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Techniques autoritaires et techniques démocratiques (par Lewis Mumford)
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Critique et historien de l'architecture et de l'urbanisme, Lewis Mumford est né en 1895 près de New York à Flushing (Long Island). Il a fait des études de sociologie, d'urbanisme et de littérature au New City College of New York, à Columbia University, à New York University, et à la New School for Social Research. Mais c'est essentiellement comme autodidacte qu'il a acquis les connaissances encyclopédiques qui sont à la base de ses livres.

Mumford sera par ailleurs toute sa vie dans une position de marginalité à l’intérieur du champ universitaire. Il n’avait pas de poste prestigieux, il gagnait sa vie – modestement - comme chercheur indépendant, tirant ses ressources de ses conférences et de ses écrits. Cette position lui permit de choisir librement ses sujets de recherches, sans jamais avoir à subir la pression d’une institution.

Lewis Mumford demeure mal connu en France alors même qu’il incarne un aspect essentiel de la tradition radicale états-unienne et qu’il fut l’un des critiques les plus pénétrants du déferlement technologique contemporain.

« Démo­cra­tie  » est un mot dont le sens est désor­mais confus et compliqué par l’usage abusif qu’on en fait, souvent avec un mépris condes­cen­dant. Quelles que soient nos diver­gences par la suite, pouvons-nous conve­nir que le prin­cipe qui sous-tend la démo­cra­tie est de placer ce qui est commun à tous les hommes au-dessus de ce que peuvent reven­diquer une orga­ni­sa­tion, une insti­tu­tion ou un groupe ?

Ceci ne remet pas en cause les droits de ceux qui béné­fi­cient de talents natu­rels supé­rieurs, d’un savoir spécia­lisé, d’une compé­tence tech­nique, ou ceux des orga­ni­sa­tions insti­tu­tion­nelles: tous peuvent, sous contrôle démo­cra­tique, jouer un rôle utile dans l’éco­no­mie humaine. Mais la démo­cra­tie consiste à confé­rer l’au­to­rité au tout plutôt qu’à la partie; et seuls des êtres humains vivants sont, en tant que tels, une expres­sion authen­tique du tout, qu’ils agissent seuls ou en s’en­trai­dant.

De ce prin­cipe central se dégage un fais­ceau d’idées et de pratiques connexes que l’his­toire met en évidence depuis long­temps, bien qu’elles ne se trouvent pas dans toutes les socié­tés, ou du moins pas au même degré. On peut citer parmi ces éléments: l’auto-gouver­ne­ment collec­tif, la libre commu­ni­ca­tion entre égaux, la faci­lité d’ac­cès aux savoirs communs, la protec­tion contre les contrôles exté­rieurs arbi­traires, et un senti­ment de respon­sa­bi­lité morale indi­vi­duelle quand le compor­te­ment touche toute la commu­nauté.

Tous les orga­nismes vivants possèdent un certain degré d’au­to­no­mie, dans la mesure où ils se conforment à leur propre forme de vie; mais chez l’homme, cette auto­no­mie est la condi­tion essen­tielle de son déve­lop­pe­ment. Lorsque nous sommes malades ou handi­ca­pés, nous renonçons en partie à notre auto­no­mie: mais y renon­cer quoti­dien­ne­ment, et en toute chose, trans­for­me­rait notre vie même en mala­die chro­nique.

La meilleure vie possible – et ici j’ai parfai­te­ment conscience d’ou­vrir un débat – est une vie qui exige plus d’auto-orga­ni­sa­tion, d’ex­pres­sion et d’ac­com­plis­se­ment de soi. Dans ce sens, la person­na­lité, autre­fois attri­but exclu­sif des rois, appar­tient à tous les hommes en vertu du prin­cipe démo­cra­tique. La vie, dans sa pléni­tude et son inté­grité, ne se délègue pas.

En formu­lant cette défi­ni­tion provi­soire, j’es­père qu’au nom du consen­sus, je n’ai rien oublié qui soit impor­tant. La démo­cra­tie – je l’em­ploie­rai au sens primi­tif du terme – se mani­feste forcé­ment surtout dans de petites commu­nau­tés ou de petits groupes, dont les membres ont de fréquents contacts person­nels, inter­agissent libre­ment et se connaissent person­nel­le­ment. Dès qu’il s’agit d’un nombre impor­tant de personnes, il faut complé­ter l’as­so­cia­tion démo­cra­tique en lui donnant une forme plus abstraite et imper­son­nelle.

