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Qui a tué Ned Ludd? Petite contre-histoire du syndicalisme (par John Zerzan)
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La figure en papier mâché de Ned Ludd est l’un des symboles des temps anciens, une rémi­nis­cence de ce qu’au­rait pu être l’at­ti­tude des travailleurs à l’égard des idées nouvelles si les syndi­cats n’étaient pas deve­nus forts et effi­caces.
Labour, revue du Trade Union Congre, 1956.

C’EST EN ANGLETERRE, première des nations indus­trielles – et d’abord dans l’in­dus­trie textile, première des entre­prises du capi­tal en ces terres et la plus avan­cée tech­nique­ment – que se produi­sit le vaste mouve­ment révo­lu­tion­naire connu sous le nom de luddisme. Le défi que repré­sen­tèrent alors les soulè­ve­ments luddites et leur défaite, ensuite, occupent une place de première impor­tance dans l’évo­lu­tion ulté­rieure de la société moderne. La destruc­tion des machines, arme prin­ci­pale de ces révoltes, remonte à des temps plus anciens encore, à n’en pas douter. Darvall la quali­fie avec justesse de « conti­nuelle » tout au long du XVIIIe siècle, en temps de disette comme de pros­pé­rité. Et les destruc­tions ne se limi­taient certes ni au textile ni à l’An­gle­terre. Des travailleurs agri­coles, des mineurs, des sala­riés des mino­te­ries et des manu­fac­tures se regrou­paient pour détruire des machines, souvent à l’en­contre de ce qu’on nommait géné­ra­le­ment leurs propres inté­rêts écono­miques. De même, les ouvriers d’Eur­pen et d’Aix-la-Chapelle qui sacca­gèrent la grande usine Cocke­rill, les tisse­rands silé­siens qui rasèrent les fabriques d’in­nom­brables villes à l’aube de la révo­lu­tion indus­trielle.

Néan­moins, ce furent les ouvriers anglais de l’in­dus­trie du vête­ment – les tisse­rands, les fileurs, les tondeurs, etc. – qui furent à l’ori­gine d’un mouve­ment qui « attei­gnit une fureur insur­rec­tion­nelle rare­ment aussi éten­due dans l’his­toire de l’An­gle­terre », comme l’écrit Thomp­son – et cela reste sans doute un euphé­misme. Bien que géné­ra­le­ment décrite comme un soulè­ve­ment aveugle, inor­ga­nisé, réac­tion­naire, limité et inef­fi­cace, cette révolte « instinc­tive » contre le nouvel ordre écono­mique a connu de grands succès pendant un temps et avait des objec­tifs révo­lu­tion­naires. Elle fut plus intense dans les zones les plus déve­lop­pées, le centre et le nord du pays notam­ment. Le Times du 11 février 1812 décrit « toutes les appa­rences d’une guerre ouverte » en Angle­terre. Le repré­sen­tant de la Couronne Wood écri­vit au ministre Fitz­william, le 17 juin 1812, que « hormis les endroits mêmes qui sont occu­pés par des soldats, le Pays est pour ainsi dire au pouvoir des sans-loi ».

Et en effet tes luddites furent irré­sis­tibles à plusieurs moments de la deuxième décen­nie du siècle dernier ; ils étaient déter­mi­nés et appliqués à leur tâche. Comme disent Cole et Post­gate : « Rien, c’est certain, ne pouvait arrê­ter les luddites. Les troupes parcou­raient le pays sans résul­tat, décon­cer­tées par le silence et la conni­vence des travailleurs ». En outre un examen des articles de jour­naux, des lettres et des brochures de l’époque montrent que l’in­sur­rec­tion était le but que s’étaient fixé les révol­tés. Par exemple : « Les nobles et les tyrans doivent tous être abat­tus », lit-on dans un tract distri­bué à Leeds. Dès 1812, des signes de prépa­ra­tifs révo­lu­tion­naires ouverts étaient large­ment visibles tant dans le York­shire que dans le Lanca­shire.

