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Petit lexique d'optimisme officiel (par Armand Farrachi)
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Cet article est une repro­duc­tion de l’in­tro­duc­tion de l’ex­cellent livre d’Ar­mand Farra­chi, « Petit lexique d’op­ti­misme offi­ciel ».


Lorsque les gardiens de la paix, comme on peut aussi les appe­ler, inter­viennent sur la voie publique pour y remplir leur apai­sante fonc­tion, ils utilisent une formule si simple, si effi­cace et si célèbre qu’elle en est deve­nue prover­biale: « Circu­lez, il n’y a rien à voir! » En quelques mots, tout est dit. Un acci­dent, un cri, une rixe, une fuite, quoi que ce soit d’inquié­tant ou d’anor­mal a-t-il été remarqué dans la rue, à l’étage ou ailleurs? Aussi­tôt les passants s’ar­rêtent, s’as­semblent, s’in­ter­rogent, bavardent, s’ir­ritent ou s’ef­fraient, l’at­trou­pe­ment fait boule de neige, l’inquié­tude tache d’huile et la rumeur enfle. Jusqu’où ira-t-elle si l’on n’y met bon ordre? On en a déjà vu finir en révo­lu­tion. Par chance, les anges gardiens de la loi et de l’ordre sont là pour rassu­rer. La foule sera conte­nue, les curieux disper­sés, la paix sauve­gar­dée. Il ne s’est rien passé. Il est donc inutile de station­ner sur la chaus­sée et d’at­ti­rer de nouveaux badauds au risque de provoquer des encom­bre­ments, des désordres. Circu­lez, c’est-à-dire passez votre chemin, puisque les passants doivent passer, les voitures rouler, puisque tout doit libre­ment s’écou­ler à l’image d’une eau courante, sans embâcle pour gêner ce flux par des amon­cel­le­ments, blocages, entas­se­ments, ques­tions, réponses, protes­ta­tions. Allez vous amuser, pensez à autre chose, roulez, travaillez, consom­mez, votez. Il n’y a rien à voir. Vous avez cru qu’il se passait quelque chose car vous avez été alerté par un signe trom­peur ou bénin qui ne mérite pas tant d’at­ten­tion. Mais il n’y a rien à regar­der, rien à penser, rien à dire, rien à critiquer. D’ailleurs, voyez : tout est normal, tout le monde se distrait ou se passionne pour des choses qui en valent vrai­ment la peine, comme les résul­tats du Loto ou le nom des candi­dats aux prochaines élec­tions. Faites-nous confiance, lais­sez-nous nous occu­per de tout, et tout ira bien.

Cette situa­tion banale est trans­po­sable à l’échelle natio­nale et même plané­taire. Vous croyez que le climat se réchauffe, que la pollu­tion augmente, que les ressources s’épuisent, que des matières toxiques ou radio­ac­tives sont trans­por­tées ou enfouies dans les parages, que votre « cadre de vie », votre santé et votre exis­tence sont mena­cés ? Il n’en est rien. Tout est sous contrôle. Les auto­ri­tés sont là pour mini­mi­ser le danger ou pour le nier, même lorsque « la maison brûle », selon l’image offi­cielle. En matière d’« envi­ron­ne­ment » – puisque les maga­zines offrent main­te­nant une rubrique « Envi­ron­ne­ment » à côté de la rubrique « Conso » -, est-il vrai­ment exagéré de parler de poli­tique muni­choise ou de néga­tion­nisme ? Ména­ger à tout prix les pétro­liers qui souillent et dérèglent la planète, ou la surpêche qui fait main basse sur les « ressources halieu­tiques », n’est-ce pas négo­cier la recu­lade comme à Munich en 38 ? Affir­mer que le nuage de Tcher­no­byl a contourné la France ou que l’aug­men­ta­tion du nombre des cancers est due à l’al­lon­ge­ment de la vie plutôt qu’aux polluants, n’est-ce pas verser dans le néga­tion­nisme, comme ceux qui contestent la réalité des chambres à gaz dans les camps de la mort? Décla­rer qu’on n’ar­rête pas le progrès et qu’on ne fait pas d’ome­lette sans casser des œufs, comme à Bhopal, ou à Seveso, ou dans n’im­porte quel village évacué pour cause d’au­to­route ou de barrage, n’est-ce pas du défai­tisme en temps de guerre ou du fata­lisme en temps de paix ? Le désastre global dont nous menacent depuis trente ans, avec une vrai­sem­blance que tout véri­fie, les natu­ra­listes, les scien­ti­fiques ou les écolo­gistes, comme autant d’oi­seaux de malheur empê­cheurs de progres­ser en rond, est donc à la fois consenti et nié. Peut-être même n’est-il consenti que parce qu’il est nié.

