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Le Grand Deuil : comment faire face à la perte de notre monde (Per Espen Stoknes)
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Article origi­nal (en anglais):
http://www.common­dreams.org/views/2015/05/14/great-grief-how-cope-losing-our-world


Afin d’y faire face correc­te­ment, nous avons peut-être besoin de commen­cer par faire notre deuil.

Les clima­to­logues sont très nombreux à dire que nous aurons à faire face à un réchauf­fe­ment sans précé­dent dans les prochaines décen­nies. Ces mêmes scien­ti­fiques, tout comme vous et moi, luttent contre les émotions que suscitent ces faits et ces projec­tions désas­treuses. Mes enfants — qui ont aujourd’­hui 12 et 16 ans — vivront peut-être dans un monde plus chaud que les 3 derniers millions années, et feront peut-être face à des défis que l’on commence à peine à entre­voir, et par bien des aspects, seront proba­ble­ment privés du monde riche et divers dans lequel nous avons grandi. Comment faire face à — et vivre avec — des pers­pec­tives aussi sombres ?

À travers diffé­rentes popu­la­tions, des cher­cheurs en psycho­lo­gie ont docu­menté une longue liste des consé­quences du réchauf­fe­ment clima­tique sur la santé mentale: trau­ma­tisme, choc, stress, anxiété, dépres­sion, souf­france aggra­vée, contraintes vis-à-vis des rela­tions sociales, abus de drogues, senti­ment de déses­poir, fata­lisme, rési­gna­tion, perte d’au­to­no­mie et de maîtrise de soi, ainsi que la perte de l’iden­tité person­nelle et profes­sion­nelle.

Cette tris­tesse plus que person­nelle est ce que j’ap­pelle « le Grand Deuil » — un senti­ment qui monte en nous comme s’il émanait de la Terre elle-même. Peut-être que les ours et les dauphins, les forêts coupées à blanc, les rivières polluées et les océans surchar­gés de plas­tique et s’aci­di­fiant portent aussi le deuil en eux, tout comme nous. Chaque nouvelle clima­tique me parvient avec un senti­ment d’hor­reur crois­sant : est-il trop tard pour inver­ser la tendance ? La notion selon laquelle notre deuil indi­vi­duel et notre perte émotion­nelle puissent être en réalité une réac­tion à la dégra­da­tion de l’air, de l’eau, et de notre envi­ron­ne­ment appa­raît rare­ment dans les conver­sa­tions ou les médias. Cela pour­rait engen­drer des peurs sur le genre de monde auquel nos fils et nos filles vont devoir faire face. Mais où en parlons-nous ? Certains en parlent en privé à un théra­peute. C’est comme s’il ne fallait pas parler de ce sujet en public.

Ce Grand Deuil a récem­ment refait surface pour moi, alors que je lisais des infor­ma­tions sur les coraux et leur mort immi­nente à cause du réchauf­fe­ment des océans et de la surpêche de la légine australe dans nos océans surchar­gés de plas­tique. Est-ce une vague de deuil émer­geant des profon­deurs océa­niques, de la triste et impi­toyable destruc­tion en cours ? Ou n’est-ce qu’une fantai­sie person­nelle ? En tant que psycho­logue j’ai appris à ne pas railler de telles réac­tions, ou mouve­ments de l’âme, mais à les hono­rer.

Un nombre crois­sant de recherches a apporté des preuves, tirées de groupes de travaux et d’in­ter­views  de personnes affec­tées par les séche­resses, les inon­da­tions et les érosions côtières. Lorsque solli­ci­tés, les parti­ci­pants expriment une profonde détresse vis-à-vis des pertes qu’en­traine la modi­fi­ca­tion du climat. Et celle-ci est aggra­vée par ce qu’ils perçoivent comme des réponses locales, natio­nales et mondiales inadé­quates et frag­men­tées. Dans une étude de la cher­cheuse Susanne Moser sur les commu­nau­tés côtières, un parti­ci­pant typique rapporte: « et ça s’ins­talle vrai­ment, la réalité de ce qu’on essaye d’em­pê­cher ici. Et ça semble presque futile, avec toutes les agences gouver­ne­men­tales qui font obstacle, le simple coût de faire quelque chose de ce genre — ça semble déses­péré. Et c’est assez dépri­mant, parce que j’aime cet endroit. » Dans une autre étude de la socio­logue Kari Norgaard, un parti­ci­pant vivant près d’une rivière s’ex­clame : « c’est comme vouloir être quelqu’un de digne et tirer votre iden­tité de la rivière, mais quand la rivière est polluée, cela se reflète sur vous. » Un autre parti­ci­pant, ayant fait l’ex­pé­rience d’une séche­resse prolon­gée, a expliqué à l’équipe du profes­seur Glenn Albrecht que même si « vous avez un étang là-bas — vous ne voulez pas vrai­ment sortir, parce que c’est vrai­ment dégoû­tant dehors, vous ne voulez pas sortir. »

