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Le cauchemar des zoos (par Derrick Jensen)

Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écrivain et activiste écologique américain, partisan du sabotage environnemental, vivant en Californie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l'égard de la société contemporaine et de ses valeurs culturelles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000). Il est un des membres fondateurs de Deep Green Resistance.

Plus de renseignements sur l'organisation Deep Green Resistance et leurs analyses dans cet excellent documentaire qu'est END:CIV, disponible en version originale sous-titrée français en cliquant ici.

Ce texte est une compilation d'extraits tirés de son livre "Thought to exist in the Wild" ("Censés exister en liberté").

Karen Tweedy-Holmes m’a abordé avec ses photos épou­van­ta­ble­ment tristes d’ani­maux prison­niers des zoos. Je voulais écrire quelque chose faisant honneur à son travail, honneur à la souf­france de ces animaux, et tenter de mettre un terme à ces souf­frances en aidant à briser le mythe selon lequel les zoos aident les animaux. Je voulais aider à mettre fin aux zoos. Une des choses dont je suis parti­cu­liè­re­ment fier, dans ce livre, est le lien que j’éta­blis entre les zoos et la porno­gra­phie. Dans les deux cas, cela néces­site qu’il y ait un sujet, le regard braqué sur un objet dont il a le contrôle, un objet essen­tiel­le­ment retenu captif et exploité, à des fins pure­ment éduca­tives et diver­tis­santes vis-à-vis du sujet. La leçon la plus impor­tante ensei­gnée par les zoos et la porno­gra­phie, est que moi, le spec­ta­teur, j’ai du pouvoir sur toi, qui es dans la cage.

L’ourse fait sept pas, ses griffes crissent sur le ciment. Elle baisse la tête, se retourne et fait trois pas vers l’avant de la cage. Elle baisse à nouveau la tête, se retourne et de nouveau fait sept pas. Lorsqu’elle revient à son point de départ, elle recom­mence. Puis recom­mence une nouvelle fois, toujours et encore.

C’est tout ce qu’il reste de sa vie.

A l’ex­té­rieur de la cage, les gens déam­bulent dans une allée. Les pous­settes n’ont pas le temps de s’ar­rê­ter complè­te­ment avant que leurs conduc­teurs réalisent qu’il n’y a rien à voir. Ils pour­suivent leur chemin. L’ourse fait toujours les cent pas, baisse la tête, se retourne. Un couple d’ado­les­cents approche, qui se tiennent par la main, écou­teurs dans les oreilles. Un coup d’œil à l’in­té­rieur est suffi­sant, ils sont déjà en route pour la cage suivante. Trois pas, baisse la tête, change de direc­tion.

Mes doigts s’étaient ferme­ment agrip­pés à la rampe métal­lique de l’en­ceinte exté­rieure. Je m’aperçois qu’ils sont doulou­reux. J’ai la gorge serrée. L’ourse fait toujours les cents pas. Je regarde l’ar­genté de son dos, la conca­vité de son nez. Sept pas, baisse la tête, demi-tour. Je me demande depuis combien de temps elle est là. Un père et son fils approchent, ne restent pas long­temps à mes côtés. Trois pas, baisse la tête, demi-tour. Je lâche la rampe, fais demi-tour et alors que je m’éloigne, j’en­tends, qui s’es­tompe lente­ment, le clique­tis rythmé des griffes sur le ciment.

***

Un zoo est un cauche­mar qui prend la forme de ciment et d’acier, de fer et de verre, de douves et de clôtures élec­triques. Pour ses victimes, c’est un cauche­mar sans fin dont la seule issue est la mort.

***

Le direc­teur de zoo David Hancocks a écrit une phrase que beau­coup d’autres reprennent en cœur : “les zoos ont évolué de façon indé­pen­dante dans toutes les cultures du monde”. Nombreux sont ceux qui répètent cette affir­ma­tion, pour­tant inexacte. Cela revient à dire que le droit divin des rois, la science carté­sienne, la porno­gra­phie, l’écri­ture, la poudre à canon, la tronçon­neuse, le trac­to­pelle, le bitume et la bombe nucléaire ont évolué de façon indé­pen­dante dans toutes les cultures du monde. Certaines cultures ont déve­loppé certaines de ces choses, et d’autres, non. Certaines cultures ont conçu des zoos, et d’autres non. Les cultures humaines exis­taient des milliers d’an­nées avant l’ap­pa­ri­tion du premier zoo, il y a 4300 ans de cela, dans la ville sumé­rienne d’Ur, ce qui signi­fie que ces cultures n’ont pas conçu les zoos. Et, depuis ce premier zoo, des milliers de cultures ont existé — certaines jusqu’à aujourd’­hui (jusqu’à ce que la culture domi­nante finisse par toutes les éradiquer) — sans qu’on y constate la présence de zoos, ou leur équi­valent.

En revanche, les zoos se sont déve­lop­pés du Sumer antique à l’Égypte, à la Chine, à l’Em­pire mogol, à la Grèce et à Rome, en suivant l’évo­lu­tion de la civi­li­sa­tion occi­den­tale jusqu’à nos jours. Mais ces cultures partagent quelque chose que ne partagent pas les cultures indi­gènes comme les San, les Tolowa, les Shaw­nee, les Abori­gènes, les Karen et toutes celles qui n’avaient pas ou n’ont pas de zoo : elles sont civi­li­sées. La substi­tu­tion d’un seul mot recti­fie la phrase d’Han­cocks : “les zoos se sont déve­lop­pés de façon indé­pen­dante dans toutes les civi­li­sa­tions du monde”.

Ainsi que l’écrit Michael H. Robin­son, direc­teur du Parc zoolo­gique natio­nal de Washing­ton, “La période de la civi­li­sa­tion corres­pond à envi­ron 1% de notre histoire d’ho­mi­ni­dés. Avec la civi­li­sa­tion vint l’ur­ba­ni­sa­tion. Peu après que l’on ait déve­loppé des villes à grande échelle, les zoos et les jardins bota­niques émer­gèrent dans des pays aussi éloi­gnés que l’Egypte et la Chine”.

Les civi­li­sa­tions sont des modes de vie carac­té­ri­sés par la crois­sance de villes. Les villes détruisent l’ha­bi­tat natu­rel et créent des envi­ron­ne­ments hostiles à la survie de nombreuses créa­tures sauvages. Par défi­ni­tion, les villes séparent leurs habi­tants humains des non-humains, les privant du contact et du voisi­nage jour­na­lier de créa­tures sauvages qui, jusqu’à l’aube des civi­li­sa­tions — et donc, durant 99% de notre exis­tence — étaient au cœur des vies de tous les humains, et qui demeurent au cœur des vies des non-civi­li­sés.