Comme le prouve l’ex­pé­rience acquise au cours de l’his­toire, il est beau­coup plus facile d’anéan­tir la démo­cra­tie en créant des insti­tu­tions qui ne confè­re­ront l’au­to­rité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérar­chie sociale que d’in­té­grer des pratiques démo­cra­tiques dans un système bien orga­nisé, dirigé à partir d’un centre, et qui atteint son plus haut degré d’ef­fi­ca­cité méca­nique lorsque ceux qui y travaillent n’ont ni volonté ni but person­nels.

La tension entre l’as­so­cia­tion à échelle réduite et l’or­ga­ni­sa­tion à grande échelle, entre l’au­to­no­mie person­nelle et la règle­men­ta­tion insti­tu­tion­nelle, entre le contrôle à distance et l’in­ter­ven­tion locale diffuse, nous met à présent dans une situa­tion critique. Si nous avions été lucides, nous aurions peut-être compris depuis long­temps que ce conflit s’était aussi enra­ciné profon­dé­ment dans la tech­nique.

Comme j’ai­me­rais pouvoir décrire la tech­nique avec le même espoir d’ob­te­nir votre assen­ti­ment que pour ma défi­ni­tion de la démo­cra­tie, quelles que soient vos réserves et vos doutes ! Mais je dois avouer que l’in­ti­tulé de cet article est lui-même polé­mique; et il m’est impos­sible de pous­ser plus avant mon analyse sans recou­rir à des inter­pré­ta­tions qui n’ont pas encore été suffi­sam­ment diffu­sées, et encore moins abon­dam­ment discu­tées ou critiquées et évaluées de façon rigou­reuse.

Pour parler sans ména­ge­ment, la thèse que je défends est celle-ci : depuis la fin des temps néoli­thiques au Moyen-Orient, jusqu’à nos jours, deux tech­niques ont pério­dique­ment existé côte à côte, l’une auto­ri­taire et l’autre démo­cra­tique ; la première émanant du centre du système, extrê­me­ment puis­sante mais par nature instable, la seconde diri­gée par l’homme, rela­ti­ve­ment faible mais ingé­nieuse et durable. Si j’ai raison, à moins que nous ne chan­gions radi­ca­le­ment de compor­te­ment, le moment est proche où ce qui nous reste de tech­nique démo­cra­tique sera tota­le­ment supprimé ou remplacé, et ainsi toute auto­no­mie rési­duelle sera anéan­tie ou n’aura d’exis­tence auto­ri­sée que dans des stra­té­gies perverses de gouver­ne­ment, comme les scru­tins natio­naux pour élire des diri­geants déjà choi­sis dans les pays tota­li­taires.

Les données sur lesquelles cette thèse est basée sont connues ; mais je pense que l’on a négligé leur impor­tance. Ce que j’ap­pel­le­rais tech­nique démo­cra­tique est la méthode de produc­tion à échelle réduite, repo­sant prin­ci­pa­le­ment sur la compé­tence humaine et l’éner­gie animale mais toujours acti­ve­ment diri­gée par l’ar­ti­san ou l’agri­cul­teur ; chaque groupe raffi­nant ses propres talents par le biais des arts et des céré­mo­nies sociales qui lui conviennent, tout en faisant un usage modéré des dons de la nature. Cette tech­nique a des ambi­tions limi­tées mais, préci­sé­ment parce qu’elle se diffuse large­ment et exige rela­ti­ve­ment peu, elle est très faci­le­ment adap­table et récu­pé­rable. C’est cette tech­nique démo­cra­tique qui a sous-tendu et soutenu ferme­ment toutes les cultures histo­riques jusqu’à notre époque, et c’est elle qui a corrigé le penchant perpé­tuel de la tech­nique auto­ri­taire à faire un mauvais usage de ses pouvoirs. Même pour des peuples contraints à rendre hommage aux régimes auto­ri­taires les plus agres­sifs, dans les ateliers et les cours de ferme, on pouvait encore jouir d’un certain degré d’au­to­no­mie, de discer­ne­ment et de créa­ti­vité. La massue royale, le fouet du meneur d’es­claves, les ordres bureau­cra­tiques n’ont laissé aucune trace sur les textiles de Damas ou la pote­rie de l’Athènes du cinquième siècle.

