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Au-delà du patriarcat – La destinée de la Terre et de l’humain (Thomas Berry)

QUI EST THOMAS BERRY?

Thomas Berry est né en 1914 et mort en 2009 à Greensboro, en Caroline du Nord.
Thomas Berry fut l’une des premières voix (après Rachel Carson) à déclarer vigoureusement que l’impact de l’activité humaine mettait en danger l’avenir de la vie sur la planète au point de causer la plus grande extinction des espèces depuis le temps des dinosaures alors que 90% de toutes les espèces avaient été détruites.

La période « matri­cen­trique  », pré-patriar­cale, s’est éten­due en Europe d’en­vi­ron 6500 av. J.-C. jusqu’aux inva­sions aryennes d’en­vi­ron 3500 av. JC. Pendant les dernières 5500 années, le patriar­cat — un schéma arché­ty­pique de domi­na­tion mascu­line oppres­sive — a été la carac­té­ris­tique prin­ci­pale de la civi­li­sa­tion occi­den­tale. Que cela signi­fie-t-il, et pas simple­ment pour l’ac­com­plis­se­ment person­nel des femmes, mais pour la desti­née de la terre et la viabi­lité de l’es­pèce humaine ?

Le patriar­cat, l’his­toire occi­den­tale & la desti­née de la terre

Quand le succès appa­rent de la précé­dente période matri­cen­trique est comparé à la dévas­ta­tion de la terre résul­tant de l’ordre civi­li­sa­tion­nel qui s’en­sui­vit, on obtient une critique complète du proces­sus occi­den­tal de civi­li­sa­tion que nous n’avons d’ailleurs proba­ble­ment jamais dépassé. Nous sommes confron­tés à une inver­sion profonde de valeurs. Le dérou­le­ment complet de la civi­li­sa­tion occi­den­tale appa­raît comme vicié par le patriar­cat — la domi­na­tion mascu­line agres­sive, et le pillage de notre société.

Si nous cher­chons à comprendre les éléments moteurs qui ont donné nais­sance à cette rééva­lua­tion critique de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, nous pouvons distin­guer la conscience crois­sante réémer­gente des femmes et le saccage de toutes les formes de vie fonda­men­tales de la planète Terre, qui a lieu actuel­le­ment, consé­quences des régimes à domi­na­tion mascu­line qui ont existé durant cette période. Le nouveau mode de conscience écolo­gique émer­geant actuel­le­ment perçoit la nouvelle ère de la commu­nauté terrestre comme ayant un aspect élémen­taire plus proche des carac­té­ris­tiques tradi­tion­nelles fémi­nines que mascu­lines. Il y a en effet des raisons reli­gieuses, cosmo­lo­giques, biolo­giques et histo­riques de consi­dé­rer le fémi­nin comme ayant un rôle spécial dans notre pensée de la Terre.

L’illus­tra­tion la plus frap­pante du règne mascu­lin sur la famille tribale éten­due se retrouve dans la période patriar­cale des premiers récits bibliques, avant que soient établis des rôles distincts pour prêtre et prophète. Plus impor­tant encore, le patria potes­tas dans la loi romaine. Durant cette période le père avait des droits abso­lus sur la famille entière, dont le droit d’im­po­ser la peine capi­tale. La famille éten­due était une posses­sion totale. Le père possé­dait tout et déci­dait de tout… Lorsqu’elle se combina (plus tard) aux idéaux héroïques de comman­de­ment des peuples barbares, la tradi­tion de domi­na­tion par des person­na­li­tés guer­rières mascu­lines était déjà bien établie dans le monde euro­péen.

Ecclé­sias­tique­ment, le patriar­cat désigne les centres suprêmes de pres­tige de l’église [chré­tienne]. Les quatre grands patriar­cats de l’église chré­tienne d’Orient sont Cons­tan­ti­nople, Jéru­sa­lem, Alexan­drie et Antioche. En Occi­dent le patriar­cat suprême est basé à Rome. Le fait que l’au­to­rité reli­gieuse en Occi­dent ait toujours été exer­cée par un clergé mascu­lin et qu’elle ait toujours requis une accep­ta­tion totale et immé­diate de la commu­nauté croyante a aussi puis­sam­ment contri­bué au senti­ment de respon­sa­bi­lité patriar­cale qui carac­té­rise l’his­toire occi­den­tale.