Une immense quan­tité de biens fut détruite, parmi lesquels de très nombreux métiers à tisser de concep­tion nouvelle, desti­nés à produire des étoffes de qualité infé­rieure. Le mouve­ment doit son nom au jeune Ned Ludd qui, plutôt que d’ac­com­plir l’ou­vrage bâclé qu’on exigeait de lui, se mit à frap­per à coups de masse tous les métiers à tisser qui lui tombaient sous la main. L’al­ter­na­tive insis­tante entre un contrôle des proces­sus de produc­tion ou leur anéan­tis­se­ment enflamma l’ima­gi­na­tion popu­laire et apporta aux luddites un soutien presque unanime. Hobs­bawm déclara qu’il exis­tait une « sympa­thie large­ment majo­ri­taire à l’égard des briseurs de machines dans toutes les caté­go­ries de la popu­la­tion ». Cette situa­tion avait, en 1813, selon Chur­chill, débou­ché sur « l’ab­sence complète de moyens permet­tant de main­te­nir l’ordre public ». En 1812, la destruc­tion des métiers à tisser devint passible de la peine capi­tale. Des troupes toujours plus nombreuses durent être envoyées contre les luddites, jusqu’à être plus nombreuses que celles que le duc de Welling­ton avait sous ses ordres face à Napo­léon. Pour­tant l’ar­mée n’était pas seule­ment déployée dans le moindre village mais elle était jugée peu fiable en raison de ses sympa­thies pour le mouve­ment et du grand nombre de conscrits luddites dans ses rangs. De même, il était diffi­cile de comp­ter sur les magis­trats et poli­ciers locaux et un système d’es­pion­nage massif s’avéra inef­fi­cace à contrer la réelle soli­da­rité de la popu­lace. Comme on pouvait s’y attendre, les milices de volon­taires, telles qu’elles sont décrites dans la loi sur la Surveillance et la Vigi­lance, ne servirent qu’à « armer les plus défa­vo­ri­sés », selon Hammond, et il fallut se hâter d’ins­ti­tuer le système moderne de police profes­sion­nelle.

Pour lutter contre ce que Mathias a nommé une « tenta­tive de destruc­tion de la nouvelle société », il fallait une arme plus proche du lieu de produc­tion, en d’autres termes la perpé­tua­tion de l’ac­cep­ta­tion de l’ordre des choses grâce au syndi­ca­lisme. Même s’il est évident que l’en­cou­ra­ge­ment du syndi­ca­lisme fut une consé­quence du mouve­ment luddite autant que le fut la créa­tion de la police moderne, il faut savoir qu’il exis­tait une tradi­tion de tolé­rance des syndi­cats parmi les ouvriers du textile et d’autres secteurs de l’in­dus­trie, dès avant le soulè­ve­ment luddite. Ainsi, comme Morton et Tate ont presque été seuls à le souli­gner, les bris de machines de cette époque ne sauraient être consi­dé­rés comme des explo­sions de déses­poir des travailleurs privés d’autres moyens d’ex­pres­sion. Malgré les Combi­na­tion Acts, lois votées de 1799 à 1824 qui inter­di­saient les syndi­cats mais sans être appliquées, le luddisme ne vint pas combler un vide mais dut son succès tempo­raire à son refus du compro­mis avec le capi­tal que prônaient les appa­reils syndi­caux alors en plein essor. On pouvait, en effet, choi­sir alors entre les deux voies : révolte ou reven­di­ca­tion. Or les syndi­cats furent, tant que dura le mouve­ment luddite, délais­sés au profit de l’auto-orga­ni­sa­tion directe des travailleurs et des objec­tifs radi­caux avan­cés par ces derniers.

