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États-Unis: l'avènement des nouveaux radicaux noirs! (Chris Hedges)
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chris_hedgesArticle origi­nal publié en anglais sur le site de truth­dig.com, le 26 avril 2015.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johns­bury, au Vermont) est un jour­na­liste et auteur améri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut corres­pon­dant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’ana­lyse sociale et poli­tique de la situa­tion améri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a égale­ment ensei­gné aux univer­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édito­ria­liste du lundi pour le site Truth­dig.com.


Les meurtres quasi jour­na­liers de jeunes femmes et hommes noirs aux États-Unis, par la police — crise à laquelle les mani­fes­ta­tions de groupes comme Black Lives Matter et la rhéto­rique vide des élites poli­tiques noires n’ont rien changé — ont donné nais­sance à un nouveau jeune mili­tant noir.

Ce mili­tant, émer­geant des rues ensan­glan­tées de villes comme Fergu­son, dans le Missouri, comprend que le monstre n’est pas simple­ment le supré­ma­cisme blanc, la pauvreté chro­nique et les multiples formes du racisme, mais l’éner­gie destruc­trice du capi­ta­lisme corpo­ra­tiste. Ce mili­tant a aban­donné la poli­tique élec­to­rale, les tribu­naux et les réformes légis­la­tives, il abhorre la presse corpo­ra­tiste et rejette les leaders noirs établis comme Barack Obama, Jesse Jack­son, Al Sharp­ton et Michael Eric Dyson. Ce mili­tant est persuadé qu’il n’y a que dans les rues et dans les actes de déso­béis­sance civile que le chan­ge­ment est possible. Étant donné le refus de l’État corpo­ra­tiste de s’at­taquer aux souf­frances crois­santes des pauvres et de la classe des travailleurs, la répres­sion étatique draco­nienne et l’usage systé­ma­tique de la violence d’État létale contre les gens de couleur sans défense, je pense que le nouveau radi­cal noir a raison. L’été s’an­nonce long, chaud et violent.

Les centaines de millions de jeunes dému­nis du monde entier — aux États-Unis ce groupe est dominé par les couches popu­laires noire et marron — sont issus du surplus de main-d’œuvre créé par notre système de néo-féoda­lisme corpo­ra­tiste. Ces jeunes hommes et femmes ont été reje­tés et sont la proie d’un système légis­la­tif qui crimi­na­lise la pauvreté. Aux États-Unis, ils consti­tuent la majeure partie des 2,3 millions d’êtres humains enfer­més dans des cellules de prison. Le mécon­tent à Fergu­son, à Athènes, au Caire, à Madrid et à Ayot­zi­napa est un seul mécon­tent. Et la révolte émer­gente, bien qu’elle se pare de couleurs diffé­rentes, parle plusieurs langues et possède plusieurs systèmes de croyances, est unie contre un ennemi commun. Des liens de soli­da­rité et de conscience unissent rapi­de­ment les damnés de la terre contre nos maîtres corpo­ra­tistes.

Le pouvoir corpo­ra­tiste, qui comprend ce qui arrive, a mis en place des systèmes de contrôle sophis­tiqués incluant une police mili­ta­ri­sée, des campagnes de propa­gande élabo­rées visant à nous effrayer et donc à nous rendre passifs, une surveillance totale de chaque citoyen et un système de tribu­naux ayant privé les pauvres et tous les dissi­dents de protec­tion légale. Les masses doivent être main­te­nues en servi­tude. Mais les masses, parti­cu­liè­re­ment les jeunes, comprennent le jeu. Il y a un mot qui désigne ce qui est en train d’émer­ger des bas-fonds — révo­lu­tion. Et elle ne vien­dra jamais assez tôt.

La direc­tion globale de cette révolte n’est pas issue des insti­tu­tions de privi­lège, ni des univer­si­tés élitistes ou d’am­bi­tieux et narcis­siques jeunes hommes et jeunes femmes cherchent à faire partie des 1% qui nous dirigent, mais des misé­rables colo­nies internes qui hébergent les pauvres et géné­ra­le­ment les gens de couleur. Le prochain grand révo­lu­tion­naire aux États-Unis ne ressem­blera pas à Thomas Jeffer­son. Il ou elle ressem­blera proba­ble­ment plus à Lupe Fiasco.

