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La tyrannie des prérogatives & du dogme de la croissance (par Derrick Jensen)
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Traduction d’un article initialement publié (en anglais) sur le site d’Orion.


Je suis constamment épaté par le nombre de personnes en apparence à peu près normales qui pensent que l’on peut avoir une croissance économique infinie sur une planète finie. La croissance économique perpétuelle, et son corollaire, l’expansion technologique sans limite, sont des dogmes auxquelles tellement de gens s’accrochent, dans cette culture, qu’ils sont rarement remis en question.

Nombre de ceux qui croient en cette croissance infinie sont de parfaits abrutis, comme l’économiste et ancien conseiller de la Maison-Blanche Julian Simon, qui a affirmé que : « Nous avons maintenant entre nos mains – dans nos bibliothèques en vérité – la technologie pour nourrir, vêtir, et fournir de l’énergie à une population en croissance constante pour les sept prochains milliards d’années. » Pour prouver qu’en matière de politiques économiques US la démence ne se démode pas, nous pourrions citer bien d’autres abrutis, comme Lawrence Summers, qui a été économiste en chef à la Banque mondiale, secrétaire au Trésor des États-Unis, président d’Harvard, et directeur du conseil économique national du président Obama : « Il n’y a pas de… limites à la capacité de charge de la Terre susceptible de nous retenir dans un futur proche… l’idée selon laquelle nous devrions limiter la croissance à cause de quelque limite naturelle est une grave erreur. »

D’autres sont un peu plus nuancés dans leur démence. Ils reconnaissent que des limites physiques peuvent possiblement exister, mais ils pensent aussi qu’en accolant le mot durable à l’expression « croissance économique », vous pouvez alors, d’une façon ou d’une autre, continuer avec une croissance infinie sur une planète finie, peut-être à l’aide de politiques économiques « douces » ou « de service » ou « high-tech », ou grâce à d’habiles innovations « vertes » comme ce gadget de nanotechnologie élégant qui peut être tissé dans vos vêtements et lorsque vous dansez, générer assez d’électricité pour alimenter votre iPod, tout en ignorant le fait que les gens ont toujours besoin de manger, que les humains ont dépassés la capacité de charge et détruisent systématiquement le monde naturel, et que même quelque chose d’aussi cool qu’un iPod requiert extraction, industrie, et infrastructures énergétiques, lesquelles sont toutes fonctionnellement insoutenables.

Parallèlement à ces abrutis, un nombre effrayant de gens ne se posent pas la question et n’y pensent même pas : ils intègrent simplement la perspective du présentateur qui pérore que « la croissance économique, c’est bien ; la stagnation économique, c’est mauvais ». Bien sûr, si vous vous souciez plus du système économique que de la vie sur la planète, c’est exact. Si, cependant, vous vous souciez plus de la vie que du système économique, ça n’est plus vrai, vu que le système économique doit constamment augmenter la production pour croître, et vu qu’au final, qu’est-ce que la production ? C’est la conversion du vivant en inerte, la conversion des forêts vivantes en planches de bois, des fleuves vivants en mares stagnantes pour la génération d’hydroélectricité, de poissons vivants en bâtonnets de poissons, et finalement de tout cela en monnaie. Et que représente le produit national brut ? C’est une mesure de cette conversion du vivant en inerte. Plus la conversion du monde vivant en produits inertes est rapide, plus le PNB est élevé. Ces équations simples se compliquent du fait que lorsque le PNB diminue, les gens perdent bien souvent leurs emplois. Pas étonnant que le monde soit en train d’être tué.

Une fois qu’un peuple s’est engagé dans (ou soumis à) la croissance économique, il s’enchaîne alors à une économie de guerre perpétuelle ; en effet, afin de maintenir cette croissance, il va devoir exploiter un morceau de planète de plus en plus étendu, ainsi que ses habitants. Je suis sûr que vous comprenez les problèmes que cela engendre sur une planète finie. Mais, sur le court terme, il y a de bonnes nouvelles pour ceux qui s’engagent dans cette croissance économique (et des mauvaises pour tous les autres) ; en effet en convertissant le monde naturel en armes (par exemple, en abattant les arbres pour construire des navires de guerre), vous gagnez un avantage compétitif immédiat sur les gens qui vivent de façons soutenables, et vous pouvez voler leur terre et la surexploiter afin d’alimenter votre économie de croissance perpétuelle. En ce qui concerne ceux dont vous avez volé la terre, eh bien, vous pouvez soit les massacrer, soit les réduire en esclavage, ou encore (bien souvent, de force) les assimiler à votre économie de croissance. Généralement, ce que l’on observe, c’est une sorte de combinaison des trois. Le massacre des bisons, pour ne citer qu’un exemple, était nécessaire afin de détruire le mode de vie traditionnel des Indiens des plaines, et de les forcer à s’assimiler, en quelque sorte (et à devenir dépendants de la croissance économique, au lieu de l’être de leur terre, pour leurs propres vies). La mauvaise nouvelle pour ceux qui s’engagent dans cette économie de croissance c’est qu’elle est essentiellement une impasse : une fois que vous dépassez la capacité de charge de votre foyer, vous n’avez plus que deux choix : continuer à vivre au-delà des moyens de la planète jusqu’à ce que votre culture s’effondre ; ou opter proactivement pour l’abandon des bénéfices obtenus par la conquête afin de sauver votre culture.