Au cours de la période en ques­tion, il appa­raît clai­re­ment que le syndi­ca­lisme était fonda­men­ta­le­ment distinct du luddisme et qu’il était encou­ragé en tant que tel, dans l’es­poir affi­ché de le voir absor­ber l’au­to­no­mie luddite. Contrai­re­ment aux stipu­la­tions des Combi­na­tion Acts, la léga­lité des syndi­cats était souvent recon­nue par les tribu­naux, par exemple. Lorsque des syndi­ca­listes étaient pour­sui­vis, ils n’étaient condam­nés qu’à des peines légères ou acquit­tés, tandis que les luddites arrê­tés étaient habi­tuel­le­ment pendus. Certains membres du Parle­ment blâmèrent ouver­te­ment les patrons pour les troubles sociaux et leur repro­chèrent de ne faire plus grand usage de la porte de secours que consti­tuaient les syndi­cats. Nous ne voulons pas dire que les objec­tifs des syndi­cats étaient aussi évidents que de nos jours ni que le contrôle qu’ils exerçaient était aussi prononcé, mais le rôle indis­pen­sable des syndi­cats à l’égard de l’ordre capi­ta­liste était déjà en train de se clari­fier : la crise sociale en cours – ainsi que la néces­sité cruel­le­ment ressen­tie par les classes diri­geantes de se trou­ver des alliés afin de paci­fier les ouvriers – jetait sur le rôle du syndi­ca­lisme une lumière nouvelle. Des dépu­tés des Midlands pres­sèrent le gouver­neur Henson, diri­geant du syndi­cat des tisseurs sur métiers, de combattre le luddisme — comme si on avait besoin de son aide. Sa méthode, pour promou­voir la rete­nue et la soumis­sion, consis­tait, bien sûr, en un inlas­sable plai­doyer en faveur du déve­lop­pe­ment de la puis­sance syndi­cale. Le bureau du syndi­cat des tisseurs sur métiers, selon l’étude de Church sur la ville de Nottin­gham, « publia des instruc­tions spéci­fiques aux travailleurs pour qu’ils n’en­dom­magent pas les métiers à tisser ». Et le Syndi­cat de Nottin­gham, tenta­tive majeure de fonder un syndi­cat géné­ral dans l’in­dus­trie, se prononça de même contre les luddites, renonçant à toute violence.

Si les syndi­cats n’étaient guère les alliés des luddites, on peut dire qu’ils consti­tuaient, dans le mouve­ment ouvrier, une phase appe­lée à succé­der au luddisme, en ce sens que le syndi­ca­lisme joua un rôle déter­mi­nant dans la défaite de ce dernier, par les divi­sions, la confu­sion et le détour­ne­ment d’éner­gies que les syndi­cats engen­drèrent. Le syndi­ca­lisme « remplaça », en quelque sorte, le luddisme, tout en sauvant les patrons d’usine des raille­ries des enfants de la rue comme du pouvoir direct du peuple. C’est ainsi que la pleine recon­nais­sance du syndi­ca­lisme, dans les lois abro­ga­tives des Combi­na­tion Acts votées en 1824 et 1825, eut « un effet modé­ra­teur sur le mécon­ten­te­ment popu­laire », selon Darwall. La campagne pour l’abro­ga­tion des lois anti­syn­di­cales, menée par Place et Hume, fut aisé­ment couron­née de succès au sein d’un parle­ment dont la compo­si­tion était pour­tant simi­laire à celui qui les avait votées. De nombreux témoi­gnages en faveur de l’abro­ga­tion furent enten­dus par la Chambre, émanant tant de patrons que de syndi­ca­listes, et seuls quelques réac­tion­naires endur­cis s’y oppo­sèrent. Place Hume, dans leurs argu­ments conser­va­teurs, prévoyaient une réduc­tion du nombre de grèves à la suite de l’abro­ga­tion. Et de nombreux employeurs, compre­nant le rôle cathar­tique et paci­fi­ca­teur des grèves, ne redou­taient guère l’érup­tion d’ar­rêts de travail qui menaçait en cas d’abro­ga­tion. Les lois d’abro­ga­tion confi­naient offi­ciel­le­ment les attri­bu­tions syndi­cales à leurs préoc­cu­pa­tions tradi­tion­nelles portant sur les salaires et les horaires – une limite dont l’hé­ri­tage se constate dans la période actuelle par la présence systé­ma­tique de clauses sur les « droits de la direc­tion » dans les conven­tions collec­tives et autres accords contrac­tuels entre patrons et syndi­cats. La campagne anti­syn­di­cale que menèrent certains patrons vers le milieu des années 1830 ne fit que souli­gner, à sa manière, le rôle central des syndi­cats : cette campagne ne fut possible qu’en raison du succès si écla­tant remporté par les syndi­cats au détri­ment de la radi­ca­lité, à l’œuvre dans la période précé­dente, des travailleurs reje­tant toute média­tion. Ainsi Lecky est-il très exact, un peu plus tard dans le siècle, lorsqu’il estime « qu’il n’est guère douteux que les syndi­cats les plus impor­tants, les plus pros­pères et les mieux orga­ni­sés ont beau­coup fait pour atté­nuer les conflits sociaux », tout comme Webbs lorsqu’il recon­naît qu’il y avait bien plus de révoltes ouvrières avant que le syndi­ca­lisme ne s’im­pose.