À partir de ces prémisses, le terme de patriar­cat a été mis en avant comme un moyen d’in­diquer les origines les plus profondes de la respon­sa­bi­lité concer­nant le sort non seule­ment des femmes, mais aussi de la struc­ture civi­li­sa­tion­nelle complète de notre société, ainsi que de la planète elle-même. La logique du patriar­cat est aujourd’­hui deve­nue un schéma arché­ty­pal de gouver­nance oppres­sive par les hommes, se souciant peu du bien-être ou de l’épa­nouis­se­ment des femmes, des valeurs humaines les plus impor­tantes, et de la desti­née de la Terre elle-même.

La Vénus de Brassempouy, une figurine d'ivoire fragmentaire du paléolithique supérieur, vieille de 25 000 ans, l'une des premières représentations réalistes d'un visage de femme.

La Vénus de Bras­sem­pouy, une figu­rine d’ivoire frag­men­taire du paléo­li­thique supé­rieur, vieille de 25 000 ans, l’une des premières repré­sen­ta­tions réalistes d’un visage de femme.

La patho­lo­gie élémen­taire de la civi­li­sa­tion occi­den­tale

Le choix du terme patriar­cat pour défi­nir la patho­lo­gie élémen­taire de la civi­li­sa­tion occi­den­tale est confirmé par des preuves histo­riques d’une période civi­li­sa­tion­nelle plus ancienne, plus douce, une période matriar­cale, matri­cen­trique ou matri­fo­cale. Judy Chicago conclut que « toutes les preuves archéo­lo­giques indiquent que ces cultures matriar­cales étaient égali­taires, démo­cra­tiques, paisibles. Mais les socié­tés agri­coles struc­tu­rées autour de la femme ont progres­si­ve­ment laissé place à un état poli­tique à domi­na­tion mascu­line dans lequel la spécia­li­sa­tion du travail, le commerce, la stra­ti­fi­ca­tion sociale et le mili­ta­risme se sont déve­lop­pés ».

La muta­tion, de cette période plus ancienne à des types de proces­sus civi­li­sa­tion­nels domi­nés par le patriar­cat, s’est dérou­lée dans l’an­cienne Europe, appa­rem­ment avec les inva­sions des peuples aryens indo-euro­péens, à partir d’en­vi­ron 4500 ans avant J.-C., une période où l’on retrouve les traces les plus profondes des déter­mi­nants de notre mode de conscience occi­den­tal. Selon les propos de Marija Gimbu­tas, « la civi­li­sa­tion euro­péenne ancienne fut sauva­ge­ment détruite par l’élé­ment patriar­cal, et ne s’en est jamais remise, mais son héri­tage a persisté dans le substrat qui a nourri le déve­lop­pe­ment cultu­rel euro­péen qui s’en­sui­vit ». Ceux qui proposent cette inver­sion de valeurs n’ar­gu­mentent pas seule­ment sur une base de prin­cipes philo­so­phiques, mais à partir de réali­tés histo­riques, à partir du péril qui menace notre planète, et depuis les royaumes les plus impé­né­trables de la psyché humaine.

L’être humain n’est pas viable dans son  mode actuel de patriar­cat

La mission histo­rique du présent est d’in­tro­duire une période de déve­lop­pe­ment terrestre plus inté­grale, une période où une rela­tion humain-terre mutuel­le­ment enri­chis­sante pour­rait être établie — si l’hu­main s’avère effec­ti­ve­ment une espèce viable sur une planète viable. Que l’hu­main dans son mode de fonc­tion­ne­ment patriar­cal actuel ne soit pas viable semble assez clair.

