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La tyrannie des prérogatives & du dogme de la croissance (par Derrick Jensen)

Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écrivain et activiste écologique américain, partisan du sabotage environnemental, vivant en Californie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l'égard de la société contemporaine et de ses valeurs culturelles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000). Il est un des membres fondateurs de Deep Green Resistance.

Plus de renseignements sur l'organisation Deep Green Resistance et leurs analyses dans cet excellent documentaire qu'est END:CIV, disponible en version originale sous-titrée français en cliquant ici.

Article source: https://orionmagazine.org/article/the-tyranny-of-entitlement/

Je suis constam­ment épaté par le nombre de personnes en appa­rence à peu près normales qui pensent que l’on peut avoir une crois­sance écono­mique infi­nie sur une planète finie. La crois­sance écono­mique perpé­tuelle, et son corol­laire, l’ex­pan­sion tech­no­lo­gique sans limite, sont des dogmes auxquelles telle­ment de gens s’ac­crochent, dans cette culture, qu’ils sont rare­ment remis en ques­tion.

Nombre de ceux qui croient en cette crois­sance infi­nie sont de parfaits abru­tis, comme l’éco­no­miste et ancien conseiller de la Maison-Blanche Julian Simon, qui a dit, “nous avons main­te­nant entre nos mains – dans nos biblio­thèques en vérité – la tech­no­lo­gie pour nour­rir, vêtir, et four­nir de l’éner­gie à une popu­la­tion en crois­sance constante pour les sept prochains milliards d’an­nées”. Pour prou­ver qu’en matière de poli­tiques écono­miques US la démence ne se démode pas, nous pour­rions citer bien d’autres abru­tis, comme Lawrence Summers, qui a été écono­miste en chef à la banque mondiale, secré­taire au Trésor des États-Unis, président d’Har­vard, et direc­teur du conseil écono­mique natio­nal du président Obama, et qui a dit, “il n’y a pas de… limites à la capa­cité de charge de la Terre suscep­tible de nous rete­nir dans un futur proche… l’idée selon laquelle nous devrions limi­ter la crois­sance à cause de quelque limite natu­relle est une grave erreur”.

D’autres sont un peu plus nuan­cés dans leur démence. Ils recon­naissent que des limites physiques peuvent possi­ble­ment exis­ter, mais ils pensent aussi qu’en acco­lant le mot durable à l’ex­pres­sion “crois­sance écono­mique”, vous pouvez alors, d’une façon ou d’une autre, conti­nuer avec une crois­sance infi­nie sur une planète finie, peut-être à l’aide de poli­tiques écono­miques “douces” ou “de service” ou “high-tech”, ou grâce à d’ha­biles inno­va­tions “vertes” comme ce gadget de nano­tech­no­lo­gie élégant qui peut être tissé dans vos vête­ments et lorsque vous dansez, géné­rer assez d’élec­tri­cité pour alimen­ter votre iPod, tout en igno­rant le fait que les gens ont toujours besoin de manger, que les humains ont dépas­sés la capa­cité de charge et détruisent systé­ma­tique­ment le monde natu­rel, et que même quelque chose d’aussi cool qu’un iPod requiert extrac­tion, indus­trie, et infra­struc­tures éner­gé­tiques, lesquelles sont toutes fonc­tion­nel­le­ment insou­te­nables.

Paral­lè­le­ment à ces abru­tis, un nombre effrayant de gens ne se posent pas la ques­tion et n’y pensent même pas : ils absorbent simple­ment la pers­pec­tive du présen­ta­teur qui pérore que “la crois­sance écono­mique, c’est bien ; la stag­na­tion écono­mique, c’est mauvais”. &, bien sûr, si vous vous souciez plus du système écono­mique que de la vie sur la planète, c’est exact. Si, cepen­dant, vous vous souciez plus de la vie que du système écono­mique, ça n’est plus vrai, vu que le système écono­mique doit constam­ment augmen­ter la produc­tion pour croître, et qu’au final, qu’est-ce que la produc­tion ? C’est la conver­sion du vivant en inerte, la conver­sion des forêts vivantes en planches de bois, des fleuves vivants en mare stag­nante pour la géné­ra­tion d’hy­dro­élec­tri­cité, de pois­sons vivants en bâton­nets de pois­sons, et fina­le­ment de tout cela en monnaie. Mais donc, que repré­sente le produit natio­nal brut ? C’est une mesure de cette conver­sion du vivant en inerte. Plus rapide la conver­sion du monde vivant en produits inertes, plus élevé le PNB. Ces équa­tions simples se compliquent du fait que lorsque le PNB dimi­nue, les gens perdent bien souvent leurs emplois. Pas éton­nant que le monde soit en train d’être tué.

