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Comment tout va s'effondrer - La fin des énergies industrielles (et le mythe des renouvelables)
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Ci-après, vous trou­ve­rez la présen­ta­tion de Pablo Servigne et Raphael Stevens du 13 avril 2015 à la maison des métal­los, à Paris, à l’oc­ca­sion de la paru­tion de leur (excellent) livre Comment tout peut s’ef­fon­drer: Petit manuel de collap­so­lo­gie à l’usage des géné­ra­tions présentes, sorti le 9 avril 2015 (éditions du Seuil), suivie d’un extrait du livre. Livre qui présente de manière assez détaillée les multiples raisons qui font que notre civi­li­sa­tion, qui n’a jamais été soute­nable, approche aujourd’­hui des nombreuses limites auxquelles elle était inévi­ta­ble­ment appe­lée à se heur­ter.



 L’EXTINCTION DU MOTEUR (LES LIMITES INFRANCHISSABLES)

Commençons par l’éner­gie. On la consi­dère souvent comme une ques­tion tech­nique secon­daire, après les prio­ri­tés que sont l’em­ploi, l’éco­no­mie ou la démo­cra­tie. Or, l’éner­gie est le cœur de toute civi­li­sa­tion, et parti­cu­liè­re­ment la nôtre, indus­trielle et consu­mé­riste. On peut parfois manquer de créa­ti­vité, de pouvoir d’achat ou de capa­cité d’in­ves­tis­se­ment, mais on ne peut pas manquer d’éner­gie. C’est un prin­cipe physique : sans éner­gie, il n’y a pas de mouve­ment. Sans éner­gies fossiles, c’en est fini de la mondia­li­sa­tion, de l’in­dus­trie et de l’ac­ti­vité écono­mique telles que nous les connais­sons.

Au cours du dernier siècle, le pétrole s’est imposé comme le carbu­rant prin­ci­pal pour nos trans­ports modernes, donc le commerce mondial, la construc­tion et la main­te­nance des infra­struc­tures, l’ex­trac­tion des ressources minières, l’ex­ploi­ta­tion fores­tière, la pêche et l’agri­cul­ture. Avec une densité éner­gé­tique excep­tion­nelle, facile à trans­por­ter et à stocker, d’uti­li­sa­tion simple, il assure 95 % des trans­ports.

Une société qui a pris la voie de l’ex­po­nen­tielle a besoin que la produc­tion et la consom­ma­tion d’éner­gie suivent cette même voie. Autre­ment dit, pour main­te­nir notre civi­li­sa­tion en état de marche, il faut sans cesse augmen­ter notre consom­ma­tion et notre produc­tion d’éner­gie. Or, nous arri­vons à un pic.

Un pic désigne le moment où le débit d’ex­trac­tion d’une ressource atteint un plafond avant de décli­ner inexo­ra­ble­ment. C’est bien plus qu’une théo­rie, c’est une sorte de prin­cipe géolo­gique : au début, les ressources extrac­tibles sont faciles d’ac­cès, la produc­tion explose, puis stagne et enfin décline lorsqu’il ne reste plus que les matières diffi­ciles d’ac­cès, décri­vant ainsi une courbe en cloche (voir figure 3). Le haut de la courbe, le moment du pic, ne signi­fie pas un épui­se­ment de la ressource, mais plutôt le début du déclin. On utilise clas­sique­ment cette notion pour les ressources extrac­tibles, comme les combus­tibles fossiles ou les mine­rais (phos­phore, uranium, métaux, etc.), mais on peut aussi l’ap­pliquer (parfois abusi­ve­ment) à d’autres aspects de la société, comme à la popu­la­tion ou au PIB, dans la mesure où ces para­mètres sont forte­ment corré­lés à l’ex­trac­tion des ressources.

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Figure 3

En haut du pic, la descente éner­gé­tique ?

Or, nous sommes arri­vés en haut de la courbe de produc­tion de pétrole conven­tion­nel. De l’aveu même de l’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie, répu­tée pour son opti­misme en matière de réserves pétro­lières, le pic mondial de pétrole conven­tion­nel, soit 80 % de la produc­tion pétro­lière, a été fran­chi en 2006. Nous nous trou­vons depuis lors sur un « plateau ondu­lant ». Passé ce plateau, la produc­tion mondiale de pétrole commen­cera à décli­ner.