Même dans cette période de domi­nance patriar­cale, l’hé­ri­tage de la phase matri­cen­trique précé­dente a perduré comme courant sous-jacent au sein des tradi­tions cultu­relles occi­den­tales. Les manières matri­cen­triques de penser et les rituels asso­ciés semblent faire partie des éléments consti­tu­tifs de nos tradi­tions cultu­relles submer­gées. Elles trans­portent une sagesse ancienne asso­ciée à l’al­chi­mie, à l’as­tro­lo­gie, aux rituels païens natu­rels, et aux ensei­gne­ments hermé­tiques. Ces tradi­tions cachées, consi­dé­rées comme destruc­trices et inac­cep­tables au sein des tradi­tions huma­nistes-reli­gieuses de la société occi­den­tale, doivent être recon­si­dé­rées en ce qu’elles contri­buent à notre compré­hen­sion de l’uni­vers, de ses modes de fonc­tion­ne­ments profonds, et de la véri­table place de l’hu­main.

Elles trans­portent certains des aspects les plus créa­tifs de notre civi­li­sa­tion. Dans leur mode symbo­lique d’ex­pres­sion, parti­cu­liè­re­ment, elles nous permettent d’al­ler au-delà des proces­sus ration­nels déri­vant des philo­sophes clas­siques et de nos théo­lo­gies plus récentes. À travers ces tradi­tions nous avons retrouvé notre compré­hen­sion du monde arché­ty­pal de l’in­cons­cient.

En exami­nant le proces­sus occi­den­tal histo­rique, nous pouvons iden­ti­fier quatre insti­tu­tions patriar­cales ayant contrôlé l’his­toire occi­den­tale à travers les siècles. Aussi anodine que soit notre vision de ces insti­tu­tions ou aussi brillants qu’elles aient été dans certains de leurs accom­plis­se­ments, nous devons nous rendre compte qu’elles sont progres­si­ve­ment deve­nus viru­lentes dans leurs pouvoirs de destruc­tion, jusqu’à mena­cer actuel­le­ment tous les systèmes de supports de vie fonda­men­taux de la planète.

Ces quatre insti­tu­tions sont : les empires clas­siques, l’ins­ti­tu­tion ecclé­sias­tique, l’État-nation, et la corpo­ra­tion moderne. Les quatre sont à domi­na­tion exclu­si­ve­ment mascu­line et prin­ci­pa­le­ment desti­nées à la satis­fac­tion de l’hu­main tel que le conçoivent les hommes. Les femmes ont eu un rôle mini­mal, si exis­tant, dans la direc­tion de ces insti­tu­tions.

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Première insti­tu­tion patriar­cale : les empires clas­siques 

Ces empires sont appa­rus à la suite des souve­rains sacrés du Sumer et d’Égypte il y a envi­ron 5000 ans. Ils furent iden­ti­fiés par Karl Witt­fo­gel comme « l’ex­pres­sion la plus brutale du pouvoir total ». Lorsque nous obser­vons la gran­deur de ces civi­li­sa­tions, et celle de leurs succes­seurs en Assy­rie et à Baby­lone, on ne peut que s’in­ter­ro­ger quant à tant d’op­pres­sion, coexis­tant avec des accom­plis­se­ments aussi remarqua­bles… En termes de règne poli­tique complè­te­ment orga­nisé sur une asso­cia­tion diverse de peuples, le plus ancien des empires fut l’em­pire persan sous Cyrus, au sixième siècle avant JC. Puis vint l’em­pire macé­do­nien d’Alexandre et l’em­pire romain du monde occi­den­tal. En Orient, la série d’em­pires chinois… En Inde le proces­sus impé­rial produi­sit Asoka au troi­sième siècle avant J.-C., un des grands souve­rains les plus bien­veillants de cette période.

Cette série d’em­pires fut suivie en Occi­dent par l’Em­pire byzan­tin, le Saint-Empire romain en Europe, puis les empires plus récents avec une présence domi­nante espa­gnole, portu­gaise, néer­lan­daise, française et britan­nique — en outre-mer — tandis que les Russes éten­daient leur empire à travers le conti­nent eurasien.

Les triomphes des person­na­li­tés impé­riales furent glori­fiées dans la poésie épique comme les épopées homé­riques de l’Iliade et l’Odys­sée et l’Énéide de Virgi­le… Ces histoires épiques devinrent la source d’ins­pi­ra­tion des géné­ra­tions suivantes. Douter de ces idéaux ou manquer d’en­thou­siasme pour ces guerres, de défense ou de conquête, aurait été équi­valent non seule­ment à douter du proces­sus humain, mais aussi de la dispo­si­tion divine de l’uni­vers.