T-Dubb-O est un artiste hip-hop de St. Louis. Il est l’un des fonda­teurs de « Hands Up United », aux côtés de Tef Poe, Tory Russell, Tara Thomp­son et Rika Tyler. L’or­ga­ni­sa­tion a été formée à la suite du meurtre de Michael Brown à Fergu­son. Elle a mis en place des alliances étroites avec d’autres orga­ni­sa­tions radi­cales au Brésil et ailleurs en Amérique du Sud, en Europe et en Pales­tine.

 « Je pense honnê­te­ment que ça va être pire que l’an dernier, cet été », m’a dit T-Dubb-O lorsque je l’ai rencon­tré lui et Tyler à l’uni­ver­sité de Prin­ce­ton, où ils s’étaient rendus pour discu­ter avec les étudiants. « Les gens sont deve­nus plus radi­caux », explique-t-il. « Ils ont pris conscience du pouvoir qu’ils détiennent. Ils ne craignent plus la police ni l’État. Mais d’un autre côté on a une police et une force mili­taire qui s’en­traînent depuis un an à gérer ce type de circons­tances. Donc je pense honnê­te­ment que cet été va être pire. Encore plus de violence de la part de la police, sauf que cette fois-ci en face n’y aura pas un groupe de gens qui restera assis et qui lais­sera les choses se passer — il y aura des gens qui vont réel­le­ment ripos­ter au lieu de rester de simples paisibles mani­fes­tants. Actuel­le­ment tout le monde est sur les nerfs. Vous voyez, c’est la même situa­tion qu’a­vant Mike Brown. Les gens n’ont pas de travail, la crimi­na­lité partout, la drogue partout, et la police préda­trice. Ce sont les mêmes circons­tances, y’a pas photo. »

« Dans ma ville, chaque jour, la police arrête quelqu’un, harcèle quelqu’un, l’ex­torque », explique-t-il. « Car c’est ça en réalité — de l’ex­tor­sion légale. Quand un gouver­ne­ment obtient 30 à 40 % de son budget annuel grâce aux contra­ven­tions, aux amendes, à l’em­pri­son­ne­ment, c’est de l’ex­tor­sion. C’est la même chose que ce que la mafia faisait dans les années 20. Donc on ne se laisse pas faire, on riposte. On ne peut retour­ner à nos vies normales. Nous sommes suivis, harce­lés, nous rece­vons des menaces de mort, nos télé­phones sont sur écoute, nous sommes surveillés sur les médias sociaux, ils piratent nos boites mails, nos comptes sur les médias sociaux, nous sommes tous fichés au FBI. Ils savent que nous sommes actuel­le­ment. Donc vous voyez ça n’est pas un jeu, donc soit on conti­nue à faire avec l’im­pos­si­bi­lité de vivre comme une personne normale, à rêver, et attendre une oppor­tu­nité, soit on se lève et on fait quelque chose. Et on a décidé de faire quelque chose. »

Tyler explique qu’elle a été propul­sée dans ce mouve­ment à la vue du corps de Michael Brown, que la police de Fergu­son avait laissé giser dans la rue pendant plus de quatre heures.

« Je suis allé à Canfield [la rue où Brown a été tué] », m’a-t-elle dit quand nous avons discuté. « J’ai vu le corps. J’ai vu le sang. Je me suis effon­drée. Et depuis lors je suis tous les jours sur le terrain [en tant qu’ac­ti­viste]. »

« Ils ont laissé [Brown] dans la rue pendant 4h30 au soleil sur le béton, juste pour l’ex­hi­ber », explique-t-elle. « Ça m’a fait penser à un lynchage des temps modernes. Parce que, vous savez, ils lynchaient les esclaves et puis les exhi­baient. Et grosso modo ça sert à nous démon­trer que ce système n’est pas construit pour nous. Ça m’a fait me réveiller encore un peu plus. »

Les forces de l'ordre lors des émeutes à Ferguson
Les forces de l’ordre lors des émeutes à Fergu­son

« Imagi­nez juste une prison de débi­teurs gérés par une collu­sion des auto­ri­tés muni­ci­pales, de la police, et des juges de tribu­naux, qui trai­te­raient notre commu­nauté comme un distri­bu­teur de monnaie », explique Tyler. « Parce que c’est exac­te­ment ce qu’ils ont fait. Fergu­son est dans le comté de St. Louis. C’est 21 000 personnes vivant dans 8100 foyers. Donc c’est une petite ville. 67 % des rési­dents sont afro-améri­cain. 22 % vivent sous le seuil de pauvreté. Un total de 2,6 millions de dollars [ont été payés en amendes aux auto­ri­tés muni­ci­pales, aux tribu­naux et à la police] en 2013. La cour muni­ci­pale de Fergu­son a géré 24 532 mandats et 12 018 affaires. C’est à peu près trois mandats par foyer. Une affaire et demie pour chaque foyer. Vous n’ar­ri­vez pas à 321 $ d’amendes et de frais et à trois mandats par foyer avec un taux de crime moyen. Vous arri­vez à des nombres comme ça avec des conne­ries racistes, avec des arres­ta­tions pour n’im­porte quoi, et avec un harcè­le­ment constant sous-jacent impliquant arres­ta­tions au volant, convo­ca­tions à la cour, d’im­por­tantes amendes et la menace de prison pour défaut de paie­ment. »

