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La farce électorale états-unienne (Chris Hedges)

chris_hedgesArticle original publié en anglais sur le site de truthdig.com, le 16 juin 2015.
Christopher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johnsbury, au Vermont) est un journaliste et auteur américain. Récipiendaire d’un prix Pulitzer, Chris Hedges fut correspondant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’analyse sociale et politique de la situation américaine, ses écrits paraissent maintenant dans la presse indépendante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a également enseigné aux universités Columbia et Princeton. Il est éditorialiste du lundi pour le site Truthdig.com.


J’ai l’intention de ne pas consacrer plus de temps aux élections présidentielles à venir que ce qu’il me faudra pour me rendre à mon bureau de vote le jour de l’élection, voter pour un candidat d’un petit parti, probablement le candidat des Verts, et rentrer chez moi. Tout investissement supplémentaire d’énergie dans ces élections, y compris le soutien de la décision malavisée de Bernie Sanders validant le parti démocrate en devenant un de ses candidats à la présidentielle, est une perte de temps.

Toutes les actions que nous entreprenons doivent maintenant être dirigées vers le démantèlement des structures de l’État-entreprise. Cela implique le refus de toute coopération. Cela implique de rejoindre ou de construire des mouvements radicaux massifs. Cela implique de régulièrement participer à des actes de désobéissance civile, comme ce que font les Kayaktivistes à Seattle, ou ce que font les communautés de pêcheurs de Kodiak, Cordova et Homer, ainsi qu‘une douzaine de tribus indigènes, en Alaska, en s’opposant physiquement au fracking, aux forages pétroliers, à l’exploitation du gaz naturel, ou aux entraînements de la US Navy dans les eaux pures de l’Arctique. Cela implique de lutter pour un salaire minimum de 12 €. Cela implique de bloquer les rues de nos villes pour exiger la fin de l’utilisation systématique de la force létale par la police militarisée, particulièrement contre les personnes à la fois pauvres et de couleur. Cela signifie, à grande comme à petite échelle, des actes de rébellion ouverte. Cela implique de toujours avoir comme objectif premier la perturbation et le renversement du pouvoir corporatiste. Cela implique de ne pas jouer le jeu.

L’État-entreprise cherche à nous faire participer à la mascarade politique des élections chorégraphiées. Il cherche à ce que nous jouions selon ses règles. Nos médias corporatistes, rincés par les dollars de la publicité politique, inondent les ondes de ridicule et de trivial. Les candidats, les sondeurs, les analystes politiques, les commentateurs et les journalistes célèbres fournissent des boucles infinies de bla-bla “politique” banal et absurde, qui n’est en réalité qu’une grotesque forme d’anti-politique. Nous serons bombardés par cette propagande, largement centrée sur les personnalités fabriquées des candidats, pendant plusieurs mois. Éteignez tout cela. Ça n’a aucun sens.

Les voix de ceux qui importent ne seront pas entendues lors de ces élections. Les marginalisés et les pauvres de nos colonies internes, les 2,3 millions de détenus dans nos prisons, (et leurs familles), les musulmans que nous persécutons ici et au Moyen-Orient, et la souffrance de la classe ouvrière sont oblitérés de la discussion. Dans ces États-Unis Potemkine il n’y a qu’une classe moyenne. Nos libertés, y compris notre droit à la vie privée ainsi que le consentement des gouvernés — tout cela nous ayant été retiré — sont présentées comme sacrées et inviolées dans cette farce électorale. On nous assure que nous vivons dans une démocratie fonctionnelle. On nous promet que notre voix va compter. Même Sanders vous dira la même chose. S’il osait se démarquer et dire la vérité, particulièrement à propos du parti démocrate, il serait banni des débats, diabolisé et écrasé par l’institution démocrate, privé de son poste de présidence du comité sénatorial, et jeté dans le désert politique, dans lequel Ralph Nader a été exilé. Sanders, malheureusement, n’a pas la force morale de Nader. Il va, le moment venu, pousser ses supporters, dans une embrassade vampirique, à soutenir Hillary Clinton. Comme le joueur de flûte de Hamelin dirigeant une file d’enfants, ou de rats — faites votre choix — vers les oubliettes politiques.

Le théâtre politique fonctionne, parce que de nombreux états-uniens ont été systématiquement endoctrinés et déconnectés de la réalité. Nos maîtres corporatistes ont construit une culture de masse centrée sur le culte du moi, l’hédonisme débridé et le spectacle. L’idéologie néolibérale infeste toutes les institutions et tous les systèmes de croyances. Ceux qui souffrent méritent de souffrir. Les victimes sont responsables de leur victimisation. Nous pouvons tous obtenir richesse et prospérité si l’on travaille dur. Ce mantra nous permet d’être cruel et sans cœur envers les faibles et les plus vulnérables, particulièrement les pauvres, ainsi que les femmes et les enfants, que l’on considère comme des déchets humains. Notre vision néolibérale tordue se définit comme le progrès.”