Selon les statis­tiques les plus récentes, la moitié des vingt premiers pays produc­teurs, repré­sen­tant plus des trois quarts de la produc­tion pétro­lière mondiale, ont déjà fran­chi leur pic, parmi lesquels les États-Unis, la Russie, l’Iran, l’Irak, le Vene­zuela, le Mexique, la Norvège, l’Al­gé­rie et la Libye. Dans les années 1960, pour chaque baril consommé, l’in­dus­trie en décou­vrait six. Aujourd’­hui, une tech­no­lo­gie de plus en plus perfor­mante, le monde consomme sept barils pour chaque baril décou­vert.

Dans une synthèse scien­ti­fique publiée en 2012, des cher­cheurs britan­niques concluent que « plus des deux tiers de la capa­cité actuelle de produc­tion de pétrole brut devra être rempla­cée d’ici à 2030, simple­ment pour main­te­nir la produc­tion constante. Compte tenu de la baisse à long terme des nouvelles décou­vertes, ce sera un défi majeur, même si les condi­tions [poli­tiques et socio-écono­miques] s’avèrent favo­rables ». Ainsi, d’ici une quin­zaine d’an­nées, pour se main­te­nir, l’in­dus­trie devra donc trou­ver un flux de 60 millions de barils/jour, soit l’équi­valent de la capa­cité jour­na­lière de six Arabie Saou­dite !

Les connais­sances sur l’état des réserves se précisent, et un nombre crois­sant de multi­na­tio­nales, de gouver­ne­ments, d’ex­perts et d’or­ga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales deviennent pessi­mistes quant à l’ave­nir de la produc­tion. Les auteurs de la précé­dente étude concluent : « une baisse soute­nue de la produc­tion mondiale de pétrole conven­tion­nel semble probable avant 2030 et il existe un risque impor­tant que cela débute avant 2020 », un constat que partagent des rapports finan­cés par le gouver­ne­ment anglais, et les armées améri­caine et alle­mande. En bref, un consen­sus est en train de naître sur le fait que l’ère du pétrole faci­le­ment acces­sible est révo­lue et que nous entrons dans une nouvelle époque.

La situa­tion pétro­lière est si tendue que de nombreux diri­geants d’en­tre­prise tirent la sonnette d’alarme. En Grande- Bretagne, un consor­tium de grandes entre­prises, l’ITPOES (The UK Indus­try Task Force on Peak Oil and Energy Secu­rity), écri­vait dans son rapport de février 2010 : « Comme nous attei­gnons des taux maxi­maux d’ex­trac­tion nous devons être capables de plani­fier nos acti­vi­tés dans un monde où les prix du pétrole sont suscep­tibles d’être à la fois élevés et plus instables et où les chocs des prix du pétrole ont le poten­tiel de désta­bi­li­ser l’ac­ti­vité écono­mique, poli­tique et sociale. »

Pour certains obser­va­teurs plus opti­mistes, au contraire, les esti­ma­tions concluant à un « pic » seraient basées sur des quan­ti­tés maxi­males extrac­tibles bien trop alar­mistes. Un groupe de cher­cheurs s’est donc penché sur cette contro­verse en compa­rant un éven­tail de scéna­rios allant des plus opti­mistes aux plus pessi­mistes. Résul­tat, seuls les scéna­rios consi­dé­rés comme pessi­mistes collent aux données réelles obser­vées sur les onze dernières années. L’étude confir­mait ainsi l’en­trée en déclin irré­ver­sible de la produc­tion mondiale de pétrole conven­tion­nel.

Soit, mais qu’en est-il des nouveaux gise­ments, en parti­cu­lier ceux que l’on appelle les pétroles non-conven­tion­nels c’est-à-dire les hydro­car­bures lourds et/ou coin­cés en grande profon­deur entre le sable, le goudron, et les roches de la croûte terrestre ? Les plates-formes offshores dans les profon­deurs des côtes brési­liennes et arctiques, les sables bitu­mi­neux du Canada et les gaz et pétroles de schiste ne vont-ils pas progres­si­ve­ment rempla­cer le brut conven­tion­nel ?

Non. Et les faits sont acca­blants. En ce qui concerne le pétrole et gaz de schiste, passons rapi­de­ment sur le fait que les tech­niques d’ex­trac­tion menacent l’en­vi­ron­ne­ment et la santé des rive­rains, provoquent des micro­trem­ble­ments de terre, des fuites de méthane et de matières radio­ac­tives, consomment énor­mé­ment d’éner­gie (nous y revien­drons), de sable et d’eau douce et conta­minent les nappes phréa­tiques.