Si l’on peut dire que nous sommes les rela­tions que nous parta­geons, ou au moins que ces rela­tions nous façonnent, ou au strict mini­mum qu’elles influencent qui nous sommes, comment nous agis­sons, et comment nous perce­vons, alors l’ab­sence de ce lien fonda­men­tal et jour­na­lier avec des non-humains sauvages va modi­fier qui nous sommes, comment nous perce­vons les créa­tures sauvages, comment nous perce­vons notre rôle au sein du monde qui nous entoure, comment nous nous trai­tons nous-mêmes, comment nous trai­tons les autres humains, et comment nous trai­tons ceux qui sont encore sauvages.

***

Beau­coup de zoos de l’an­tiquité concen­traient une quan­tité phéno­mé­nale d’ani­maux. Les zoos égyp­tiens déte­naient des milliers de singes, des chats sauvages, des anti­lopes, des hyènes, des gazelles, des bouque­tins et des oryx. Quelques histo­riens des zoos suggèrent qu’en raison de leur carac­tère sacré, ces créa­tures étaient bien trai­tées. Pour­tant, ainsi que l’in­dique Hancocks, “la déifi­ca­tion d’une espèce la grati­fiait cepen­dant d’un privi­lège discu­table. Utili­sés lors de sacri­fices rituels, les ibis, faucons et croco­diles sacrés étaient momi­fiés par centaines de milliers lors de céré­mo­nies sacrées. Les massacres sacri­fi­ciels étaient telle­ment énormes qu’ils ont abouti à l’ex­ter­mi­na­tion de ces espèces dans de nombreuses régions d’Égypte”. Les chinois construi­sirent égale­ment d’im­menses zoos, tout comme les princes en Inde : Le Moghol Akbar possé­dait cinq mille éléphants, mille chameaux et mille guépards dans sa collec­tion. Les animaux des zoos ont été élevés comme des animaux de compa­gnie, des bizar­re­ries, des objets d’étude, comme des distrac­tions, mais surtout — et ceci est aussi vrai de nos jours qu’à l’époque — comme des symboles de pres­tige et de pouvoir.

Un des plus grands plai­sirs que me procure la vie sur cette Terre est la rencontre de mes voisins — les plantes, les animaux et les autres qui vivent ici — alors qu’ils se présentent à moi à leur rythme et selon leurs condi­tions. Les ours, par exemple, n’étaient pas timides, ils me lais­sèrent immé­dia­te­ment voir leurs excré­ments, puis leurs corps peu de temps après, se tenant sur leurs pattes arrière afin de poser leurs pattes boueuses sur les fenêtres, pour regar­der à l’in­té­rieur, ou n’of­frant à ma vue, et de manière furtive, que des posté­rieurs poilus qui dispa­rais­saient rapi­de­ment à chaque fois que j’ap­pro­chais sur un chemin fores­tier, ou encore marchant lente­ment comme des fantômes noirs dans le gris profond du point du jour. Bien qu’ha­bi­tué à leur hardiesse, c’est toujours un cadeau lorsqu’ils se dévoilent encore plus, comme un l’a fait récem­ment lorsqu’il a nagé juste devant moi dans l’étang. Merles améri­cains, pics flam­boyants, coli­bris et mouche­rolles se présentent égale­ment. Ou plutôt, comme l’ours, ils présentent les parties d’eux-mêmes qu’ils veulent expo­ser. Je vois souvent des merles, et j’ai vu des frag­ments de coquilles bleues deux fois, long­temps après que les oisillons soient partis, mais je n’ai jamais vu leurs nids. Pareil pour les autres.

Ces rencontres — ces présen­ta­tions — et tant d’autres, se font toujours selon les condi­tions choi­sies par ceux qui sont sur ces terres depuis bien avant moi : ils choi­sissent le moment, l’en­droit et la durée de nos rencontres. Comme mes voisins humains, et comme mes amis humains, ils me montrent ce qu’ils veulent d’eux-mêmes, quand ils veulent le faire, comme ils veulent le faire, et je les en remer­cie. Leur deman­der de m’en montrer plus — et ceci est aussi vrai pour les non-humains que pour les humains — serait exces­si­ve­ment impoli. Ce serait arro­gant. Ce serait abusif. Cela détrui­rait la confiance des autres. Cela détrui­rait toute la rela­tion poten­tielle qu’il y aurait pu avoir entre nous. Cela nuirait fran­che­ment au bon voisi­nage.

***

Je suis au zoo. Je suis horri­fié. A travers tout le zoo, j’aperçois des consoles aux sommets de petits supports. Des consoles aux desi­gns de dessins animés, clai­re­ment desti­nées aux enfants. Chacune est dotée d’un haut-parleur muni d’un bouton. Lorsque j’ap­puie sur le bouton, une voix entonne un petit chant : “tous les animaux du zoo t’at­tendent impa­tiem­ment !” La chan­son­nette se termine en rappe­lant aux enfants de s’as­su­rer de “bien s’amu­ser !”

***

J’ap­puie sur le bouton. J’en­tends la chan­son. Je regarde les murs en béton, les espaces vitrés, les douves, les clôtures élec­triques. Je vois les expres­sions sur les visages des animaux, si diffé­rentes des expres­sions des nombreux animaux sauvages que j’ai rencon­trés. Je remarque égale­ment les simi­li­tudes entre le regard des prison­niers humains et les yeux de ceux empri­son­nés dans les zoos. Si vous vous donniez la peine de regar­der, vous verriez les diffé­rences, et vous verriez les simi­li­tudes.

Le concept central du zoo, et fina­le­ment, le concept central de toute cette culture, est que tous “ces autres” ont été placés ici pour nous, qu’ils n’ont aucune exis­tence indé­pen­dante de nous ; que les pois­sons des océans attendent que nous les attra­pions ; que les arbres des forêts attendent que nous les abat­tions ; que les animaux des zoos attendent là pour nous diver­tir. Peut-être est-ce flat­teur, d’un point de vue infan­tile, de croire que tout est là pour vous servir, mais dans le vrai monde, où de vraies créa­tures existent et souffrent, c’est assez pathé­tique de faire comme si personne ne comp­tait, sauf vous.