Seconde insti­tu­tion patriar­cale : la chré­tienté ecclé­sias­tique

Dans les écrits sacrés de la Bible nous trou­vons une déité belli­gé­rante et des idéaux guer­riers. Si un ensei­gne­ment plus paisible avait émergé des gospels, il n’a pas survécu au défi qui s’est présenté les siècles suivants lorsque le conflit est apparu comme moyen de survie. À l’âge de la cheva­le­rie, des efforts furent four­nis afin de miti­ger la violence par un senti­ment de dévoue­ment de la force au service des faibles assaillis par les brutes. Une fois les mondes natu­rels et humains envi­sa­gés comme intrin­sèque­ment sujets à la lutte pour le pouvoir, la voie de la paix et du paci­fisme ne fut plus une option. Comme pour toute addic­tion, cela ne pouvait qu’em­pi­rer. La patho­lo­gie était trop profonde et trop univer­selle pour être éradiquée à l’époque. Elle ne pouvait que conti­nuer jusqu’à ce que des bombes soient larguées sur Hiro­shima et Naga­saki et que les nations indus­trielles se mettent à construire des têtes nucléaires suffi­sam­ment puis­santes pour exter­mi­ner toutes les formes de vie sur la planète.

L’église fut l’unique auto­rité inté­grale trans­na­tio­nale du monde occi­den­tal pendant plus d’un millier d’an­nées. Le déter­mi­nant prin­ci­pal de la réalité et de la valeur, dans la civi­li­sa­tion occi­den­tale, était exprimé à travers les struc­tures des croyances qu’elle présen­tait… Voilà le support et la source la plus profonde de la tradi­tion patriar­cale de la civi­li­sa­tion occi­den­tale. Il s’agit aussi du défi le plus profond en termes de renver­se­ment de notre compré­hen­sion de la réalité et de la valeur. Le senti­ment du sacré dans toute civi­li­sa­tion est préci­sé­ment ce qui ne peut être remis en ques­tion, car le senti­ment du sacré est la réponse indis­cu­table à toutes les ques­tions.

La tradi­tion biblique commence avec le récit de la créa­tion dans lequel la déesse mère de la Médi­ter­ra­née orien­tale est aban­don­née en faveur du Père trans­cen­dant des cieux. La rela­tion entre l’hu­main et le divin sera ensuite consti­tué en termes de conven­tion entre un peuple élu et une déité Père person­nelle trans­cen­dante et créa­trice. Ceci devint le contexte dans lequel les affaires humain-divin furent trai­tées pendant les siècles qui s’en­sui­virent. Le monde natu­rel n’est plus le lieu de rencontre du divin et de l’hu­main. Une subtile aver­sion se déve­loppe à l’en­contre du monde natu­rel, un senti­ment que les humains dans les profon­deurs de leurs êtres n’ap­par­tiennent pas vrai­ment à la commu­nauté de vie terrienne, mais à une commu­nauté céleste. Comme si nous étions présen­te­ment exilés de notre véri­table pays.

Dans l’his­toire de la Bible, la femme devient l’ins­tru­ment de l’en­trée du mal dans le monde et de la rupture des rela­tions humain-divin. Il n’y a que dans un sens dérivé, à travers leur asso­cia­tion avec les hommes, que les femmes ont une fonc­tion dans la vie publique de leur commu­nauté sacrée. Plus tard, afin d’ex­pliquer les quali­tés moindres de l’être fémi­nin, les femmes sont perçues comme les consé­quences biolo­giques d’un manque de vigueur dans le compo­sant mascu­lin de leur proces­sus de concep­tion, puisqu’à pleine puis­sance la concep­tion devrait produire un enfant mâle. Dans ce contexte la globa­lité de l’exis­tence fémi­nine est profon­dé­ment dimi­nuée comme mode d’être person­nel.

