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Une profonde colère : redécouvrir ce que nous avons perdu en chemin (par Darren Fleet & Stefanie Krasnow )

Traduction d'un article du site web du magazine Adbusters.
Adbusters (fondé en 1989) est à la fois un magazine (Adbusters magazine) et une fondation (Adbusters Media Foundation).
Celle-ci se définit elle-même comme un réseau d'activistes, d'écrivains et d'artistes qui veulent innover dans de nouvelles formes d'activisme propres à l'ère de l'information qui caractérise notre époque. Cette fondation s'engage dans de nombreuses causes sociales ou politiques, dont la plupart sont anti-consuméristes (s'opposent à la consommation de masse) ou anti-capitalistes. Elle promeut des campagnes-chocs et est à l'initiative de la journée sans achat (Buy nothing day), de la semaine sans télé (TV turn-off week) et du mouvement Occupy Wall Street.

Dans un monde meilleur, il n’y aurait aucune raison d’écrire ceci. Dans ce monde-là, les sacs en plas­tique seraient inter­dits, les beaufs arrê­te­raient de conduire leurs odieux Ford F-350s et les yogis des quar­tiers tendance arrê­te­raient de penser que leurs SUV hybrides peuvent sauver la planète. Mais ce n’est pas le monde dans lequel nous vivons.

Dans notre monde, lorsque les choses tournent mal, la majo­rité d’entre nous vit dans trop de confort pour se sentir concer­née, et est trop polie pour oser s’ex­pri­mer. Avec tant de choses en jeu, nous devons redé­cou­vrir ce que nous avons perdu en chemin : notre colère.

Je suis ici-bas depuis assez long­temps, et tout ce que je puis dire c’est que tout n’a fait qu’em­pi­rer. La défo­res­ta­tion. L’ex­tinc­tion des espèces. La surpêche. La fonte des glaciers. Les émis­sions de CO2 qui battent des records. Nous avons obtenu quelques victoires symbo­liques par ci par là, mais globa­le­ment c’est un échec total. C’est pourquoi cet article sort du cercle des un-monde-meilleur-est-possible-peace-and-love-nous-somme-tous-dans-le-même-bateau-soyez-le-chan­ge­ment-que-vous-voulez-voir, qui est devenu le cachet d’une géné­ra­tion entière d’ac­ti­vistes profes­sion­nels.

Je suis un enfant de la « géné­ra­tion prise de conscience », celle qui a grandi en appre­nant à réduire, réuti­li­ser et recy­cler. Je me souviens avoir décou­vert le réchauf­fe­ment clima­tique au lycée dans les années 90. À l’époque on appe­lait ça l’ef­fet de serre. La majeure partie de mes connais­sances envi­ron­ne­men­tales provient de vidéos que l’on nous diffu­sait en cours, sur les pluies acides, l’agri­cul­ture sur brûlis dans l’Ama­zo­nie et le trou dans la couche d’ozone. Il y avait aussi ce slogan « penser global, agir local » placardé sur les murs de notre salle de cours d’études sociales. Ceux d’entre nous qui se préoc­cu­paient de tout croyaient reli­gieu­se­ment en ce mantra, même si à ce moment-là, presque tout, autour de nous — les four­ni­tures scolaires, nos vête­ments, même la nour­ri­ture dans nos esto­macs — prove­nait de l’autre côté d’un océan.

Alors que nous appre­nions à être plus conscien­cieux dans nos choix de consom­ma­tion, le bazar global fut cham­bardé par l’OMC, l’ALENA et les régimes commer­ciaux du GATT, élimi­nant concrè­te­ment toute possi­bi­lité que nous avions de faire des choix véri­ta­ble­ment écolo­giques. Avant même que nous ayons atteint l’âge de comprendre notre empreinte carbone, elle était déjà 10 fois supé­rieure à celle d’un enfant du monde en déve­lop­pe­ment. En paral­lèle, nos livres d’his­toire étaient remplis de cita­tions inspi­rantes de Gandhi, de Martin Luther King et de Mandela, tous insis­tant sur le fait que le chan­ge­ment, même sous forme de révo­lu­tion était quelque chose de senti­men­tal, de doux, de facile, de posi­tif. La première fois que les flics ont menacé de nous arrê­ter lors d’une mani­fes­ta­tion envi­ron­ne­men­tale, nous nous sommes faits dessus. Il s’avère que la posi­ti­vité a ses limites. Et c’est exac­te­ment pour cela que nous sommes dans un tel pétrin.

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Il n’y a rien de pire que les râle­ries inter­or­ga­ni­sa­tion­nelles, parti­cu­liè­re­ment entre les acti­vistes envi­ron­ne­men­taux et les ONG. Nous avons l’air d’une bande d’en­fants maltrai­tés, évacuant nos frus­tra­tions les uns sur les autres, alors que nous devrions nous unir et diri­ger notre atten­tion ailleurs. Mais puisque nous n’avons pas le courage et l’au­dace de faire front collec­ti­ve­ment, nous nous chamaillons entre nous ; c’est notre seul moyen d’éva­cuer la rage d’im­puis­sance que nous ressen­tons tous. Qu’à cela ne tienne, je dois le dire : à chaque fois que je vois un de mes héros écolo­gistes grim­per à bord du train insti­tu­tion­nel pour dire quelque conne­rie sur le fait qu’ il n’y ait pas de camp dans la lutte clima­tique — sur le fait que le pessi­misme est un affront à l’ima­gi­na­tion — mon cœur se brise.