***

Malheu­reu­se­ment, nous vivons dans une culture qui souffre de narcis­sisme, ou pour être plus précis, nous vivons dans un monde qui souffre à cause du narcis­sisme de cette culture. Dans le livre “la culture du zoo : le livre qui regarde les personnes qui regardent des animaux”, Bob Mullan et Garry Marvin demandent : “après tout, pourquoi préser­ver la vie sauvage ? On pour­rait répondre que le monde serait appau­vri si les animaux mena­cés d’ex­tinc­tion étaient auto­ri­sés [sic] à dispa­raître. Mais qui, préci­sé­ment, serait appau­vri ?” Ils répondent ensuite eux-mêmes à leur ques­tion, d’une manière qui rend ce narcis­sisme parti­cu­liè­re­ment évident : “notre réponse est que le monde des humains serait appau­vri, car les animaux sont préser­vés unique­ment pour le béné­fice de l’homme, parce que les êtres humains ont décidé qu’ils voulaient qu’ils vivent pour le bonheur de l’homme. L’idée selon laquelle ils seraient proté­gés pour eux-mêmes est une idée étrange, car cela implique­rait que les animaux puissent dési­rer connaître une certaine condi­tion d’exis­tence. Cela n’a de toute façon aucun sens pour l’homme d’ima­gi­ner que les animaux puissent avoir une quel­conque envie que leur espèce ne perdure”. Il est évident qu’au­cun de ces écri­vains n’a jamais connu de vrais animaux sauvages, et qu’ils n’ont certai­ne­ment jamais pris la peine de deman­der à ces animaux — ni litté­ra­le­ment, ni méta­pho­rique­ment parlant — s’ils voulaient survivre. Évidem­ment, un désin­té­rêt total pour l’autre est une des carac­té­ris­tiques qui défi­nit le narcis­sisme.

S’op­posent à leurs mots ceux de Bill Frank Jr., Président de la Commis­sion de Pêche Indienne du Nord-Ouest, qui déclare : “si le saumon pouvait parler, il nous deman­de­rait de l’ai­der à survivre. C’est un problème que nous devons abor­der ensemble”. J’ajou­te­rais que les saumons nous parlent déjà, si seule­ment nous les écou­tions.

Mullan et Marvin ajoutent, “les animaux autres que l’homme [sic] ne peuvent pas avoir de sens de l’iden­tité de leur espèce ; ils ne peuvent pas réflé­chir sur la nature de leur iden­tité collec­tive ; ils ne peuvent pas non plus ressen­tir qu’il serait bon pour eux de conti­nuer à exis­ter”. Les asser­tions des auteurs sont insup­por­tables, arro­gantes, et abso­lu­ment néces­saires pour justi­fier la conti­nua­tion de l’ex­ter­mi­na­tion des non-humains. A nouveau, ils conti­nuent, “le désir pour une espèce de conti­nuer n’est qu’une projec­tion de la part des êtres humains”. Une fois de plus, infondé, insup­por­table, et néces­saire. Et encore : “la préser­va­tion du monde natu­rel n’est qu’une préser­va­tion pour notre propre béné­fice”.

Mullan et Marvin s’op­posent égale­ment à ce que l’on donne de plus grandes cages aux animaux des zoos, soute­nant que, parce qu’ils restent géné­ra­le­ment dans un coin de la cage, ils n’ont alors pas besoin d’un plus grand terri­toire. Ils citent une réplique d’un autre défen­seur des zoos selon lequel les guépards se contentent de rester dans un coin de leur cage parce que “contrai­re­ment au joggeur, ils ne voient pas l’in­té­rêt de dépen­ser autant d’éner­gie”. Ils ajoutent, “en d’autres termes, l’idée qu’ils ont besoin d’es­pace émane du public, et non de la volonté des animaux”. D’après Dick van Dam, du Zoo Blij­dorp de Rotter­dam, “les animaux n’ont pas besoin de tant d’es­pace, mais le public, bien sûr, veut les voir gamba­der dans de grandes plaines”. Le Profes­seur H. Hedig­ger du zoo de Munich, va plus loin : “la cage était autre­fois une chose dans laquelle un animal sauvage était enfermé contre son gré, prin­ci­pa­le­ment pour l’em­pê­cher de s’échap­per. Les animaux sauvages vivaient dans des cages, comme des forçats en prison. Ceci mena à l’idée, large­ment dispa­rue aujourd’­hui, mais qui couve encore chez certaines personnes qui ont très peu de connais­sances sur les animaux, que les animaux dans les zoos étaient effec­ti­ve­ment des  déte­nus, inno­cents même, se languis­sant dans le chagrin, la tris­tesse et l’amer­tume de la perte de leur ‘liberté dorée’ et mourant fréquem­ment d’un mal du pays”. Heddi­ger nous dit que si nous pensons que les animaux ressentent — et souve­nez-vous, les humains sont aussi des animaux — alors, nous devons avoir “très peu de connais­sances sur les animaux”. Il conti­nue : “de nos jours, l’idée que les animaux ressemblent de quelque façon à d’in­no­cents forçats est aussi fantasque que de croire que les voix qui sortent des postes de radio émanent de petits bonhommes empri­son­nés dans la boîte”. Ainsi, si nous pensons que les animaux ressentent — et, souve­nez-vous, les hommes sont aussi des animaux — alors, et selon le Dr. Heddig­ger, nous devons être fous. Il ajoute enfin : “les animaux sauvages dans les zoos ressemblent plutôt à des proprié­taires fonciers. Loin de vouloir s’en­fuir et de recou­vrer leur liberté, ils se cantonnent à vouloir défendre l’es­pace qu’ils habitent et à le proté­ger de toute intru­sion”. Est-ce la peine que je commente ceci, ou est-ce que la démence de ce type de raison­ne­ment est aussi évidente pour vous qu’elle l’est pour moi ? De temps à autre, nous pouvons obser­ver ces mêmes justi­fi­ca­tions, mais formu­lées autre­ment. Voici une cita­tion d’un autre gardien de zoo : “Si vous deviez passer un weekend dans un super­dome sans contact avec d’autres gens, vous fini­riez par vous tapez la tête contre le mur dès le lundi suivant, par ennui. Mais si je vous enfer­mais dans ce (petit) bureau pour le weekend, et que je vous donnais une radio, des livres, des crayons et ainsi de suite, vous vous occu­pe­riez”.

Je suis sûr que vous voyez les problèmes. D’abord, ces animaux ne sont pas enfer­més dans ces cages seule­ment durant un weekend, mais durant toute leur vie. Ensuite, les options dont nous dispo­sons ne se limitent pas à enfer­mer ces animaux dans une petite cage ou une grande — dans un bureau ou un super­dome. Le gardien de zoo ignore la troi­sième option : faire sauter le bureau comme le super­dome, la petite cage comme la grande, et libé­rer les animaux. Ou mieux : ne pas les captu­rer en premier lieu. Ensuite, si les animaux n’ont besoin que d’un petit terri­toire et qu’ils ne vaga­bondent pas — ou, comme Hedig­ger le formule, que les animaux ont perdu “le désir de s’échap­per et de rega­gner leur liberté” — alors il n’y a plus besoin de barreaux, ni de fossés, ni de barrières élec­triques. Encore une fois, il est clair qu’au­cun de ces gardiens de zoo n’a jamais eu de véri­table rela­tion avec — et, d’ailleurs, qu’ils n’ont jamais vu — un animal sauvage. N’ont-ils jamais vu des lions de mer surfer, ou des mouettes jouer dans le vent ? N’ont-ils jamais observé de meutes de loups jouer, et des cerfs se dandi­ner et jouer joyeu­se­ment ? N’ont-ils jamais vu d’écu­reuils courir de haut en bas le long des arbres, se provoquer mutuel­le­ment, et provoquer des chiens et d’autres animaux ne pouvant pas grim­per pour les attra­per ? Lorsque j’éle­vais des poules, durant les nuits froides, je faisais rentrer les pous­sins orphe­lins à l’in­té­rieur. Chaque matin, lorsque je les rame­nais dehors, ils sautaient et dansaient. Ils jouaient. Les animaux domes­tiques, comme les animaux sauvages — et il s’agit d’un droit de nais­sance que nous parta­geons tous, y compris nous, les humains, bien que les humains civi­li­sés aient été forcés de l’ou­blier — passent beau­coup de temps à jouer. Il s’agit d’une large partie de ce que nous faisons. D’une large partie de pourquoi nous sommes là.