Troi­sième insti­tu­tion patriar­cale : l’État-nation

La prochaine insti­tu­tion patriar­cale qui doit être consi­dé­rée est l’État-nation… L’état-nation peut être consi­dé­rée comme l’ins­ti­tu­tion la plus puis­sante qui ait jamais été inven­tée pour l’or­ga­ni­sa­tion des socié­tés humaines. Par-dessus tout, le concept de souve­rai­neté natio­nale vit le jour. Ce concept peut être consi­déré comme l’ex­pres­sion suprême du patriar­cat, l’uti­li­sa­tion agres­sive du pouvoir à la pour­suite des valeurs mascu­lines de conquête et de domi­na­tion… Les divers peuples occi­den­taux se sont systé­ma­tique­ment faits la guerre durant ces quelques derniers siècles, afin de défendre leur honneur natio­nal et dans un effort vain de sécu­rité natio­nale. Ceci a alors entraîné les armées de citoyens, et la conscrip­tion univer­selle à des fins mili­taires. Ces armées des temps modernes sont une inven­tion de l’État-nation…

Au-delà du concept de guerre totale on retrouve le concept de guerre mondiale. Ces guerres sont deve­nues si endé­miques, les instru­ments de guerre si destruc­teurs, et les coûts finan­ciers des acti­vi­tés mili­taires si épui­sants que nous devrions nous deman­der combien de temps ces conflits, et les menaces de tels conflits, pour­ront durer. Elles émergent mani­fes­te­ment du plus profond de nos patho­lo­gies de civi­li­sa­tion, qui émergent, comme tant de patho­lo­gies, de quelque senti­ment déformé du sacré.

Il en est de même pour les empires anciens et l’ins­ti­tu­tion ecclé­sias­tique que pour l’État-nation ; c’était une affaire menée par des hommes et pour les idéaux des hommes. Les femmes étaient impuis­santes dans le domaine public, dans ses valeurs, ou dans son fonc­tion­ne­ment. Les femmes évoluaient dans des secteurs margi­na­li­sés de la vie publique de la société: au foyer, avec les enfants, au service des hommes… Les femmes n’ont pas pris part au proces­sus élec­to­ral états-unien avant 1920, et 1928 pour la Grande-Bretagne.

Aussi tard qu’en 1987, il n’y avait que deux femmes parmi les 100 membres du Sénat US, 24 parmi les 411 membres de la chambre des repré­sen­tants. La première femme membre de la cour suprême fut nommée en 1981. Ce type de déséqui­libre n’était plus accep­table pour les femmes, qui repré­sen­taient plus de la moitié de la popu­la­tion. Elles n’étaient plus dispo­sées à accep­ter un tel contrôle sur leurs vies, ou sur la vie publique de la société, ou sur le fonc­tion­ne­ment inté­gral de la Terre. Le mouve­ment fémi­niste devint une influence impor­tante dans la société.

La corporation se vend elle-même comme mère érotisée (1970). "Pensez à elle comme à votre mère".

La corpo­ra­tion se vend elle-même comme mère éroti­sée (1970).
“Pensez à elle comme à votre mère”.

Quatrième insti­tu­tion patriar­cale : la corpo­ra­tion

Qu’elle soit indus­trielle, finan­cière, ou commer­ciale, la corpo­ra­tion est consi­dé­rée comme le premier instru­ment du « progrès », même si ce que signi­fie le mot progrès n’est jamais très clair. L’hy­po­thèse semble être que plus la dévas­ta­tion du monde natu­rel — à travers la construc­tion d’au­to­routes, d’aé­ro­ports, le déve­lop­pe­ment de projets, de centres commer­ciaux, de super­mar­chés et de sièges d’en­tre­prise — est impor­tante, plus nous nous rappro­chons de l’ac­com­plis­se­ment du rêve améri­cain. C’est préci­sé­ment à travers cette vision rêvée d’un Nouveau-Monde-merveilleux-humai­ne­ment-créé que l’in­dus­trie publi­ci­taire fait naître ce niveau accru de consom­ma­tion dont dépendent les corpo­ra­tions afin de toujours plus contrô­ler notre société et leurs profits. À travers la publi­cité, la corpo­ra­tion prend le contrôle des médias publics. À travers les médias publics la corpo­ra­tion contrôle la psyché profonde de l’hu­main et donc la force physique la plus puis­sante de la planète.