Notre civi­li­sa­tion, aver­tie du danger qui la guet­tait et qui la frappe à présent, ne ralen­tit nulle­ment sa progres­sion funeste, et, sans chan­ger de direc­tion, empor­tée par sa logique comme par un cheval emballé, ou plutôt comme par une machine sans pilote, pour­suit sa fuite en avant, conti­nue d’ac­cé­lé­rer, en dépit des signaux qui clignotent ou des sirènes qui hurlent. On pense à la para­bole des aveugles peinte par Brue­gel. Lorsque le premier tombe, tous ceux qui le suivent en file indienne en se tenant par l’épaule s’écroulent aussi, comme les moutons de Panurge se préci­pitent à la mer derrière le pion­nier du désastre. Pour accor­der la para­bole à notre temps, il suffit d’ima­gi­ner nos aveugles aux commandes d’un engin moto­risé. D’ailleurs, il n’est même plus néces­saire qu’ils soient aveugles, car ce qu’ils ont devant les yeux, ils ne le voient pas. On a encore entendu récem­ment un écolo­giste célèbre inter­pel­ler à la télé­vi­sion des hommes poli­tiques de diverses obédiences sur le même thème: « Au train où vont les choses, soit l’on change radi­ca­le­ment, soit l’on meurt »; et les poli­tiques de répondre en fronçant les sour­cils avec un air de profonde gravité adapté à la situa­tion que oui, certai­ne­ment, la ques­tion était préoc­cu­pante, mais complexe, qu’il fallait « raison garder », que les études montraient ceci, les enquêtes cela, qu’on ne pouvait négli­ger les aspects écono­miques, et l’homme, et le progrès, et les diffé­rentes analyses, les statis­tiques, les modèles, qu’on allait s’en occu­per, qu’on s’en occu­pait déjà… Bref : à l’ins­tar des aveugles de Brue­gel, les poli­tiques ne peuvent litté­ra­le­ment pas plus entendre ce qu’on leur dit du gouffre béant devant eux qu’ils ne peuvent voir ce préci­pice, englués qu’ils sont dans leurs échéances élec­to­rales, leurs riva­li­tés poli­ti­ciennes, leur programme, le clien­té­lisme, leur ambi­tion person­nelle, leur allé­geance aux lobbies et le reste. Le monde ressemble bien à un avion piloté par des sourds et des aveugles – à suppo­ser qu’il y ait encore un pilote aux commandes – tandis que les passa­gers regardent un film.