Alors que cette tech­nique démo­cra­tique remonte aussi loin que l’usage primi­tif des outils, la tech­nique auto­ri­taire est une réali­sa­tion beau­coup plus récente: elle appa­raît à peu près au quatrième millé­naire avant notre ère, dans une nouvelle confi­gu­ra­tion d’in­ven­tion tech­nique, d’ob­ser­va­tion scien­ti­fique et de contrôle poli­tique centra­lisé qui a donné nais­sance au mode de vie que nous pouvons à présent iden­ti­fier à la civi­li­sa­tion, sans en faire l’éloge. Sous la nouvelle insti­tu­tion de la royauté, des acti­vi­tés aupa­ra­vant dissé­mi­nées, diver­si­fiées, à la mesure de l’homme, furent rassem­blées à une échelle monu­men­tale dans une sorte de nouvelle orga­ni­sa­tion de masse à la fois théo­lo­gique et tech­nique. Dans la personne d’un monarque absolu, dont la parole avait force de loi, les puis­sances cosmiques descen­dirent sur terre, mobi­li­sèrent et unifièrent les efforts de milliers d’hommes, jusqu’a­lors bien trop auto­nomes et indé­pen­dants pour accor­der volon­tai­re­ment leurs actions à des fins situées au-delà de l’ho­ri­zon du village.

Cette nouvelle tech­nique auto­ri­taire n’était entra­vée ni par la coutume villa­geoise ni par le senti­ment humain : ses prouesses hercu­léennes d’or­ga­ni­sa­tion méca­nique repo­saient sur une contrainte physique impi­toyable, sur le travail forcé et l’es­cla­vage, qui engen­drèrent des machines capables de four­nir des milliers de chevaux-vapeur plusieurs siècles avant l’in­ven­tion du harnais pour les chevaux ou de la roue. Des inven­tions et des décou­vertes scien­ti­fiques d’un ordre élevé inspi­raient cette tech­nique centra­li­sée: la trace écrite grâce aux rapports et aux archives, les mathé­ma­tiques et l’as­tro­no­mie, l’ir­ri­ga­tion et la cana­li­sa­tion; et surtout la créa­tion de machines humaines complexes compo­sées de pièces inter­dé­pen­dantes, remplaçables, stan­dar­di­sées et spécia­li­sées – l’ar­mée des travailleurs, les troupes, la bureau­cra­tie. Les armées de travailleurs et les troupes haus­sèrent les réali­sa­tions humaines à des niveaux jusqu’a­lors inima­gi­nables, dans la construc­tion à grande échelle pour les premières et dans la destruc­tion en masse pour les secondes. Sur ses terri­toires d’ori­gine, cette tech­nique tota­li­taire était tolé­rée, voire souhai­tée, malgré sa conti­nuelle propen­sion à détruire, car elle orga­ni­sait la première écono­mie d’abon­dance règle­men­tée : notam­ment d’im­menses cultures vivrières qui n’as­su­raient pas seule­ment l’ali­men­ta­tion d’une popu­la­tion urbaine nombreuse, mais aussi libé­rait une impor­tante mino­rité profes­sion­nelle pour des acti­vi­tés mili­taires, bureau­cra­tiques, scien­ti­fiques ou pure­ment reli­gieuses. Mais des faiblesses qui n’ont jamais été surmon­tées jusqu’à notre époque rédui­saient l’ef­fi­ca­cité de ce système.

