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L’industrie agroalimentaire est cinglée, exemple: maïs et soja! (Isabelle Saporta)

« Le maïs est celui par qui le malheur est arrivé » : c’est par cette phrase lapi­daire et char­gée d’émo­tion qu’An­dré Pochon, paysan et oppo­sant histo­rique à l’agri­cul­ture produc­ti­viste, commence son chapitre sur la déme­sure du système actuel. Pas « pop » pour un sou, ce maïs. Cela ne l’a pas empê­ché de conqué­rir le monde. Le maïs est la plante la plus culti­vée de la planète, bien avant le blé. Il recouvre 140 millions d’hec­tares à travers le monde. Dans nos campagnes hexa­go­nales aussi, le maïs fait un tabac, balayant sur son passage les prai­ries comme les champs de blé. En France, les surfaces de maïs ont été multi­pliées par dix en soixante ans, passant de 300 000 hectares en 1939 à 3,15 millions d’hec­tares aujourd’­hui. Et, bien entendu, les rende­ments ne cessent de croître eux aussi. En trente ans, ils ont doublé. La France produit chaque année 16 millions de tonnes de maïs. Et, coco­rico, l’Hexa­gone est non seule­ment le premier pays produc­teur euro­péen, mais surtout le premier expor­ta­teur de maïs en Europe.

Pour­tant, cette plante tropi­cale n’avait pas grand-chose à faire chez nous. En France, soit il fait chaud et il n’y a pas d’eau, soit il y a de l’eau mais il fait trop froid pour cette « belle » plante. Qu’im­porte ! Grâce au génie géné­tique de l’INRA, on a mis au point un maïs hybride (qui ne se ressème pas et dont il faut ache­ter les graines chaque année) capable de pous­ser dans toute la France. Et si le maïs a du mal à mûrir conve­na­ble­ment dans des régions insuf­fi­sam­ment enso­leillées comme la Bretagne, on peut tout de même le cueillir un peu vert et s’en servir pour l’en­si­lage. On prend le maïs, on le broie fine­ment et on le met à fermen­ter dans les silos pour nour­rir les vaches. Du coup, on n’a plus besoin de lais­ser ces rumi­nants pâtu­rer sotte­ment dans les prés, on peut les enfer­mer dans des espaces riquiqui pour qu’ils donnent du lait à gogo. L’en­si­lage donne un goût détes­table au lait ? Pas de problème, tout est pasteu­risé, et le consom­ma­teur n’y voit que du feu. D’ailleurs, le maïs remporte un franc succès chez les éleveurs bovins puisqu’il consti­tue 84 % des four­rages consom­més. On comprend donc que le colza, le sorgho et autres pois et féve­roles pèsent peu dans la balance.

Dans le Sud, bien sûr, il y a du soleil. Mais pas assez d’eau. Or, pour faire pous­ser un hectare de maïs, il faut 2 millions de litres d’eau chaque année. L’équi­valent de la consom­ma­tion de 40  Français. Comment se fait-il alors que le grand Sud-Ouest (le Sud-Ouest et notam­ment l’Aqui­taine, le Midi-Pyré­nées et Poitou-Charentes) repré­sente 40 % des surfaces de maïs grain en France ? Par le miracle de l’ir­ri­ga­tion. Et, par bonheur, la poli­tique agri­cole commune a arrosé copieu­se­ment l’ir­ri­ga­tion inten­sive des années durant. 134 millions ont ainsi été versés en 2005. Résul­tat ? « La France a connu la plus forte crois­sance de terres irri­guées de toute l’Union euro­péenne : 25 000 hectares de plus par an entre 1961 et 1980, 48 000 entre 1980 et 1996, et 59 000 dans les années 19903 », explique Pierre Boulan­ger, écono­miste au Groupe d’éco­no­mie mondiale de Sciences Po. Selon un récent rapport sur l’eau rédigé par le Conseil d’État4, si les surfaces irri­guées ont été multi­pliées par trois entre 1970 et 2000 pour atteindre entre 1,5 et 1,8 million d’hec­tares, elles devraient encore conti­nuer à croître puisque, dans Objec­tif terres 2020. Pour un nouveau modèle agri­cole, le minis­tère de l’Agri­cul­ture chiffre à 3 millions d’hec­tares la surface irri­guée en France (soit 10 % de la SAU).

