ou trois années de bons et loyaux services, les « vieilles » coches sont envoyées, manu mili­tari, à l’abat­toir. Soit quelque 500 000 truies réfor­mées chaque année. Pour­tant, quand on inter­roge les employés des abat­toirs, c’est comme si personne ne savait ce qu’elles sont deve­nues. Tous prennent une moue dégoû­tée pour expliquer qu’on ne tue pas ces bêtes-là chez eux… Il faut dire que les pauvres n’ar­rivent pas en très grande forme à la tuerie. Du coup, soit on les abat en fin de jour­née, soit on les tue dans des abat­toirs spécia­li­sés. Mais la ques­tion sani­taire n’est pas la seule raison qui empêche les abat­toirs de tuer les truies, comme le confirme Jean-Pierre Joly15, direc­teur du Marché du porc breton, le marché au cadran du porc : « La coche, c’est un métier spécial. Il y a vingt, vingt-cinq ans de cela, tous les abat­toirs tuaient les coches parce qu’ils ne pouvaient pas faire autre­ment. C’étaient les coches de l’éle­veur qui leur livraient des porcs. » Puis les abat­toirs se sont robo­ti­sés. « Et les coches, ce n’était pas pratique dans les chaînes auto­ma­ti­sées et cali­brées pour des porcs char­cu­tiers. Les truies étaient dispro­por­tion­nées, bien trop grandes et trop grosses, il fallait déré­gler les chaînes pour les adap­ter à ces bêtes gigan­tesques. » Les abat­toirs n’en ont plus voulu. Accep­ter ces masto­dontes dans leurs usines à viande, c’était un coup à casser le rythme, à foutre en l’air la cadence, sans comp­ter le nettoyage des chaî­nes… « Les abat­toirs les prennent en fin de jour­née, à la rigueur, quand il reste un rab de temps ! »

« Et encore, pour­suit Jean-Pierre Joly, les choses se sont paci­fiées aujourd’­hui avec les truies. Vous seriez venue il y a quinze ans à peine, vous seriez tombée en plein dans la bataille homé­rique de la tête de truie ! Les abat­toirs disaient que leurs chaînes n’étaient pas adap­tées aux coches. Le groin des truies touchait par terre et l’on risquait, selon eux, une conta­mi­na­tion bacté­rienne. » On s’est donc accordé pour déca­pi­ter la truie. Mais la ques­tion était : où couper la tête ? « On peut la couper à deux endroits, précise, gogue­nard, Jean-Pierre Joly : très près de l’oreille ou très près de l’épaule. Entre les deux, ça fait une sacrée diffé­rence de poids et donc de rému­né­ra­tion pour l’éle­veur. Bref, il a fallu qu’on s’ac­corde sur le bon endroit pour décou­per la tête et que cet endroit soit le même dans chaque abat­toir. »

Si ces coches de réforme engendrent tant de soucis et si les éleveurs semblent consi­dé­rer qu’il s’agit d’un maté­riau pas assez noble, peu valo­ri­sable, dont ils ne savent même pas vrai­ment ce qu’il devient, pourquoi ne pas s’en débar­ras­ser ? « Vous rigo­lez ? s’écrie Jean-Pierre Joly. Jamais de la vie ! Leur prix au kilo est à peine moins élevé que celui d’un porc char­cu­tier, vous pensez bien qu’au­cun éleveur ne se prive­rait de ces reve­nus ! » Au fait, on en fait quoi, de ces coches de réforme ? Rillettes et saucis­sons ! La char­cu­te­rie, c’est du 100 % vieilles coches de réforme, char­gées aux métaux lourds après avoir conscien­cieu­se­ment léché les barreaux de leur cage pendant trois ans, gavées d’hor­mones et d’an­ti­bio­tiques…

Or, si le porc est la viande la plus consom­mée en France, avec 35 kilos par an et par ménage, on ne consomme pas telle­ment de viande fraîche (à peine 8,5 kilos par an). Saucis­sons secs, rillettes, saucisses repré­sentent 75 % de notre consom­ma­tion de porc.

Cadences infer­nales, castra­tion, claus­tra­tion… Le cochon vit dans un enfer pavé de « bonnes » inten­tions produc­ti­vistes. Le revers de cette hyper­pro­li­fi­cité, de cette hyper­pro­duc­ti­vité porcine, c’est l’om­ni­pré­sence de la mort. L’éle­vage concen­tra­tion­naire aura fait renaître la pratique de l’eu­gé­nisme, même s’il n’est « que » porcin. On va jusqu’à trou­ver une justi­fi­ca­tion, si ce n’est morale, tout au moins écono­mique, au fait de tuer celui qui ne résiste pas.

