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Le marxisme, en tant qu’idéologie de la civilisation industrielle, est aussi toxique que le capitalisme (par Russell Means)

Russell Means, Lakota Oglala (les Indiens Lakota correspondent à la nation Siou, Siou étant le terme employé par leurs ennemis, et les Oglala en sont une des tribus), fut le cofondateur avec Dennis Banks du Mouvement des Indiens d’Amérique (AIM) en 1968. Depuis il a joué un rôle majeur dans des événements tels que l’occupation en 1972 par l’AIM du bâtiment du Bureau des affaires indiennes à Washington (DC), l’occupation de Wounded Knee en 1973 et l’organisation en 1980 du Yellow Thunder Camp dans les Black Hills (South Dakota). Ce mouvement radical pris par la suite un tournant Marxiste-Léniniste, ce qui incita Means à le quitter.  Il est régulièrement un candidat à la présidence du gouvernement de la réserve Oglala de Pine Ridge dans le Sud-Dakota.

Le texte qui suit  dans lequel Russell Means décide de s'adresser à l'AIM, tentant de réorienter la lutte contre le projet énergétique en démontrant que capitalisme et marxisme sont les deux faces d'un même projet à l'origine de leurs maux  est la retranscription d'un discours (retranscription publiée en 1999 dans le livre de Ward Churchill intitulé « Le marxisme et les Indiens d'Amérique ») prononcé lors de l'ouverture du deuxième jour du Black Hills Survival Gathering (en français, Rassemblement pour la survie des collines noires) à Rapid City (Dakota du Sud), le 18 juillet 1980. Lors de cet évènement, plusieurs milliers de personnes venues du monde entier se réunirent pendant six journées de débats, ateliers et conférences.

Le gouvernement US, sous le lobby des industries énergétiques, venait de déclarer ces Collines Noires collines sacrées pour le peuple Lakota  « zone sacrifiée au nom de l'intérêt national », ce qui signifie concrètement que la zone entière était rendue inhabitable du fait de la construction d’une centrale de gazéification du charbon et d’une centrale nucléaire, ainsi que de l’installation de lignes à haute tensions. Le rassemblement fut suivi par un large éventail de groupes et organisations, des Indiens locaux, fermiers, politiciens gauchistes, écologistes du Sierra Club, activistes de Greenpeace, jusqu'à des entrepreneurs en « technologies alternatives ».

N.B. : Nous trouvons ce discours très intéressant ; cependant, il nous faut préciser : son rejet justifié de la culture européenne le pousse à idéaliser, relativement, tout ce qui serait non-européen, une tendance dont il faut aussi se garder. Également, nous ne pensons pas que le marxisme et les marxistes puissent tous être mis dans le même sac, et si nous trouvons très justes nombre des remarques de Russell Means sur l'origine du marxisme, sur le fait que celui-ci s'enracine largement dans le substrat de la culture européenne, dans ses normes et ses dogmes indiscutées, nous considérons qu'il est possible, dans une perspective de convergence des luttes, de trouver un terrain d'entente avec le marxisme, dont nous partageons certaines dispositions.

Je déteste écrire. C’est la seule intro­duc­tion possible à un tel discours.

Le procédé est en lui-même l’in­car­na­tion du concept euro­péen de pensée « légi­time » ; ce qui est écrit a une impor­tance qui est complè­te­ment déniée à la parole. Ma culture, la culture Lakota, se fonde sur une tradi­tion orale, c’est pourquoi, d’or­di­naire, je refuse d’écrire.

C’est une des manières que le monde blanc a de détruire les cultures des peuples non-euro­péens, en impo­sant une abstrac­tion au détri­ment des rela­tions orales d’un peuple.

Ce que vous lisez ici n’est donc pas ce que j’ai écrit, mais ce que j’ai dit, que quelqu’un d’autre a décidé de retrans­crire.

Si j’au­to­rise cela, c’est unique­ment parce qu’il semble que la seule manière de commu­niquer avec le monde blanc soit par le biais des feuilles mortes et dessé­chées d’un livre.

Mais peu importe fina­le­ment que mes mots atteignent ou n’at­teignent pas les blancs. Ils ont déjà prou­vés au travers de leur histoire qu’ils sont inca­pables d’en­tendre, inca­pables de voir ; ils ne savent que lire (il y a bien sûr des excep­tions, mais celles-ci ne font que confir­mer la règle).

Je me soucie plus de ces Indiens d’Amé­rique, étudiants et autres, qui commencent à s’eu­ro­péa­ni­ser, à travers l’uni­ver­sité et diverses autres insti­tu­tions. Mais là encore, il s’agit d’une préoc­cu­pa­tion plutôt margi­nale. Il est égale­ment possible pour un peau-rouge de déve­lop­per un esprit blanc ; il s’agit d’un choix indi­vi­duel sur lequel je ne m’at­tar­de­rais pas ; qu’il en soit ainsi. Cela fait partie d’un long proces­sus de géno­cide cultu­rel, mené encore aujourd’­hui par les blancs contre les Indiens. Ma prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion concerne les Indiens d’Amé­rique qui choi­sissent de résis­ter à ce géno­cide, mais qui s’égarent quant à la marche à suivre.

[…] Chaque Indien d’Amé­rique doit four­nir d’im­por­tants efforts pour ne pas s’eu­ro­péa­ni­ser. La force néces­saire à cet effort ne peut prove­nir que des coutumes tradi­tion­nelles et des valeurs tradi­tion­nelles que conservent nos anciens. Elle doit prove­nir du cercle, des quatre direc­tions, de nos rela­tions ; elle ne peut prove­nir des pages d’un livre, ou de 1000 livres. Aucun euro­péen ne pourra jamais apprendre à un Lakota comment être Lakota, à un Hopi comment être Hopi. Un diplôme de Master en « études indiennes » ou en « éduca­tion » ou en quoi que ce soit ne peut faire d’une personne un être humain, et n’ap­porte aucune connais­sance sur les coutumes tradi­tion­nelles. Il ne peut que faire de vous un esprit euro­péen, un étran­ger.