Et pourquoi s’ar­rê­ter en si bon chemin ? Grâce à Bruxelles, irri­guer, ça paie, et même beau­coup mieux que de ne pas irri­guer du tout. Un petit exemple d’in­con­gruité euro­péenne ? « Un produc­teur de céréales de la Vienne (Poitou-Charentes) reçoit moins de 340 euros par hectare non irri­gué, mais plus de 530 euros s’il irrigue ces mêmes cultures – soit 56 % de plus par hectare irri­gué », assène, effon­dré, Pierre Boulan­ger. Bruxelles a inventé la prime au moins écolo. Plus tu pompes, plus tu gagnes. Si l’agri­cul­teur essaie de faire bien, vertueux, sans consom­mer trop d’eau, on le péna­lise sans hési­ter. Toutes ces aides à l’ir­ri­ga­tion ont profité au maïs à 80 %…

« Je vais te racon­ter l’his­toire offi­cieuse de ces aides, comme je l’ai fait d’ailleurs devant les agri­cul­teurs du Sud-Ouest, s’amuse ce jeune syndi­ca­liste agri­cole. Les primes à l’ir­ri­ga­tion sont le fruit d’un lobbying effréné des irri­gants. Elles ont donc été créées par et pour les irri­gants. Pourquoi Bruxelles a accepté ? Parce que le maïs irri­gué devait servir à nour­rir les canards dans le cadre de petites exploi­ta­tions de poly­cul­ture et d’éle­vage. » La suite est prévi­sible. Le maïs est devenu un busi­ness en soi. « Les prai­ries ont toutes été labou­rées, les zones humides assé­chées, pour faire du maïs à gogo que l’on exporte en Espagne ou ailleurs pour nour­rir les cochons ou, pis encore, pour faire de l’ami­don indus­triel… »

Mais ces primes sont de l’his­toire ancienne depuis 2003, me direz-vous ? Offi­ciel­le­ment, oui. Offi­cieu­se­ment, pas vrai­ment. En fait, on a noyé les primes d’ir­ri­ga­tion dans d’autres aides. Et comme il était, une fois encore, hors de ques­tion de tout remettre à plat, on s’est contenté d’un petit toilet­tage permet­tant, ni vu ni connu, de recon­duire discrè­te­ment des aides impor­tantes aux irri­gants histo­riques. Bref, par la magie de la poli­tique shadok, on ne paie plus pour l’ir­ri­ga­tion inten­sive, mais on donne quasi­ment les mêmes montants qu’a­vant à ceux qui irriguent inten­si­ve­ment… Le Conseil d’État est formel : si la culture du maïs est de loin la plus rentable, c’est parce qu’elle a été encou­ra­gée par le main­tien partiel des aides à l’ir­ri­ga­tion, renforcé par un savant calcul qui donne une prime à ceux qui les touchaient jusque-là… « Il n’est dès lors guère surpre­nant qu’un rapport récent ait mis en évidence l’échec des aides à la dési­r­ri­ga­tion », conclut, lapi­daire, cette noble insti­tu­tion.

En résumé, il faudrait être fou pour renon­cer à l’ir­ri­ga­tion inten­sive, cette tech­nique qui améliore les rende­ments, sécu­rise les reve­nus des agri­cul­teurs et permet de perce­voir plus d’aides. Pour­tant, il est urgent de le faire tant les chiffres four­nis par le Conseil d’État font froid dans le dos. Le poids de l’ir­ri­ga­tion dans les prélè­ve­ments d’eau se situe­rait entre 79 % et 71 % pour les Régions Poitou-Charentes, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Aqui­taine, Centre, Midi-Pyré­nées, Langue­doc-Rous­sillon. Les trois quarts de l’eau préle­vée pour l’ir­ri­ga­tion sont d’ori­gine super­fi­cielle. Or 80 % de ces prélè­ve­ments ont lieu l’été, c’est-à-dire au moment où pousse le maïs, mais aussi en pleine période d’étiage des cours d’eau… Selon le Conseil d’État, « durant les années sèches, les volumes consom­més par l’agri­cul­ture irri­guée peuvent atteindre 85 %, et même 95 % dans certains bassins versants où l’ir­ri­ga­tion occupe une grande place ». Et, contrai­re­ment aux pays du Sud, comme l’Ita­lie, l’Es­pagne, le Portu­gal ou la Grèce, la France ne s’est pas conver­tie aux formes durables d’ir­ri­ga­tion, comme le goutte-à-goutte ou le microjet, qui permettent pour­tant de doubler la produc­ti­vité et de divi­ser par trois la consom­ma­tion d’eau. De l’avis même du Conseil d’État, « l’ir­ri­ga­tion française fait appel aux tech­niques les plus dispen­dieuses en eau et les moins effi­caces, pour plus de 90 % de la surface agri­cole utile… ».