Tout d’abord, l’éco­no­mie démo­cra­tique du village agri­cole résista à l’in­cor­po­ra­tion dans le nouveau système auto­ri­taire. C’est pourquoi après avoir brisé les résis­tances et collecté l’im­pôt, même l’Em­pire romain jugea oppor­tun d’ac­cor­der une grande auto­no­mie locale en matière de reli­gion et de gouver­ne­ment. De plus, tant que l’agri­cul­ture absorba le travail de quelque 90 % de la popu­la­tion, la tech­nique de masse s’ap­pliqua prin­ci­pa­le­ment dans les centres urbains popu­leux. Parce que la tech­nique auto­ri­taire prit d’abord forme à une époque de rareté des métaux, et parce que la matière première humaine, grâce aux captures de guerre, était aisé­ment trans­for­mable en machines, ses diri­geants ne prirent jamais la peine d’in­ven­ter des moyens de substi­tu­tion méca­niques et inor­ga­niques. Mais elle souf­frait d’autres faiblesses, plus graves encore. Ce système ne possé­dait aucune cohé­rence interne : il suffi­sait d’une rupture dans la commu­ni­ca­tion, d’un chaî­non manquant dans la chaîne de comman­de­ment, pour que les grandes machines humaines se désin­tègrent. Enfin, les mythes qui sous-tendaient le système tout entier – et en parti­cu­lier le mythe fonda­men­tal de la royauté – étaient irra­tion­nels à cause de leurs suspi­cions et animo­si­tés para­noïdes et de leurs préten­tions para­noïaques à l’obéis­sance incon­di­tion­nelle et au pouvoir absolu. En dépit de toutes ses impres­sion­nantes réali­sa­tions construc­tives, la tech­nique auto­ri­taire tradui­sait une hosti­lité profonde envers la vie.

À ce point de ma brève digres­sion histo­rique, je pense que vous voyez clai­re­ment où je veux en venir : à savoir que la tech­nique auto­ri­taire réap­pa­raît aujourd’­hui sous une forme habi­le­ment perfec­tion­née et extrê­me­ment renfor­cée. Jusqu’à présent, confiants dans les prin­cipes opti­mistes de penseurs du dix-neuvième siècle comme Auguste Comte et Herbert Spen­cer, nous avons vu le déve­lop­pe­ment de la science expé­ri­men­tale et des inven­tions méca­niques comme le meilleur gage d’une société indus­trielle paci­fique, produc­tive, et avant tout démo­cra­tique. Nombreux sont ceux qui, pour se rassu­rer, ont choisi de penser qu’il exis­tait un rapport de causa­lité entre la révolte contre le pouvoir poli­tique arbi­traire au dix-septième siècle et la révo­lu­tion indus­trielle qui l’ac­com­pa­gna.

Mais il s’avère que ce que nous avons inter­prété comme la nouvelle liberté est une version beau­coup plus sophis­tiquée du vieil escla­vage : car l’émer­gence de la démo­cra­tie poli­tique au cours de ces derniers siècles est de plus en plus neutra­li­sée par la résur­rec­tion accom­plie de la tech­nique auto­ri­taire centra­li­sée – tech­nique qui s’était relâ­chée dans maintes parties du monde.

Ne nous lais­sons pas abuser plus long­temps. Au moment même où les nations occi­den­tales renver­saient l’an­cien régime abso­lu­tiste, gouverné par un roi autre­fois d’es­sence divine, elles restau­raient le même système sous une forme beau­coup plus effi­cace de leur tech­nique, réin­tro­dui­sant des contraintes de nature mili­taire, non moins draco­niennes dans l’or­ga­ni­sa­tion de l’usine que dans la nouvelle orga­ni­sa­tion de l’ar­mée pour­vue d’uni­formes et rigou­reu­se­ment entraî­née.

Au cours des deux derniers siècles, qui consti­tuent des stades tran­si­toires, on pouvait être perplexe devant l’orien­ta­tion finale de ce système, car on assis­tait à de fortes résis­tances démo­cra­tiques en de nombreux endroits ; mais avec l’uni­fi­ca­tion de l’idéo­lo­gie scien­ti­fique, elle-même déga­gée des limites qu’im­po­saient la théo­lo­gie et les fins de l’hu­ma­nisme, la tech­nique auto­ri­taire eut à sa portée un instru­ment qui lui donne main­te­nant le contrôle absolu d’éner­gies physiques de dimen­sions cosmiques.