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***

Je vais dans un zoo. Je vois des animaux exhi­bés. J’ap­puie sur le bouton et entends : tous les animaux du zoo sont impa­tients de te rencon­trer. Je rentre à la maison. J’ouvre un jour­nal et tombe sur un article inti­tulé “la planète des animaux : de la célèbre foire aux chameaux en Inde aux féroces varans de Komodo indo­né­siens — Le monde entier est un zoo”. Et le sous-titre, en gros carac­tères gras : “le monde des animaux attend”. Qui ? Vous, bien sûr. Je repose le jour­nal et allume mon PC. Je vais sur un site porno. Je vois des femmes exhi­bées. Je clique sur ma souris, et je lis : “toutes ces dames adorent se désha­biller devant la caméra et s’amusent beau­coup durant ces prises de vues, qui vous sont acces­sibles sans aucune censure”. […]

Exhi­ber tous ces “autres” n’est pas suffi­sant. Nous devons nous convaincre qu’ils sont les acteurs déses­pé­ré­ment volon­taires de leur propre dégra­da­tion, que nous ne les exploi­tons pas mais leur faisons une faveur. Nous secou­rons les ours du monde sauvage, nous sauvons des orphe­lins d’une condam­na­tion à mort. Les animaux des zoos sont telle­ment heureux que nous avons besoin de cages afin d’em­pê­cher ceux qui sont à l’ex­té­rieur de se préci­pi­ter à l’in­té­rieur. Les animaux sont riches, ce sont même des proprié­taires vivant leurs vies dans un luxe oisif. Je clique sur ma souris d’or­di­na­teur et je lis, “il y a main­te­nant une douzaine de gorilles et une douzaine de chim­pan­zés qui vivent dans ce nouveau morceau de para­dis des singes. Ils veulent tous te rencon­trer”.

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On dit souvent que l’une des premières fonc­tions posi­tives des zoos est l’édu­ca­tion. La fin typique d’un livre sur les zoos est un plai­doyer écrit dans un langage lyrique, expliquant que parce que la terre est deve­nue un champ de bataille, et puisque les animaux perdent la bataille et la guerre, les zoos sont alors le dernier espoir d’un monde sauvage assiégé. Ce n’est qu’en expo­sant le plein poten­tiel éduca­tif des zoos que suffi­sam­ment de personnes se soucie­ront du monde sauvage pour que nous cessions de détruire la planète. Le défi des zoos, selon un autre passage type, est “de permettre aux animaux vivants d’ins­pi­rer l’émer­veille­ment et l’ad­mi­ra­tion du monde natu­rel ; de nous apprendre cette place de l’ani­mal dans le cosmos et de mettre en lumière la toile enche­vê­trée et fragile de la vie qui le nour­rit ; c’est une porte ouverte à la préser­va­tion pour des millions de personnes qui veulent aider à sauver cette planète et les incroyables créa­tures qu’elle abrite. Pour enri­chir, illu­mi­ner, et inspi­rer les personnes qui s’en soucient, afin qu’à travers le pouvoir de la volonté d’un très grand nombre, nous sauvions le scara­bée, l’es­car­got, et l’al­li­ga­tor, ainsi que le panda, le rhino­cé­ros et le condor”.

Exami­nons cela. L’usage du mot “permettre” par l’au­teure, Vicki Crocke, sous-entend toujours et encore cette même vieille impli­ca­tion volon­taire de la part des enca­gés, et ignore le fait que leur incar­cé­ra­tion est impo­sée par la force : nous devons captu­rer et empri­son­ner ces autres afin que nous puis­sions leur permettre de nous ensei­gner. “Permettre” serait tout à fait appro­prié si nous parlions d’ani­maux sauvages dans des circons­tances sauvages, qui se présen­te­raient à nous en tant que profes­seurs. Au sein de nombreuses cosmo­lo­gies indi­gènes, les créa­tures sauvages sont nos premiers ensei­gnants. Je pense souvent aux mots de Brave Buffalo, “J’ai remarqué dans ma vie que tous les hommes ont des préfé­rences pour un animal, un arbre, une plante ou un endroit spéci­fique de la Terre. Si les hommes faisaient plus atten­tion à ces préfé­rences et cher­chaient à faire ce qu’ils peuvent pour se compor­ter digne­ment vis-à-vis de cette préfé­rence, ils feraient peut-être des rêves qui puri­fie­raient leurs vies. Il faut lais­ser l’homme choi­sir et étudier son animal favori, apprendre ses habi­tudes. Le lais­ser apprendre ses bruits et ses dépla­ce­ments. Les animaux veulent commu­niquer avec les hommes, mais Wkan’Taka [Le Grand Esprit] ne souhaite pas leur permettre de le faire de manière directe — les hommes doivent faire le prin­ci­pal afin de garan­tir cette compré­hen­sion”.

Et, selon Vicki Croke, que nous apprennent ces animaux incar­cé­rés — oh, pardon, ces proprié­taires fonciers ? Ils vont “nous inspi­rer l’émer­veille­ment et l’ad­mi­ra­tion du monde natu­rel”.

Êtes-vous déjà allé au zoo ? Les zoos sont consti­tués d’ani­maux en cages — oh, pardon, en habi­tats, rangées après rangées, sentiers après sentiers. Les zoos sont, au mieux, de mauvaises simu­la­tions du monde natu­rel. Ainsi, ce qui peut être trans­mis est, au mieux, un senti­ment d’ad­mi­ra­tion envers l’in­tel­li­gence de ceux qui tentent de conce­voir ces simu­la­tions et une sorte d’éton­ne­ment malaisé à l’idée que quiconque essaie (pourquoi essayer — et misé­ra­ble­ment échouer — de repro­duire la nature lorsque la nature le fait gratui­te­ment ?). Et avez-vous vus les gens dans les zoos ? Le grizzly qui faisait les cent pas ne provoque aucune réac­tion chez ceux qui lui passent devant, et certai­ne­ment pas l’émer­veille­ment et l’ad­mi­ra­tion. Et quels senti­ments des hippo­po­tames à la dérive dans un réser­voir de béton plein d’eau et d’ex­cré­ments inspirent-ils ? Et les éléphants enchai­nés ? Et la girafe soli­taire ? L’émer­veille­ment et l’ad­mi­ra­tion seraient complè­te­ment inap­pro­priés, à moins que cela ne soit à la vue de la rési­lience de ces créa­tures face à toutes ces horreurs.