Les effets pervers de ces pratiques agri­coles subven­tion­nées par les aides ne se sont pas fait attendre. L’éco­no­miste Pierre Boulan­ger dresse un paral­lèle entre les régions qui irriguent le plus et celles qui sont le plus souvent touchées par la séche­resse et pour lesquelles les pouvoirs publics sont contraints d’édic­ter des restric­tions d’eau. Comme on peut s’y attendre, celles qui irriguent le plus sont aussi les plus touchées par le manque d’eau. « Les 20 dépar­te­ments les plus gros béné­fi­ciaires de primes à l’ir­ri­ga­tion ont un indice de restric­tion presque deux fois plus élevé que celui des 72 autres dépar­te­ments », démontre-t-il, chiffres à l’ap­pui.

Il rappelle égale­ment les effets néfastes de ces primes sur d’autres acti­vi­tés écono­miques, comme l’os­tréi­cul­ture. « Des problèmes rencon­trés par les ostréi­cul­teurs du bassin de Marennes-Oléron sont en grande partie dus à la pollu­tion, mais égale­ment à la raré­fac­tion de l’eau de deux fleuves (la Seudre et la Charente) dans une région où la surface irri­guée totale a été décu­plée au cours de la période 1961–1996, la plus forte augmen­ta­tion de tout le terri­toire français. »

Que font les pouvoirs publics en cas de séche­resse ? Le Fonds natio­nal de garan­tie des cala­mi­tés agri­coles (FNGCA) verse de l’argent aux agri­cul­teurs sinis­trés. En 2005, la somme s’éle­vait à près de 238 millions d’eu­ros. En 2003, durant la séche­resse, elle a atteint 582 millions d’eu­ros… quand les primes à l’ir­ri­ga­tion étaient, cette même année, de 148 millions d’eu­ros. On verse de l’argent pour irri­guer, ce qui entraîne des restric­tions d’eau, puis on paie pour aider les agri­cul­teurs durant la séche­resse. Shadok un jour, Shadok toujours.

Le maïs n’est pas bon pour les quan­ti­tés d’eau consom­mées, mais il n’est pas bon non plus pour la qualité de l’eau. Le dernier rapport de la cellule d’orien­ta­tion régio­nale pour la protec­tion des eaux contre les pesti­cides en Bretagne énonce, dans un inven­taire à la Prévert, la longue liste des herbi­cides versés sur le maïs et retrou­vés dans l’eau : dimé­thé­na­mide, acéto­chlore, méto­la­chlore, et, plus curieux, alachlore et atra­zine, pour­tant tous deux inter­dits. L’atra­zine a été durant quarante longues années la molé­cule magique, massi­ve­ment utili­sée pour faire pous­ser le maïs. En 2000, c’était encore la molé­cule la plus vendue de la région Poitou-Charentes, qui en épan­dait allé­gre­ment 125 tonnes par an. « L’in­ter­dic­tion date de 2003, rappelle Cyrille Deshayes, respon­sable du pôle “Eau douce” au WWF France, mais on conti­nue pour­tant d’en retrou­ver partout, non seule­ment parce que c’est un produit persis­tant, mais parce qu’on a long­temps auto­risé les agri­cul­teurs à écou­ler leurs stocks plutôt que de les leur rache­ter. » Bref, on inter­dit sans inter­dire, tout en se montrant coulant. « Un récent rapport des pouvoirs publics datant de 2005 rele­vait qu’un tiers des fraudes sur les produits phyto­sa­ni­taires concer­nait l’atra­zine », conclut Cyrille Deshayes.

C’est d’au­tant plus ballot d’ar­ro­ser autant les cultures de maïs qu’il s’agit en fait d’une plante natu­rel­le­ment assez robuste. « Il est très facile de culti­ver le maïs en bio, ce n’est pas une plante exigeante, elle devrait même être assez rustique si on ne l’avait pas fragi­li­sée en privi­lé­giant systé­ma­tique­ment le rende­ment sur la résis­tance », peste cet expert du WWF.

Mais le maïs n’est pas seule­ment syno­nyme d’her­bi­cides, il l’est égale­ment de nitrates, dont cette plante est forte consom­ma­trice. Sauf que, comme le rappelle André Pochon, la culture du maïs laisse la terre à nu d’oc­tobre à juin. Pendant ces mois-là, la terre est lessi­vée et, avec elle, les nitrates qui vont polluer nappes phréa­tiques et cours d’eau. C’est d’ailleurs parce qu’elle avait constaté ce phéno­mène que Vittel, voyant « le taux de nitrates monter inexo­ra­ble­ment dans ses eaux miné­rales, décida en 1995 d’in­ter­dire aux éleveurs la culture du maïs dans son péri­mètre de protec­tion des sources ». En cinq ans, le taux de nitrates est passé de 78 à 24 milli­grammes de NO2 par litre…