Les inven­teurs des bombes atomiques, des fusées spatiales et des ordi­na­teurs sont les bâtis­seurs de pyra­mides de notre temps : leur psychisme est déformé par le même mythe de puis­sance illi­mi­tée, ils se vantent de l’om­ni­po­tence, sinon de l’om­ni­science, que leur garan­tit leur science, ils sont agités par des obses­sions et des pulsions non moins irra­tion­nelles que celles des systèmes abso­lu­tistes anté­rieurs, et en parti­cu­lier cette notion que le système lui-même doit s’étendre, quel qu’en soit le coût ultime pour la vie.

Par la méca­ni­sa­tion, l’au­to­ma­ti­sa­tion, l’or­ga­ni­sa­tion cyber­né­tique, cette tech­nique auto­ri­taire a enfin réussi à surmon­ter ses faiblesses les plus graves: sa dépen­dance origi­nelle à l’égard de servo­mé­ca­nismes résis­tants et parfois acti­ve­ment indis­ci­pli­nés, encore assez humains pour aspi­rer à des fins parfois contra­dic­toires avec celles du système.

Tout comme sa version primi­tive, cette nouvelle tech­nique est merveilleu­se­ment dyna­mique et produc­tive: sa puis­sance sous toutes ses formes tend à augmen­ter de manière illi­mi­tée, dans des propor­tions qui défient le pouvoir d’as­si­mi­la­tion et empêchent tout contrôle, que ce soit dans la produc­ti­vité du savoir scien­ti­fique ou dans celle des chaînes de montage indus­trielles.

Porter l’éner­gie, la vitesse et l’au­to­ma­ti­sa­tion à leur déve­lop­pe­ment maxi­mum, sans se soucier des condi­tions diverses et subtiles qui soutiennent la vie orga­nique, est devenu une fin en soi. Et si l’on en juge par les budgets natio­naux, comme dans les premières formes de tech­niques auto­ri­taires, tout l’ef­fort se porte sur des instru­ments de destruc­tion tota­li­taires, conçus à des fins tota­le­ment irra­tion­nelles dont le prin­ci­pal effet serait la muti­la­tion ou l’ex­ter­mi­na­tion de la race humaine. Même Assur­ba­ni­pal et Gengis Khan s’ac­quit­taient de leurs sanglantes entre­prises dans les limites de la norma­lité humaine.

Dans ce nouveau système, le centre de l’au­to­rité n’est plus une person­na­lité distincte, un roi tout-puis­sant : même dans les dicta­tures tota­li­taires, le centre se trouve désor­mais à l’in­té­rieur même du système, invi­sible mais omni­pré­sent ; tous ses compo­sants humains, y compris l’élite tech­nique et diri­geante et la prêtrise scien­ti­fique sacrée, qui seule a accès au savoir secret qui va permettre le contrôle total, sont eux aussi piégés par la perfec­tion même de l’or­ga­ni­sa­tion qu’ils ont inven­tée.

Tels les pharaons de l’âge des pyra­mides, ces servi­teurs du système iden­ti­fient ses bien­faits à leur propre bien-être ; comme le dieu-roi, leur apolo­gie du système est un acte d’auto-adora­tion ; et comme le roi encore, ils sont en proie à un besoin irré­pres­sible et irra­tion­nel d’étendre leurs moyens de contrôle et de repous­ser les limites de leur auto­rité. Dans ce collec­tif placé au centre du système, ce Penta­gone de la puis­sance, aucune présence visible ne donne des ordres: contrai­re­ment au Dieu de Job, on ne peut pas faire face aux nouvelles divi­ni­tés, et encore moins s’op­po­ser à elles.

Sous prétexte d’al­lé­ger le travail, le but ultime de cette tech­nique est d’évin­cer la vie, ou plutôt d’en trans­fé­rer les proprié­tés à la machine et au collec­tif méca­nique, ne légi­ti­mant que la partie de l’or­ga­nisme suscep­tible d’être contrôlé et mani­pulé.