“Par exemple”, conti­nue-t-elle, « j’ai été arrê­tée. J’avais tourné à gauche [illé­ga­le­ment], et ma voiture a été fouillée. J’ai rencon­tré trois offi­ciers diffé­rents, deux détec­tives. J’ai reçu une amende. J’ai reçu une amende parce que je n’avais pas mon permis sur moi. Donc j’ai eu une contra­ven­tion pour ne pas avoir eu mon permis sur moi, et une autre pour avoir tourné dans le mauvais sens. Je ne me suis pas rendue au tribu­nal car j’étais hors de la ville à ce moment-là. Cepen­dant, je les avais appe­lés et leur avais dit que je ne vien­drai pas  et que mon avocat s’oc­cu­pe­rait de l’af­faire. J’ai reçu un cour­rier qui m’ex­pliquait que je n’étais pas venue au tribu­nal, et qu’ils avaient un mandat d’ar­rêt contre moi. Ils menaçaient de me reti­rer mon permis et de le suspendre parce que je ne m’étais pas rendue au tribu­nal. Voilà le genre de choses qui se passent à St. Louis en ce moment. Vous pouvez avoir une contra­ven­tion parce que vous traver­sez la rue, ou parce que vous n’avez pas tondu votre pelouse, et vous voilà prison­nier de ce système dans lequel ils vous enferment, dans lequel ils vous oppriment, et vous main­tiennent oppri­més. »

« J’ai été arrê­tée quand j’étais enceinte, j’étais à 37 semaines et j’ai été arrê­tée dans le comté de St. Charles par quatre offi­ciers blancs », explique-t-elle. « Ils m’ont mise en garde à vue alors que j’avais ce ventre énorme. Et je leur disais que j’étais enceinte. J’ai eu une contra­ven­tion pour m’être garée au mauvais endroit. Ils m’ont mis une contra­ven­tion que je n’ai jamais payée alors ils m’ont arrê­tée. Il y a eu ce mandat pour mon arres­ta­tion. J’étais en cellule, enceinte, j’ai accou­ché une semaine plus tôt parce que j’étais stres­sée et que je n’en pouvais plus d’être en cellule ».

« Personne ne devrait avoir à traver­ser ça », explique T-Dubb-O, « que ce soit aux États-Unis, en Pales­tine, au Mexique, au Brésil ou au Canada. Personne ne devrait avoir à subir cela. Vous voyez un groupe de jeunes [à Fergu­son], ils ont entre 12 et 28 ou 29 ans, et se sont oppo­sés à la plus impor­tante puis­sance mili­taire de ce monde. C’est grosso modo ce qui s’est passé… ce n’est pas ce qui est expliqué, mais c’est ce que c’était. C’était des tanks à tous les coins de rue, nos télé­phones sur écoute, ils nous suivaient. Tous les jours nous étions sur le terrain et nous pensions que nous allions mourir. Un moment ils ont dit qu’ils allaient nous tuer. « On ne tirera pas des balles en caou­tchouc ce soir, on tirera à balles réelles ». C’est le genre de choses que vous ne voyez pas dans les infos. C’était juste parce que nous étions fati­gués d’être trai­tés comme des sous-humains. Juste pour l’op­por­tu­nité de marcher dans les rues et de vivre et respi­rer et de faire ce que tous les autres font. C’est en gros ce pourquoi on se battait. Vous voyez, un tel niveau d’op­pres­sion, c’est dur à imagi­ner, et à croire que c’est réel­le­ment le cas aux États-Unis, parti­cu­liè­re­ment au milieu des États-Unis. Mais c’est la vérité, et vous avez des jeunes qui sont jugés sur le quar­tier dont ils viennent et sur la couleur de leur peau, et à qui on refuse certaines oppor­tu­ni­tés ».