J’ai­me­rais être clair sur un point bien précis. Quand je parle des Euro­péens, ou d’un « esprit euro­péen », je ne laisse pas la place à de fausses distinc­tions. Je ne crois pas qu’il y ait d’un côté, un sous-produit cultu­rel qui serait mauvais, résul­tat de plusieurs milliers d’an­nées de déve­lop­pe­ment d’une culture euro­péenne géno­ci­daire et réac­tion­naire, et d’un autre côté, de nouvelles avan­cées intel­lec­tuelles révo­lu­tion­naires qui seraient bonnes. Je fais allu­sion ici aux théo­ries marxistes et anar­chistes, et plus géné­ra­le­ment au « gauchisme ». Je ne crois pas que ces théo­ries puissent être sépa­rées du reste de la tradi­tion intel­lec­tuelle euro­péenne. Il s’agit bel et bien de la même sempi­ter­nelle rengaine.

Prenons le chris­tia­nisme comme exemple histo­rique. En son temps, le chris­tia­nisme était révo­lu­tion­naire. Il a trans­formé les rela­tions euro­péennes de pouvoir de fond en comble ; c’est ainsi, même s’il vous arrive de penser que l’Em­pire romain est toujours resté dominé par la force mili­taire. Mais la culture euro­péenne, dont le chris­tia­nisme devint un des éléments, agit sur le plan reli­gieux de façon à utili­ser la reli­gion comme un outil pour la destruc­tion des peuples non-euro­péens, pour l’ex­pan­sion de la puis­sance mili­taire et écono­mique de l’Eu­rope aux quatre coins de la planète, pour la conso­li­da­tion des États-nations euro­péens, pour la forma­tion du système écono­mique capi­ta­liste. La révo­lu­tion chré­tienne ou les révo­lu­tions chré­tiennes ont été des moments forts du déve­lop­pe­ment de la culture occi­den­tale dans des domaines où elle était domi­nante ; cela n’a fait qu’ac­cé­lé­rer le géno­cide d’ori­gine occi­den­tale à l’ex­té­rieur de l’Eu­rope et peut-être aussi à l’in­té­rieur.

C’est la même chose avec les « révo­lu­tions » euro­péennes capi­ta­listes ou autres. Elles ont trans­formé les rela­tions de pouvoir en Europe, mais seule­ment pour réaf­fir­mer les néces­si­tés d’ex­pan­sion du monde blanc dans tous les domaines.

Newton « révo­lu­tionna » la physique et les sciences soi-disant natu­relles en rédui­sant l’uni­vers physique à une équa­tion mathé­ma­tique linéaire. Descartes fit la même chose avec la culture, John Locke avec la poli­tique, et Adam Smith avec l’éco­no­mie. Chacun de ces « penseurs » s’em­para d’une partie de la spiri­tua­lité de l’exis­tence humaine, pour la trans­for­mer en un code, une abstrac­tion. Ils ont repris là où le chris­tia­nisme s’était arrê­tée ; ils ont « sécu­la­risé » la reli­gion Chré­tienne, comme aiment le dire les intel­lec­tuels, l’ont « sécu­la­ri­sée », et ce faisant, ont ainsi permis à l’Eu­rope d’être plus effi­cace et plus prompte à s’im­po­ser en tant que culture expan­sion­niste. Chacune de ces révo­lu­tions intel­lec­tuelles n’a fina­le­ment servi qu’à faire progres­ser l’abs­trac­tion de la menta­lité euro­péenne, à extraire la complexité et la spiri­tua­lité merveilleuses de l’uni­vers pour la rempla­cer par une « séquence logique » : un, deux, trois. Réponse ! C’est ce que les euro­péens ont commencé à appe­ler « l’ef­fi­ca­cité ». Tout ce qui est méca­nique est parfait ; tout ce qui semble instan­ta­né­ment fonc­tion­ner ce qui prouve que le modèle méca­nique est bon est consi­déré comme satis­fai­sant, même si ce n’est clai­re­ment pas le cas. C’est la raison pour laquelle la « vérité » change si rapi­de­ment dans l’es­prit Euro­péen ; les réponses qui découlent d’un tel proces­sus ne peuvent être que provi­soires, tempo­raires, et doivent être conti­nuel­le­ment reje­tées au profit d’autres solu­tions tempo­raires qui valident et main­tiennent en vie ce modèle méca­nique.

Hegel et ensuite Marx furent les héri­tiers de la pensée de Newton, Descartes, Locke et Smith. Hegel acheva le proces­sus de sécu­la­ri­sa­tion de la théo­lo­gie selon ses propres mots , laïci­sant ainsi la pensée reli­gieuse à travers laquelle l’Eu­rope compre­nait l’Uni­vers. Puis, Marx retrans­crit la pensée de Hegel en termes de « maté­ria­lisme », ce qui revient à dire que Marx aussi selon ses propres mots a complè­te­ment déspi­ri­tua­lisé l’œuvre de Hegel. Voilà ce que l’on consi­dère aujourd’­hui comme le grand poten­tiel révo­lu­tion­naire de l’Eu­rope. Les Euro­péens peuvent bien y voir quelque chose de révo­lu­tion­naire, mais les Indiens Améri­cains n’y voient que le vieux conflit Euro­péen entre être et avoir. L’ori­gine intel­lec­tuelle d’une nouvelle forme marxiste d’im­pé­ria­lisme euro­péen se trouve dans la rela­tion entre Marx et ses épigones et la tradi­tion incar­née par Newton, Hegel et d’autres.

Être est une propo­si­tion spiri­tuelle. Avoir est un acte maté­riel. De par leurs tradi­tions, les Indiens d’Amé­rique se sont toujours effor­cés d’être les meilleures personnes possibles. Une partie de cette démarche, hier comme aujourd’­hui, revient à reje­ter l’en­ri­chis­se­ment, afin de ne pas avoir, de ne pas accu­mu­ler. Le profit maté­riel est un indi­ca­teur de faux statut social chez les peuples tradi­tion­nels, quand il est la « preuve que le système fonc­tionne » chez les euro­péens. Nous voyons là deux visions du monde en oppo­si­tion complète, et le Marxisme se pose très loin à l’op­posé de la concep­tion Amérin­dienne. Exami­nons-en la prin­ci­pale consé­quence, car ce n’est pas juste un débat intel­lec­tuel.