Parce que la corpo­ra­tion indus­trialo-commer­ciale est au centre de l’exis­tence contem­po­raine, notre programme d’édu­ca­tion est subor­donné à son contrôle. Les étudiants de lycée et d’uni­ver­sité doivent se prépa­rer à l’em­ploi dans ce cadre indus­trialo-commer­cial. Ce contexte indus­triel de la vie améri­caine peut se conce­voir comme une bulle inclu­sive. Hors de la bulle il n’y a ni vie, ni joie, ni aucun accom­plis­se­ment humain décent. Au sein de la bulle nous pouvons vivre et travailler et gagner de l’argent et profi­ter du flot de programmes toujours plus fasci­nants de nos écrans de télé­vi­sion. Pour soute­nir ce proces­sus, nos insti­tuts de recherche scien­ti­fique — ceux des univer­si­tés et des écoles tech­niques et ceux au sein des établis­se­ments indus­triels — sont constam­ment affai­rés à inven­ter une multi­tude de produits allant des instru­ments de guerre nucléaire aux produits frivoles n’ayant d’autres objec­tifs que de faire gagner un peu d’argent à quelque entre­pre­neur entre­pre­nant.

Depuis les années 1880 nous vivons l’ère des ingé­nieurs, des gens au génie créa­tif combi­nant connais­sances scien­ti­fiques et capa­ci­tés tech­no­lo­giques, parti­cu­liè­re­ment dans les indus­tries élec­tro­niques et pétro­chi­miques. Avec cette connais­sance et ces talents nos ingé­nieurs peuvent construire ces immenses barrages hydro­élec­triques qui détruisent nos rivières ; noyer nos sols avec leurs engrais chimiques, pesti­cides et herbi­cides ; envoyer des satel­lites dans l’es­pace jusqu’à ce que leurs débris commencent à polluer les cieux ; et inven­ter des millions de varié­tés d’objets plas­tiques épar­pillés sur terre comme en mer. Ils peuvent faire tout cela, mais ils ne semblent pas avoir la moindre idée de comment établir un mode de présence humaine sur Terre mutuel­le­ment enri­chis­sant. Ils ne font de l’hu­main qu’une présence létale et into­lé­rable sur la planète.

La diffi­culté avec notre monde merveilleux indus­triel, c’est que ses produits sont éphé­mères et qu’ils engendrent un monde pollué et toxique dans lequel toutes les géné­ra­tions futures et nous-mêmes sommes condam­nés à vivre pour une période indé­fi­nie. Comme avec l’illu­sion d’un magi­cien, on ne nous présente que le moment bien­heu­reux de l’uti­li­sa­tion de ces inven­tions sans nous indiquer leur sombre face cachée. Les produc­tions humaines ne se renou­vellent pas constam­ment à la manière des formes natu­relles. Le gobe­let de poly­sty­rène utilisé momen­ta­né­ment dans quelque établis­se­ment de fast-food finira dans une montagne d’or­dures ou relâ­chera ses compo­sés toxiques dans l’en­vi­ron­ne­ment une fois détruit. Il en est de même pour l’équi­pe­ment hospi­ta­lier et les couches en plas­tique. Étique­ter de tels produits comme « jetables » c’est falsi­fier la réalité. Dans le monde natu­rel il n’existe pas de problème de gestion des déchets de ce type. Les sous-produits d’une forme de vie sont l’ali­men­ta­tion d’une autre. Nous, d’un autre côté, créons un monde de déchets univer­sels et d’en­tro­pie maxi­male.

Comme l’a remarqué Eliza­beth Dodson Gray, cette inca­pa­cité à gérer les sous-produits est un échec typique du mascu­lin dans notre société. Les tâches de nettoyage ont systé­ma­tique­ment été délé­guées aux femmes. Tout comme les hommes ont rare­ment partagé les tâches asso­ciées à leurs enfants biolo­giques, ils révèlent de même leur incom­pé­tence et leur manque d’in­té­rêt pour les tâches d’en­tre­tien asso­ciées à leurs progé­ni­tures indus­triels. Dans ce cas, cepen­dant, les consé­quences sont un désastre géolo­gique, biolo­gique et fina­le­ment humain.

