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Le problème de la civilisation (par Derrick Jensen)

Cet article est un extrait du site web http://deep­green­re­sis­tance.org/fr/who-we-are/faqs/deep-green-resis­tance-faqs#dismantle-civi­li­za­tion, pour en savoir plus sur le mouve­ment Deep Green Resis­tance.

Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écri­vain et acti­viste écolo­gique améri­cain, parti­san du sabo­tage envi­ron­ne­men­tal, vivant en Cali­for­nie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l’égard de la société contem­po­raine et de ses valeurs cultu­relles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000).

Plus de rensei­gne­ments sur l’ana­lyse de Deep Green Resis­tance, et donc de Derrick Jensen, dans cet excellent docu­men­taire qu’est END:CIV, dispo­nible en version origi­nale sous-titrée français en cliquant ici.


Quel est le problème avec la civi­li­sa­tion?

20 prémisses

Derrick Jensen explore la ques­tion dans son livre “Endgame” en deux volumes. Il y cite 20 prémisses en guise de résumé:

Première prémisse: La civi­li­sa­tion n’est pas et ne sera jamais soute­nable. D’au­tant moins la civi­li­sa­tion indus­trielle.

Deuxième prémisse: Les commu­nau­tés tradi­tion­nelles aban­donnent ou vendent rare­ment volon­tai­re­ment les ressources dont elles dépendent, tant qu’elles n’ont pas été détruites. Elles ne permettent pas non plus volon­tai­re­ment la dégra­da­tion de leurs terres dans le but d’en extraire d’autres ressources — or, pétrole, etc. Il s’en­suit que ceux qui convoitent ces ressources feront ce qu’ils peuvent pour détruire ces commu­nau­tés tradi­tion­nelles.

Troi­sième prémisse:  Notre mode de vie — la civi­li­sa­tion indus­trielle — est fondé sur, requiert — et s’ef­fon­dre­rait très rapi­de­ment sans — une violence éten­due et perma­nente.

Quatrième prémisse: La civi­li­sa­tion se base sur une hiérar­chie clai­re­ment défi­nie, large­ment accep­tée et pour­tant très souvent passée sous silence. La violence exer­cée par ceux au sommet de cette hiérar­chie sur ceux d’en bas est quasi­ment toujours invi­sible, c’est-à-dire qu’elle passe inaperçue. Quand elle est remarquée, elle est alors entiè­re­ment ratio­na­li­sée. La violence exer­cée par ceux d’en bas sur ceux d’en haut est impen­sable, et quand elle prend place, est consi­dé­rée avec stupeur, horreur, et voit ses victimes adulées.

“La violence exer­cée par ceux d’en bas sur ceux d’en haut est impen­sable, et quand elle prend place, est consi­dé­rée avec stupeur, horreur, et voit ses victimes adulées.”

Cinquième prémisse: La propriété de ceux du sommet de la hiérar­chie est plus impor­tante que celle de ceux d’en bas. Il est accep­table que ceux d’en haut augmentent la quan­tité de proprié­tés qu’ils contrôlent — autre­ment et plus simple­ment dit, qu’ils gagnent encore plus d’argent — en détrui­sant ou en exploi­tant la vie de ceux d’en bas. Cela s’ap­pelle produc­tion. Si ceux d’en bas endom­magent la propriété de ceux d’en haut, ceux d’en haut peuvent tuer, ou détruire les vies de ceux d’en bas. Cela s’ap­pelle justice. cind

Sixième prémisse: La civi­li­sa­tion est incor­ri­gible. Cette culture ne connai­tra jamais aucune sorte de tran­si­tion volon­taire vers un mode de vie soute­nable. Si on ne l’ar­rête pas, la civi­li­sa­tion va conti­nuer à paupé­ri­ser la grande majo­rité des humains et à dégra­der l’état de la planète jusqu’à ce qu’elle (la civi­li­sa­tion, et la planète aussi proba­ble­ment) s’ef­fondre. Les effets de cette dégra­da­tion conti­nue­ront à nuire aux humains et aux non-humains long­temps après cet effon­dre­ment.

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Septième prémisse: Plus nous atten­dons que cette civi­li­sa­tion s’ef­fondre — ou plus nous atten­dons nous-mêmes pour la déman­te­ler — plus l’ef­fon­dre­ment sera problé­ma­tique, et plus les choses seront graves pour les humains et les non-humains qui vivront cela, et pour ceux qui vien­dront après.

Huitième prémisse: Les besoins du monde natu­rel sont plus impor­tants que les besoins du système écono­mique.

