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Une question de choix (par Derrick Jensen)
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Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écrivain et activiste écologique américain, partisan du sabotage environnemental, vivant en Californie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l'égard de la société contemporaine et de ses valeurs culturelles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000). Il est un des membres fondateurs de Deep Green Resistance.

Plus de renseignements sur l'organisation Deep Green Resistance et leurs analyses dans cet excellent documentaire qu'est END:CIV, disponible en version originale sous-titrée français en cliquant ici.

Extrait du livre « Endgame Vol. 1 » de Derrick Jensen.

Nous faisons tous face à des choix. Nous pouvons avoir des calottes glaciaires et des ours polaires, ou nous pouvons avoir des auto­mo­biles. Nous pouvons avoir des barrages ou nous pouvons avoir des saumons. Nous pouvons avoir des vignes irri­guées dans les comtés de Mendo­cino et Sonoma, ou nous pouvons avoir la rivière Eel et la rivière Russian. Nous pouvons avoir le pétrole du fond des océans, ou nous pouvons avoir des baleines. Nous pouvons avoir des boîtes en carton ou nous pouvons avoir des forêts vivantes. Nous pouvons avoir des ordi­na­teurs et la myriade de cancers qui accom­pagne leur fabri­ca­tion, ou nous pouvons n’avoir aucun des deux. Nous pouvons avoir l’élec­tri­cité et un monde dévasté par l’ex­ploi­ta­tion minière, ou nous pouvons n’avoir aucun des deux (et ne venez pas me racon­ter de sottises à propos du solaire : vous aurez besoin de cuivre pour le câblage, de sili­cone pour le photo­vol­taïque, de métaux et de plas­tiques pour les dispo­si­tifs, qui ont besoin d’être fabriqués et puis trans­por­tés chez vous, et ainsi de suite. Même l’éner­gie élec­trique solaire n’est pas soute­nable parce que l’élec­tri­cité et tous ses attri­buts requièrent une infra­struc­ture indus­trielle). Nous pouvons avoir des fruits, des légumes, et du café impor­tés aux États-Unis depuis l’Amé­rique latine, ou nous pouvons avoir au moins quelques commu­nau­tés humaines et non-humaines à peu près intactes à travers la région. (Je pense que ce n’est pas la peine que je rappelle au lecteur que, pour prendre un exemple – parmi bien trop – qui ne soit pas atypique, le gouver­ne­ment démo­cra­tique­ment élu de Jacobo Arbenz, au Guate­mala, a été renversé par les États-Unis afin d’épau­ler la « United fruit Company », aujourd’­hui appe­lée Chiquita, ce qui a entraîné par la suite 30 ans de dicta­tures soute­nues par les États-Unis, et d’es­ca­drons de la mort. & aussi, il y a quelques années, j’ai demandé à un membre du mouve­ment révo­lu­tion­naire tupa­ca­ma­rista ce qu’il voulait pour le peuple du Pérou, et il a répondu quelque chose qui va droit au cœur de la présente discus­sion [et au cœur de toute lutte qui ait jamais eu lieu contre la civi­li­sa­tion] : « nous devons produire et distri­buer notre propre nour­ri­ture. Nous savons déjà comment le faire. Il faut simple­ment que l’on soit auto­risé à le faire. »). Nous pouvons avoir du commerce inter­na­tio­nal, inévi­ta­ble­ment et par défi­ni­tion ainsi que par fonc­tion dominé par d’im­menses et distantes enti­tés écono­miques/gouver­ne­men­tales qui n’agissent pas (et ne peuvent pas agir) dans l’in­té­rêt des commu­nau­tés, ou nous pouvons avoir un contrôle local d’éco­no­mies locales, ce qui ne peut adve­nir tant que des villes requièrent l’im­por­ta­tion (lire : le vol) de ressources toujours plus distantes. Nous pouvons avoir la civi­li­sa­tion — trop souvent consi­dé­rée comme la plus haute forme d’or­ga­ni­sa­tion sociale — qui se propage (qui méta­stase, dirais-je) sur toute la planète, ou nous pouvons avoir une multi­pli­cité de cultures auto­nomes uniques car spéci­fique­ment adap­tées au terri­toire d’où elles émergent. Nous pouvons avoir des villes et tout ce qu’elles impliquent, ou nous pouvons avoir une planète habi­table. Nous pouvons avoir le « progrès » et l’his­toire, ou nous pouvons avoir la soute­na­bi­lité. Nous pouvons avoir la civi­li­sa­tion, ou nous pouvons au moins avoir la possi­bi­lité d’un mode de vie qui ne soit pas basé sur le vol violent de ressources.

Tout cela n’est abso­lu­ment pas abstrait. C’est physique. Dans un monde fini, l’im­por­ta­tion forcée et quoti­dienne de ressources est insou­te­nable. Hum.

Montrez-moi comment la culture de la voiture peut coexis­ter avec la nature sauvage, et plus parti­cu­liè­re­ment, comment le réchauf­fe­ment plané­taire anthro­pique peut coexis­ter avec les calottes glaciaires et les ours polaires. N’im­porte laquelle des soi-disant solu­tions du genre des voitures élec­triques solaires présen­te­rait des problèmes au moins aussi sévères. L’élec­tri­cité, par exemple, a toujours besoin d’être géné­rée, les batte­ries sont extra­or­di­nai­re­ment toxiques, et, quoi qu’il en soit, la conduite n’est pas le prin­ci­pal facteur de pollu­tion de la voiture : bien plus de pollu­tion est émise au cours de sa fabri­ca­tion qu’à travers son pot d’échap­pe­ment. La même chose est vraie de tous les produits de la civi­li­sa­tion indus­trielle.

Nous ne pouvons pas tout avoir. Cette croyance selon laquelle nous le pouvons est une des choses qui nous ont préci­pi­tés dans cet horrible endroit. Si la folie pouvait être défi­nie comme la perte de connexion fonc­tion­nelle avec la réalité physique, croire que nous pouvons tout avoir — croire que nous pouvons simul­ta­né­ment déman­te­ler une planète et y vivre ; croire que nous pouvons perpé­tuel­le­ment utili­ser plus d’éner­gie que ce que nous four­nit le soleil ; croire que nous pouvons piller du monde plus que ce qu’il ne donne volon­tai­re­ment ; croire qu’un monde fini peut soute­nir une crois­sance infi­nie, qui plus est une crois­sance écono­mique infi­nie, qui consiste à conver­tir toujours plus d’êtres vivants en objets inertes (la produc­tion indus­trielle, en son cœur, est la conver­sion du vivant — des arbres ou des montagnes — en inerte — planches de bois et canettes de bière) — est incroya­ble­ment cinglé. Cette folie se mani­feste en partie par un puis­sant irres­pect pour les limites et la justice. Elle se mani­feste au travers de la préten­tion selon laquelle il n’existe ni limites, ni justice. Prétendre que la civi­li­sa­tion peut exis­ter sans détruire son propre terri­toire, ainsi que celui des autres et leurs cultures, c’est être complè­te­ment igno­rant de l’his­toire, de la biolo­gie, de la ther­mo­dy­na­mique, de la morale, et de l’ins­tinct de conser­va­tion. & c’est n’avoir prêté abso­lu­ment aucune atten­tion aux six derniers millé­naires.

Derrick Jensen


Traduc­tion: Nico­las Casaux

écologie environnement société

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