La tradi­tion maté­ria­liste euro­péenne de déspi­ri­tua­li­sa­tion de l’Uni­vers est très simi­laire au procédé mental qui consiste à déshu­ma­ni­ser un indi­vidu. Et qui semble le plus expert à déshu­ma­ni­ser d’autres peuples ? Et pourquoi ? Des soldats, vété­rans de nombreuses guerres, apprennent à trai­ter l’en­nemi comme tel avant de retour­ner vers de nouveaux champs de bataille. Des assas­sins le font avant de commettre un crime. Les SS l’ont fait aux pension­naires des camps de concen­tra­tion. Les flics le font. Les patrons le font aux travailleurs qu’ils envoient dans les mines d’ura­nium ou dans les acié­ries. Les poli­ti­ciens le font avec tout le monde. Il faut que ce stra­ta­gème soit constam­ment mis en œuvre par chacun de ces groupes, pour qu’il devienne fina­le­ment accep­table de tuer, ou tout au moins d’anéan­tir d’autres indi­vi­dus. Un des comman­de­ments des chré­tiens énonce « Tu ne tueras point », pas les humains en tout cas, l’ar­ti­fice consiste alors à menta­le­ment conver­tir vos victimes pour les consi­dé­rer comme des non-humains. Il devient alors possible de procla­mer que la viola­tion de votre propre comman­de­ment est en fait une vertu.

En termes de déspi­ri­tua­li­sa­tion de l’Uni­vers, ce proces­sus amène à consi­dé­rer vertueux de détruire la planète. Des mots comme « progrès » ou « crois­sance » sont alors utili­sés pour ratio­na­li­ser ce proces­sus, de la même manière que « victoire » et « liberté » sont géné­ra­le­ment employés pour justi­fier toutes les bouche­ries qui découlent logique­ment de la déshu­ma­ni­sa­tion. Par exemple, un spécu­la­teur foncier pourra parler de « déve­lop­pe­ment » d’un terrain en y ouvrant une carrière de gravier. En vérité, le déve­lop­pe­ment signi­fie la destruc­tion totale et perma­nente du lieu, dont même la terre est extir­pée. Mais, la logique euro­péenne s’est enri­chie de quelques tonnes de graviers, avec lesquelles encore plus de parcelles pour­ront être « déve­lop­pées » par la construc­tion de routes. Fina­le­ment, c’est l’uni­vers tout entier qui est exposé dans la logique Euro­péenne à ce genre de folies.

La chose la plus regret­table, peut-être, est que les euro­péens ne semblent ressen­tir aucun senti­ment de perte. Après tout, leurs philo­sophes ont telle­ment déspi­ri­tua­lisé le réel qu’ils ne retirent aucune satis­fac­tion en contem­plant simple­ment la beauté d’une montagne, d’une lac, ou d’un autre être vivant. Non, la satis­fac­tion se mesure en termes de gain maté­riel la montagne devient donc du gravier, l’eau du lac sert de liquide de refroi­dis­se­ment à une usine, et les gens sont envoyés dans ces usines d’en­doc­tri­ne­ment que les euro­péens aiment appe­ler « écoles ». Tout cela est très « ration­nel » et pour le bien, si bien que l’on n’en ressent aucun senti­ment de frus­tra­tion. Et c’est très diffi­cile, voire impos­sible, de convaincre quelqu’un qu’il y a quelque chose de mauvais dans la logique du profit lorsque l’on n’a plus la sagesse spiri­tuelle qui nous permet de ressen­tir la perte de ce qui est détruit tout au long du chemin.

Chaque nouvelle abstrac­tion occi­den­tale est née d’une néces­sité directe. A chaque fois qu’une abstrac­tion commence à être expo­sée, à chaque fois que les coûts impliqués deviennent évidents et même évidents pour certains euro­péens  une nouvelle abstrac­tion est créé pour encore repous­ser l’iné­vi­table. Pour un temps. Newton, Locke, Descartes et Smith ont mené à Hegel, Marx et Darwin, puis nous avons eu Einstein, Niels, Bohr, etc. Chacun d’entre eux a rendu plus abstraite la réalité et contri­bué à la conti­nua­tion du système scien­ti­fique maté­ria­liste lorsque les vieilles « réponses » étaient péri­mées. Mais chaque nouvelle abstrac­tion, chaque pallia­tif n’est qu’une solu­tion tempo­raire et double la mise. Consi­dé­rez, par exemple, l’éner­gie néces­saire pour faire tour­ner toute la machine indus­trielle. Il y a un peu plus de deux siècles, tout le monde, pratique­ment, utili­sait du bois un élément renou­ve­lable et natu­rel pour se chauf­fer comme pour cuisi­ner. Vint ensuite la révo­lu­tion indus­trielle, et le char­bon devint alors le combus­tible prédo­mi­nant, tandis que la produc­tion indus­trielle se mut en un impé­ra­tif social pour l’Eu­rope. La pollu­tion commença à deve­nir un problème dans les villes, durant que partout on éven­trait la terre afin d’en extraire du char­bon. Plus tard, c’est le pétrole qui devint le prin­ci­pal combus­tible, alors que l’ou­til de produc­tion se moder­ni­sait, à travers une série de « révo­lu­tions » scien­ti­fiques. La pollu­tion s’ac­crut alors de manière drama­tique et aujourd’­hui personne ne sait vrai­ment ce que sera le coût envi­ron­ne­men­tal à long terme de toute cette extrac­tion de pétrole du sol. Il y a aujourd’­hui une crise « éner­gé­tique », et l’ura­nium est en passe de deve­nir le combus­tible domi­nant  toujours au nom du même système de valeurs maté­ria­listes qui provoque les crises, à la fois de l’éner­gie et de l’en­vi­ron­ne­ment.

On peut main­te­nant comp­ter sur les capi­ta­listes pour déve­lop­per l’ura­nium, mais au rythme qui leur permet­tra un profit régu­lier maxi­mum. C’est leur éthique : et peut-être que cela peut permettre de gagner du temps. Les marxistes, d’un autre coté, vont vouloir déve­lop­per l’éner­gie nucléaire aussi vite que possible, au prétexte qu’il s’agit de l’éner­gie la plus « effi­ciente » que l’on ait sous la main. C’est leur éthique à eux, et, à dire vrai, j’ai du mal à voir en quoi c’est préfé­rable. Encore une fois, le marxisme reste au cœur de la tradi­tion euro­péenne. La même vieille rengaine.