Avec 5 % seule­ment de la surface agri­cole utile, la Bretagne concentre donc 420 000 hectares de maïs, 60 % des élevages de porcs, 45 % de volailles et 30 % de veaux. Autant dire qu’elle draine toute la pollu­tion de l’agri­cul­tu­re… Sans l’argent ! Aux Bretons les algues vertes, aux autres régions les reve­nus du cochon pour en faire du jambon ! Si le reste de la France affiche une valeur ajou­tée agri­cole de 48 %, la Bretagne plafonne à 32 %…

Par ailleurs, la culture inten­sive du maïs a complè­te­ment modi­fié, voire saccagé, le paysage agri­cole français. Finis les talus, aux oubliettes les haies, il faut désor­mais de l’es­pace pour faire place aux machines gigan­tesques permet­tant de culti­ver des hectares et des hectares de maïs. Les paysages boca­gers s’ef­facent devant les plaines. Et plus aucun obstacle natu­rel ne peut donc conte­nir les inon­da­tions ou la violence de certaines tempêtes.

deforestation01Qui dit maïs dit soja !

Le cock­tail déto­nant, le pot belge des animaux d’éle­vage hors sol, c’est un mélange de maïs, riche en éner­gie, et de soja, riche en protéines. Rien de tel pour faire gran­dir les bêtes dans des espaces réduits à la vitesse de l’éclair. Mais qui cultive le soja ? Le Brésil et l’Ar­gen­tine, qui l’ex­portent massi­ve­ment pour nour­rir le bétail des pays occi­den­taux. Bien entendu, cette mono­cul­ture se fait au détri­ment des cultures vivrières qui permet­taient jusque-là aux paysans locaux de survivre. Paupé­ri­sa­tion et exode sont deve­nus le lot quoti­dien des popu­la­tions rurales, expul­sées de leurs terres par de grands proprié­taires. « Dimi­nu­tion du nombre d’em­plois agri­coles, main-d’œuvre exploi­tée, conflits de terri­toire avec les commu­nau­tés indiennes, la liste des maux engen­drés par les cultures de soja est longue, soupire Boris Paten­tre­ger, chargé du programme “Conver­sion fores­tière” au WWF France. Sans comp­ter que la culture du soja pose égale­ment des problèmes de santé publique du fait des épan­dages toxiques de produits phyto­sa­ni­taires par avion. »

Mais, que l’on se rassure, notre mauvaise conscience occi­den­tale ne freine en rien nos impor­ta­tions de soja puisque, d’après les études réali­sées par le WWF France, depuis dix ans la France importe en moyenne 4,7 millions de tonnes de soja brési­lien et argen­tin, desti­nées à 90 % à l’ali­men­ta­tion de notre bétail. Juste un chiffre. Notre consom­ma­tion de viande exige une surface de soja de 385 mètres carrés par habi­tant. Du coup, en Amérique du Sud, on s’adapte. Et, en dix ans, la culture du soja a doublé. Pour faire un peu de place à cette plan­ta­tion, on a allé­gre­ment défo­resté. « La culture du soja a non seule­ment parti­cipé direc­te­ment à la défo­res­ta­tion de près de 1 million d’hec­tares de forêt amazo­nienne, mais en outre le soja pousse les autres plan­ta­tions toujours plus à l’in­té­rieur de l’Ama­zo­nie, qui a déjà perdu près d’un cinquième de sa surface », souligne Boris Paten­tre­ger. 93 % de la forêt atlan­tique a disparu. La moitié de la végé­ta­tion du Cerrado, une savane tropi­cale recou­vrant le quart du Brésil, est partie en pous­sière. Or l’éco­sys­tème du Cerrado regroupe plus de 4 000 espèces végé­tales et 1 500 espèces animales endé­miques. La défo­res­ta­tion conti­nue à un rythme effréné de 3,7 millions d’hec­tares par an au Brésil, en Argen­tine, en Boli­vie et au Para­guay. Pour répondre aux besoins des pays indus­tria­li­sés, ces pays brûlent leurs forêts. Ce qui fait du Brésil le quatrième plus grand émet­teur de gaz à effet de serre au monde. Par ailleurs, la mono­cul­ture appau­vrit énor­mé­ment les terres. « Dénu­dés, les sols sont livrés au soleil direct, érodés par les pluies et compac­tés par les machines. Les ressources hydriques sont très pertur­bées : crues soudaines des rivières par ruis­sel­le­ment, ensa­ble­ment, pollu­tion de l’eau par des rési­dus de pesti­cides et d’en­grais », énumère Boris Paten­tre­ger. Non contents d’avoir dévasté nos paysages, nous parti­ci­pons indi­rec­te­ment au saccage de ceux des pays pauvres.

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