Car les poli­tiques ne sont pas seuls en cause. L’in­dif­fé­rence, l’in­com­pé­tence ou l’im­puis­sance existent à tous les éche­lons de la prise de déci­sion : ministres, séna­teurs, préfets, conseils régio­naux, élus locaux, prési­dents de groupes profes­sion­nels, syndi­cats, asso­cia­tions, jour­naux… À la base, les citoyens entendent-ils mieux, eux qu’on mobi­lise par dizaines ou centaines de milliers sur le pouvoir d’achat et la Sécu­rité sociale, mais par centaines seule­ment sur la fin du monde, comme s’il était plus impor­tant d’avoir 10 € de plus à la fin du mois que de mourir de soif ou de faim dans quelques années? À l’échelle stric­te­ment indi­vi­duelle et privée, quan­tité de personnes n’ac­ceptent-elles pas un travail dange­reux en échange d’une prime ou simple­ment pour ne pas crever de faim? Entre la proba­bi­lité d’un cancer dans dix ans ou du chômage tout de suite, chacun pare au plus pressé: faute de pouvoir choi­sir, il défend un métier qui le fait survivre avant de l’em­por­ter. En juillet 2000, les trans­por­teurs de fonds victimes de hold-up crimi­nels se sont mis en grève parce qu’ils ne voulaient pas mourir pour 6 000 F par mois. Mais pour 7 500 F ils ont repris le travail. Pour 8 000 F, auraient-ils accepté de se jeter par la fenêtre? Les problèmes écolo­giques, évidem­ment moins flagrants, sont aussi moins sensibles. L’échelle univer­selle, les délais à long terme, la complexité des proces­sus et le nombre des corré­la­tions n’aident pas à la prise de conscience. Beau­coup pensent et disent, même au plus haut niveau de l’État, que grâce au réchauf­fe­ment clima­tique nous aurons au moins de beaux étés et qu’on pourra faire des écono­mies de chauf­fage. Le moins qu’on puisse dire est que les poli­tiques, qui n’y ont pas d’in­té­rêt immé­diat, ne font rien pour favo­ri­ser une plus juste compré­hen­sion. Bien au contraire, tout est mis en œuvre pour rassu­rer la popu­la­tion, et d’abord par le moyen le plus simple : pas seule­ment la désin­for­ma­tion, le silence ou le mensonge, mais, d’abord et avant tout, le langage.

S’at­taquer au langage, c’est prendre le problème à la source, agir sur l’ins­tru­ment même de notre faculté de juger, car, à moins de s’en­fer­mer dans une soli­tude de trap­piste ou d’au­tiste, il est impos­sible de ne pas parler la langue de son temps et de ses contem­po­rains. Et reprendre le voca­bu­laire ambiant, c’est contri­buer à la diffu­sion de l’idéo­lo­gie domi­nante. Si la méta­phy­sique ne peut exis­ter dans les langues sans verbe être, la catas­trophe et sa contes­ta­tion devien­dront impen­sables quand nous n’au­rons plus de mot pour les dire ou de concept pour y penser. Poli­ti­ciens, jour­na­listes, publi­ci­taires, idéo­logues offi­ciels, toute la cohorte des « commu­ni­cants » s’in­gé­nie à neutra­li­ser notre voca­bu­laire. Vous croyez assis­ter à une destruc­tion. Non, c’est un aména­ge­ment. Vous vous inquié­tez de la créa­tion de monstres, sans comprendre qu’il s’agit d’avan­cées tech­no­lo­giques. Devant des forêts inté­gra­le­ment rasées, l’Of­fice natio­nal des forêts plante son panneau péda­go­gique: une coupe à blanc « régé­nère » la forêt. Ce qui semble dirigé contre nous l’est en fait pour nous. Le plus grave n’est peut-être pas que les mots, comme on l’en­tend parfois dire, n’aient plus de sens, mais qu’on leur en ait donné un autre, en fonc­tion de la situa­tion, conforme aux vœux du pouvoir et à son action. Chan­ger les mots, c’est chan­ger les choses, voire les lieux. Le « site » de l’ac­ci­dent nucléaire anglais, Wind­scale, a été rebap­tisé Sella­field afin de ne pas même encom­brer les mémoires. Lors du brouillage séman­tique, un sens se perd (démo­cra­ti­ser, liber­té…) aussi bien qu’il se détourne. Les mots science ou progrès dési­gnent-ils une connais­sance, une amélio­ra­tion, ou servent-ils à légi­ti­mer une pres­sion tech­nique, écono­mique et poli­tique comme le nom de Dieu suffi­sait jadis à légi­ti­mer le bûcher ?

« Quand j’em­ploie un mot, dit Humpty Dumpty avec un certain mépris [dans Alice au pays des merveilles], il signi­fie ce que je veux qu’il signi­fie, ni plus ni moins.

– La ques­tion est de savoir, dit Alice, si vous pouvez faire que les mots aient tant de sens diffé­rents.