Ne vous mépre­nez pas sur cette analyse. Le danger pour la démo­cra­tie ne provient pas de décou­vertes scien­ti­fiques spéci­fiques ou d’in­ven­tions élec­tro­niques. Les pulsions humaines qui dominent la tech­nique auto­ri­taire de nos jours remontent à une époque à laquelle la roue n’avait même pas encore été inven­tée. Le danger vient du fait que, depuis que Fran­cis Bacon et Gali­lée ont défini les nouveaux buts et méthodes de la tech­nique, nos grandes trans­for­ma­tions physiques ont été accom­plies par un système qui élimine déli­bé­ré­ment la person­na­lité humaine dans sa tota­lité, ne tient aucun compte du proces­sus histo­rique, exagère le rôle de l’in­tel­li­gence abstraite, et fait de la domi­na­tion de la nature physique, et fina­le­ment de l’homme lui-même, le but prin­ci­pal de l’exis­tence. Ce système a péné­tré la société occi­den­tale si insi­dieu­se­ment que mon analyse de son détour­ne­ment et de ses desseins peut effec­ti­ve­ment paraître plus discu­table – plus choquante en vérité – que les faits eux-mêmes.

Comment expliquer que notre époque se soit livrée si faci­le­ment aux contrô­leurs, aux mani­pu­la­teurs, aux prépa­ra­teurs d’une tech­nique auto­ri­taire? La réponse à cette ques­tion est à la fois para­doxale et ironique.

La tech­nique actuelle se distingue de celle des systèmes du passé, ouver­te­ment brutaux et absurdes, par un détail parti­cu­lier qui lui est haute­ment favo­rable : elle a accepté le prin­cipe démo­cra­tique de base en vertu duquel chaque membre de la société est censé profi­ter de ses bien­faits. C’est en s’ac­quit­tant progres­si­ve­ment de cette promesse démo­cra­tique que notre système a acquis une emprise totale sur la commu­nauté, qui menace d’an­ni­hi­ler tous les autres vestiges démo­cra­tiques.

Le marché qui nous est proposé se présente comme un géné­reux pot-de-vin. D’après les termes du contrat social démo­cra­tico-auto­ri­taire, chaque membre de la commu­nauté peut prétendre à tous les avan­tages maté­riels, tous les stimu­lants intel­lec­tuels et émotion­nels qu’il peut dési­rer, dans des propor­tions jusque-là tout juste acces­sibles même à une mino­rité restreinte : nour­ri­ture, loge­ment, trans­ports rapides, commu­ni­ca­tion instan­ta­née, soins médi­caux, diver­tis­se­ments et éduca­tion. Mais à une seule condi­tion : non seule­ment que l’on n’exige rien que le système ne puisse pas four­nir, mais encore que l’on accepte tout ce qui est offert, dûment trans­formé et produit arti­fi­ciel­le­ment, homo­gé­néi­fié et unifor­misé, dans les propor­tions exactes que le système, et non la personne, exige. Si l’on choi­sit le système, aucun autre choix n’est possible. En un mot, si nous abdiquons notre vie au départ, la tech­nique auto­ri­taire nous rendra tout ce qui peut être cali­bré méca­nique­ment, multi­plié quan­ti­ta­ti­ve­ment, mani­pulé et ampli­fié collec­ti­ve­ment.

« N’est-ce pas là un marché loyal ?  » deman­de­ront ceux qui parlent au nom du système. « Les bien­faits que promet la tech­nique auto­ri­taire ne sont-ils pas réels ? N’est-ce pas la corne d’abon­dance dont l’hu­ma­nité rêve depuis si long­temps, et que toutes les classes domi­nantes ont tenté de s’ap­pro­prier, avec toute la bruta­lité et l’injus­tice néces­saires ? » Je ne voudrais surtout pas nier que cette tech­nique a créé de nombreux produits admi­rables, ni les déni­grer, car une écono­mie auto­ré­gu­lée pour­rait en faire bon usage.

Je souhaite seule­ment suggé­rer qu’il est temps de faire le compte des coûts et des incon­vé­nients humains, pour ne rien dire des dangers, auxquels nous expose notre adhé­sion incon­di­tion­nelle au système lui-même. Même les coûts immé­diats sont élevés, car ce système est si loin d’être soumis à une direc­tion humaine effi­cace qu’il pour­rait nous empoi­son­ner en masse pour nous nour­rir ou nous exter­mi­ner pour assu­rer notre sécu­rité natio­nale avant que nous ne puis­sions jouir de ses bien­faits.