« À St. Louis si vous avez été arrê­tés et si vous faites face à une incul­pa­tion pour méfait ou délit, on vous refuse les bourses Pell pour aller à l’uni­ver­sité », explique-t-il. « Donc si vous ne pouvez pas vous payer l’uni­ver­sité vous êtes coin­cés. Si vous êtes en proba­tion et que vous essayez d’avoir un emploi, c’est un état droit au travail, ils ont le droit de refu­ser de vous embau­cher à cause de votre passé. Ils n’ont pas à vous donner l’op­por­tu­nité de travailler. Et où vous rejettent-t-ils, dans le même système qui vous a mis dans la posi­tion vous êtes, et où vous avez fait cette première erreur. Tout est confi­guré comme ça. »

Manifestants à Ferguson
Mani­fes­tants à Fergu­son

“J’ai été attaqué au gaz lacry­mo­gène six fois », explique Tyler. « On m’a fait sortir de la voiture, j’ai eu diffé­rents flingues poin­tés vers ma tête. On m’a tiré dessus avec des balles en caou­tchouc, des balles réelles, des balles-bois, des projec­tiles en sachet, des canons assour­dis­sants, et tout ce que vous pouvez imagi­ner. J’ai affronté la police mili­ta­ri­sée, et ils utili­saient diffé­rentes choses comme la règle des cinq secondes, je me faisais arrê­ter si je restais immo­bile pendant plus de cinq secondes. Je me faisais arrê­ter si je ne marchais pas plus que cinq secondes. Diffé­rentes choses comme ça. Ils ne portent pas leur badge. Ils ne disent pas qui ils sont. Ils ne sont pas du tout trans­pa­rents. Ils nous harcèlent. Des femmes ont été pieds et poings liés, battues. J’ai été arrêté juste parce que je me tenais sur le trot­toir, et que je les enre­gis­trais. »

Après le meurtre de Brown et les émeutes à Fergu­son, T-Dubb-O a été invité avec d’autres leaders de commu­nau­tés à rencon­trer le président Barack Obama à la Maison-Blanche. Le président, explique-t-il, a parlé à l’aide de « clichés » à propos de crimes noir-contre-noir, de la néces­sité de rester à l’école, de travailler dur et de l’im­por­tance de voter.

“Il m’a demandé si j’avais voté pour lui », m’a-t-il dit, « je lui ai répondu que non. Je n’avais pas voté pour lui aux deux occa­sions, parce que je ne voulais pas voter pour lui juste parce qu’il était noir. Je consi­dé­rais que ç’au­rait été très super­fi­ciel de ma part. Parce qu’il n’a jamais parlé honnê­te­ment et dit qu’il allait faire quelque chose pour ma commu­nauté par rapport aux problèmes auxquels nous faisons face quoti­dien­ne­ment, alors pourquoi aurais-je voté pour quelqu’un comme ça, qu’il soit blanc, noir, mâle, femelle, etc. ? »

En tant que président il est la preuve que le système fonc­tionne, c’est ce qu’a dit Obama à T-Dubb-O. L’ar­tiste hip-hop explique que cette décla­ra­tion montre à quel point Obama est décon­necté de la réalité à laquelle font face les gens pauvres de couleur.

“Quand vous avez un garçon de 11 ans dont la mère ou le père est céli­ba­taire et cumule deux ou trois emplois juste pour rame­ner de la nour­ri­ture, qui doit se lever le matin à 5h30 pour prendre les trans­ports en commun pour aller à l’école », explique T-Dubb-O, « tout, autour de lui, est damna­tion. Vous ne pouvez pas attendre d’un enfant de 11 ans qu’il ait la capa­cité mentale d’un adulte, et qu’il prenne les déci­sions matures lui permet­tant d’évi­ter tous les ennuis. Donc je me fiche du crime noir-contre-noir. Je me fiche du cliché conven­tion­nel selon lequel en travaillant dur, on peut tout faire, on peut tout accom­plir, parce que c’est des conne­ries. Et excu­sez mon langage, mais je ne peux pas dire à un petit garçon de ma rue, de mon quar­tier, où il y a eu plus de 100 meurtres l’an passé, qu’il peut deve­nir astro­naute s’il le veut, car ça n’est pas possible. »

« Je pense que D.C. est un exemple parfait de ce que sont les États-Unis », explique-t-il. « Vous avez cette grande maison blanche qui repré­sente le gouver­ne­ment, qui a été construite par des esclaves, qui est magni­fique, avec des pelouses manu­cu­rées, et juste devant la porte vous avez 50 SDF qui dorment dans un parc. Juste devant les grilles de la Maison-Blanche. Ça décrit parfai­te­ment les États-Unis ».