Les États-Unis s’autoproclament vertueux et bons, tout en infligeant des souffrances humaines terribles, ici comme à l’étranger, à ceux qu’ils jugent indignes de vivre. La définition particulière et autocentrée du “bien” qui caractérise la suprématie de l’impérialisme états-unien et du pouvoir corporatiste est présentée comme un “bien” universel. Il y a des états-uniens, particulièrement ceux qu’accablent des revenus en baisse et un futur lugubre, qui voient dans le pouvoir de l’État une expression du pouvoir personnel. Ils voient dans la vertu mythique de la nation une vertu personnelle. Attaquez ces systèmes de pouvoir et cette vertu états-unienne et ils se sentiront attaqués et désemparés. Et l’État peut compter sur ceux qui s’accrochent à ce mythe pour qu’ils se retournent avec fureur contre tous ceux d’entre nous qui cherchent à exister dans un univers basé sur la réalité. L’État va alimenter la haine chez ces patriotes” pour inciter à la violence contre tous les dissidents. S’opposer à l’état-entreprise, refuser de jouer selon ses règles, sera difficile et dangereux.

Le serviteur des systèmes de pouvoir actuels est ce que Friedrich Nietzsche appelait le Dernier Homme.

“Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde”, a écrit Nietzsche à propos du Dernier Homme dans le prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra. “Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.”

“Ils sont très intelligents et ils savent tout ce qui se passe, ils n’arrêtent donc pas de se moquer”, continue Nietzsche.

Le Dernier Homme de Nietzsche dote les banalités de sa vie privée de la signification qu’il extirpe des plus larges préoccupations, s’adonnant à “son petit plaisir pour le jour et son petit plaisir pour la nuit.”

Chalmers Johnson soulignait plus ou moins la même chose en appelant les États-Unis une Sparte consumériste. Et Curtis White, dans The Middle Mind,  expliquait que la plupart des états-uniens sont, à un certain niveau, conscients de la brutalité et de l’injustice utilisées pour maintenir les excès grotesques de leur société de consommation et la cruauté de l’empire. White avançait que la plupart des états-uniens ne s’en souciaient pas. Ils ne veulent pas voir ce qui est fait en leur nom. Et les systèmes des médias de masse alimentent ce désir d’ignorance.

Le remplacement de l’histoire par le mythe, l’utilisation de la surveillance de masse et le décret d’espionnage pour empêcher toute investigation dans les centres de pouvoir, l’effondrement du journalisme, la déformation de l’éducation en un programme vocationnel pour l’état-entreprise, ainsi que les formes abrutissantes de divertissement et de spectacle, créent des sujets obéissants qui réclament leur propre esclavage.

Le Mahatma Gandhi avait fustigé l’Occident pour ses histoires fictives et ses fausses croisades morales pour justifier l’esclavage, l’oppression, l’occupation coloniale, les massacres, le despotisme, et la destruction des traditions, des religions, et des langues indigènes. L’assaut impitoyable des pouvoirs impérialistes contre les damnés de la terre ne faisait pas partie, souligne-t-il, du prix du progrès ou de l’avancement de la civilisation. Ça faisait partie de l’exploitation brute du faible par le capitalisme débridé et l’impérialisme. Les récits mythiques utilisés pour défendre cette exploitation, souligne Gandhi, ont entraîné un culte de l’histoire semblable au culte de la religion ou au culte de la science. Cela a permis l’immoralité au nom d’idéaux nobles et vertueux. Ces visions d’un monde de lumière émergent, et d’une civilisation universelle sont toujours employées par ceux qui sont au pouvoir. Et ces visions peuvent, comme l’a écrit Albert Camus, “être utilisées pour n’importe quoi, même pour transformer des meurtriers en juges.

“L’Occident n’aime pas reconnaître cela,” ont écrit William Pfaff et Edmund Stillman dans la politique de l’hystérie — qu’il ait été capable de violence à une échelle épouvantable, et qu’il ait justifié cette violence comme étant indispensable à une réforme héroïque de la société, ou de l’espèce humaine.” La bombe atomique, le napalm, les raids au phosphore et les bombardements à l’aveugle et systématiques ont été utilisés par les états-uniens et les Britanniques dans “une mission visant à apporter la liberté au monde.” Les avancées technologiques et scientifiques des nations industrialisées ont rendu possible les conquêtes et le vol des ressources naturelles en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. Être un homme de l’Occident moderne,” écrit Pfaff, c’est appartenir à une culture d’une originalité et d’un pouvoir incomparables ; c’est aussi être impliqué dans des crimes incomparables.”

Le mal rôde au sein du corps politique. Il est alimenté par une ignorance induite. Le spectre d’insignifiantes élections présidentielles correspond à cette idiotie. Nos maîtres corporatistes espèrent que la plupart d’entre nous resterons hypnotisés par les ombres qu’ils projettent sur les murs de la caverne.

“Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée”, a écrit Albert Camus dans la peste. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en vérité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer.”

Il y a, cependant, une nouvelle conscience émergente. Elle n’a pas encore atteint la majorité. Mais elle a atteint une minorité suffisante pour rendre la résistance possible. C’est une conscience ancrée dans la vérité et dans l’âpreté de notre temps. Elle voit à travers les mythes et l’illusion. Elle comprend la configuration du pouvoir corporatiste. Elle sait que, tandis que les écosystèmes se délitent et que le plus terrifiant des appareils de sécurité et de surveillance de l’histoire de l’humanité nous prend en otage, la révolte devient un impératif moral. L’État, lui aussi, est prêt. Il a ses spectacles, ce qui comprend son théâtre politique, et il a ses milices. Il utilisera n’importe quel outil pour maintenir son pouvoir. Endormis ou éveillés, nous paierons tous un lourd tribut.

Chris Hedges


Traduction: Nicolas Casaux

Édition & Révision: Héléna Delaunay & Emmanuelle Dupierris

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