Est-il humai­ne­ment avan­ta­geux de renon­cer à la possi­bi­lité de passer quelques années à Walden Pond [1] pour le privi­lège de passer sa vie à Walden Deux [2]? Quand notre tech­nique auto­ri­taire aura conso­lidé son pouvoir, grâce à ses nouvelles formes de contrôle des masses, sa pano­plie de tranquilli­sants, de séda­tifs et d’aphro­di­siaques, comment la démo­cra­tie pour­rait-elle survivre? C’est une ques­tion idiote: la vie elle-même n’y résis­tera pas, excepté ce que nous en débi­tera la machine collec­tive.

Une intel­li­gence scien­ti­fique asep­ti­sée se propa­geant sur toute la planète ne serait pas l’heu­reux abou­tis­se­ment du dessein divin, comme Teil­hard de Char­din l’a si naïve­ment imaginé, ce serait plutôt la condam­na­tion défi­ni­tive de tout nouveau progrès humain.

Encore une fois, ne vous mépre­nez pas sur ce que je veux dire. Je ne prédis pas un avenir certain, mais j’aver­tis de ce qui peut adve­nir.

Que devons-nous faire pour échap­per à ce sort ? En décri­vant la tech­nique auto­ri­taire qui entre­prend de nous domi­ner, je n’ai pas oublié la grande leçon de l’his­toire : « Prépa­rez-vous à l’inat­tendu ! » Pas plus que je n’ignore les immenses réserves de vita­lité et de créa­ti­vité qu’une tradi­tion démo­cra­tique plus humaine tient encore à notre dispo­si­tion. Je souhaite persua­der ceux dont le souci est de préser­ver les insti­tu­tions démo­cra­tiques que les efforts qu’ils feront dans ce sens doivent aussi inclure la tech­nique. Il s’agit là aussi de repla­cer l’homme au centre.

Nous devons nous oppo­ser à ce système auto­ri­taire qui confère à une idéo­lo­gie trop peu déve­lop­pée et à la tech­nique l’au­to­rité qui appar­tient à la person­na­lité humaine. Je le répète : la vie ne se délègue pas.

Singu­liè­re­ment et d’une manière symbo­lique déli­cieu­se­ment appro­priée, la première cita­tion à l’ap­pui de cette thèse nous est venue d’un agent bien disposé à l’égard de cette nouvelle tech­nique auto­ri­taire – ce qui en fait presque l’ar­ché­type de la victime! Il s’agit de l’as­tro­naute John Glenn, dont la vie fut mise en danger à cause du dysfonc­tion­ne­ment de ses contrôles auto­ma­tiques, action­nés à distance. Après avoir sauvé sa vie de justesse grâce à sa propre inter­ven­tion, il émer­gea de la capsule spatiale en s’écriant : « Que l’homme prenne désor­mais les commandes ! »

Ce qui est plus facile à dire qu’à faire. Mais si nous ne voulons pas être amenés à prendre des mesures encore plus draco­niennes, comme celles qu’é­voque Samuel Butler dans Erew­hon [3], nous serions bien inspi­rés d’en­vi­sa­ger une solu­tion plus construc­tive : à savoir la recons­ti­tu­tion, à la fois de notre science et de notre tech­nique, de manière à pouvoir y intro­duire, à chaque étape du proces­sus, les aspects de la person­na­lité humaine qui en ont été exclus.

Cela signi­fie qu’il faut sacri­fier sans regret la quan­tité seule afin de restau­rer la possi­bi­lité d’un choix quali­ta­tif ; il faut trans­mettre l’au­to­rité, actuel­le­ment aux mains de la machine collec­tive, à la person­na­lité humaine et au groupe auto­nome ; il faut donner la préfé­rence à la variété et à la complexité écolo­gique au lieu d’ac­cen­tuer l’uni­for­mité et la stan­dar­di­sa­tion exces­sives ; et surtout, il faut affai­blir la pulsion qui fait croître le système au lieu de le conte­nir ferme­ment dans des limites humaines, et par là libé­rer l’homme pour lui permettre de pour­suivre d’autres fins.

La ques­tion que nous devons nous poser n’est pas de savoir ce qui est bon pour la science, et encore moins pour Gene­ral Motors, Union Carbide, IBM ou le Penta­gone, mais c’est de savoir ce qui est bon pour l’homme : non pas l’homme des masses, soumis à la machine et enré­gi­menté par le système, mais l’homme en tant que personne, libre de se mouvoir dans tous les domaines de la vie.