En fait, les entre­prises de forage présentent surtout des bilans finan­ciers désas­treux. Selon un rapport de l’ad­mi­nis­tra­tion améri­caine de l’éner­gie, la tréso­re­rie combi­née de 127 compa­gnies qui exploitent le pétrole et le gaz de schiste améri­cain a accusé un défi­cit de 106 milliards pour l’an­née fiscale 2013–2014, défi­cit qu’elles se sont empres­sées de combler par l’ou­ver­ture de nouvelles lignes de crédit. Mais pour atti­rer plus d’in­ves­tis­se­ments et présen­ter un résul­tat posi­tif aux analystes finan­ciers, elles ont dû vendre pour 73 milliards d’ac­tifs! Résul­tat : des dettes qui explosent et une capa­cité de plus en plus faible à géné­rer les reve­nus néces­saires pour rembour­ser les dettes.

Une étude comman­di­tée par le gouver­ne­ment britan­nique prévient : « Une plus grande dépen­dance aux ressources utili­sant la frac­tu­ra­tion hydrau­lique aggra­vera la tendance à l’aug­men­ta­tion des taux de déclin moyens, puisque les puits n’ont pas de plateau et déclinent extrê­me­ment rapi­de­ment, parfois de 90 % ou plus durant les cinq premières années. » D’autres avancent le chiffre de 60 % de déclin de produc­tion rien que pour la première année. Ainsi, pour éviter la faillite, les compa­gnies doivent forer toujours plus de puits et enga­ger toujours plus de dettes, à la fois pour compen­ser le déclin des puits déjà exploi­tés et pour conti­nuer à augmen­ter leurs produc­tions qui servi­ront à rembour­ser leurs dettes crois­santes. Une course contre la montre dont on connaît déjà l’is­sue…

C’est cette petite bulle que de nombreuses personnes n’ont pas vue (ou n’ont pas voulu voir) en clai­ron­nant que ces éner­gies fossiles non-conven­tion­nelles permet­traient aux États-Unis de retrou­ver une certaine indé­pen­dance éner­gé­tique. En voulant gonfler arti­fi­ciel­le­ment la crois­sance et la compé­ti­ti­vité des États-Unis, la banque centrale améri­caine (la FED) a permis aux compa­gnies pétro­lières d’em­prun­ter à des taux d’in­té­rêt extrê­me­ment bas, fabriquant ainsi une bombe à retar­de­ment : la moindre remon­tée des taux d’in­té­rêt place­rait les compa­gnies les plus fragiles au bord de la faillite. Le problème est sensi­ble­ment le même pour les gaz de schiste. Selon l’ad­mi­nis­tra­tion Obama, cet édifice ne tien­dra que quelques années après avoir atteint son plafond en 2016.

Des esti­ma­tions – très opti­mistes – de l’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie indiquent que les sables bitu­mi­neux du Canada ou du Vene­zuela four­ni­ront 5 millions de barils par jour en 2030, ce qui repré­sente moins de 6 % de la produc­tion totale de carbu­rant à cette date (en projec­tion). Impos­sible, donc, dans le meilleur des cas, de compen­ser le déclin du conven­tion­nel de cette manière.

Et l’Arc­tique ? Les risques pour l’en­vi­ron­ne­ment et les inves­tis­seurs sont beau­coup trop impor­tants. Des grandes majors se sont reti­rées de la course alors même que le prix du baril était élevé, comme Shell qui a suspendu ses explo­ra­tions en 2013 ou Total qui a fait de même en prenant soin d’aver­tir l’en­semble des acteurs de la filière des dangers poten­tiels.

Les biocar­bu­rants ne sont pas beau­coup plus « rassu­rants ». Leur contri­bu­tion prévoit d’être limi­tée à 5% de l’offre en carbu­rants pour les 10 à 15 prochaines années, sans comp­ter que certains d’entre eux menacent dange­reu­se­ment la sécu­rité alimen­taire de nombreux pays.

Imagi­ner qu’une élec­tri­fi­ca­tion du système de trans­port pourra rempla­cer le pétrole n’est guère réaliste. Les réseaux élec­triques, les batte­ries, les pièces de rechange sont fabriqués à partir de métaux et maté­riaux rares (et ils s’épuisent), et tout le système élec­trique consomme des éner­gies fossiles : il en faut pour le trans­port des pièces de rechange, des travailleurs et des maté­riaux, pour la construc­tion et la main­te­nance des centrales, et pour l’ex­trac­tion des mine­rais. Sans pétrole, le système élec­trique actuel, y compris le nucléaire, s’ef­fon­dre­rait.