Les zoos ne m’ins­pirent pas un senti­ment “d’émer­veille­ment et d’ad­mi­ra­tion”. Ils m’ins­pirent un senti­ment de soli­tude et de profond chagrin. Je ne vois aucun émer­veille­ment ni aucune admi­ra­tion sur les visages des direc­teurs de zoos. J’en­tends des enfants rire des animaux. Non pas ce “doux son des rires d’en­fants” dont on lit si souvent la descrip­tion dans de mauvais poèmes, mais le rire moqueur de la cour d’école, le rire de la malchance de l’autre, le rire qui donne de la voix au même mépris qui se mani­feste dans les titres désin­voltes des jour­naux et dans les blagues des maga­zines comme Jogging Man. Je vois des mères avec leurs jeunes enfants, riant avec eux en montrant du doigt ces animaux stupides, se moquant du gros orang-outan, se moquant du loup qui fait les cents pas, faisant des grimaces effrayantes au serpent, igno­rant l’ours qui fait les cents pas, se moquant du four­mi­lier qui fait des allers-retours et des allers-retours, toujours et encore. Et ces femmes avec leurs pous­settes, avec leurs jeunes enfants qui chouinent pour de la barbe-à-papa, qui chouinent pour avoir des ours en peluche, ne s’ar­rêtent jamais de marcher, ne s’ar­rêtent jamais de parler, ne s’ar­rêtent jamais de poin­ter du doigt et de rire. Ils pénètrent le pavillon des singes. Ils hurlent sur ces idiots de singes, ces chim­pan­zés stupides qui se mettent les doigts dans le nez et qui regardent fixe­ment les femmes et les enfants, à travers la vitre. Les enfants rient et tapent sur la vitre. Ils se collent tout près, et dévi­sagent à leur tour l’ani­mal de l’autre côté. Lui font des grimaces. Puis se détournent. J’en­tends encore les mères hurler, et dire : “oh, regarde, le singe fait une petite crotte !” Je ferme les yeux, et me retrouve une fois de plus agrippé à la rambarde. Les enfants rient et hurlent. Les mères aux voix stri­dentes s’ex­clament à nouveau, “oh, regarde, le singe étale sa petite crotte sur la vitre”. Les femmes et les enfants rient et crient.

Je pense, “ne sais-tu pas ce que ce chim­panzé vient juste de te dire ? Es-tu telle­ment décon­nec­tée que tu ne remarques même pas lorsque tu as été insul­tée ?”

Que sont en train d’ap­prendre ces femmes et ces enfants ? Quel “émer­veille­ment et admi­ra­tion” permettent-ils aux animaux d’ins­pi­rer ?

Croke conti­nue, et nous dit du but des zoos qu’il est “de nous apprendre cette place de l’ani­mal dans le cosmos et de mettre en lumière la toile enche­vê­trée et fragile de la vie qui le nour­rit”. Cela n’a pas de sens. Les zoos nous apprennent que la place d’un hippo­po­tame est dans une piscine de béton remplie de merde, que celle d’un singe est derrière une fenêtre vitrée afin qu’il ne puisse pas vous balan­cer sa merde au visage — ce qu’il adore­rait certai­ne­ment faire à ce stade — et que la place d’un grizzly est dans un “habi­tat” de 900 mètres carrés. Comment un zoo peut-il nous apprendre la place d’un animal dans le cosmos, quand la présence même de cette créa­ture dans un zoo implique qu’elle ou ses aïeux aient été reti­rés de force de cette place légi­time. Et comment un zoo peut-il illu­mi­ner une toile enche­vê­trée et fragile, lorsque toutes les parties la compo­sant sont sépa­rées et mises en cage ? La toile est faite des rela­tions entre les diffé­rents animaux, plantes, sols et climats, et ne peut être simu­lée dans une boîte de béton, qu’im­portent les “enri­chis­se­ments” ajou­tés.

Vicki Croke n’est pas la seule. David Hancoks utilise un langage tout aussi messia­nique pour promou­voir la notion selon laquelle les zoos sont le dernier espoir de la nature : “les zoos possèdent le merveilleux poten­tiel de pouvoir déve­lop­per une popu­la­tion citoyenne concer­née, éveillée, enthou­sias­mée, stimu­lée, atten­tive, et empa­thique. Les zoos peuvent culti­ver une sensi­bi­lité envi­ron­ne­men­tale chez leurs centaines de millions de clients. Une telle popu­lace peut alors souhai­ter vivre plus douce­ment sur la terre, être plus atten­tive vis-à-vis de l’uti­li­sa­tion des ressources natu­relles du monde, et choi­sir de voter pour des poli­ti­ciens qui se soucient des habi­tants sauvages de la Terre et de la santé de ses derniers endroits sauvages. Aider à sauver la vie sauvage, travailler à amélio­rer la santé de la planète, et encou­ra­ger la sensi­bi­li­sa­tion de la popu­lace : voici les objec­tifs des nouveaux zoos”.

Nous pour­rions exami­ner cette décla­ra­tion de la même manière que celle de Vicki Croke, et y trou­ver les mêmes suppo­si­tions infon­dées et la même pensée magique, mais il serait plus effi­cace encore que vous vous rendiez dans un zoo afin d’ob­ser­ver vous-mêmes leurs clients.

Même si on les croyait sur parole quant au poten­tiel éduca­tif des zoos, des études ont démon­tré, les unes après les autres, qu’ils ont misé­ra­ble­ment échoué en cela. Comme un auteur nous le dit : “une étude sur la durée d’ob­ser­va­tion au Park de Regent, en 1985, nous révèle que les spec­ta­teurs se tiennent en moyenne 46 secondes devant l’en­clos des singes, et passent 32 minutes dans un pavillon conte­nant une centaine de cages. Plutôt que de témoi­gner d’un examen appro­fondi, cela nous fait plutôt penser à la vitesse à laquelle les programmes télé, et même les pièces des musées sont ‘con­som­mées’.” Ces 46 secondes incluent le temps passé à lire — ou plutôt à survo­ler — les infor­ma­tions affi­chées à propos des animaux. De plus, alors que 80% des visi­teurs de zoos affirment y avoir appris quelque chose, des études ont montré que même après leur visite, ils demeurent moins “sensi­bi­li­sés à la néces­sité de respec­ter la nature” que les randon­neurs. Toutes ces enquêtes nous révèlent que même lorsque les visi­teurs sont encore dans le zoo, se tenant juste devant les animaux en ques­tion, ils échouent constam­ment même sur des ques­tions de nomen­cla­ture rudi­men­taire : ils appellent encore “singes” les gibbons et les orangs-outans ; “buses”, les vautours ; “paons”, les casoars ; “lions”, les tigres ; “castors”, les loutres, et ainsi de suite.