Une autre version de la huitième prémisse: Tout système écono­mique ou social ne béné­fi­ciant pas aux commu­nau­tés natu­relles sur lesquelles il se base est insou­te­nable, immo­ral et stupide. La soute­na­bi­lité, la mora­lité et l’in­tel­li­gence (ainsi que la justice) requièrent le déman­tè­le­ment de tout système écono­mique ou social de ce genre, ou au mini­mum qu’on l’em­pêche d’en­dom­ma­ger le monde natu­rel.

Neuvième prémisse: Bien qu’un jour nous serons à l’évi­dence moins nombreux qu’aujourd’­hui, cette réduc­tion de popu­la­tion peut se produire (ou être ache­vée, selon la passi­vité ou l’ac­ti­vité dont nous faisons preuve à l’ap­proche de cette trans­for­ma­tion) de multiples façons. Certaines de ces façons sont carac­té­ri­sées par une violence et une priva­tion extrêmes : une apoca­lypse nucléaire, par exemple, rédui­rait à la fois la popu­la­tion et la consom­ma­tion, de manière horrible; la même chose est vraie d’une crois­sance sans limites, suivie d’un crash. D’autres façons pour­raient être moins violentes. Étant donné le degré actuel de violence dont fait preuve cette culture à l’en­contre des humains et du monde natu­rel, il est cepen­dant impos­sible d’ima­gi­ner une réduc­tion de popu­la­tion et de consom­ma­tion sans violence ni priva­tion, pas parce que ces réduc­tions implique­raient en elles-mêmes de la violence, mais parce que violence et priva­tion sont deve­nues la norme. Toute­fois, certaines façons de réduire la popu­la­tion et la consom­ma­tion, quand bien même violentes, consis­te­raient à faire dimi­nuer le niveau de violence requis et causé par le trans­fert (souvent forcé) des ressources des pays pauvres vers les pays riches, ce qui provoque­rait en paral­lèle une réduc­tion de la violence à l’en­contre du monde natu­rel. Person­nel­le­ment et collec­ti­ve­ment nous pouvons être capables à la fois de réduire et d’adou­cir le carac­tère de la violence qui se produira lors de cette trans­for­ma­tion. Ou peut-être pas. Mais nous pouvons être sur de cela : si nous n’ap­pré­hen­dons pas cela de manière proac­tive — si nous nous refu­sons à parler de notre présente situa­tion et de ce que l’on peut y faire — la violence n’en sera indu­bi­ta­ble­ment que plus sévère, et la priva­tion plus extrême.

Dixième prémisse: Cette culture dans son ensemble et la plupart de ses membres sont fous. Cette culture est animée par une pulsion de mort, une pulsion de destruc­tion du vivant.

Onzième prémisse: Depuis le début, cette culture — la civi­li­sa­tion — est une culture d’oc­cu­pa­tion.

Douzième prémisse: Il n’y a pas de gens riches dans le monde, et pas non plus de gens pauvres. Il y a juste des gens. Les riches possèdent peut-être tout un tas de pièces et de bouts papiers verts censés valoir quelque chose — ou leur préten­due richesse est peut-être plus abstraite encore : des nombres stockés dans des disques durs de banques — et les pauvres ne possèdent peut-être rien de tout ça. Les “riches” prétendent possé­der la terre, tandis que les “pauvres”, eux, n’ont pas le droit d’ex­pri­mer de telles préten­tions. Un des buts premiers de la police est d’im­po­ser par la force les délires de ceux qui possèdent beau­coup de pièces et de bouts de papiers verts. Dans le monde réel, ces délires s’ac­com­pagnent de consé­quences extrêmes.

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Trei­zième prémisse: Ceux au pouvoir règnent par la force, et plus tôt nous nous affran­chi­rons des illu­sions qui prétendent le contraire, plus tôt nous pour­rons au moins commen­cer à prendre des déci­sions raison­nables sur si, quand, et comment nous allons résis­ter.

Quator­zième prémisse: Depuis la nais­sance — et proba­ble­ment depuis la concep­tion, mais je ne saurais comment défendre cette asser­tion — nous sommes indi­vi­duel­le­ment et collec­ti­ve­ment éduqués à haïr la vie, haïr le monde natu­rel, haïr la nature, haïr les animaux sauvages, haïr les femmes, haïr les enfants, haïr nos corps, haïr et craindre nos émotions, et à nous haïr nous-mêmes. Si nous ne détes­tions pas le monde, nous ne permet­trions pas qu’il soit détruit sous nos yeux. Si nous ne nous détes­tions pas, nous ne permet­trions pas que nos maisons — et nos corps — soient empoi­son­nés.

Quin­zième prémisse: L’amour n’im­plique pas le paci­fisme.