En fait, il est inima­gi­nable de rempla­cer le pétrole par les autres combus­tibles que nous connais­sons bien. D’une part parce que ni le gaz natu­rel, ni le char­bon, ni le bois, ni l’ura­nium ne possèdent les quali­tés excep­tion­nelles du pétrole, faci­le­ment trans­por­table et très dense en éner­gie. D’autre part parce que ces éner­gies s’épui­se­raient en un rien de temps, à la fois parce que la date de leur pic approche, et surtout parce que la plupart des machines et des infra­struc­tures néces­saires à leur exploi­ta­tion fonc­tionnent au pétrole. Le déclin du pétrole entraî­nera donc le déclin de toutes les autres éner­gies. Il est donc dange­reux de sous- esti­mer l’am­pleur de la tâche à accom­plir pour compen­ser le déclin du pétrole conven­tion­nel.

Mais ce n’est pas tout. Les prin­ci­paux mine­rais et métaux empruntent la même voie que l’éner­gie, celle du pic. Une étude récente a évalué la rareté de 88 ressources non-renou­ve­lables et la proba­bi­lité qu’elles se trouvent en situa­tion de pénu­rie perma­nente avant 2030. Parmi les proba­bi­li­tés élevées, on retrouve l’argent, indis­pen­sable à la fabri­ca­tion des éoliennes, l’in­dium compo­sant incon­tour­nable pour certaines cellules photo­vol­taïques, ou le lithium que l’on retrouve dans les batte­ries. Et l’étude de conclure : « ces pénu­ries auront un impact dévas­ta­teur sur notre mode de vie ». Dans la même veine, on voit appa­raître ces derniers mois des esti­ma­tions du pic du phos­phore (indis­pen­sable engrais de l’agri­cul­ture indus­trielle), des pêche­ries ou même de l’eau potable. Et la liste pour­rait aisé­ment s’al­lon­ger. Comme l’ex­plique le spécia­liste des ressources miné­rales Philippe Bihouix dans L’Age des low tech, « nous pour­rions nous permettre des tensions sur l’une ou l’autre des ressources, éner­gie ou métaux. Mais le défi est que nous devons main­te­nant y faire face à peu près en même temps : [il n’y a] plus d’éner­gie néces­saire pour les métaux les moins concen­trés, [il n’y a] plus de métaux néces­saires pour une éner­gie moins acces­sible ». Nous appro­chons donc rapi­de­ment de ce que Richard Hein­berg appelle le « pic de tout » (peak every­thing). Souve­nez-vous de la surpre­nante expo­nen­tielle : une fois les consé­quences visibles, tout n’est qu’une ques­tion d’an­nées, voire de mois.

En résumé, on peut s’at­tendre à un déclin immi­nent de la dispo­ni­bi­lité en éner­gies fossiles et en maté­riaux qui alimentent la civi­li­sa­tion indus­trielle. Pour l’ins­tant, aucune alter­na­tive ne semble à la hauteur de la déplé­tion à venir. Le fait que la produc­tion stagne au prix d’un effort crois­sant de pros­pec­tion des majors du pétrole, avec des tech­no­lo­gies de plus en plus perfor­mantes, est un signe qui ne trompe pas. Depuis 2000, les inves­tis­se­ments consen­tis par l’in­dus­trie ont augmenté en moyenne de 10,9 % par an, soit dix fois plus rapi­de­ment que lors de la décen­nie précé­den­te63. Le fait même que les sables bitu­mi­neux, le pétrole de schiste, les biocar­bu­rants, les panneaux solaires et les éoliennes soient aujourd’­hui pris au sérieux par ces mêmes indus­tries qui les déni­graient indique que nous sommes en train de chan­ger d’époque. L’époque du pic.

Mais qu’y a-t-il une fois le pic passé ? Un déclin lent et graduel de la produc­tion d’éner­gies fossiles ? Possible, mais permet­tez-nous d’en douter, pour deux raisons. La première est qu’une fois passé le pic de leurs propres gise­ments, les pays produc­teurs de pétrole devront faire face à une consom­ma­tion inté­rieure crois­sante. Or, s’ils décident – légi­ti­me­ment – de cesser d’ex­por­ter pour répondre à cette demande, ce sera au détri­ment des grands pays impor­ta­teurs (dont la France), et cela pour­rait déclen­cher des guerres d’ac­ca­pa­re­ment qui pertur­be­ront les capa­ci­tés de produc­tion des pays produc­teurs. Dans tous les cas, le déclin sera vrai­sem­bla­ble­ment plus rapide que prévu. La deuxième raison d’en douter, est que…

En haut du pic, il y a un mur !