Une croissance économique perpétuelle est non seulement démente (et impossible), mais elle est aussi, par essence, abusive, j’entends par-là qu’elle est basée sur les mêmes prétentions que les formes plus personnelles d’abus. Elle est d’ailleurs la consécration macro-économique du comportement abusif. Le principe directeur du comportement abusif c’est que l’abuseur refuse de respecter ou de se conformer aux limites ou aux frontières intrinsèques de la victime. Comme l’écrit Lundy Bancroft, ancien co-directeur d’Emerge (les premiers programmes de thérapie pour hommes violents), « la ‘prérogative’, c’est la croyance de l’abuseur selon laquelle il possède un statut spécial qui lui confère des droits et des privilèges exclusifs ne s’appliquant pas à son partenaire. Les comportements à l’origine des abus peuvent largement être résumés par ce simple mot. »

Ce concept est également observable à une échelle sociale plus large. Les humains sont bien évidemment une espèce spéciale à laquelle un Dieu sage et tout-puissant a accordé les droits et les privilèges exclusifs de domination sur cette planète, qui a été créée pour les servir. De la même manière, si vous souscrivez à la religion de la Science plutôt qu’à celle du christianisme, les humains possèdent une intelligence et des capacités spéciales leur conférant droits et privilèges exclusifs sur cette planète qui est toujours ici pour les servir. Les économies de croissance sont essentiellement incontrôlées et outrepasseront toutes les limites instituées par qui que ce soit, sauf par ceux qui les dirigent : le fait que des cultures indigènes vivaient déjà sur telle ou telle portion de terre n’a certainement jamais empêché ceux au pouvoir d’étendre leur économie ; pas plus que la mort des océans n’arrête leur exploitation ; pas plus que le réchauffement de la planète n’arrête leur exploitation ; pas plus que la misère noire des dépossédés n’y change quoi que ce soit.

À vrai dire, il est impossible de faire entendre raison aux abuseurs. Les auteurs d’actes de violence domestique font partie des plus réfractaires au changement de tous ceux qui commettent des violences, ils sont d’ailleurs si réfractaires qu’en 2000, le Royaume-Uni a effectué des coupes dans le financement destiné au thérapies pour les hommes coupables de violence domestique (en redirigeant l’argent vers les foyers et d’autres moyens de garder les femmes à l’abri de leurs abuseurs). Lundy Bancroft explique aussi « qu’un abuseur ne change pas car il se sent coupable ou parce qu’il devient sobre ou qu’il a trouvé Dieu. Il ne change pas après avoir vu la peur dans les yeux de ses enfants ou après avoir senti qu’ils s’éloignaient de lui. Il ne réalise pas soudainement que son partenaire mérite d’être mieux traité. Son égocentrisme, combiné aux nombreux avantages que lui offre son contrôle sur vous, fait qu’un abuseur ne change que lorsqu’il en ressent la nécessité ; l’élément le plus important dans la mise en place d’un contexte de changement de comportement d’un abuseur est donc de le placer dans une situation où il n’a pas d’autre choix. »

Comment arrêtons-nous les abuseurs qui perpétuent cette économie de croissance infinie ? Voir des pélicans englués dans du pétrole et des tortues de mer carbonisées ne les poussera pas à arrêter. Pas plus que 38 °C à Moscou. Nous ne pouvons pas les arrêter à l’aide du sentiment de culpabilité. Nous ne pouvons pas les arrêter en les suppliant de bien faire. La seule façon de les arrêter c’est de faire en sorte qu’ils n’aient plus le choix.

Derrick Jensen


Traduction: Nicolas CASAUX

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