Pour en reve­nir aux luddites, on ne trouve que fort peu de récits à la première personne et une tradi­tion orale presque secrète, parce qu’ils se réali­saient dans leurs actes, récu­sant appa­rem­ment toute média­tion idéo­lo­gique. De quoi s’agis­sait-il, en réalité? Stearns, peut-être l’un des commen­ta­teurs les plus docu­men­tés écrit d’eux : « Les luddites élabo­rèrent une doctrine fondée sur les vertus présu­mées des méthodes de travail manuelles ». Il les traite de « pauvres diables rétro­grades » avec condes­cen­dance, et pour­tant il y a là certai­ne­ment un grain de vérité. Les assauts des luci­di­tés n’étaient pour­tant pas engen­drés par l’in­tro­duc­tion de nouvelles machines, comme on le croit géné­ra­le­ment, car il n’y a aucune trace de telles inno­va­tions en 1811 et 1812, lorsque le mouve­ment luddite démarra. Les destruc­tions étaient plutôt diri­gées contre les nouvelles méthodes qui impo­saient alors un travail moins soigneux sur des machines alors en usage depuis un certain temps. Il ne s’agis­sait pas d’une attaque contre la produc­tion pour des motifs écono­miques, mais, avant tout, d’une réac­tion violente des ouvriers du textile (bien­tôt rejoints par ceux d’autres profes­sions) contre une tenta­tive de déchéance du travail quali­fié. Les produits de mauvaise qualité – en parti­cu­lier, la « came­lote » hâti­ve­ment fabriquée – formaient le cœur du problème. Si les offen­sives des luddites eurent géné­ra­le­ment lieu pendant des périodes de dépres­sion écono­mique, c’est parce que les patrons profi­taient souvent de ces périodes pour intro­duire de nouvelles méthodes de produc­tion. Mais il est égale­ment vrai que les temps de priva­tions n’en­gen­draient pas forcé­ment des mouve­ments luddites, tout comme le luddisme pouvait fort bien se mani­fes­ter dans des régions épar­gnées par la crise. Le Leices­ter­shire, par exemple, fut le comté le moins atteint par la dépres­sion et on y produi­sait des produits lainiers de la meilleure qualité – or le Leices­ter­shire fut l’une des places fortes du luddisme.

Ne pas discer­ner ce qu’il pouvait avoir de radi­cal dans un mouve­ment qui semblait se conten­ter de deman­der que fût mis fin à une produc­tion de mauvaise qualité, c’est ne pas perce­voir la profonde vérité de la rela­tion, attes­tée par tous les prota­go­nistes du conflit, entre les bris de métiers et la sédi­tion. Comme si le combat que mène le produc­teur pour préser­ver l’in­té­grité de son acti­vité à l’ate­lier peut s’ef­fec­tuer sans remettre en cause le système capi­ta­liste tout entier. L’exi­gence d’un travail de meilleure qualité se mua néces­sai­re­ment en un cata­clysme – une lutte à mort tant qu’elle trouva des combat­tants pour la mener. Elle mène direc­te­ment au cœur du rapport social capi­ta­liste et de sa dyna­mique.