Norma­le­ment, après avoir grimpé la courbe en cloche par un côté, il reste l’autre côté pour redes­cendre. En toute logique, il reste donc dans les sous-sols de la Terre encore la moitié du pétrole que nous avons décou­vert. Exact ! Et c’est un fait avéré : les quan­ti­tés d’éner­gies fossiles stockées sous terre – et prou­vées – sont encore gigan­tesques et d’au­tant plus impor­tantes si on tient compte des hydrates de méthane que l’on pour­rait imagi­ner exploi­ter suite à la fonte des pergé­li­sols sibé­rien et cana­dien. Alors, bonne nouvelle ?

Ne nous réjouis­sons pas trop vite. D’abord, ce serait une catas­trophe pour le climat (voir chapitre suivant). Ensuite, même si nous le voulions, nous n’ar­ri­ve­rions jamais à extraire tout ce pétrole. La raison est simple, pour extraire du pétrole, il faut de l’éner­gie, beau­coup d’éner­gie : la pros­pec­tion, les études de faisa­bi­lité, les machines, les puits, les pipe-lines, les routes, l’en­tre­tien et la sécu­ri­sa­tion de toutes ces infra­struc­tures, etc. Or, le bon sens veut que, dans une entre­prise d’ex­trac­tion, la quan­tité d’éner­gie que l’on récolte soit supé­rieure à l’éner­gie inves­tie. Logique. Si on récolte moins que ce qu’on inves­tit, cela ne vaut pas la peine de creu­ser. Ce rapport entre l’éner­gie produite et l’éner­gie inves­tie s’ap­pelle le taux de retour éner­gé­tique (TRE ou ERoEI en anglais pour Energy Return on Energy Inves­ted).

C’est un point abso­lu­ment crucial. Après un effort d’ex­trac­tion, c’est le surplus d’éner­gie qui permet le déve­lop­pe­ment d’une civi­li­sa­tion. Au début du XXe siècle, le pétrole étasu­nien avait un fantas­tique TRE de 100:1 (pour une unité d’éner­gie inves­tie, on en récu­pé­rait 100). On creu­sait à peine, le pétrole giclait. En 1990, il n’était plus que de 35:1, et aujourd’­hui, il est d’en­vi­ron 11:1. À titre de compa­rai­son, le TRE moyen de la produc­tion mondiale de pétrole conven­tion­nel se situe entre 10:1 et 20:1. Aux États-Unis, le TRE des sables bitu­mi­neux est compris entre 2:1 et 4:1, des agro­car­bu­rants entre 1:1 et 1,6:1 (10:1 dans le cas de l’étha­nol fabriqué à base de sucre de canne), et du nucléaire entre 5:1 et 15:1. Celui du char­bon est d’en­vi­ron 50:1 (en Chine, 27:1), du pétrole de schiste d’en­vi­ron 5:1 et du gaz natu­rel d’en­vi­ron 10:1. Tous ces TRE sont non seule­ment en déclin, mais en déclin qui s’ac­cé­lère, car il faut toujours creu­ser de plus en plus profond, aller de plus en plus loin en mer et utili­ser des tech­niques et infra­struc­tures de plus en plus coûteuses pour main­te­nir le niveau de produc­tion. Songez par exemple à l’éner­gie qu’il faudrait dépen­ser pour injec­ter des milliers de tonnes de C02 ou d’eau douce dans les gise­ments vieillis­sants, aux routes qu’il faudrait construire et aux kilo­mètres qu’il faudrait parcou­rir pour atteindre les zones recu­lées de Sibé­rie…

Le concept de TRE ne s’ap­plique pas qu’aux éner­gies fossiles. Pour obte­nir de l’éner­gie d’une éolienne par exemple, il faut d’abord dépen­ser de l’éner­gie pour rassem­bler tous les maté­riaux qui servent à leur fabri­ca­tion, puis les fabriquer, les instal­ler et les entre­te­nir. Aux États-Unis, le solaire à concen­tra­tion (les grands miroirs dans le désert) offri­rait un rende­ment autour de 1,6:1. Le photo­vol­taïque en Espagne, autour de 2,5:1. Quant à l’éo­lien, il affi­che­rait un bilan à première vue plus encou­ra­geant d’en­vi­ron 18:1. Malheu­reu­se­ment, ces chiffres ne tiennent pas compte du carac­tère inter­mit­tent de ce type d’éner­gie et de la néces­sité d’y ados­ser un système de stockage ou une centrale élec­trique ther­mique. Si on tient compte de cela, le TRE des éoliennes redes­cen­drait à 3,8 :1. Seule l’hy­dro­élec­tri­cité offri­rait un rende­ment confor­table situé entre 35:1 et 49:1. Mais outre le fait que ce type de produc­tion perturbe sérieu­se­ment les habi­tats natu­rels, une étude récente a montré que les 3 700 projets en cours ou plani­fiés dans le monde n’aug­men­te­raient la produc­tion élec­trique mondiale que de 2 % (de 16 à 18 %).