– La ques­tion est de savoir, dit Humpty Dumpty, qui est le maître. C’est tout. »

Face aux périls annon­cés, aux gouver­ne­ments qui choi­sissent de proté­ger les chas­seurs menaçants plutôt que les animaux mena­cés, aux États qui poussent à consom­mer davan­tage d’élec­tri­cité et d’eau au lieu de s’en­tendre sur les moyens d’en écono­mi­ser, aux parti­cu­liers qui préfèrent aller faire des courses sans chan­ger leurs habi­tudes, chacun, indi­vi­duel­le­ment ou collec­ti­ve­ment, s’en­fonce la tête dans le sable pour ne pas voir la vérité, pour nier l’évi­dence ou persis­ter dans l’er­reur. Éven­tuel­le­ment, il riposte. Si l’on reproche à un gêneur son compor­te­ment domma­geable pour la planète, pour ses semblables ou pour lui-même, il ne se défen­dra pas en disant qu’il se moque bien de la nuisance qu’il occa­sionne, mais que ce qu’il fait n’est pas si grave, moins grave en tout cas que ce que fait le voisin, qu’on exagère, que la liberté indi­vi­duelle est sacrée, qu’il n’a pas de leçon à rece­voir des « ayatol­lahs », mille objec­tions plus ou moins réflé­chies ou sincères, car la passion est une raison suffi­sante aux yeux de celui qui l’éprouve. « La chasse (ou la moto, ou l’es­ca­lade) est ma passion, un point, c’est tout! » En cas d’at­taque, par un réflexe de type « infra-commu­nau­taire » ou « infra­com­mu­nau­ta­riste », une asso­cia­tion se forme pour défendre cet inté­rêt parti­cu­lier contre l’in­té­rêt géné­ral, recru­tant des indi­vi­dus qui, avant de se sentir citoyens, se proclament d’abord chas­seurs (en colère), motards (en colère), usagers de sports moto­ri­sés (en colère), ostréi­cul­teurs, « petits porteurs », contri­buables, proprié­taires, fumeurs (en colère) … et tant pis pour la faune sauvage, pour la santé publique, pour les prome­neurs, pour les non-fumeurs ou pour tous ceux que cela dérange. Après tout, n’est-ce pas « le plus gêné qui s’en va »?

Annon­cer l’inad­mis­sible, c’est immanqua­ble­ment susci­ter le rejet de celui qui écoute et qui, face à la réalité, aura aussi­tôt recours à des formules opti­mistes toutes faites (« Ça s’ar­ran­ge­ra… », « C’est impos­si­ble… », « Nous avons le temps… », « On exagè­re… »), éven­tuel­le­ment à la critique ou à l’in­sulte.

Quand tout est devenu idéo­lo­gique, même ce qui le paraît le moins : les yaourts, l’amour, le sexe, la santé, la culture, etc., quand tout est devenu « commu­ni­ca­tion », c’est-à-dire propa­gande marchande, décer­ve­lage ou bour­rage de crâne, les chatoie­ments du voca­bu­laire, l’ac­cep­tion défor­mée de mots anciens ou la créa­tion de nouveaux sont de singu­liers révé­la­teurs. Appe­ler un étran­ger barbare, comme jadis en Grèce, ou sauvage, comme naguère en Occi­dent, un protes­tant héré­tique ou un résis­tant terro­riste, ce n’est pas le dési­gner, mais le juger, et souvent le condam­ner. Dans le domaine des idées sur l’état de la planète, la règle de base est que tout ce qui pour­rait sembler néga­tif (destruc­tion, pilla­ge…) doit être évoqué par un terme posi­tif (progrès, flexi­bi­lité, moder­ni­sa­tion…). Rien n’est détruit, tout est « valo­risé ». Une plan­ta­tion de sapins clonés valo­rise un paysage où il n’y avait rien qu’une lande sans arbres, ce qui n’est pour­tant pas rien. Les déchets nucléaires sont valo­ri­sés en revê­te­ment de routes et de chemins ou en maté­riaux de construc­tion, ce qui répand et augmente l’em­poi­son­ne­ment du monde. Une tronçon­neuse surpuis­sante, un brico­lage géné­tique, une nouvelle arme de destruc­tion massive ne sont pas une aggra­va­tion des moyens d’anéan­tis­se­ment mais des marques de progrès tech­nique, de produc­ti­vité écono­mique et d’ef­fi­ca­cité. Il convient donc à tout citoyen respon­sable de s’en réjouir et non de s’en alar­mer. « La civi­li­sa­tion est-elle une fin en soi ou un stade avancé de la barba­rie ? » se deman­dait Herman Melville. La ques­tion, qui dépasse ici un propos à la fois plus limité et plus modeste, se pose pour­tant, et bien plus aujourd’­hui qu’au­tre­fois, surtout depuis qu’il est devenu possible et facile d’y répondre.