Un autre aspect du phéno­mène luddite qui se voit géné­ra­le­ment traité avec condes­cen­dance, cette fois par occul­ta­tion pure et simple, c’est la ques­tion de l’or­ga­ni­sa­tion des insur­gés. Les luddites auraient frappé sauva­ge­ment et aveu­glé­ment – alors que les syndi­cats propo­saient aux travailleurs la seule forme possible d’or­ga­ni­sa­tion. Mais en réalité, les luddites surent s’or­ga­ni­ser au plan local et même se fédé­rer, accep­tant dans leurs rangs des ouvriers de toutes les profes­sions, en usant d’une remarquable coor­di­na­tion spon­ta­née. Reje­tant une struc­ture alié­nante, leur orga­ni­sa­tion n’était ni formelle ni perma­nente. Leur tradi­tion de révolte n’avait pas de centre et exis­tait surtout en tant que code non écrit. Leur commu­nauté était exempte de mani­pu­la­tions, c’était une orga­ni­sa­tion qui ne comp­tait que sur elle-même. Cela donnait toute sa profon­deur au mouve­ment et expliquait la vaste séduc­tion qu’il exerçait. Dans la pratique, « aucun degré d’in­ten­sité dans l’ac­ti­vité des magis­trats ou des larges renfort mili­taires ne suffit à dissua­der les luddites. Chacune de leurs attaques démon­trait prépa­ra­tion et méthode ». C’est du moins ce qu’é­crit Thomp­son qui ne cache pas son admi­ra­tion pour « leurs superbe mesures de sécu­rité et lignes de commu­ni­ca­tion ». Un offi­cier de l’ar­mée, dans le York­shire, prend acte de leur sens « extra­or­di­naire de la concer­ta­tion et de l’or­ga­ni­sa­tion ». William Cobbett écri­vit à propos d’un rapport adressé au gouver­ne­ment en 1812 : « Et voici la circons­tance qui, entre toutes, rendra le minis­tère perplexe : on ne trouve pas de meneurs. C’est un mouve­ment du peuple lui-même ».

Or, malgré la frus­tra­tion de Cobbett, le mode de direc­tion du mouve­ment appor­tait un peu d’eau au moulin des auto­ri­tés. Et en effet, ce mouve­ment n’était pas parfai­te­ment égali­taire, même si les luddites se montrèrent, en ce domaine, plus lucides qu’ils ne le furent dans leur appré­cia­tion des enjeux du soulè­ve­ment, dans leur conscience de ce qui était à portée – et qui leur a échappé de si peu. Ce fut, bien sûr, à l’égard des diri­geants du mouve­ment que la « subti­lité du jeu poli­tique » s’avéra le plus effi­cace, de sorte que certains d’entre eux se muèrent en cadres syndi­caux.

Au temps « pré-poli­tique » des luddites, le peuple bais­sait ouver­te­ment ses maîtres – ce qui s’est quelque peu perpé­tué de nos jours, en pleine période « post- poli­tique ». Il fêta allè­gre­ment la mort de Pitt en 1806 et, avec plus de joie encore, l’as­sas­si­nat de Perce­val en 1812. Ces réjouis­sances popu­laires à l’oc­ca­sion du décès de Premiers ministres disent toute la faiblesse des média­tions entre gouver­nants et gouver­nés, tout comme elles démontrent l’ab­sence d’in­té­gra­tion de ces derniers. L’af­fran­chis­se­ment poli­tique des ouvriers était certai­ne­ment moins poussé que leur affran­chis­se­ment indus­triel, leur inté­gra­tion à la produc­tion. Leur accès au droit de vote n’en traîna que plus en longueur. Néan­moins, il est vrai que la paci­fi­ca­tion sociale trouva une arme puis­sante dans les efforts achar­nés déployés alors pour inté­res­ser la popu­la­tion aux acti­vi­tés légis­la­tives – c’est-à-dire pour élar­gir la base élec­to­rale de la repré­sen­ta­tion parle­men­taire. Cobbett, que d’au­cuns consi­dèrent comme le pamphlé­taire le plus effi­cace de l’his­toire de l’An­gle­terre, incita de nombreux hommes du peuple à rejoindre les clubs qui menaient campagne pour la réforme élec­to­rale – et il était égale­ment réputé, selon Davis, pour ses « condam­na­tions ouvertes des luddites ». Les effets perni­cieux de cette campagne réfor­ma­trice, la divi­sion qu’elle entraî­nait peuvent partiel­le­ment se mesu­rer en compa­rant de précé­dentes démons­tra­tions de fureur anti­gou­ver­ne­men­tale, telles que les « Gordon riots » de 1780 ou l’émeute contre le roi de 1795, avec des fias­cos sanglants aussi lamen­tables que ceux des « soulè­ve­ments » de Pentridge et de Peter­loo, lesquels coïn­cident à peu près avec la défaite du mouve­ment luddite, juste avant 1820.