Un récent sondage sur le climat, effec­tué par le projet de Yale sur la commu­ni­ca­tion au sujet du chan­ge­ment clima­tique et par le centre de commu­ni­ca­tion sur le chan­ge­ment clima­tique de l’uni­ver­sité George Mason présen­tait cette statis­tique surpre­nante : « la plupart des états-uniens (74%) disent « rare­ment » ou « ne jamais » discu­ter du réchauf­fe­ment clima­tique avec leurs amis et leur famille, un nombre qui a consi­dé­ra­ble­ment augmenté depuis 2008 (60%). »

Ces cita­tions et ces statis­tiques soulignent la réalité que beau­coup préfèrent éviter, ou dans laquelle ils préfèrent ne pas se plon­ger — cette terre Mordor-esque d’éco-anxiété, de colère, de déses­poir et de dépres­sion. L’une des fonc­tions essen­tielles du déni consiste à préser­ver notre confort en masquant cette noir­ceur hiver­nale inté­rieure.

Le sondage sur le climat, cepen­dant, présen­tait aussi cette décou­verte encou­ra­geante : « les états-uniens sont neuf fois plus suscep­tibles de pencher pour le point de vue selon lequel il en est de la respon­sa­bi­lité de chacun de prendre soin de la terre et de ses ressources (62%) plutôt que de croire qu’il est de notre droit d’uti­li­ser la terre et ses ressources pour notre propre béné­fice (7%). »

Et si, au lieu de conti­nuer à éviter cette douleur, ce deuil et ce déses­poir, ou à en attri­buer la respon­sa­bi­lité aux corpo­ra­tions, aux poli­ti­ciens,  à l’agro­bu­si­ness, aux défo­res­teurs, ou aux bureau­crates corrom­pus, nous essayions de nous pencher sur ces senti­ments et de les accep­ter. Nous pour­rions les recon­naître pour ce qu’ils sont, plutôt que les consi­dé­rer comme mauvais, comme une faiblesse person­nelle ou comme la faute de quelqu’un d’autre. Il semble, d’une façon ou d’une autre, impor­tant de persis­ter et d’en­trer en contact avec le déses­poir lui-même, lui qui émerge de la dégra­da­tion du monde natu­rel. En tant que culture nous pour­rions décou­vrir des véri­tés que nous suggé­re­raient ces senti­ments que l’on a tendance à obli­té­rer, car jugés dépres­sifs. Ces véri­tés contiennent le fait qu’ils reflètent de façon précise l’état de l’éco­lo­gie du monde dans lequel nous vivons. Plus de la moitié de tous les animaux a disparu au cours des 40 dernières années, selon l’in­dice planète vivante. La plupart des écosys­tèmes sont en train d’être endom­ma­gés, ou utili­sés de façon insou­te­nable, selon le rapport de l’éva­lua­tion pour le millé­naire. Nous vivons une extinc­tion de masse, nous disent nombre de biolo­gistes, mais nous en sommes à peine conscients.

Afin de four­nir une réponse adéquate, nous avons peut-être besoin de porter le deuil de ces pertes. Un deuil insuf­fi­sant nous lais­se­rait insen­sibles ou bloqués dans une posture de colère contre eux, ce qui ne servi­rait qu’à alimen­ter la pola­ri­sa­tion cultu­relle. Mais pour que cela se produise, la présence de voix soli­daires et de modèles sont néces­saires. Il est bien plus dur d’ac­cep­ter nos diffi­cul­tés et notre déses­poir, et de porter le deuil, sans l’em­pa­thie et le soutien de quelqu’un d’autre.

Le contact avec la douleur du monde, cepen­dant, n’ap­porte pas que le deuil, mais peut aussi ouvrir notre cœur à toutes ces choses qui sont encore en vie. Il contient le poten­tiel néces­saire pour briser notre insen­si­bi­li­sa­tion psychique. Il y a aussi peut-être à trou­ver une commu­nauté auprès de ceux qui partagent la même vision, auprès de ceux qui peuvent aussi admettre qu’ils sont touchés par ce grand deuil, qui ressentent la peine de la Terre, chacun à sa façon. Il n’y a pas que le deuil indi­vi­duel qui soit néces­saire, mais aussi un proces­sus partagé menant au réen­ga­ge­ment public vers des solu­tions cultu­relles. Travailler sur nos propres réponses aussi honnê­te­ment que nous le pouvons, en tant qu’in­di­vi­dus et que commu­nau­tés, devient rapi­de­ment un besoin pour la santé psycho­lo­gique.

Pour faire face à la perte de notre monde il nous faut, à travers la colère, nous lais­ser enva­hir par le deuil et la tris­tesse, ne pas les dépas­ser trop vite pour s’ac­cro­cher à un opti­misme illu­soire ou se réfu­gier dans l’in­dif­fé­rence. Et avec cet appro­fon­dis­se­ment, un souci et une grati­tude plus éten­dus peuvent nous ouvrir à ce qui est encore là, et fina­le­ment, nous amener à agir en consé­quence.

Per Espen Stoknes


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay

deuil écologie environnement extinction société

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