« La diffé­rence entre nous et ces leaders c’est qu’on fait pas ça pour la célé­brité, on ne le fait pas pour des gains poli­tiques, on ne le fait pas pour l’argent », explique-t-il, parlant de Obama, de Sharp­ton, Jack­son, de Dyson et des autres leaders noirs de l’es­ta­blish­ment. « On le fait parce que chacun des jours qu’on a vécus on nous a refusé les droits humains normaux, et qu’on aurait pu perdre la vie. On ne pense pas que ces leaders repré­sentent correc­te­ment notre commu­nauté. Parce qu’ils ne font plus partie de notre commu­nauté, ils ne parlent plus pour la commu­nauté, et honnê­te­ment ils font très peu pour elle. Ils font quelques petites choses, parce qu’ils savent qu’ils y sont bien obli­gés, en tant que 501©3s [exempts de taxes fédé­rales, réfé­rence au 501c], mais ils ne parlent pas pour les gens. »

Baltimore, 27 avril 2015, lors des émeutes faisant suite à la mort de Freddie Gray
Balti­more, 27 avril 2015, lors des émeutes faisant suite à la mort de Fred­die Gray

Jack­son et Sharp­ton ont été apos­tro­phés par les foules à Fergu­son, qui leur deman­daient de partir, avec leurs équipes de CNN. Tyler décrit CNN et les autres grands médias, qui répètent réso­lu­ment les versions offi­cielles comme « pire que les poli­ti­ciens, pire que la police ».

« Donc les gens à Fergu­son sont genre « fuck Al Sharp­ton, et fuck  Jesse Jack­son », mais vrai­ment », explique Tyler. « Et c’est vrai­ment le moins qu’on puisse dire, véri­ta­ble­ment, parce qu’ils ont été coop­tés, pour commen­cer. Ils avaient leur propre mouve­ment. Ils ont été coop­tés. Leurs mouve­ments ont été détruits. Main­te­nant ils veulent deve­nir les nouveaux leaders et essayer de rentrer dans notre mouve­ment et de diri­ger, entre autres, mais c’est une géné­ra­tion tota­le­ment diffé­rente. Eux ils défilent en costume-cravate et chantent « Kumbaya » et autres trucs du genre. Mais ce sont des gens comme lui qui sont dehors », explique-t-elle, en dési­gnant T-Dubb-O, « torse nu, tatoué, comme les Bloods, les Crips, ou quoi que ce soit, dans la rue juste en colère, parce qu’ils ont été éner­vés et que ça les touche profon­dé­ment. »

« Jesse Jack­son est venu, d’ailleurs nous étions au milieu d’une prière pour la mère de Michael Brown, nous étions au site mémo­rial à Canfield  Apart­ments, là où il a été tué et laissé dans la rue pendant 4h30 », explique Tyler. « Tout le monde avait la tête bais­sée et il arrive et commence à hurler « pas de justice, pas de paix » au milieu de la prière. Donc instan­ta­né­ment la commu­nauté a été super éner­vée — genre, mais qui c’est ce type ? J’ai fina­le­ment reconnu son visage. Je suis allé vers lui, parce que les gars étaient prêts à le frap­per. Parce que tu ne dois pas venir ici, alors que la mère est en deuil, qu’on est tous boule­ver­sés, et déran­ger notre prière. Et lui il est là « pas de justice, pas de paix ! », avec son porte-voix, sa pancarte etc., juste pour une opéra­tion photo. Donc je suis allé le voir et je lui ai dit qu’il ferait proba­ble­ment mieux de partir, parce qu’ils étaient vrai­ment éner­vés et qu’ils allaient le virer de là. Et lui il était là « pas de justice, pas de paix ! » Il conti­nuait à chan­ter. Donc je me suis écarté, et les gars lui ont dit quelque chose comme « Hey frère, si tu ne t’en vas pas on va te faire partir ». Et lui il a répondu, « voilà ce qui ne va pas avec nous ! », et « divi­sion géné­ra­tion­nelle ! » et des choses comme ça. Et vous savez, la commu­nauté n’a pas appré­cié, alors il a eu peur, lui et les gens avec qui il est venu, avec son meilleur costume et tout, et tous les autres étaient torses nus, ou en débar­deur, ou habillés norma­le­ment. Et il est venu avec un came­ra­man et tout, comme si c’était une fréné­sie média­tique, ou une sorte de mani­fes­ta­tion, quelque chose à filmer. Et donc les gens étaient très éner­vés et il est parti instan­ta­né­ment, et il n’est pas revenu depuis. »