Pour reve­nir, en conclu­sion, à des méca­nismes plus fonda­men­taux, nous nous retrou­vons une fois de plus face aux problèmes du travail et du syndi­ca­lisme. Ce dernier, c’est incon­tes­table, fonda sa péren­nité sur la dépos­ses­sion des travailleurs du contrôle qu’ils exerçaient sur les instru­ments de produc­tion – et nous avons vu que le syndi­ca­lisme lui-même contri­bua large­ment à cette rupture. Certains, tels les marxistes voient cette défaite et sa consé­quence – la victoire du système indus­triel – comme à la fois inévi­tables et souhai­tables, mais il leur faut pour­tant admettre que dans l’exé­cu­tion même du travail réside, encore de nos jours, l’es­sen­tiel de la maîtrise de la produc­tion indus­trielle. Un siècle après Marx, Galbraith déter­mina que les garan­ties qu’of­frait le système produc­ti­viste, au détri­ment des tradi­tions de créa­ti­vité, étaient à la base de la renon­cia­tion des syndi­cats à toute reven­di­ca­tion sur le contenu du travail lui-même. Mais le travail, comme tout idéo­logue est payé pour le savoir, est un domaine voué à la falsi­fi­ca­tion perma­nente. Aussi les média­teurs modernes ont-ils, en bons tech­ni­ciens du consen­sus, déci­dés d’igno­rer le combat des luddites, univer­sel et conti­nuel, pour le contrôle du proces­sus de produc­tion, alors même que toutes les formes possibles et imagi­nables de « parti­ci­pa­tion des sala­riés » sont actuel­le­ment encou­ra­gées.

Aux débuts du mouve­ment syndi­cal, il s’y trou­vait une bonne dose de démo­cra­tie. La dési­gna­tion des délé­gués par rota­tion ou par tirage au sort était, par exemple, fort répan­due. Mais ce qui prive à jamais les syndi­cats de légi­ti­mité, c’est que c’est une défaite bien réelle – celle des luddites et de tous ceux qui résis­tèrent au machi­nisme – qui a créé les condi­tions de leur victoire et qui en fait l’or­ga­ni­sa­tion de la compli­cité, une paro­die de commu­nauté. À ce niveau, rien ne peut dégui­ser le rôle réel du syndi­ca­lisme, agent de rési­gna­tion et béquille d’un monde difforme.

La quan­ti­fi­ca­tion marxienne éleva la produc­ti­vité au rang de nec plus ultra, tout comme les gauchistes ne perçurent pas le but ultime du pouvoir direct des produc­teurs et se tour­nèrent, belle aber­ra­tion, vers les syndi­cats comme étant tout ce qui reste à ces igno­rants de prolé­taires. L’op­por­tu­nisme et l’éli­tisme de toutes les Inter­na­tio­nales, et de toute la gauche, finirent par débou­cher sur le fascisme, lorsque l’ac­cu­mu­la­tion des renon­ce­ments fit sentir plei­ne­ment ses effets. Quand on voit que le fascisme a pu séduire les travailleurs en tant que dépas­se­ment des inhi­bi­tions, en tant que « socia­lisme de l’ac­tion » – révo­lu­tion­naire, donc – on mesure parfai­te­ment ce qui a été perdu avec la défaite des luddites.

Il en est qui apposent l’étiquette « période de tran­si­tion » à la crise perma­nente actuelle, espé­rant qu’une nouvelle défaite des luddites de notre temps en sera l’heu­reux dénoue­ment. Nous consta­tons aujourd’­hui le même besoin de renfor­cer la disci­pline du travail que dans les débuts du capi­ta­lisme indus­triel, et peut- être même existe-t-il une conscience simi­laire de la popu­la­tion à l’égard du « progrès ». Il est temps de discer­ner plus clai­re­ment quels sont nos enne­mis, afin que, cette fois, la tran­si­tion soit le fait des créa­teurs, non des gestion­naires.

John Zerzan


Extrait tiré du livre « Aux sources de l’alié­na­tion ».

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