Récem­ment, Wade Davis, auteur écolo­giste à succès, inter­ve­nant de TED, anthro­po­logue et envoyé spécial pour Natio­nal Geogra­phic, a fait exac­te­ment cela. Dans une inter­view pour un jour­nal de Vancou­ver, il se remé­mo­rait fière­ment le temps où il était consul­tant en éner­gie pour les entre­prises, en disant, « dans tous ces conflits pour les ressources, il n’y a pas d’en­ne­mis, il n’y a que des solu­tions ». Ce genre de plati­tudes bien-pensantes, face à un problème si violent, est notre pire problème.

Si nous voulons sérieu­se­ment entra­ver l’ho­ri­zon toujours plus apoca­lyp­tique qui se profile, nous devons remettre en ques­tion la marque de fabrique des senti­ments bien-pensants qui ont submergé ma géné­ra­tion. Nous devons dire merde aux présen­ta­tions TED, avec leur opti­misme sincère mais creux. Merde aux gourous de la posi­ti­vité qui prétendent que le monde n’est pas en train de mourir, mais seule­ment en train de chan­ger. Et merde aux envi­ron­ne­men­ta­listes qui veulent la jouer gentil avec les lobbys du pétrole et de l’éner­gie, en disant des choses telles que : « vous n’al­lez pas arrê­ter les sables bitu­mi­neux. Il est naïf de penser que vous le pouvez », comme l’a récem­ment proclamé Davis. Ce genre de raison­ne­ment ressemble beau­coup à celui de ces âmes apeu­rées qui pensaient que l’apar­theid était trop ancré pour être vaincu, que le lobby du tabac était trop riche pour être affronté, que l’aus­té­rité était trop figée pour trem­bler — qu’il n’y a rien que vous, ou moi, ou nous puis­sions faire face à une indus­trie multi­mil­liar­daire. En réalité, rien n’est inéluc­table sur cette Terre.

L’an dernier, j’ai assisté stupé­fait aux prises de paroles auda­cieuses d’un groupe d’uni­ver­si­taires radi­caux des premières nations, lors d’une confé­rence univer­si­taire à Vancou­ver inti­tu­lée chan­ge­ments de pouvoir mondiaux. Plutôt que de répondre avec des stan­dards univer­si­taires — « c’est problé­ma­tique » — lorsque confron­tés à une ques­tion sociale, ils ont eu le courage de monter au créneau. L’un d’entre eux tout parti­cu­liè­re­ment, le Dr Glen Coul­thard, des Dénés de Yellowk­nife, qui a présenté un exposé expliquant que les acti­vistes en première ligne des luttes régio­nales, clima­tiques et écolo­giques, au Canada, étaient fati­gués qu’on leur dise qu’il ne fallait pas qu’ils s’énervent ; qu’é­tant donné les proces­sus de colo­ni­sa­tion, de vol et d’ex­ploi­ta­tion en cours, la colère était non seule­ment une réponse natu­relle, mais aussi la seule réponse morale.

Il faisait allu­sion à une colère renais­sante. Une profonde colère. Le genre de colère qui renverse les tables, qui défend les faibles contre les forts, qui préfère mourir plutôt que vivre à genoux. La plupart des écolo­gistes clas­siques n’ap­pré­cient pas ce genre de langage. Cela signi­fie que vous devez faire plus que signer une péti­tion. Cela signi­fie que vous ne pouvez pas consi­dé­rer les minus­cules conces­sions des corpo­ra­tions comme des victoires. Cela signi­fie que vous devez vous lâcher un peu.

Dans notre culture, la colère est consi­dé­rée comme impo­lie, brutale, violente et impi­toyable. Elle est poli­tique­ment incor­recte. Elle met mal à l’aise. Nous crai­gnons la colère comme nous crai­gnons une passion obses­sion­nelle, et un érotisme osten­sible. La colère est sombre et sale, mais la colère profonde est une forme d’em­pa­thie, de respon­sa­bi­lité, et même d’amour.

Les psycho­logues expliquent que la colère est une réponse natu­relle et appro­priée aux compor­te­ments violents, aux situa­tions où nos limites ont été fran­chies. N’avoir aucun impact sur si oui ou non l’éco­cide se produira — et se voir deman­der de parti­ci­per à un gentil et calme débat sur si oui ou non les sables bitu­mi­neux devraient s’étendre — est une viola­tion de nos limites. Et pour­tant, nous sommes censés sourire et garder l’épa­nouis­se­ment en tête comme si la posi­ti­vité était le but du mouve­ment.

La grande ironie, c’est qu’en dépit de l’ap­pel à la raison de notre civi­li­sa­tion, il y ait une profonde irra­tio­na­lité, un angle mort fatal bloquant émotions et bon sens. Nous sommes si profon­dé­ment ancrés dans le déni vis-à-vis de ce qui arrive à notre planète, que nous risquons notre propre extinc­tion.

À moins que l’hu­ma­nité ne surmonte le déni, à moins que nous ne commen­cions à nous mettre en colère — une putain de colère — nous ne serons jamais capables de faire face au défi posé. Nous ne serons jamais capables de nous soule­ver pour affron­ter la réalité plané­tai­re… nous ne serons jamais capables de combat­tre… et nous ne serons jamais capables de vaincre.

Darren Fleet & Stefa­nie Kras­now


Traduc­tion : Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion : Héléna Delau­nay

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1 Comment on "Une profonde colère : redécouvrir ce que nous avons perdu en chemin (par Darren Fleet & Stefanie Krasnow )"

  1. La colère froide, sans émotion, est un puissant vecteur d’action. Seule l’action, les faits de quelque nature qu’ils puissent se manifester sont efficaces. Les états se moquent des manifestations pacifiques tant qu’elles ne représentent pas un danger .
    Il faut mettre l’état en danger ou, tout le moins, lui faire comprendre que l’inssurection arrive…

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