Voici le commen­taire de Peter Batten [ancien direc­teur du zoo de San Jose, aux USA, qui a ensuite écrit un livre sur les zoos, inti­tulé “Trophées vivants : un regard choc sur les zoos des États-Unis”] à propos de la valeur éduca­tive des zoos : “L’idée que quiconque retire des béné­fices sur le long terme d’avoir observé des animaux sauvages d’autres pays dans des cages qui inhibent leur compor­te­ment natu­rel devrait être étudiée sans préjugé. Devrait-on apprendre que le chim­panzé, par exemple, est un huma­noïde névrosé qui reçoit sa nour­ri­ture des humains, et qui pique des crises de colère et jette ses excré­ments le cas échéant ? Ou que l’orang-outan, qui, par nature, descend rare­ment sur le sol doux de la forêt, n’est qu’un tas de four­rure rouge pathé­tique dans le coin d’une cellule carre­lée ? Le lion de mer de Cali­for­nie, vif et grégaire, devrait-il être repré­senté par un animal à moitié aveu­glé par l’eau non-salée et sale dans laquelle il passe sa vie à mendier pour des pois­sons pour­ris ?”

Tout cela dit, je pense que les zoos parviennent large­ment à apprendre des choses à leurs visi­teurs, concer­nant les non-humains. Mais la ques­tion demeure : qu’en­seignent-ils ?

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Bien qu’il soit exact, comme Berger l’a écrit, que “la capture des animaux était une preuve symbo­lique de la conquête des terres exotiques loin­taines”, et qu’il est vrai que les zoos sont des symboles de richesse et de pouvoir, nous ne devons jamais oublier qu’il y a bien plus en jeu que de pâles symboles, surtout pour ceux qui sont les plus inti­me­ment impliqués. A l’époque de l’Em­pire Romain, on préfé­rait tradi­tion­nel­le­ment les fosses et les pièges pour captu­rer la plupart des animaux. Les bles­sures étaient fréquentes et souvent fatales. Même les animaux qui n’étaient pas physique­ment bles­sés n’en sortaient pas indemnes. En plus de perdre leur liberté pour toujours, mani­fes­te­ment, Bara­tay et Hardouin-Fugier rapportent que “le choc de la capture est tel que, selon certains dres­seurs, ‘un félin est presque fou une fois rame­né’”. Histo­rique­ment, envi­ron 50% des animaux mour­raient sur les bateaux à desti­na­tion de l’Eu­rope ou de l’Amé­rique. Bara­tay et Hardouin-Fugier écrivent que “Les morts avant embar­ca­tion ne sont même pas calcu­lables. Pour la plupart des singes et pour d’autres animaux, les morts de leurs mères, et, par consé­quent, de leurs descen­dants, doivent aussi être comp­tées. James Fisher, assis­tant direc­teur du zoo de Londres, estime que la capture d’un seul orang-outan en élimine quatre dans le monde natu­rel, dont trois mères poten­tielles. Doma­lain estime à 10 le nombre d’ani­maux tués pour chaque animal que l’on peut voir dans un zoo. Même au 20ème siècle, le taux de morta­lité par trans­port aérien conti­nuaient à être élevés : entre 1988 et 1991, il était d’entre 10 et 37% pour les babouins et les singes d’Afrique aux queues longues, de 10% chez ceux en prove­nance des Philip­pines et de 18 à 54% chez ceux en prove­nance d’In­do­né­sie”.

La méthode tradi­tion­nelle de capture de nombreuses espèces sociales, notam­ment les éléphants, les gorilles, les chim­pan­zés et bien d’autres, était — et demeure — de tuer les mères. A propos des éléphants, on disait : “la seule façon de captu­rer un animal vivant était de tuer les femelles allai­tantes et les chefs du trou­peau. Le récit de l’ex­pé­di­tion Torn­blad au Kenya parle de l’abat­tage des girafes adultes qui permit la capture d’un gira­fon, qui fut aussi­tôt accueilli dans le groupe, soigné et à qui fut donné le nom de ‘Rosa­lie’. Hagen­beck s’est retrouvé ‘trop souvent obligé de tuer’ des éléphants qui proté­geaient leurs petits en se servant de leurs corps comme de boucliers.”

Conti­nuez simple­ment à vous répé­ter que ce ne sont que des animaux. Qu’ils ne ressentent pas. Qu’ils s’en fichent. Qu’ils n’éprouvent aucun chagrin. Que les mères et les pères n’aiment pas leurs petits. Que les petits n’aiment pas leurs parents. Conti­nuez à répé­ter que de croire que les animaux pour­raient dési­rer un certain type de vie est un concept étrange.

Je pense qu’il vaut mieux décrire la capture des animaux des zoos à l’aide des mots des humains les plus direc­te­ment impliqués. Je ne peux faire mieux qu’eux.

Hans Domi­nik était un alle­mand qui vivait en Afrique au début du 20ème siècle. Il captu­rait et vendait beau­coup d’ani­maux diffé­rents, y compris l’ani­mal humain. Le voici qui décrit la capture d’élé­phants pour les zoos : “Les animaux étaient peu actifs. Les cris d’hu­mains au travail qui trans­perçaient le calme de la forêt semblaient à peine les déran­ger. Un mâle adulte se tenait à l’écart, et arra­chait des branches avec sa trompe afin d’en manger les feuilles. Plus près de nous, une femelle cares­sait amou­reu­se­ment son enfant, qui était à peine plus gros qu’un porc, et qui se tenait entre ses pattes, avec sa trompe. Quelques animaux mangeaient — arra­chant ensemble des herbes basses et utili­sant leurs trompes comme des faux — la plupart semblaient endor­mis… Nous parais­sions si petits, si insi­gni­fiants compa­rés aux puis­sants animaux du puis­sant monde sauvage”.

Comment cela se dérou­lait-il ? “Vous prou­vez votre valeur en gardant un animal captif ; êtes-vous vrai­ment plus puis­sant si vous le tuez ?

Cette nuit-là, Domi­nik et ses domes­tiques construi­sirent une barrière pour empê­cher que les animaux ne s’échappent. La “chasse” commença le matin suivant. “L’un après l’autre, alors qu’ils attra­paient quelque bout de verdure ci et là, les éléphants s’ap­pro­chèrent de nous lente­ment. Les crans de sûre­tés furent ôtés. ‘Toi, le deuxiè­me’, ai-je murmuré à Zampa. Les animaux étaient prêts. J’ai fait feu sur l’oreille de l’ani­mal le plus proche. Au moment du bruit cassant, l’élé­phant leva sa trompe en l’air et émit un puis­sant son. Sa courte queue s’éten­dit, il tourna sur lui-même comme une toupie. A ce moment-là, Zampa fit feu. Proche de moi, le second animal s’ef­fon­dra à genoux, puis se releva rapi­de­ment et suivi le mâle de tête beuglant et sangui­nolent, qui se diri­geait vers la colline”.