En résumé, les éner­gies renou­ve­lables n’ont pas assez de puis­sance pour compen­ser le déclin des éner­gies fossiles, et il n’y a pas assez d’éner­gies fossiles (et de mine­rais) pour déve­lop­per massi­ve­ment les éner­gies renou­ve­lables de façon à compen­ser le déclin annoncé des éner­gies fossiles. Comme le résume Gail Tver­berg, actuaire et spécia­liste de l’éco­no­mie de l’éner­gie, « on nous dit que les renou­ve­lables vont nous sauver, mais c’est un mensonge. L’éo­lien et le solaire photo­vol­taïque font autant partie de notre système basé sur les éner­gies fossiles que n’im­porte quelle autre source d’élec­tri­cité. »

Le problème est que nos socié­tés modernes ont besoin d’un TRE mini­mal pour four­nir l’en­semble des services actuel­le­ment offerts à la popu­la­tion. Le prin­cipe de l’ex­ploi­ta­tion éner­gé­tique est gros­siè­re­ment le suivant : nous allouons d’abord le surplus éner­gé­tique dont nous dispo­sons aux tâches indis­pen­sables à notre survie, par exemple à la produc­tion alimen­taire, à la construc­tion de nos habi­tats et au chauf­fage de ceux-ci, à la confec­tion de nos vête­ments, ou au système sani­taire dans les villes. Ensuite, nous répar­tis­sons le solde restant au fonc­tion­ne­ment des systèmes de justice, de sécu­rité natio­nale, de défense, de sécu­rité sociale, de santé ou d’édu­ca­tion. Enfin, s’il nous reste un surplus éner­gé­tique, nous l’uti­li­sons pour nos diver­tis­se­ments (tourisme, cinéma, etc.).

Aujourd’­hui, le TRE mini­mal pour four­nir l’en­semble de ces services a été évalué dans une four­chette comprise entre 12:1 et 13:1. En d’autres termes, il s’agit d’un seuil en deçà duquel il ne faut pas s’aven­tu­rer sous peine de devoir déci­der collec­ti­ve­ment — et avec toutes les diffi­cul­tés que cela implique — des services à conser­ver et de ceux auxquels il faudra renon­cer. Avec un TRE moyen en déclin pour les éner­gies fossiles, et un TRE ne dépas­sant pas 12:1 pour la majo­rité des éner­gies renou­ve­lables, nous appro­chons dange­reu­se­ment de ce seuil.

Bien sûr, toutes ces four­chettes de chiffres se discutent, et d’au­cuns ne manque­ront pas de le faire, mais le prin­cipe géné­ral l’est moins. L’idée à saisir est que nous sommes face à un mur ther­mo­dy­na­mique qui s’ap­proche de en plus vite. Aujourd’­hui, chaque unité d’éner­gie est extraite à un coût envi­ron­ne­men­tal, écono­mique et éner­gé­tique toujours plus élevé.

Des indices écono­miques permettent égale­ment de visua­li­ser ce mur. Deux équipes de recherche aux méthodes diffé­rentes ont récem­ment modé­lisé la rela­tion complexe entre le TRE et le coût de produc­tion (prix par baril). Leurs conclu­sions sont iden­tiques : lorsque le TRE du combus­tible fossile passe sous la barre de 10:1, les prix augmentent de manière non-linéaire, autre­ment dit de manière expo­nen­tielle (voir figure 4). Cette tendance haus­sière des coûts de produc­tion est égale­ment percep­tible pour le gaz, le char­bon, l’ura­nium, ainsi que pour les métaux et les mine­rais indis­pen­sables à la fabri­ca­tion des éner­gies renou­ve­lables.

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Figure 4

Sachant qu’en­vi­ron deux tiers de la crois­sance des Trente Glorieuses sont dus à la combus­tion d’éner­gies fossiles – le reste étant le produit du travail et des inves­tis­se­ments –, nous pouvons donc en déduire que le déclin inexo­rable du TRE des éner­gies fossiles entraî­nera un énorme manque à gagner qui rendra la promesse de crois­sance écono­mique impos­sible à tenir. Autre­ment dit, un déclin éner­gé­tique n’an­nonce rien moins que la fin défi­ni­tive de la crois­sance écono­mique mondiale.