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Seizième prémisse: Le monde maté­riel est primor­dial. Cela ne signi­fie pas que l’es­prit n’existe pas, ni que le monde maté­riel soit tout ce qu’il y ait. Cela signi­fie que l’es­prit se mélange à la chair. Cela signi­fie aussi que les actions dans le monde réel ont des consé­quences bien réelles. Cela signi­fie que nous ne pouvons comp­ter ni sur Jésus, ni sur le Père Noël, ni sur la déesse mère, ni sur le lapin de Pâques pour nous sortir du pétrin. Cela signi­fie que cette pagaille est une vraie pagaille, et pas un batte­ment de cil de Dieu. Cela signi­fie que nous devons y faire face nous-mêmes. Cela signi­fie que durant notre passage sur Terre — et que l’on atter­risse ou pas autre part après la mort, et que l’on soit condamné ou privi­lé­gié en vivant ici — la Terre est ce qui importe. Elle est primor­diale. Elle est notre maison. Elle est tout. Il est stupide de penser ou d’agir comme si ce monde n’était pas réel et primor­dial. Il est stupide et pathé­tique de ne pas vivre nos vies comme si elles étaient réelles.

Dix-septième prémisse: C’est une erreur (ou, plus proba­ble­ment, du déni) de baser nos déci­sions sur si oui ou non des actions décou­lant de tout cela vont ou ne vont pas effrayer les geôliers ou les masses états-uniennes.

Dix-huitième prémisse: notre percep­tion actuelle du “moi” n’est pas plus soute­nable que notre usage actuel d’éner­gie ou de tech­no­lo­gie.

Dix-neuvième prémisse: Le prin­ci­pal problème de cette culture relève de la croyance selon laquelle contrô­ler et abuser le monde natu­rel est légi­time.

Ving­tième prémisse: Au sein de cette culture, la finance — et pas le bien-être commu­nau­taire, pas la morale, pas l’éthique, pas la justice, pas même la vie — dirige les déci­sions sociales.

Modi­fi­ca­tion de la ving­tième prémisse: Les déci­sions sociales sont prin­ci­pa­le­ment déter­mi­nées (et souvent exclu­si­ve­ment) sur la base de si oui ou non ces déci­sions entrai­ne­ront une augmen­ta­tion des fortunes moné­taires des preneurs de déci­sions et de ceux qu’ils servent.

Re-modi­fi­ca­tion de la ving­tième prémisse: Les déci­sions sociales sont prin­ci­pa­le­ment déter­mi­nées (et souvent exclu­si­ve­ment) sur la base de si oui ou non ces déci­sions augmen­te­ront le pouvoir des preneurs de déci­sions et de ceux qu’ils servent.

Re-modi­fi­ca­tion de la ving­tième prémisse: Les déci­sions sociales sont prin­ci­pa­le­ment fondées (et souvent exclu­si­ve­ment) sur la croyance quasi­ment jamais discu­tée selon laquelle les preneurs de déci­sions et ceux qu’ils servent sont auto­ri­sés à ampli­fier leur pouvoir et/ou leurs fortunes moné­taires au détri­ment de ceux d’en bas [et du monde natu­rel et de ses habi­tants non-humains, NdT].

Re-modi­fi­ca­tion de la ving­tième prémisse: Au cœur — si tant est qu’il lui en reste un peu — du problème, vous verriez que les déci­sions sociales sont prin­ci­pa­le­ment déter­mi­nées sur la base de leurs capa­ci­tés à servir les desseins de contrôle ou de destruc­tion de la nature sauvage.

 


Derrick Jensen


Traduc­tion: Nico­las Casaux

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1 Comment on "Le problème de la civilisation (par Derrick Jensen)"

  1. Merci pour la traduction de ce texte qui va droit au but.
    J’ai envie de raffiner le concept de “civilisation qu’il faut détruire” avec l’analyse du philosophe Michel Serre qui propose l’idée que nous sommes en train de vivre la fin de l’ère Néolithique. Le néolithique est défini par l’avènement de l’agriculture/élevage et je rappelle que les conséquences -invention de l’écriture, des poids et mesures, d’une structure de pouvoir violente, et enfin de l’industrialisation etc- ont suivi de manière fulgurante (au regard des centaines de millénaires de l’aventure humaine).

    A la lumière de cette idée, la destruction de la civilisation, prônée ici, revient pour l’humanité à s’extirper avec élégance et moindre coût humain du néolithique et inventer l’ère suivante.

    Chaque fois que nous avons une discussion avec les copains “anti-capitalistes” , ne devons nous pas aussi remettre la chose en perspective (les millénaires de notre civilisation) pour montrer que le capitalisme ou “l’ultra libéralisme” ne sont que les derniers avatars de cette civilisation au bord du précipice.

    Nous sommes arrivés à un moment historique crucial où il est vital d’user enfin de cette faculté humaine de pensée consciente et rationnelle (qui nous distingue du reste du règne anima

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