Domi­nik suivit l’ani­mal blessé, en conti­nuant à lui tirer dessus tandis qu’il le suivait. Il les retrouva. “Un des animaux était étendu ici ; appa­rem­ment la colonne verté­brale avait été touchée parce que l’élé­phant ne s’était écroulé que sur son arrière-train, et était en posi­tion assise. Tel des colonnes, ses pattes avant s’éle­vait depuis le sol, sa tête et sa trompe se balançaient de droite à gauche : il émit un gémis­se­ment étouffé, des morceaux de sang coulaient depuis son flanc, preuve que les poumons étaient aussi touchés. L’autre se tenait près de lui, immo­bile, à l’ex­cep­tion de sa trompe. Il souf­flait souvent, il se proje­tait de la terre sur lui avec sa trompe. Notre approche ne sembla pas les pertur­ber. Nous nous glis­sâmes près d’eux. J’avais l’œil de ce géant assis juste au bout de mon fusil, lorsque, derrière moi, Zampa fit feu. L’élé­phant qui se tenait debout barrit bruyam­ment. A mon tour, j’ou­vris le feu, et il s’écroula sur place. L’autre éléphant se tenait toujours debout ; fina­le­ment, au premier coup de la deuxième chambre de mon fusil, il s’ef­fon­dra. L’un à côté de l’autre, les deux géants baignaient dans une mare de sang. Amba et Balla étaient déjà là ; avec leurs machettes aigui­sées ils coupèrent leurs trompes, qui étaient épaisses comme la moitié d’un homme. Les animaux respi­raient encore. Comme d’une fontaine, le sang rouge jaillis­sait des énormes artères et asper­geait nos vête­ments tandis que nous nous tenions aux côtés des animaux, à exami­ner nos armes et à discu­ter de la suite de la chasse”.

Dans son livre crucial, Savages and Beasts (non traduit, en français : Les sauvages et les bêtes), Nigel Roth­fels décrit la suite de l’his­toire de Domi­nik : “la fasci­na­tion maca­bre­ment détaillée qui trans­pa­raît dans cette histoire conti­nue au fil de la chasse. Bien­tôt Domi­nik fit la rencontre d’une femelle et de son petit ; après plusieurs coups de feu, affreu­se­ment décrits, la femelle fut ache­vée par un tir dans l’œil gauche. Le petit fut atta­ché à un arbre, et se mit à ‘retour­ner le sol avec ses petites défenses, à brailler et à gémir, à char­ger en arrière, à se tenir sur sa tête, et à baver de rage tandis que des yeux injec­tés de sang ressor­taient de son visa­ge’. Trois autres petits furent bien­tôt captu­rés, l’un d’eux mourut d’as­phyxie après que sa trompe ait été atta­chée entre ses jambes à ses pattes arrières ce qui fit qu’il ‘res­pira avec diffi­culté et s’éten­dit sur le sol comme un gros sac gris’. Un autre petit mourut durant la nuit des bles­sures infli­gées au cours de la capture, mais Domi­nik parvint à garder deux petits de la troupe et en ajouta peu après trois autres à sa collec­tion. Deux moururent un mois après, mais les trois restants semblaient pros­pé­rer [sic] dans leur nouvel envi­ron­ne­ment, et l’un d’eux, via Hagen­beck, fut trans­féré au zoo de Berlin, où des milliers de berli­nois purent admi­rer cette nouvelle acqui­si­tion en prove­nance des colo­nies”.

Comment cela se dérou­lait-il ? Tous les animaux du zoo t’at­tendent impa­tiem­ment.

Hein­rich Leute­mann clari­fie les prio­ri­tés de ceux qui capturent les animaux pour les zoos : “pour le négo­ciant d’ani­maux, la méthode de capture est, du point de vue des affaires, une ques­tion triviale”. Il donne des exemples : “les lions, sans excep­tion, sont captu­rés petits après que leurs mères aient été tuées, c’est la même chose pour les tigres, parce que ces animaux, lorsqu’ils sont attra­pés adultes, dans des trappes ou des fosses, sont trop puis­sants et inte­nables, et meurent géné­ra­le­ment en résis­tant. Les grands singes anthro­poïdes ne peuvent être captu­rés — à quelques excep­tions près — que très jeunes aux côtés de leurs mères mortes. C’est le même scéna­rio avec presque tous les animaux ; durant le proces­sus, les girafes et les anti­lopes, par exemple, lorsqu’elles sont chas­sées, aban­donnent tout simple­ment les petits qui sont restés à la traîne, alors que la mère éléphant défend son éléphan­teau et doit (sic) par consé­quent, être tuée. Ce qui est égale­ment le cas des hippo­po­tames. Et celui des rhino­cé­ros : les petits sont arra­chés aux adultes, qui (sic), par consé­quent, se font géné­ra­le­ment tuer”.

L’élé­phant le plus connu du XIX siècle était peut-être Jumbo. Il fut capturé de la même manière. Un chas­seur, Hermann Schom­burgk, a abattu sa mère. Il le décrit lui-même : “elle s’est écrou­lée en arrière, me lais­sant une chance de sauter sur le côté et de lui porter un coup fatal, après quoi, elle mourut immé­dia­te­ment. Obéis­sant aux lois de la nature, le jeune animal est resté à côté de sa mère… Jusqu’à ce que mes hommes arrivent, j’ai observé comment ce pitoyable petit bébé n’ar­rê­tait pas de courir autour de sa mère en lui donnant des coups avec sa trompe comme s’il voulait la réveiller afin qu’ils s’en­fuient”.

***

Qu’ap­pre­nons-nous vrai­ment des zoos ? Qu’ap­pre­nons-nous en regar­dant ces animaux pathé­tiques, abat­tus, en colère ou deve­nus fous ? Qu’ap­pre­nons-nous au-delà des bana­li­tés affi­chées sur les écri­teaux devant les barreaux, les douves ou les clôtures élec­tri­fiées ?

Nous appre­nons que les humains ne sont pas des animaux. Nous appre­nons que nous, sommes ici, et eux, là-bas.

Nous appre­nons qu’ils sont là pour nous : pour notre plai­sir, notre diver­tis­se­ment, notre éduca­tion : pour “nous”. Nous appre­nons qu’ils n’ont aucune exis­tence indé­pen­dante des nôtres.

Nous appre­nons que notre monde est sans limite, mais que le leur est limité, contraint, étriqué.