Les mission­naires ont dirigé la pulsion euro­péenne de destruc­tion des conti­nents de ce monde ; pas simple­ment des êtres humains autoch­tones qui y vivaient, mais aussi des conti­nents eux-mêmes. Les mission­naires sont toujours là, ils sont toujours actifs et les peuples tradi­tion­nels les consi­dèrent comme des enne­mis. Mais ils ont souvent été rempla­cés en impor­tance par des capi­ta­listes dont la mission est d’ex­ploi­ter « effi­ca­ce­ment » ce que les mission­naires ont « défri­ché ». Le passage de l’Église au capi­ta­lisme a sans doute abouti à des diffé­rences super­fi­cielles dans la struc­ture de la société occi­den­tale ils se sont données du mal pour « sépa­rer l’Église et l’État » dans leur légis­la­tion (pour réduire le pouvoir de l’Église) mais le fait est que cette « révo­lu­tion » a tout simple­ment fait empi­rer les choses pour les non-euro­péens. Le capi­ta­lisme est plus destruc­teur et plus effi­cace que la version mission­naire de l’Eu­rope que nous avons rencon­trée il y a quelques centaines d’an­nées.

On pourra en déduire une règle systé­ma­tique. Vous ne pouvez pas juger de la nature réelle d’une doctrine révo­lu­tion­naire euro­péenne unique­ment sur la base des boule­ver­se­ments qu’elle propose au sein des struc­tures de pouvoir et de la société euro­péenne. Vous ne pouvez la juger qu’au regard de ces effets sur la vie des non-euro­péens. En effet, dans l’his­toire euro­péenne toutes les révo­lu­tions n’ont servi qu’à renfor­cer la tendance et l’ap­ti­tude de l’Eu­rope à expor­ter la destruc­tion vers d’autres peuples, d’autres cultures, jusqu’à l’en­vi­ron­ne­ment. Je mets quiconque au défi de me trou­ver un exemple où cela ne fut pas le cas.

C’est dans ce contexte que nous, peuples Indiens d’Amé­rique, sommes solli­ci­tés pour adhé­rer à cette « nouvelle » doctrine euro­péenne révo­lu­tion­naire qu’est le marxisme, et priés de croire qu’elle inver­sera les effets néga­tifs de l’His­toire euro­péenne sur notre exis­tence. Les rela­tions de pouvoir, en Europe vont une fois de plus être réajus­tées et cela devrait béné­fi­cier à tout le monde. Mais que cela signi­fie-t-il vrai­ment ?

En ce moment même, nous qui vivons sur la réserve de Pine Ridge, vivons en fait sur ce que la société euro­péenne a déclaré « zone sacri­fiée au nom de l’in­té­rêt natio­nal ». Cela signi­fie qu’il y a ici de grosses réserves d’ura­nium, et que la culture euro­péenne (pas nous) convoite ce mine­rai comme source d’éner­gie. Pour l’in­dus­trie minière, la manière la plus effi­cace et bon marché d’ex­traire et de trai­ter cet uranium implique de reje­ter les déchets ici même, sur le site d’ori­gine. Ici, où nous vivons. Ces déchets sont radio­ac­tifs et rendront toute la région inha­bi­table à jamais. C’est ce que l’in­dus­trie, et la société blanche qui a créé cette indus­trie, consi­dèrent comme un prix « accep­table » pour le déve­lop­pe­ment éner­gé­tique. Ils prévoient par ailleurs, dans le cadre de ce proces­sus indus­triel, de préle­ver la tota­lité des eaux souter­raines de cette partie du Dakota du Sud, ce qui rendra la région double­ment invi­vable. La même chose est en train de se dérou­ler en terre Navajo et Hopi, ainsi qu’en terre Cheyenne et Crow, et d’autres sont sur la liste. Plus de 60 % de toutes les réserves éner­gé­tiques améri­caines ont été détec­tées sous les terri­toires des réserves, si bien qu’il n’y a pas moyen d’y voir un fait isolé. Pour les Indiens d’Amé­rique, il s’agit ni plus ni moins d’une ques­tion de survie. Pour le monde blanc et son indus­trie, il s’agit d’être capable de conti­nuer à exis­ter sous la forme actuelle.

Nous résis­tons pour ne pas être trans­for­més en « zone sacri­fiée au nom de l’in­té­rêt natio­nal ». Nous résis­tons pour ne pas être trans­for­més en « peuple sacri­fié au nom de l’in­té­rêt natio­nal ». Le coût de cette ex­ploi­ta­tion indus­trielle n’est pas accep­table pour nous. Extraire de l’ura­nium ici, et pomper toute l’eau, cela relève du géno­cide, ni plus, ni moins. Ainsi les raisons de notre résis­tance sont suffi­sam­ment évidentes et n’ont pas à être expliquées plus avant.

Suppo­sons main­te­nant que dans notre résis­tance contre l’ex­ter­mi­na­tion, nous commen­cions à cher­cher des alliés (nous en avons). Suppo­sons encore que nous prenions le marxisme révo­lu­tion­naire au pied de la lettre : que son but ultime ne soit rien de moins que le renver­se­ment de l’ordre capi­ta­liste euro­péen à l’ori­gine de cette menace sur notre exis­tence. Cela pour­rait sembler une alliance natu­relle pour les Indiens d’Amé­rique. Comme le rappellent les marxistes, ce sont des capi­ta­listes qui nous ont décla­rés « zone sacri­fiée au nom de l’in­té­rêt natio­nal ». C’est vrai jusqu’à un certain point.

Mais, comme je l’ai déjà dit, ce n’est qu’un jeu de dupe. Regar­dez derrière le rideau du marxisme révo­lu­tion­naire, qu’y trou­vez-vous ? Un enga­ge­ment à renver­ser le système indus­triel qui a créé le besoin de la société blanche en uranium ? Non. Une volonté de garan­tir au peuple Lakota et aux autres peuples amérin­diens un réel contrôle sur la terre et les ressources qu’il leur reste encore ? Non, à moins que ce proces­sus indus­triel soit renversé en tant que partie de leur doctrine. Un  enga­ge­ment pour nos droits, en tant que peuples, de conser­ver nos valeurs et nos tradi­tions ? Non, pas tant qu’ils ont besoin de l’ura­nium de notre terre pour alimen­ter le système de la civi­li­sa­tion indus­trielle, cette culture dont les marxistes font toujours partie.