Tel est le pouvoir. Le pouvoir des hommes. Le pouvoir de profon­dé­ment déran­ger les fonc­tion­ne­ments les plus impor­tants de la Terre. Les femmes ont une présence mini­male, sauf quand leur aide était requise pour des posi­tions de service. À cet égard, à travers les géné­ra­tions, les femmes ont été systé­ma­tique­ment exploi­tées par une multi­tude de proces­sus commer­ciaux. Durant les débuts de l’in­dus­trie textile, les femmes étaient employées comme main-d’œuvre bon marché afin de déve­lop­per les systèmes de fabrique dans les grandes villes de l’Est. Dans diverses entre­prises commer­ciales les femmes s’oc­cu­paient du travail de secré­ta­riat. Elles étaient les prépo­sés, les dacty­los, les serveuses, les char­gés de nettoyage. Des rôles plus profes­sion­nels se retrou­vaient dans l’in­fir­me­rie, le travail social, l’en­sei­gne­ment et l’écri­ture. Certaines femmes avaient des carrières brillantes dans les arts du spec­tacle : musique, chan­son, danse et théâtre.

Il ne s’agis­sait cepen­dant pas des posi­tions de pouvoir néces­saires afin de modi­fier les direc­tions globales emprun­tées par notre société. Ces posi­tions sont toujours contrô­lées par les hommes, et pour les hommes. Si des mixi­tés sont appa­rues, elles n’ont servi qu’à rendre les proces­sus indus­triels plus accep­ta­bles… comme une tendance à constam­ment modi­fier le système exis­tant sans jamais chan­ger son schéma élémen­taire de fonc­tion­ne­ment. Ce dont nous avons besoin c’est d’une alté­ra­tion profonde de ce schéma, pas d’une simple modi­fi­ca­tion. Pour accom­plir cela, le prin­cipe de base de toute révo­lu­tion signi­fi­ca­tive doit être affirmé : le rejet des solu­tions partiel­les… La douleur engen­drée par le chan­ge­ment doit être consi­dé­rée comme une douleur moindre en compa­rai­son de celle qu’au­rait engen­drée la pour­suite du cours actuel des choses.

Une patho­lo­gie au-delà de toute descrip­tion ou compré­hen­sion adéquates

Ces quatre insti­tu­tions patriar­cales ont créé un monde qui porte en lui un certain pathos. Assu­ré­ment il y a de la gran­deur dans nombre de ses accom­plis­se­ments. Des quan­ti­tés énormes d’éner­gie ont été dépen­sées dans ce que l’on croyait béné­fi­cier au proces­sus humain global. Réali­ser soudai­ne­ment qu’une grande partie a été mal diri­gée, alié­née, et destruc­trice au-delà de tout ce qu’on ait jamais connu dans l’his­toire de l’hu­ma­nité ne va pas sans une certaine amer­tu­me…. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que les dimen­sions immenses de nos patho­lo­gies cultu­relles et insti­tu­tion­nelles se sont clari­fiées.

Aucun des autres mouve­ments révo­lu­tion­naires de la civi­li­sa­tion occi­den­tale ne nous a préparé à ce que nous devons main­te­nant affron­ter. Très natu­rel­le­ment, cette demande de chan­ge­ment, comme n’im­porte quel moment de confron­ta­tion  radi­cale, est accom­pa­gnée d’une inten­sité psychique exacer­bée. Tout est en jeu. Il s’agit de bien plus que d’un ressen­ti­ment fémi­nin envers une négli­gence person­nelle ou une oppres­sion. Il s’agit possi­ble­ment du renver­se­ment de valeur le plus total qui ait vu le jour depuis la période néoli­thique.

Le fonde­ment étique de notre juge­ment concer­nant le bien et le mal est lui-même iden­ti­fié comme anti-fémi­niste, anti-humain, anti-Terre. Notre système légal appa­raît comme propice aux préju­gés patriar­caux contre la dimen­sion fémi­nine de l’hu­main et par consé­quent contre l’hu­main lui-même. Notre système juri­dique est parti­cu­liè­re­ment défi­cient dans son inca­pa­cité radi­cale à gérer les ques­tions de rela­tions humain-Terre. La profes­sion médi­cale a commis des erreurs choquantes dans son inca­pa­cité à gérer les aspects les plus simples du bien-être de la femme et des enfants en bas âge. Elle révèle aussi son inca­pa­cité à fonc­tion­ner effi­ca­ce­ment en tant que profes­sion dans le domaine public en rela­tion avec l’em­poi­son­ne­ment conti­nuel de la biosphère entière. Lorsque que le lait mater­nel des femmes devient un aliment douteux pour les enfants en raison des conta­mi­na­tions des toxines, on s’at­ten­drait à quelque chose comme des mani­fes­ta­tions publiques de la part de la profes­sion médi­cale, ainsi que de la profes­sion juri­dique et des mora­listes profes­sion­nels.