C’est aussi à la vue de la courbe de la figure 4 que l’on se rend compte que nous avons véri­ta­ble­ment affaire à un mur, pour reprendre la méta­phore de la voiture. Un mur infran­chis­sable puisqu’il est bâti sur les lois de la ther­mo­dy­na­mique.

Et avant le mur… un préci­pice

Dans ces condi­tions, on voit mal comment notre civi­li­sa­tion pour­rait retrou­ver un hori­zon d’abon­dance, ou du moins de conti­nuité. Mais, aussi surpre­nant que cela puisse paraître, la pénu­rie éner­gé­tique n’est pas la menace la plus urgente pour notre moteur. Il est un autre élément qui menace de l’étouf­fer juste avant : le système finan­cier.

En réalité, le système éner­gé­tique et le système finan­cier sont inti­me­ment liés, l’un ne peut pas fonc­tion­ner sans l’autre. Ils forment une sorte de cour­roie de distri­bu­tion, un axe éner­gé­tico-finan­cier, qui repré­sente le cœur de notre civi­li­sa­tion indus­trielle. On peut prendre conscience de ce lien en obser­vant la corré­la­tion étroite qu’il y a entre la courbe du PIB et celle de la produc­tion de pétrole (voir figure 5). Une réces­sion signi­fie un prix du pétrole élevé et une consom­ma­tion faible ; une période d’ex­pan­sion indique le contraire, un prix du pétrole bas et une consom­ma­tion forte; Cette méca­nique n’est pas une simple corré­la­tion, mais bien une rela­tion de causa­lité : une étude histo­rique a montré que sur 11 réces­sions qui ont eu lieu au cours du XXe siècle, 10 avaient été précé­dées par une forte augmen­ta­tion des prix du pétrole (voir figure 6). Autre­ment dit, une crise éner­gé­tique précède une grave crise écono­mique. C’était le cas lors des chocs pétro­liers des années 1970, comme lors de la crise de 2008.

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Figure 5
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Figure 6

Consi­dé­rer les problèmes écono­miques en oubliant leur origine éner­gé­tique est une grave erreur. Mais l’in­verse l’est tout autant. Deve­nue experte dans l’ana­lyse de cet axe éner­gé­tico-finan­cier, Gail Tver­berg observe qu’en contexte de pic, il n’est plus possible d’ex­traire des quan­ti­tés signi­fi­ca­tives d’éner­gies fossiles sans une quan­tité toujours crois­sante de dettes. « Le problème auquel nous faisons face main­te­nant est qu’une fois que le coût des ressources devient trop élevé, le système basé sur la dette ne fonc­tionne plus. Et un nouveau système finan­cier basé sur les dettes ne fonc­tion­ne­rait pas mieux que le précé­dent. » Un système-dette a un besoin bouli­mique de crois­sance, donc d’éner­gie. Mais l’in­verse est aussi vrai : notre système éner­gé­tique se « shoote » aux dettes. Ainsi, la cour­roie de distri­bu­tion tourne dans les deux sens : un déclin de la produc­tion de pétrole pousse nos écono­mies vers la réces­sion, et inver­se­ment, les réces­sions écono­miques accé­lèrent le déclin de la produc­tion éner­gé­tique. Plus préci­sé­ment, le système écono­mique mondial est aujourd’­hui pris en tenaille entre un prix élevé et un prix bas du pétrole. Mais ces deux extrêmes sont les deux faces d’une même pièce.

Lorsque le prix du pétrole est trop élevé, les consom­ma­teurs finissent par réduire leurs dépenses, ce qui provoque des réces­sions (puis pousse le prix du brut à la baisse). En revanche, un prix élevé est une excel­lente nouvelle pour les compa­gnies pétro­lières, qui peuvent inves­tir dans la pros­pec­tion grâce au déve­lop­pe­ment de nouvelles tech­no­lo­gies d’ex­trac­tion, ce qui permet à terme de main­te­nir la produc­tion ou de déve­lop­per des éner­gies alter­na­tives.

Lorsque le prix de l’éner­gie est trop bas (après une réces­sion, ou après des mani­pu­la­tions géopo­li­tiques, par exemple), la crois­sance écono­mique peut repar­tir à la hausse, mais les compa­gnies pétro­lières éprouvent alors de sérieuses diffi­cul­tés finan­cières et réduisent leurs inves­tis­se­ments (comme on a pu le voir suite à la chute récente des cours du pétrole), ce qui compro­met dange­reu­se­ment la produc­tion future. Le rapport 2014 de l’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie observe ainsi que l’ef­fort néces­saire afin de compen­ser le déclin natu­rel de gise­ments anciens parve­nus à matu­rité « appa­raît d’au­tant plus diffi­cile à péren­ni­ser main­te­nant que le baril est tombé à 80 dollars, […] en parti­cu­lier pour les sables bitu­mi­neux et les forages ultra-profonds au large du Brésil ». Et le chef écono­miste de l’Agence, le très opti­miste Fatih Birol, de noter que « des nuages commencent à s’ac­cu­mu­ler sur l’ho­ri­zon à long terme de la produc­tion mondiale de pétrole ; ils char­rient devant nous de possibles condi­tions tempé­tueuses ».