Le marxisme révo­lu­tion­naire n’a pour autre but que la pour­suite et le perfec­tion­ne­ment de cette indus­trie qui nous détruit tous. Il n’offre que de « redis­tri­buer » les résul­tats, peut-être l’argent, de cette indus­tria­li­sa­tion à une plus large partie de la popu­la­tion. Il offre de prendre la richesse des capi­ta­listes et de la distri­buer, mais, pour ce faire, le marxisme doit main­te­nir le système indus­triel. Encore une fois, les rela­tions de pouvoir dans le monde euro­péen seront chan­gées, mais encore une fois, les effets sur les peuples amérin­diens, ici, et non euro­péens, ailleurs, reste­ront les mêmes. On reste dans le même schéma que lorsque le pouvoir passa de l’église aux riches inves­tis­seurs durant la soi-disant « révo­lu­tion bour­geoise ». La société euro­péenne s’en trouva légè­re­ment modi­fiée, en surface, mais son compor­te­ment envers les non-euro­péens conti­nua à l’iden­tique. Vous appré­cie­rez tout parti­cu­liè­re­ment ce que la révo­lu­tion améri­caine de 1776 apporta aux Indiens d’Amé­rique. Toujours la même vieille rengaine.

Le marxisme révo­lu­tion­naire, comme toute forme de société indus­trielle, cherche à « ratio­na­li­ser » les hommes en fonc­tion de ce qu’exige l’in­dus­trie, pour le maxi­mum d’in­dus­trie, le maxi­mum de produc­tion. C’est une doctrine maté­ria­liste qui a un profond mépris pour la tradi­tion spiri­tuelle de l’In­dien d’Amé­rique, pour nos cultures et nos modes de vie. Marx lui-même nous quali­fiait de « pré-capi­ta­listes » et « primi­tifs ». « Pré-capi­ta­liste » signi­fie simple­ment qu’à ses yeux, nous fini­rions par décou­vrir le capi­ta­lisme et deve­nir capi­ta­listes ; nous sommes donc écono­mique­ment attar­dés, selon le marxisme. La seule manière pour des Indiens d’Amé­rique de prendre part à une révo­lu­tion marxiste serait qu’ils rejoignent le système indus­triel, qu’ils deviennent ouvriers en usine, ou « prolé­taires », comme les appelle Marx. Marx était très clair sur le fait que sa révo­lu­tion ne pouvait avoir lieu qu’à travers la lutte du prolé­ta­riat contre la classe domi­nante, et que l’exis­tence d’un système indus­triel massif était une condi­tion préa­lable à la réus­site d’une société marxiste.

Je crois qu’il y a là un problème de langage. Chré­tiens, capi­ta­listes, marxistes. Tous se consi­dé­raient en esprit comme « révo­lu­tion­naires ». Mais aucun d’eux ne souhai­tait une véri­table révo­lu­tion. Leur véri­table inten­tion, c’est la conti­nua­tion. Ils font ce qu’ils font pour que la culture euro­péenne conti­nue à pros­pé­rer et à se déve­lop­per selon ses besoins. Comme les bacté­ries, la culture euro­péenne progresse par convul­sions inter­mit­tentes et aussi parfois par divi­sions internes dans le but de se perpé­tuer et de gran­dir. Ce n’est pas d’une ré­vo­lu­tion que nous sommes en train de parler, mais d’un moyen pour perpé­tuer ce qui existe déjà. Une amibe reste une amibe après qu’elle s’est repro­duite. Mais, après tout, compa­rer la culture euro­péenne à une amibe n’est pas gentil pour l’amibe ! Les cellules cancé­reuses sont peut-être une compa­rai­son plus appro­priée étant donné que la culture occi­den­tale a histo­rique­­ment tout détruit autour d’elle et éven­tuel­le­ment se détruira elle-même.

Des lors que nous, Indiens d’Amé­rique, épou­se­rions la cause Marxiste, cela revien­drait à sous­crire au sacri­fice natio­nal de notre terre ; nous devrions nous suici­der cultu­rel­le­ment, deve­nir indus­tria­li­sés, occi­den­ta­li­sés et pourquoi pas pasteu­ri­sés. Nous devrions nous détruire tota­le­ment nous-mêmes. Seul un fou pour­rait consi­dé­rer que cela puisse être souhai­table.

J’en viens à me deman­der si malgré tout, je ne suis pas trop sévère. Le marxisme a déjà une longue histoire ; cette histoire vient-elle confir­mer ou infir­mer mes craintes ? J’ai donc regardé le proces­sus d’in­dus­tria­li­sa­tion en union Sovié­tique depuis 1920, et je constate que ces marxistes y ont fait en 60 ans ce que la « révo­lu­tion indus­trielle » anglaise a fait en 300 ans. Je constate que le terri­toire de l’URSS était habité par un grand nombre de popu­la­tions tribales, qui ont fina­le­ment toutes été sacri­fiées pour faire place aux usines. Les sovié­tiques parlent de cela sous le nom de « ques­tion natio­nale » : cette ques­tion de savoir si ces tribus avaient simple­ment le droit d’exis­ter ; en l’oc­cur­rence ils déci­dèrent que ces tribus étaient un sacri­fice accep­table pour l’in­dus­tria­li­sa­tion. Je regarde en Chine et je constate exac­te­ment la même chose. Je regarde au Viet­nam, et je vois des marxistes impo­ser encore ce même ordre indus­triel aux popu­la­tions tribales qu’ils délogent de leurs montagnes.

J’en­tends un scien­ti­fique sovié­tique célèbre dire que lorsque l’ura­nium sera épuisé, des alter­na­tives seront alors décou­vertes. Je vois les Viet­na­miens remettre en fonc­tion une centrale nucléaire aban­don­née par l’ar­mée améri­caine. Est-ce qu’ils l’ont déman­te­lée et détruite ? Non, ils l’uti­lisent. Je constate que la Chine procède à des essais atomiques, déve­loppe des réac­teurs nucléaires, prépare un programme spatial pour colo­ni­ser et exploi­ter les planètes de la même manière que les Euro­péens ont colo­nisé et exploité ce conti­nent. C’est toujours la même rengaine, mais peut-être avec un rythme plus rapide à présent.