Une fois qu’un peuple s’est engagé dans (ou soumis à) la crois­sance écono­mique, il s’en­chaîne alors à une écono­mie de guerre perpé­tuelle ; en effet, afin de main­te­nir cette crois­sance, il va devoir conti­nuer à colo­ni­ser un morceau de planète de plus en plus étendu, tout en exploi­tant ses habi­tants. Je suis sûr que vous compre­nez les problèmes que cela engendre sur une planète finie. Mais, sur le court terme, il y a de bonnes nouvelles pour ceux qui s’en­gagent dans cette crois­sance écono­mique (et des mauvaises pour tous les autres) ; en effet en conver­tis­sant le monde natu­rel en armes (par exemple, en abat­tant les arbres pour construire des navires de guerre), vous gagnez un avan­tage compé­ti­tif immé­diat sur les gens qui vivent de façons soute­nables, et vous pouvez voler leur terre et la surex­ploi­ter afin d’ali­men­ter votre écono­mie de crois­sance perpé­tuelle. En ce qui concerne ceux dont vous avez volé la terre, eh bien, vous pouvez soit les massa­crer, soit les réduire en escla­vage, ou encore (bien souvent, de force) les assi­mi­ler à votre écono­mie de crois­sance. Géné­ra­le­ment, ce que l’on observe, c’est une sorte de combi­nai­son des trois. Le massacre des bisons, pour ne citer qu’un exemple, était néces­saire afin de détruire le mode de vie tradi­tion­nel des Indiens des plaines, et de les forcer à s’as­si­mi­ler, en quelque sorte (et à deve­nir dépen­dants de la crois­sance écono­mique, au lieu de l’être de leur terre, pour leurs propres vies). La mauvaise nouvelle pour ceux qui s’en­gagent dans cette écono­mie de crois­sance c’est qu’elle est essen­tiel­le­ment une impasse : une fois que vous dépas­sez la capa­cité de charge de votre maison, vous n’avez plus que deux choix : conti­nuer à vivre au-delà des moyens de la planète jusqu’à ce que votre culture s’ef­fondre ; ou opter proac­ti­ve­ment pour l’aban­don des béné­fices obte­nus par la conquête afin de sauver votre culture.

Une crois­sance écono­mique perpé­tuelle est non seule­ment démente (et impos­sible), elle est aussi par essence abusive, j’en­tends par-là qu’elle est basée sur les mêmes préten­tions que les formes plus person­nelles d’abus. Elle est d’ailleurs la consé­cra­tion macro-écono­mique du compor­te­ment abusif. Le prin­cipe direc­teur du compor­te­ment abusif c’est que l’abu­seur refuse de respec­ter ou de se confor­mer aux limites ou aux fron­tières intrin­sèques de la victime. Comme l’écrit Lundy Bancroft, ancien co-direc­teur d’Emerge, les premiers programmes de théra­pie pour hommes violents, “la ‘pré­ro­ga­ti­ve’, c’est la croyance de l’abu­seur selon laquelle il possède un statut spécial qui lui confère des droits et des privi­lèges exclu­sifs ne s’ap­pliquant pas à son parte­naire. Les compor­te­ments à l’ori­gine des abus peuvent large­ment être résu­més par ce simple mot”.

Ce concept est égale­ment obser­vable à une échelle sociale plus large. Les humains sont bien évidem­ment une espèce spéciale à laquelle un dieu sage et tout-puis­sant a accordé les droits et les privi­lèges exclu­sifs de domi­na­tion sur cette planète, qui a été créée pour les servir. &, bien sûr, même si vous sous­cri­vez à la reli­gion de la science plutôt qu’à celle du chris­tia­nisme, les humains possèdent une intel­li­gence et des capa­ci­tés spéciales leur confé­rant droits et privi­lèges exclu­sifs sur cette planète qui est toujours ici pour les servir. Les écono­mies de crois­sance sont essen­tiel­le­ment incon­trô­lées et outre­pas­se­ront toutes les limites insti­tuées par qui que ce soit, sauf par ceux qui les dirigent : le fait que des cultures indi­gènes vivaient déjà sur telle ou telle portion de terre n’a certai­ne­ment jamais empê­ché ceux au pouvoir d’étendre leur écono­mie ; pas plus que la mort des océans n’ar­rête leur exploi­ta­tion ; pas plus que le réchauf­fe­ment de la planète n’ar­rête leur exploi­ta­tion ; pas plus que la misère noire des dépos­sé­dés n’y change quoi que ce soit.

À vrai dire, il est impos­sible de faire entendre raison aux abuseurs. Les auteurs d’actes de violence domes­tique font partie des plus réfrac­taires au chan­ge­ment de tous ceux qui commettent des violences, ils sont d’ailleurs si réfrac­taires qu’en 2000, le Royaume-Uni a effec­tué des coupes dans le finan­ce­ment destiné au trai­te­ment d’hommes coupables de violence domes­tique (en redi­ri­geant l’argent vers les foyers et d’autres moyens de garder les femmes à l’abri de leurs abuseurs). Lundy Bancroft explique aussi “qu’un abuseur ne change pas car il se sent coupable ou parce qu’il devient sobre ou qu’il a trouvé Dieu. Il ne change pas après avoir vu la peur dans les yeux de ses enfants ou après avoir senti qu’ils s’éloi­gnaient de lui. Il ne réalise pas soudai­ne­ment que son parte­naire mérite d’être mieux traité. Son égocen­trisme, combiné aux nombreuses récom­penses que lui offre son contrôle sur vous, fait qu’un abuseur ne change que lorsqu’il en ressent la néces­sité ; l’élé­ment le plus impor­tant dans la mise en place d’un contexte de chan­ge­ment de compor­te­ment d’un abuseur est donc de le placer dans une situa­tion où il n’a pas d’autre choix”.

Comment arrê­tons-nous les abuseurs qui perpé­tuent cette écono­mie de crois­sance infi­nie ? Voir des péli­cans englués dans du pétrole et des tortues de mer carbo­ni­sées ne les pous­sera pas à arrê­ter. Pas plus que des jour­nées à 38 °C à Moscou. Nous ne pouvons pas les arrê­ter à l’aide du senti­ment de culpa­bi­lité. Nous ne pouvons pas les arrê­ter en les suppliant de bien faire. La seule façon de les arrê­ter c’est de faire en sorte qu’ils n’aient plus le choix.

Derrick Jensen


Traduc­tion: Nico­las CASAUX

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