Le plus grand soutien pour le mouve­ment fémi­niste, anti-patriar­cal se trouve dans le mouve­ment écolo­gique. En ce qui concerne l’in­té­grité écolo­gique de la Terre, les quatre insti­tu­tions que nous avons mention­nées sont toutes condam­nables car menant à un mode de vie humain non-viable et même un mode de fonc­tion­ne­ment de la Terre non-viable dans ses supports de vie prin­ci­paux. Comme Norman Myers l’in­dique, nous sommes en train de créer un « spasme d’ex­tinc­tion » suscep­tible de produire « le plus impor­tant recul en termes d’abon­dance et de varié­tés de vies depuis l’ap­pa­ri­tion de la vie sur Terre il y a quelque 4 milliards d’an­nées ». Que nous soyons actuel­le­ment en train de tuer les forêts tropi­cales au rythme de près de 50 acres par minute est une tragé­die irré­ver­sible. Parti­cu­liè­re­ment lorsqu’on consi­dère que ces forêts tropi­cales contiennent plus de la moitié des espèces vivantes de la planète Terre et qu’elles ont mis près de 65 millions d’an­nées à atteindre leur état actuel ; c’est mani­fes­te­ment une patho­lo­gie au-delà de toute descrip­tion ou compré­hen­sion adéquates.

La situa­tion est encore aggra­vée lorsqu’on consi­dère qu’au­cune des insti­tu­tions que nous avons iden­ti­fiées comme les quatre insti­tu­tions élémen­taires du patriar­cat n’ont ni sérieu­se­ment protesté contre la situa­tion ni produit un effort sérieux pour stop­per leur impli­ca­tion dans ce proces­sus. En effet, elles nour­rissent toujours le pillage indus­triel de la planète en tant que partie du mythe du progrès dont a découlé la dévas­ta­tion en premier lieu. Ce qui est devenu progres­si­ve­ment clair c’est l’as­so­cia­tion du problème fémi­nin et du problème écolo­gique.

Une des prin­ci­pales carac­té­ris­tiques de la période écolo­gique émer­gente est la muta­tion d’une norme de réalité et de valeurs anthro­po­cen­trée à une norme biocen­trée. Nous ne pouvons exiger de la vie, de la Terre, ou de l’uni­vers qu’ils se conforment aux projets-concep­tions humains qui pensent établir comment la vie, la Terre, où l’uni­vers devraient fonc­tion­ner. Nous devons inté­grer notre pensée et nos actions au sein du proces­sus global. Nous devons évoluer de la démo­cra­tie à la biocra­tie. Nous avons besoin d’Es­pèces Unies, et non de Nations Unies.

Nous avons vu le jour au sein de la commu­nauté vivante  à travers les milliards d’an­nées qui ont donné nais­sance au monde dans lequel les humains ont pu naître. Il s’agit d’un proces­sus créa­tif mater­nel dans l’en­semble, avec toute la violence de la boule de feu primor­diale, des explo­sions de super­nova, et des érup­tions volca­niques au cœur même de la Terre. Aussi terri­fiants qu’aient été ces moments de tran­si­tion, ils ont systé­ma­tique­ment été des moments de nais­sance. Nous pour­rions espé­rer que ce que nous vivons actuel­le­ment soit un autre temps de nais­sance, cepen­dant la période patriar­cale est trop poignante dans les souve­nirs du passé et dans les réali­tés présentes pour que l’on comprenne complè­te­ment ce qui nous arrive ou ce qui va émer­ger dans les années à venir. Une trop grande partie de ce que nous faisons est irré­ver­sible. Ce que nous pouvons dire c’est que la Terre semble se soule­ver pour se défendre, et défendre ses enfants, après cette longue période de domi­na­tion patriar­cale.

Thomas Berry


Traduc­tion: Nico­las Casaux

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