La décla­ra­tion du scien­ti­fique sovié­tique est très inté­res­sante. Est-ce qu’il sait ce que sera cette source d’éner­gie alter­na­tive ? Non, il a simple­ment confiance, la science trou­vera une solu­tion. J’en­tends des marxistes révo­lu­tion­naires décla­rer que la destruc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, la pollu­tion, les radia­tions, tous ces phéno­mènes seront contrô­lés. Et je les vois agir confor­mé­ment à leurs dires. Est-ce qu’ils savent comment ces phéno­mènes seront contrô­lés ? Non, ils ont simple­ment confiance. Quelle en est leur connais­sance ? Confiance ! La science trou­vera une solu­tion. Cette croyance a toujours été une quasi-reli­gion en Europe. La science est deve­nue la nouvelle reli­gion occi­den­tale pour capi­ta­listes et marxistes réunis, ils sont vrai­ment insé­pa­rables, ils ne sont que parties et produits de la même culture. Ainsi, les marxistes, à la fois en théo­rie et en pratique, demandent aux peuples non-euro­péens d’en finir tout à la fois avec leurs valeurs, leurs tradi­tions, leur exis­tence cultu­relle. Nous serons tous accros à la science indus­trielle dans la société marxiste.

Je ne crois pas que ce soit le capi­ta­lisme lui-même qui soit intrin­sèque­ment respon­sable de la situa­tion où les Indiens d’Amé­rique ont été décla­rés « sacri­fice natio­nal ». Non, il s’agit de la tradi­tion euro­péenne ; c’est la culture euro­péenne elle-même qui est respon­sable. Le marxisme est simple­ment la dernière conti­nua­tion de cette tradi­tion, pas la solu­tion. S’al­lier avec cette idéo­lo­gie, c’est s’al­lier avec les mêmes forces qui ont dit de nous que nous étions un « coût » accep­ta­ble…

Une autre voie est possible. Il y a la voie de la tradi­tion Lakota, et la voie des autres peuples Indiens d’Amé­rique. La voie qui comprend que les hommes n’ont pas le droit de dégra­der la terre-mère, qu’il existe des forces bien au-delà de ce que peut conce­voir l’es­prit euro­péen, et que les humains doivent vivre en harmo­nie avec toutes leurs rela­tions, puisque, le cas échéant, ces rela­tions se char­ge­ront d’éli­mi­ner la dishar­mo­nie. Avec une vision empha­tique et déséqui­li­brée des hommes par les hommes, l’ar­ro­gance euro­péenne d’agir comme s’ils étaient au-delà de la nature de toutes choses et de leurs rela­tions entre elles peut seule­ment abou­tir à un déséqui­libre total et à un réajus­te­ment qui remet­tra ces humains arro­gants à leur place en leur faisant appré­cier le vrai goût des choses concrètes, le goût des choses qu’ils ne contrô­le­ront jamais. Alors, l’har­mo­nie revien­dra. Pas besoin de théo­ries révo­lu­tion­naires pour comprendre ça ; c’est bien au-delà de ce que peuvent maîtri­ser les hommes. Les socié­tés tradi­tion­nelles de par le monde le savent bien, et ne viennent pas élabo­rer des grandes théo­ries à ce sujet. La théo­rie est abstraite, notre savoir est réel.

L’es­sence de la foi euro­péenne y compris sa foi en la science se ramène à la croyance ultime que l’homme est dieu. L’Eu­rope s’est d’ailleurs toujours cher­chée un messie, que ce soit l’homme Jésus Christ, l’homme Karl Marx ou l’homme Albert Einstein. Les Indiens d’Amé­rique savent que c’est complè­te­ment absurde. L’homme est la plus faible des créa­tures, si faible que les autres créa­tures doivent offrir leur chair afin qu’il survive. Les êtres humains ne peuvent survivre qu’en étant ration­nels, puisqu’ils n’ont pas les griffes et les crocs que les autres animaux utilisent pour obte­nir leur nour­ri­ture. La ratio­na­lité peut néan­moins deve­nir une malé­dic­tion quand les hommes oublient l’ordre natu­rel des choses à un point qu’au­cune autre créa­ture ne pour­rait atteindre. Le loup n’ou­blie jamais sa place dans l’ordre natu­rel. Les Indiens d’Amé­rique peuvent l’ou­blier. Les euro­péens l’ou­blient systé­ma­tique­ment. Nous adres­sons une prière de remer­cie­ment au cerf et à nos rela­tions, les remer­ciant de nous permettre de manger leur chair ; les euro­péens se contentent de prendre cette chair comme un dû, et consi­dèrent le cerf comme une créa­ture infé­rieure. Après tout, ils se consi­dèrent d’es­sence divine, par leur ratio­na­lité et leur science ; dieu est l’être suprême ; tout le reste doit être infé­rieur. Ainsi la capa­cité de l’Eu­rope de créer des déséqui­libres ne connaît pas de limites.

Toute la tradi­tion euro­péenne, marxisme inclut, cherche à défier l’ordre natu­rel régis­sant toutes choses. La Terre a été abusée, les forces de la nature bafouées, et cela ne peut pas durer éter­nel­le­ment. Aucune théo­rie ne peut remettre en cause cette simple vérité. Notre Terre Mère se vengera, l’en­vi­ron­ne­ment tout entier se vengera, et les abuseurs fini­ront par être élimi­nés. Les choses suivent le cercle. Elles retournent d’où elles viennent. Voilà la révo­lu­tion. C’est la prophé­tie de mon peuple, du peuple Hopi et de tous les autres peuples sensés.

Les Indiens d’Amé­rique ont essayé d’ex­pliquer cela aux euro­péens depuis des siècles. Mais, comme je l’ai dit plus tôt, ces derniers ont prouvé à maintes reprises qu’ils sont inca­pables d’écou­ter. L’ordre natu­rel prévau­dra, et les abuseurs dispa­raî­trons, de la même manière que les cerfs meurent quand ils brisent l’équi­libre d’une région en la surpeu­plant. Ce n’est qu’une ques­tion de temps avant que ce que les Euro­péens appellent une « catas­trophe majeure à l’échelle globale » ne se produise. Les peuples Indiens d’Amé­rique, comme tous les êtres natu­rels, devront survivre. Une partie de notre lutte pour la survie est de résis­ter. Résis­ter, non pas pour renver­ser un gouver­ne­ment ou prendre le pouvoir, mais parce qu’il est normal de résis­ter contre l’ex­ter­mi­na­tion, pour survivre. Nous ne voulons prendre le pouvoir sur les insti­tu­tions blanches ; nous voulons leur dispa­ri­tion. C’est cela la révo­lu­tion.