En nous lais­sant expliquer que les OGM permet­tront de lutter contre la faim dans le monde ou de limi­ter l’usage des pesti­cides, que le clonage sauvera les espèces mena­cées, que le libre marché appelle la démo­cra­tie, nous entrons de plain-pied dans une ère où la super­che­rie ne le dispute qu’à l’im­pos­ture, où les vessies font office de lanternes. Le linguis­tique­ment correct dépasse la mode et agit sur les compor­te­ments. Cette entre­prise ressemble en tous points à ce que George Orwell, dans 1984, appe­lait le novlangue. « Le but du novlangue, écrit-il, était non seule­ment de four­nir un mode d’ex­pres­sion aux idées géné­rales et aux habi­tudes mentales mais de rendre impos­sible tout autre mode de pensée. » « Le novlangue était destiné non à étendre mais à dimi­nuer le domaine de la pensée, et la réduc­tion au mini­mum du choix des mots aidait indi­rec­te­ment à atteindre ce but. » « Lorsque le novlangue serait une fois pour toutes adopté […], une idée héré­tique serait litté­ra­le­ment impen­sable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots. » « L’éli­mi­na­tion des mots indé­si­rables » doit contri­buer au triomphe de cette usur­pa­tion. Lorsqu’il s’en prend au phari­sia­nisme ambiant, « néces­sai­re­ment borné dans son langage à un très petit nombre de formules », Léon Bloy, quant à lui, aurait voulu rendre les formules toutes faites inuti­li­sables en en révé­lant le sens profond. « Obte­nir enfin le mutisme du bour­geois, quel rêve! »

L’ère du mensonge ayant déjà commencé à rempla­cer la réalité par une virtua­lité ou par une repré­sen­ta­tion de la réalité, c’est-à-dire le vrai par le faux, il convient de modi­fier aussi le sens des mots qui pour­raient y renvoyer, de dési­gner posi­ti­ve­ment ce qui pour­rait sembler néga­tif aux esprits chagrins.

Un rapide recen­se­ment des termes et expres­sions les plus simples et les plus courants, mais aussi les plus signi­fi­ca­tifs de l’of­fen­sive séman­tique permet d’iden­ti­fier d’abord ce qu’on appelle en gram­maire les faux amis. Ces mots ne signi­fient pas dans leur langue ce qu’ils semblent signi­fier dans la nôtre. Ainsi, en espa­gnol, gato signi­fie chat, et non gâteau. En anglais, a calera est un appa­reil de photo­gra­phie et non une caméra. En franco-français, on peut dési­gner les choses par leur contraire : dans le domaine agri­cole, l’ap­pau­vris­se­ment géné­tique par sélec­tion des semences animales s’ap­pelle perfec­tion­ne­ment des races, l’em­poi­son­ne­ment des terres par les engrais chimiques ferti­li­sa­tion. Pour un géno­cide, on préfère parler de nettoyage ethnique. Un plan social n’est pas un programme de spécia­li­sa­tion profes­sion­nelle, d’in­té­gra­tion ou de promo­tion, mais un licen­cie­ment massif. Un aména­ge­ment du terri­toire n’est pas une adap­ta­tion au milieu ou l’en­tre­tien des sites, mais une destruc­tion du paysage exis­tant. Rempla­cer une forêt par une route n’est donc pas détruire la forêt et ses habi­tants natu­rels, mais aména­ger le terri­toire pour désen­cla­ver une région, favo­ri­ser les commu­ni­ca­tions, déve­lop­per l’éco­no­mie, etc.