Le proces­sus démo­cra­tique peut récu­pé­rer de larges pans de la tech­nique, si nous surmon­tons les pulsions infan­tiles et les auto­ma­tismes qui menacent à présent d’an­nu­ler tout ce que nous avons acquis de réel­le­ment posi­tif. Le loisir même que la machine procure dans les pays avan­cés peut être utilisé avec profit, non pas pour s’in­féo­der à d’autres machines qui offrent une détente méca­ni­sée, mais pour entre­prendre des tâches dont le sens et la portée ne sont ni rentables ni tech­nique­ment possibles dans un système de produc­tion de masse : tâches qui néces­sitent un talent, un savoir, un senti­ment esthé­tique parti­cu­liers. Le mouve­ment qui encou­ra­geait le brico­lage s’est préma­tu­ré­ment enlisé parce qu’il a essayé de vendre encore plus de machines, mais son slogan visait juste [4], à condi­tion d’avoir encore un moi qui puisse en faire usage. Nous ne pour­rons venir à bout de la surabon­dance des auto­mo­biles qui encombrent et détruisent nos villes qu’en redes­si­nant ces villes de façon à favo­ri­ser un agent humain plus effi­cace: le marcheur. Et si l’on consi­dère la nais­sance et l’ac­cou­che­ment, on voit heureu­se­ment régres­ser la procé­dure auto­ri­taire impor­tune, souvent mortelle, centrée sur la routine hospi­ta­lière, en faveur d’un procédé plus humain qui redonne l’ini­tia­tive à la mère et aux rythmes natu­rels du corps.

Complé­ter et enri­chir la tech­nique démo­cra­tique est de toute évidence un sujet trop impor­tant pour être traité en une ou deux phrases de conclu­sion : mais j’es­père avoir clai­re­ment démon­tré que les avan­tages authen­tiques que procure la tech­nique basée sur la science ne peuvent être préser­vés qu’à condi­tion que nous reve­nions en arrière, à un point où l’homme pourra avoir le choix, inter­ve­nir, faire des projets à des fins entiè­re­ment diffé­rentes de celles du système.

Dans les circons­tances actuelles, si la démo­cra­tie n’exis­tait pas, il nous faudrait l’in­ven­ter afin de sauve­gar­der le carac­tère et le génie de l’homme et de recom­men­cer à le perfec­tion­ner.

Lewis Mumford

(19 octobre 1895 – 26 janvier 1990)

Discours prononcé à New York, le 21 janvier 1963

et publié dans la revue Tech­nique et Culture, vol. 5, n°1, hiver 1964

(éd. John Hopkins Univer­sity Press).

Traduc­tion française réali­sée par Annie Gouilleux, février 2012.

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Ce texte a été publié dans

Notes & Morceaux Choi­sis

Bulle­tin critique des sciences, des tech­no­lo­gies et de la société indus­trielle

n°11 – 2014

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Lewis Mumford, Utopie, Machine et Société, 1922–1972


Notes :

[1] Walden Pond était situé à Concord, Massa­chu­setts. C’est là que Henry David Thoreau a vécu et a écrit Walden, ou la vie, dans les bois. [NdT]

[2] Walden Two : utopie moderne écrite par B. F. Skin­ner en 1948 et qui a suscité de nombreux débats. Elle décrit une société dans laquelle les problèmes humains sont réso­lus par une tech­no­lo­gie scien­ti­fique appro­priée, le beha­vio­risme ou compor­te­men­ta­lisme (approche de la psycho­lo­gie à travers l’étude des inter­ac­tions de l’in­di­vidu avec le milieu). Ce livre a été réédité en 2005. [NdT]

[3] Erew­hon est une “satire inver­sée” (le titre est une inver­sion du mot nowhere, nulle part) de la société anglaise de la seconde moitié du XIXe siècle. Butler imagine que dans cette société toutes les inven­tions tech­niques effec­tuées au-delà d’une certaine date ont été pros­crites suite à une révolte contre l’hé­gé­mo­nie gran­dis­sante des machines. [NdT]

[4] Il s’agit du mouve­ment DIY : Do It Your­self (faites-le vous-même). [NdT]

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