Les Indiens d’Amé­rique sont toujours en phase avec ces réali­tés, avec les prophé­ties et les tradi­tions de nos ancêtres. Nous tirons notre savoir de nos aînés, de la nature et des forces qui la traversent. Et lorsque la catas­trophe sera passée, nous, peuples Indiens d’Amé­rique, serons toujours là pour habi­ter ce conti­nent. Même si seule­ment une poignée d’in­diens dans les Andes, le peuple Indien d’Amé­rique survi­vra et l’har­mo­nie sera réta­blie. Cela est révo­lu­tion.

J’ai­me­rais main­te­nant être très clair sur un point précis, un point qui devrait déjà être clair en raison de ce que j’ai dis ces dernières minutes. Seule­ment, la confu­sion est aisée ces temps-ci, alors je vais insis­ter lour­de­ment. Lorsque j’uti­lise le terme « euro­péen », je ne fais pas parti­cu­liè­re­ment réfé­rence à une couleur de peau ou à une struc­ture géné­tique parti­cu­lière. Je fais réfé­rence à un état d’es­prit, une vision du monde qui est le produit de l’évo­lu­tion de la culture euro­péenne. Les gens ne sont pas géné­tique­ment codés pour cet état d’es­prit, ils y sont accul­tu­rés. La même chose est vraie pour les Indiens d’Amé­rique ou pour les membres de n’im­porte quelle culture.

Il est possible pour un Indien d’Amé­rique de parta­ger les valeurs ou la vision du monde euro­péen. Nous avons un mot pour dési­gner ces gens ; nous les appe­lons des « pommes » — rouge à l’ex­té­rieur (la géné­tique), blanc à l’in­té­rieur (leur esprit). D’autres commu­nau­tés ont des termes semblables : les Noirs ont leurs « oreos », les Lati­nos leurs « noix de coco », etc. Et, comme je l’ai dit en commençant cette inter­ven­tion, il y a des excep­tions à la norme euro­péenne ; des gens qui sont blancs de peau, mais pas « blancs » inté­rieu­re­ment. Je ne suis pas sûr de pouvoir attri­buer à ceux-là d’autres noms qu’êtres humains.

Ce que je veux mettre en avant ici, ce n’est pas une propo­si­tion raciale, mais une propo­si­tion cultu­relle. Ceux qui prônent et défendent les réali­tés de la culture euro­péenne et son indus­tria­lisme sont mes enne­mis. Ceux qui y résistent et qui luttent contre sont mes alliés et les alliés des Indiens d’Amé­rique. Je me fiche diable­ment de la couleur de leur peau. Le terme « cauca­sien » est utilisé par les blancs pour dési­gner les blancs ; la pers­pec­tive à laquelle je m’op­pose est euro­péenne.

On ne peut pas vrai­ment consi­dé­rer les « commu­nistes viet­na­miens » comme des cauca­siens, mais leur menta­lité est deve­nue simi­laire à celle d’eu­ro­péens. La même chose est vraie des « commu­nistes chinois », des « capi­ta­listes japo­nais », ou des « catho­liques bantous » ou Peter Mc Dollar à Navajo, ou Dickie Wilson ici à Pine Ridge. Ma posi­tion n’est pas raciste, elle n’est qu’une analyse de ce qui fonde et anime l’es­prit d’une culture.

En termes marxiste, je suppose qu’on me quali­fie­rait de « natio­na­liste cultu­rel ». Je travaille d’abord avec mon peuple, les Lakota, parce que nous avons la même vision du monde, et parta­geons les mêmes préoc­cu­pa­tions. Au-delà, je travaille avec les popu­la­tions amérin­diennes tradi­tion­nelles, là encore en raison de visions et préoc­cu­pa­tions communes. Au-delà, je travaille avec quiconque a pu expé­ri­men­ter l’op­pres­sion euro­péenne, et résiste à son tota­li­ta­risme cultu­rel et indus­triel. Mani­fes­te­ment, cela inclut des cauca­siens géné­tiques qui luttent contre les normes domi­nantes de la culture euro­péenne; j’ai à l’es­prit les Irlan­dais ou les Basques, mais il y en a beau­coup d’autres.

Je travaille en premier lieu avec mon propre peuple, avec ma propre commu­nauté. Les autres peuples ayant des projets non-euro­péens devraient en faire autant. Je ne me prétend pas capable d’as­su­mer effec­ti­ve­ment les combats de la commu­nauté noire à Watts ou à Newark. Et je n’at­tends pas d’un mili­tant de ces commu­nau­tés noires qu’il soit parti­cu­liè­re­ment effi­cace dans les luttes quoti­diennes du peuple Lakota. Chaque commu­nauté peut et doit construire sur la base de sa propre iden­tité cultu­relle. C’est notre force et la source de notre vision du monde, une vision qui nous pousse à résis­ter contre l’in­dus­tria­li­sa­tisme de la culture euro­péen. C’est cette vision du monde qui nous auto­rise à nous rassem­bler, à nous allier à d’autres, à mettre en commun nos forces et nos ressources pour résis­ter à la culture euro­péenne morti­fère, tout en gardant nos propres iden­ti­tés d’êtres humains.

Je crois au slogan « Fais confiance au projet de ton frère », quoique j’ai­me­rais ajou­ter les sœurs dans la balance. J’ai confiance dans la vision du monde fondée sur la commu­nauté et les cultures de tous les groupes ethniques, les nations qui spon­ta­né­ment résistent à l’in­dus­tria­li­sa­tion et à l’ex­tinc­tion de l’hu­ma­nité. Évidem­ment, des indi­vi­dus « blancs » peuvent parta­ger cela avec nous, à condi­tion qu’ils aient compris que la conti­nua­tion des impé­ra­tifs indus­triels de l’Eu­rope n’est pas un projet, mais un suicide pour l’es­pèce humaine. Le blanc est une des couleurs sacrées du peuple Lakota : rouge, jaune, blanc et noir. Les quatre points cardi­naux. Les quatre saisons. Les quatre périodes de la vie et de l’âge. Les quatre races de l’hu­ma­nité. Mélan­gez du rouge, du jaune, du blanc et du noir, ensemble et vous obte­nez du brun, la couleur de la cinquième race. Cela est dans l’ordre natu­rel des choses. C’est pourquoi il me semble natu­rel que toutes les races travaillent ensemble, chacune conser­vant ses propres signi­fi­ca­tions, iden­tité et message.