On pour­rait même faire plus simple, en propo­sant des équi­va­lents exacts, du type « Ne dites pas… », « Dites… ». Ne dites pas patron, dites entre­pre­neur. Ne dites pas éleveur, dites berger… (On trou­vera d’ailleurs une liste d’équi­va­lents à la fin de cet opus­cule.) La pudi­bon­de­rie concep­tuelle ambiante n’a donc rien à envier à la phobie corpo­relle de l’époque victo­rienne, qui préfé­rait parler d’es­to­mac plutôt que de ventre et cacher les pieds des tables. Chaque jour, on trouve dans les jour­naux, à la télé­vi­sion, aux comp­toirs des cafés, dans les cantines des entre­prises, les taxis, les discours offi­ciels, les mots en vogue qui dési­gnent en creux des phéno­mènes néga­tifs habillés de neuf par le voca­bu­laire et l’idéo­lo­gie. De même qu’on appelle par euphé­misme un aveugle un non-voyant, un nain une personne de petite taille, un balayeur un tech­ni­cien de surface, pour ne pas pronon­cer des termes qui pour­raient bles­ser, alors qu’ils ne renvoient qu’à la mauvaise conscience de celui qui les répète. Qui peut jurer que, en une seule jour­née, s’il écoute atten­ti­ve­ment le discours domi­nant, par exemple lors du jour­nal télé­visé, il n’aura pas entendu au moins une fois les mots crois­sance, progrès, emploi, compé­ti­ti­vité, mots inves­tis d’une forte charge idéo­lo­gique et subjec­tive qui consti­tue le fonds poli­tique offi­ciel? Il n’est aucune analyse, à tous les niveaux, aucun jour­nal, aucune émis­sion, aucune étude écono­mique ou poli­tique qui ne nous épargne cette rengaine, nouvelle pana­cée, et sans que le concept soit jamais ni examiné ni « décons­truit ». Ainsi, pour donner un exemple qui ne corres­pon­dra pas ici à une entrée, la tech­nique ou la science ne connaissent plus que des avan­cées; et d’ailleurs, dans une véri­table phobie de la recu­lade, tout avance, certes, mais vers quoi ?

Les compor­te­ments en viennent à suivre les mots, et c’est pourquoi on peut aussi les iden­ti­fier et les nommer. On recon­naî­tra d’abord des atti­tudes assez répan­dues pour être appe­lées des syndromes. Ce terme d’ori­gine médi­cale a été étendu aux phéno­mènes sociaux ou collec­tifs pour poser un état patho­lo­gique et non un diagnos­tic. C’est un ensemble de réac­tions, de signes, un compor­te­ment à tendance répé­ti­tive qu’on asso­cie à une situa­tion histo­rique, une œuvre de fiction, un person­nage ou autre chose : le syndrome de Stock­holm, ainsi nommé à la suite d’une prise d’otages dans la capi­tale suédoise, consiste pour les otages à faire bien­tôt cause commune avec leurs ravis­seurs. Nico­las Hulot a popu­la­risé le syndrome du Tita­nic.

Le para­doxe relève de la même logique : il porte à la fois un prin­cipe et son contraire – au moins selon le sens commun, en quoi il s’ap­pa­rente à la contra­dic­tion. Que le meilleur perde peut être à la fois une consigne et un para­doxe, car l’un, malheu­reu­se­ment, n’ex­clut pas l’autre. De même, il est para­doxal qu’une bonne nouvelle appa­rente soit mauvaise, et vice versa.

Chaque jour ou presque, on pourra véri­fier que quelques direc­tives impli­cites sont partout données et suivies. Face aux incen­dies, des panneaux situés aux endroits bien visibles des édifices rappellent quelques réflexes salu­taires (ne pas appe­ler au secours, ne pas courir, fermer les portes, attendre les consignes, ne pas reve­nir en arrière, etc.) ; de même, face à la catas­trophe annon­cée, le néga­tion­nisme insti­tu­tion­nel préco­nise quelques réflexes signi­fi­ca­tifs auxquels s’en­traînent les pouvoirs publics, les groupes d’in­té­rêt aussi bien que les indi­vi­dus. Par exemple : nier l’évi­dence, s’obs­ti­ner dans l’er­reur.