« Toutes les orga­ni­sa­tions natio­nales auxquelles vous pouvez penser sont à St. Louis, Missouri », explique T-Dubb-O. « Nous avons Urban League. Nous avons la NAACP. Nous avons toutes ces orga­ni­sa­tions diffé­rentes. Et pour­tant ces deux dernières décen­nies nous avons toujours eu l’un des trois taux de meurtre le plus élevé, l’un des trois taux de crimes les plus élevés. Le niveau de pauvreté est dément, le chômage, vous avez tous ces énon­cés de mission sur les sites disant faites ci faites ça, mais ces programmes ne sont pas dispo­nibles dans notre ville. Ils ont des bureaux ici. Ils reçoivent des subven­tions. Mais ils ne font rien du tout. Et les commu­nau­tés s’aperçoivent de ça main­te­nant. Donc un moment va arri­ver où toutes ces 501©3s, et toutes les orga­ni­sa­tions, vont devoir réel­le­ment être actives dans les commu­nau­tés qu’elles repré­sentent. »

Les jeunes acti­vistes de Fergu­son ne respectent que les quelques leaders noirs qui n’es­saient pas de parler pour le mouve­ment ou d’uti­li­ser les émeutes comme un fonds de commerce pour faire leur promo­tion. Parmi ceux qu’ils admirent il y a Cornel West.

« Il était une sorte de grand frère ou de père pour le mouve­ment », explique Tyler en parlant de West. « Au lieu de se mettre en avant, il m’em­me­nait toujours avec lui. Il nous mettait toujours en avant. Ils essayaient toujours de le mettre lui devant la caméra, et lui emme­nait toujours quelqu’un avec lui. Il disait « voilà les gens, voilà les nouveaux leaders du monde, et c’est à eux que vous devez vous adres­ser ». Il est très trans­pa­rent. Il met toujours en avant et souligne notre nom. »

Les acti­vistes se préparent pour de plus amples émeutes. Et ils se préparent à plus de répres­sion étatique et de violence.

« En ce qui concerne la poli­tique », explique T-Dubb-O, « ça va se jouer selon une des deux issues possibles. Actuel­le­ment on a une oppor­tu­nité qui se referme très rapi­de­ment, où nous pouvons soit recréer nous-mêmes un système qui soit réel­le­ment juste pour tous les gens, ou bien ils vont recréer un système dans lequel on sera plus jamais capables de les faire trem­bler comme on l’a fait à Fergu­son. »

« On ne sait pas à quoi ça va ressem­bler, honnê­te­ment », dit-il des émeutes à venir. « C’est légal de tuer un homme noir dans ce pays. Juste depuis Mike Brown, 11 personnes ont été tuées par la police à St. Louis seule­ment, dont une femme qui a été violée puis pendue en prison. Mais aucun des autres meurtres n’a eu droit à une couver­ture média­tique natio­nale. Il y a eu deux affron­te­ments avec la police hier. Donc, on ne sait pas à quoi ça va ressem­bler. On sait qu’on est motivé. Qu’on va conti­nuer le combat. Il va falloir une révo­lu­tion totale pour chan­ger les choses. Le pire du pire serait une guerre civile. Voilà à quoi je pense en ce moment. »

« Je ne les vois pas recu­ler », dit-il de l’État et des forces de sécu­rité. « Ça ne les dérange pas de tuer des gens. Ça ne les dérange pas de balan­cer des lacry­mos sur des bébés, des femmes enceintes, des personnes âgées. Ça ne leur pose aucun problème. Et nos poli­ti­ciens sont juste là, les bras croi­sés. »

« Tant que les auto­ri­tés actuelles sont en charge, l’op­pres­sion n’ira nulle part », explique-t-il. « Il va vrai­ment falloir que les gens s’unissent dans le monde entier, pas juste aux États-Unis, pas juste à St. Louis, pas juste dans une ville ou un état parti­cu­lier. Il va falloir que les gens s’iden­ti­fient et se recon­naissent dans les luttes des autres à travers le monde, inter­na­tio­na­le­ment, et décident que trop c’est trop. C’est le seul moyen de faire dispa­raître l’op­pres­sion. »

Chris Hedges


Traduc­tion: Nico­las CASAUX

Édition: Héléna Delau­nay

 

 

 

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