La fragi­lité du système finan­cier mondial n’est plus à démon­trer. Il est consti­tué d’un réseau complexe de créances et d’obli­ga­tions qui relie les bilans comp­tables d’in­nom­brables inter­mé­diaires, tels que les banques, les fonds spécu­la­tifs ou les assu­reurs. Comme l’a démon­tré la faillite de Lehman Brothers et ses suites en 2008, ces inter­dé­pen­dances ont créé un envi­ron­ne­ment propice aux conta­gions (voir chapitre 5). De plus, l’oli­gar­chie poli­tique et finan­cière mondiale ne montre pas de signes qu’elle a réel­le­ment compris le diagnos­tic et s’éver­tue à prendre des déci­sions inadap­tées, contri­buant ainsi à fragi­li­ser encore un peu plus ce système écono­mique. Le plus urgent des facteurs limi­tants pour l’ave­nir de la produc­tion pétro­lière n’est donc pas la quan­tité de réserves restantes ou le taux de retour éner­gé­tique (TRE) comme le pensent de nombreuses personnes, mais bien « le temps que notre système écono­mique inter­con­necté peut encore tenir ».

En somme, nos écono­mies sont condam­nées à conser­ver un équi­libre très précaire et oscil­lant (en « dents de scie ») autour d’un prix du baril de pétrole compris entre envi­ron 80 et 130 $ le baril, et à prier pour que le système finan­cier devenu extrê­me­ment instable ne s’ef­fondre pas. En effet, une période de crois­sance écono­mique faible ou de réces­sion réduit le crédit dispo­nible et les inves­tis­se­ments des compa­gnies pétro­lières, et pour­rait provoquer un arrêt du moteur avant même que la limite physique d’ex­trac­tion ne soit atteinte.

Sans une écono­mie qui fonc­tionne, il n’y a plus d’éner­gie faci­le­ment acces­sible. Et sans éner­gie acces­sible, c’est la fin de l’éco­no­mie telle que nous la connais­sons : les trans­ports rapides, les chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment longues et fluides, l’agri­cul­ture indus­trielle, le chauf­fage, le trai­te­ment des eaux usées, Inter­net, etc. Or l’his­toire nous montre que les socié­tés sont vite désta­bi­li­sées quand les esto­macs grondent Lors de la crise écono­mique de 2008, l’aug­men­ta­tion spec­ta­cu­laire des prix alimen­taires avait provoqué des émeutes de la faim dans pas moins de 35 pays…

Dans son dernier livre, l’an­cien géologue pétro­lier et conseiller éner­gé­tique du gouver­ne­ment britan­nique, Jeremy Leggett, a iden­ti­fié cinq risques systé­miques mondiaux liés direc­te­ment à l’éner­gie et qui menacent la stabi­lité de l’éco­no­mie mondiale : l’épui­se­ment du pétrole, les émis­sions de carbone, la valeur finan­cière des réserves d’éner­gies fossiles, les gaz de schiste, et le secteur finan­cier. « Un choc impliquant un seul de ces secteurs serait capable de déclen­cher un tsunami de problèmes écono­miques et sociaux, et, bien sûr, il n’existe aucune loi de l’éco­no­mie qui stipule que les chocs ne se mani­festent que dans un secteur à la fois. » Nous vivons donc proba­ble­ment les derniers tous­so­te­ments du moteur de notre civi­li­sa­tion indus­trielle avant son extinc­tion.


Comment tout peut s’ef­fon­drer : Petit manuel de collap­so­lo­gie à l’usage des géné­ra­tions présentes


civilisation écologie effondrement environnement

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  1. J’ai tâché d’acheter une voiture quand même pas trop onéreuse ou énergivore. Elle peut développer 90 CV, soit 66,24 KW. Un homme en vélo peut fournir 250 W pendant quelques heures. Donc ma « modeste » voiture peut développer la puissance de 66,24/0,25 = 265 hommes !!! Incroyable ! Et à 7 milliards de têtes de pipe nous avons des problèmes énergétiques ? Ben tiens !
    Et la population double tous les 30 ans environ !!!!!!!!