Tous ces mots ou concepts, qui tournent autour d’une idée prin­ci­pale, ont néces­sai­re­ment de grandes réso­nances entre eux et renvoient l’un à l’autre comme les diverses cloches d’un même carillon idéo­lo­gique. Peut-être même est-ce la cohé­rence qui donne à ce lexique ce qu’il a de plus inquié­tant puisque chaque entrée ou presque renvoie à toutes les autres, et que toutes se répondent, se complètent et parfois se répètent. Chaque terme pour­rait faire l’objet d’un abon­dant déve­lop­pe­ment. Quelques-uns sont déjà le sujet de livres. On se conten­tera ici de les défi­nir au passage. Il est certain que chaque lecteur, si le cœur lui en dit, saura en ajou­ter d’autres, car la liste, malheu­reu­se­ment, est ouverte.

Dans son prin­cipe, l’exer­cice n’est pas nouveau, et de grands écri­vains l’ont en leur temps et à leur manière pratiqué : Voltaire avec son Sotti­sier, Flau­bert avec le Diction­naire des idées reçues ou Léon Bloy avec l’Exé­gèse des lieux communs. Plus récem­ment, Jean-Claude Carrière et Guy Bech­tel ont publié un copieux Diction­naire de la bêtise et des erreurs de juge­ment. Alors même que j’ache­vais ce petit livre, Éric Hazan faisait paraître LQR pour dénon­cer l’eu­phé­misme ou l’« esso­rage séman­tique » comme les instru­ments du mensonge poli­tique et de ce qu’il appelle judi­cieu­se­ment la « propa­gande au quoti­dien ». Le plus éton­nant est d’ailleurs que, face à une telle offen­sive philo­lo­gique, en quoi Viviane Forres­ter voit, dans L’Hor­reur écono­mique, « ces mutismes, ces abla­tions qui, au sein de la langue, mutilent la pensée », il n’y ait pas eu davan­tage d’au­teurs pour déchif­frer le langage du pouvoir, qu’on l’ap­pelle novlangue comme Orwell, LQR comme Éric Hazan ou LTI, la langue du IIIe Reich, dénon­cée par Klem­pe­rer, langage tota­li­taire comme Jean-Pierre Faye ou, comme tout le monde, langue de bois. L’objec­tif est ici plus limité dans les dimen­sions, le propos et l’am­bi­tion. On s’est inté­ressé d’abord à ce que le pouvoir natu­ro­phobe appelle l’en­vi­ron­ne­ment, sans se garder des problèmes écono­miques, poli­tiques ou idéo­lo­giques qui l’ex­pliquent. Il ne s’agit donc pas d’un essai de lexi­co­lo­gie (l’his­toire du mot démo­cra­tie ou l’étude d’une syntaxe qui évite les formes néga­tives ou les compli­ca­tions gram­ma­ti­cales, préfère les phrases sans verbe, addi­tionne préfixes et suffixes jusqu’à former un système binaire : les pro et les anti, décré­di­bi­li­ser…), ni d’un manuel d’éco­lo­gie poli­tique (critique de la crois­sance), ni d’une nouvelle ency­clo­pé­die des nuisances (chasse, déchets, nucléaire, pollu­tion…), mais d’un relevé alpha­bé­tique de mots courants dont le sens véri­table est caché sous une dési­gna­tion plus flat­teuse (valo­ri­ser au lieu de déna­tu­rer, commu­ni­ca­tion au lieu de propa­gan­de…) ou des atti­tudes emblé­ma­tiques (nier l’évi­dence, syndrome du Tita­nic, para­doxe de Robin­son…). Car, avant qu’il soit devenu subver­sif d’ap­pe­ler les choses par leur nom, la véri­table ambi­tion de ce petit lexique serait que chacun, en recon­nais­sant dans le discours d’au­to­sa­tis­fac­tion prononcé en perma­nence un projet poli­tique en cours d’ac­com­plis­se­ment, comprenne mieux le véri­table dessein de la puis­sance publique, et – faisons un rêve – finisse par le déjouer.

Armand Farra­chi


Pour vous procu­rer le livre:

http://www.fayard.fr/petit-lexique-dopti­misme-offi­ciel-9782213632049

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