Mais la plupart des cauca­siens exhibent un compor­te­ment parti­cu­lier. Dès que je commence à critiquer l’Eu­rope et son impact sur les autres cultures, ils se mettent sur la défen­sive. Ils commencent à se défendre eux-mêmes. Et pour­tant, je ne suis pas en train de les accu­ser person­nel­le­ment. J’at­taque l’Eu­rope. En person­na­li­sant mes obser­va­tions sur l’Eu­rope, ils person­na­lisent la culture euro­péenne, en s’y iden­ti­fiant eux-mêmes ; en se défen­dant de la sorte, ils ne font fina­le­ment que défendre cette culture morti­fère. C’est une confu­sion qui doit être dépas­sée, et vite. Aucun d’entre nous n’a d’éner­gie à perdre dans de tels faux combats.

Les cauca­siens ont une vision plus posi­tive à offrir à l’hu­ma­nité que la culture euro­péenne, je le crois. Mais pour se réap­pro­prier cette vision du monde, il leur est néces­saire de s’ex­traire pour un temps de la culture euro­péenne — et de se placer du côté du reste de l’hu­ma­nité — pour regar­der l’Eu­rope pour ce qu’elle est et ce qu’elle fait. S’ac­cro­cher au capi­ta­lisme, au marxisme et autres « ismes » équi­vaut simple­ment à rester dans le cadre de la culture euro­péenne. On n’échappe pas à ce fait fonda­men­tal. En tant que donnée, cela corres­pond à un choix. Compre­nez que ce choix est cultu­rel, et non racial. Compre­nez que choi­sir la culture euro­péenne et l’in­dus­tria­lisme équi­vaut à choi­sir d’être mon ennemi. Et compre­nez que ce choix est le vôtre, pas le mien.

Ce qui me ramène à ces Indiens d’Amé­rique qui errent dans les univer­si­tés, les taudis des villes et autres insti­tu­tions euro­péennes. Si vous y êtes pour apprendre à résis­ter à l’op­pres­seur en accord avec vos voies tradi­tion­nelles, ainsi soit-il. Je ne sais pas comment vous vous débrouillez pour combi­ner les deux facteurs, mais vous réus­si­rez peut-être. Mais n’ou­bliez pas votre percep­tion de la réalité. Faites atten­tion à ne pas commen­cer à penser que le monde blanc offre aujourd’­hui des solu­tions aux problèmes auxquels nous sommes confron­tés. Faites atten­tion aussi à ce que les mots employés par les peuples autoch­tones ne soient pas tour­nés à l’avan­tage de nos enne­mis. L’Eu­rope a inventé la pratique du retour­ne­ment du sens des mots. Il suffit de regar­der les trai­tés établis entre les peuples des Indiens d’Amé­rique et les diffé­rents gouver­ne­ments euro­péens pour savoir ce qu’est la vérité des faits. Tirez votre force de votre iden­tité.

Le renver­se­ment des mots va bon train aujourd’­hui, cela ne s’est jamais arrêté. C’est pourquoi lorsque j’ai pris la parole à Genève, en Suisse, au sujet de la colo­ni­sa­tion des peuples autoch­tones dans cette partie de l’Amé­rique de l’hé­mi­sphère Nord, j’ai été abusi­ve­ment présenté comme un « gauchiste » par certains mili­tants blancs. C’est pourquoi certains idiots sont crus par quelques têtes creuses lorsqu’ils dési­gnent les mili­tants indiens comme « marxistes-léni­nistes ». C’est pourquoi certains groupes de « gauche » croient qu’ils partagent nos valeurs tout en les reje­tant en pratique. Une culture qui confond constam­ment révo­lu­tion et conti­nua­tion, qui confond science et reli­gion, qui confond révolte et résis­tance, n’a rien d’utile à vous apprendre, n’a rien à vous offrir comme mode de vie. Les Euro­péens ont depuis long­temps perdu tout contact avec la réalité, si tant est qu’ils aient un jour été en contact avec elle. Soyez déso­lés pour eux si vous en ressen­tez le besoin, mais n’ayez pas honte de vous en tant qu’In­diens d’Amé­rique.

Bon, je suppose que pour conclure, je voudrais dire clai­re­ment qu’en­traî­ner quiconque vers le marxisme est la dernière chose qui vienne à l’es­prit. Le marxisme est aussi étran­ger à ma culture que le capi­ta­lisme et la chré­tienté. D’ailleurs, je peux dire que je ne pense pas essayer d’at­ti­rer quiconque vers quoi que ce soit. D’une certaine façon, j’ai essayé d’être un « leader », dans le sens où les médias grand public aiment à utili­ser ce terme, lorsque le Mouve­ment des Indiens d’Amé­rique — AIM — était une jeune orga­ni­sa­tion. Ce fut la consé­quence d’une confu­sion dont je ne souffre plus désor­mais. Vous ne pouvez pas être tout pour qui que ce soit. Je ne souhaite pas être traité de cette façon par mes enne­mis ; je ne suis pas un « leader ». Je suis un patriote Lakota Oglala. C’est tout ce que je souhaite et ai besoin d’être. Et je suis très à l’aise avec qui je suis.

 

Russell Means


Traduc­tion : Sébas­tien Debande

Édition & révi­sion: Nico­las Casaux

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2 Comments on "Le marxisme, en tant qu’idéologie de la civilisation industrielle, est aussi toxique que le capitalisme (par Russell Means)"

  1. Today I’m feeling Lakota. I resist. Thank you for your message.

  2. Cet homme possède une répartie rare! Une grande lucidité se ressent dans son discours.
    Ses paroles se boivent… que dire de plus? Un grand homme ce R.Means.

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