Première victime : le porce­let. Dans l’édi­tion de 1952 du Larousse agri­cole, l’en­trée porcine indiquait déjà : « Dès la nais­sance, on peut suppri­mer les sujets les moins bien venus et garder à la mère autant de porce­lets qu’elle a de tétines en fonc­tion­ne­ment. » Sauf qu’on avait encore conscience de l’inu­ti­lité de forcer la nature au-delà de certaines limites : « Les portées supé­rieures à 12 sont sans inté­rêt, car les porce­lets sous-alimen­tés ne sont jamais de belle venue. » Bref, on élimi­nait déjà le porce­let chétif, mais on n’en faisait pas encore naître plus de 20 par portée !

Il faut lire les entre­tiens recueillis par Joce­lyne Porcher16. Ils font frémir. « Un porce­let qu’est trop petit, qu’a aucune chance de vivre, je dirais vrai­ment trop, trop petit, on le tue. » « Sur le nombre, on arri­vera toujours à en sauver la moitié. Mais bon ! C’est vrai que c’est du travail en plus pour pas grand-chose. Le but du jeu, c’est de sevrer le plus de cochons. » Et comme on n’a pas l’ha­bi­tude, dans un système produc­ti­viste, de travailler pour « pas grand-chose », on préfère se débar­ras­ser des « gêneurs » plutôt que de perdre inuti­le­ment son temps. Soit une truie lambda. Elle fait genti­ment sa ving­taine de petits. Bien trop pour ses tétines. On lui en retire donc cinq, parmi les plus maigri­chons. On les « toque » – c’est-à-dire qu’on leur explose le crâne à mains nues contre le caille­bo­tis ou contre le mur, parce qu’on n’a pas de temps à perdre à faire gros­sir des chétifs qui ne répon­dront jamais, quoi qu’on fasse, aux critères de l’in­dus­trie de la viande. Pourquoi, alors, pous­ser la nature jusqu’à avoir des truies qui font 30 porce­lets dont on ne sauvera, au mieux, que la moitié ? 30 porce­lets mis bas, c’est 15 porce­lets garan­tis ; 3 de plus que si l’on avait une belle portée de 12 petits menée à bien par une truie en pleine santé… Bref, une truie heureuse, c’est du rende­ment en moins, et le risque, inac­cep­table, d’avoir des tétines inoc­cu­pées. Il n’y a pas de place, dans l’uni­vers indus­triel, pour une tétine sans goret. Mieux vaut perdre 15 petits que de lais­ser une tétine sans porce­let.

Avant l’en­grais­se­ment, au moment du sevrage, on tue encore quelques porce­lets. Pas la peine d’en­grais­ser sotte­ment des bêtes qui ne seront pas rentables. « Un cochon qui ne fera rien et qui est en train de manger de l’ali­ment, c’est du gaspillage ; […] ça ne sert à rien de les garder, de leur donner à manger pour rien. On les assomme, c’est pas sorcier. C’est jamais qu’un coup de marteau, faut pas le louper, c’est tout17. »

Seconde victime de ce monde sans pitié : la truie. Forçat de la mater­nité, perçue comme une machine à fabriquer du vivant. Et réfor­mée dès qu’elle ne produit plus assez de « mine­rai ». « Comment peut-on parler du bien-être d’une truie contrainte de vivre en bâti­ment, de produire plus de 20 porce­lets par portée dont on toque une partie contre le mur ou le caille­bo­tis, privée du droit à l’er­reur, et qu’on assom­mera au bout du compte d’un coup de masse parce qu’elle se sera coincé un onglon dans le caille­bo­tis ? » s’em­porte Joce­lyne Porcher. On ne soigne plus les animaux, on les tue. Et pour­tant, comme le souligne la socio­logue, « les truies sont réfor­mées pour des patho­lo­gies liées à leur conten­tion : boite­ries, para­ly­sies, abcès, retour d’in­sé­mi­na­tion arti­fi­cielle, problèmes hépa­tiques, portées insuf­fi­san­tes… ». Ce sont les condi­tions d’éle­vage qui les usent. C’est parce qu’elles sont entra­vées à longueur de jour­née et condi­tion­nées à mettre bas à des cadences infer­nales qu’elles sont réfor­mées tous les deux ou trois ans. Bien sûr, il serait aisé de les garder plus long­temps si on les trai­tait mieux. Mais encore faudrait-il renon­cer au schéma produc­ti­viste. Et l’in­dus­trie porcine est loin de vouloir le faire. Mieux vaut user la bête jusqu’à ce qu’elle crève, quitte à rache­ter des cochettes plus souvent, plutôt que de prendre le risque d’une baisse de rende­ment. En élevage indus­triel, une truie a inté­rêt à ne pas lever le pied ! Mais, atten­tion, hors de ques­tion de les tuer avant qu’elles aient craché tout leur mine­rai. Le coup de masse, c’est après la nais­sance des précieux porce­lets.

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1 Comment on "Cadences infernales, castration, claustration – L’enfer productiviste des cochons (Isabelle Saporta)"

  1. Putain !! Qu’est ce c’est glauque !!

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