Nous appre­nons que nous sommes plus futés qu’eux, autre­ment ils pour­raient nous trom­per et s’échap­per. Ou, peut-être, qu’ils ne veulent pas s’en­fuir, que leur ravi­taille­ment en mauvaise nour­ri­ture — les grizz­lys du zoo de San Fran­cisco sont aujourd’­hui nour­ris avec de la nour­ri­ture indus­trielle pour chien — et que leur abri en béton à l’in­té­rieur d’une cage ont davan­tage d’im­por­tance que la liberté. (L’im­por­tance que des humains tirent de tout ceci des leçons vis-à-vis de leur propre vie ne doit pas être négli­gée).

Nous appre­nons que nous sommes plus puis­sants qu’eux, sinon nous ne pour­rions pas les confi­ner ainsi. Nous appre­nons qu’il est accep­table pour le tech­no­lo­gique­ment puis­sant d’en­fer­mer le moins tech­no­lo­gique­ment puis­sant (une fois encore, l’im­por­tance de faire en sorte que des humains tech­no­lo­gique­ment moins puis­sants intègrent ce message ne doit pas être négli­gée).

Nous appre­nons que chacun de nous, peu importe l’im­puis­sance que nous ressen­tons dans nos vies, est plus puis­sant que le plus impo­sant des éléphants ou des ours polaires. Pourquoi ? Parce que nous pouvons aller et venir.

Nous appre­nons que leurs “habi­tats” ne sont pas les forêts, les plaines, les déserts, les rivières, les montagnes et les mers préser­vés, mais les cages et rochers en béton avec des troncs d’arbres morts.

Nous appre­nons qu’une créa­ture extraite de son habi­tat demeure une créa­ture. Nous voyons un lion de mer dans une piscine en béton, et croyons qu’il s’agit encore d’un lion de mer. Mais ce n’est pas le cas. C’est faux. Nous ne devrions jamais lais­ser les zoologues défi­nir pour nous ce qu’est ou qui est, un animal.

Les zoos nous enseignent que les animaux sont de la viande et des os dans un sac de peau. Vous pour­riez mettre un carcajou dans des cages de plus en plus petites, jusqu’à avoir une cage de la taille précise du carcajou, et vous auriez quand même, d’après ce que les zoos nous enseignent impli­ci­te­ment, un carcajou.

Les zoos nous enseignent que les animaux sont comme des éléments d’une machine : sépa­rables, remplaçables, inter­chan­geables. Ils nous enseignent qu’il n’y a pas de toile de vie, que vous pouvez extraire un élément, le mettre dans une boîte, et toujours être en présence de cet élément. Mais tout cela est faux.

Les zoos nous enseignent impli­ci­te­ment que les animaux ont besoin d’être gérés, qu’ils ne peuvent survivre sans nous. Qu’ils sont nos tribu­taires, pas nos ensei­gnants, nos voisins, nos supé­rieurs, nos égaux, nos amis, nos dieux. Qu’ils sont à nous. Que nous devons assu­mer la version inter-espèces du “fardeau de l’homme blanc”, et par la bonté de nos cœurs, béné­vo­le­ment contrô­ler leurs vies. Que nous devons les “sauver du monde sauvage”.

Voici la véri­table leçon que nous enseignent les zoos, la leçon univer­selle, la leçon suprême, et, en fait, la seule qui compte vrai­ment : un abîme immense sépare les humains des autres animaux. Il est plus large que le plus large des fossés, plus solide que les barreaux les plus résis­tants, plus sûr que les plus létales des clôtures élec­triques. Nous sommes ici. Ils sont là-bas. Nous sommes spéciaux. Nous sommes à part.

***

Les zoos impliquent au moins quatre péchés impar­don­nables. Premiè­re­ment, ils détruisent la vie de ceux qu’ils enferment. Deuxiè­me­ment, ils détruisent notre compré­hen­sion de qui sont les animaux et de ce qu’est un habi­tat. Troi­siè­me­ment, ils détruisent notre compré­hen­sion de qui et de ce que nous sommes vrai­ment. Quatriè­me­ment, ils détruisent le poten­tiel des rela­tions mutuelles, non seule­ment avec ces animaux enca­gés mais aussi avec ceux qui sont encore sauvages.

Les zoos — comme la porno­gra­phie, la science — remplacent les rela­tions profondes basées sur le respect mutuel et le don par des rela­tions super­fi­cielles basées sur la hiérar­chie, basées sur la “domi­na­tion et la soumis­sion”, basées sur un consom­ma­teur séparé mani­pu­lant et obser­vant un “autre” ayant donné, ou pas, son accord pour être soumis à cette obser­va­tion.

Pensez à une image porno­gra­phique. Même dans les cas où les femmes sont payées et posent volon­tai­re­ment, elles ne m’ont pas donné la permis­sion de voir leurs corps — ou plutôt les images de leurs corps — ici et main­te­nant. Si j’ai une photo, je l’ai pour toujours, même si la femme souhaite par la suite reti­rer cette permis­sion. Il s’agit de l’op­posé d’une rela­tion, où la femme peut se présen­ter à moi ici et main­te­nant, et à ce moment, et à cet autre, à la fois selon sa volonté et selon la mienne (et, bien sûr, je peux aussi me présen­ter à elle ici et main­te­nant, et à ce moment, et à cet autre selon ma volonté et selon la sienne). Ce qui, dans le dernier cas, est un don, moment après moment, devient, dans le premier cas, une propriété, dont je peux faire ce que je veux. Ceci est vrai, bien sûr, de toutes les photo­gra­phies.

Et des zoos. Je ne contrôle pas, et ne peux pas contrô­ler l’ours dont je partage l’ha­bi­tat, afin qu’il se présente à moi. Ni les geais du Canada, ni les sala­mandres de Cali­for­nie, ni les limaces. Ils possèdent leur volonté propre et indé­pen­dante.

Tout est bien pire que ce que je présente. Les zoos — comme la porno­gra­phie, la science, comme d’autres repro­duc­tions toxiques — peuvent faire oublier aux humains ces besoins origi­nels en rela­tion, leur faire oublier que l’échange mutuel est possible, que les rela­tions profondes existent, et peuvent leur faire croire que le “contrôle” de l’autre est quelque chose de natu­rel, et de dési­rable.

La porno­gra­phie se saisit du besoin rela­tion­nel créa­tif lié à la sexua­lité avec des parte­naires consen­tants — et l’in­ti­mité que cela implique — et le réduit à une rela­tion entre un obser­va­teur et un observé. La science se saisit du besoin rela­tion­nel créa­tif en compré­hen­sion et en obten­tion de savoirs et le réduit à la même dyna­mique : l’ob­ser­va­teur et l’ob­servé ; le domi­nant et le dominé ; le sujet et l’objet. Les zoos se saisissent du besoin créa­tif de rela­tions avec des non-humains sauvages et le réduit à une “expé­rience de la nature” qui consiste à passer quelques moments à regar­der — ou simple­ment à déam­bu­ler devant — des ours fous et des chim­pan­zés en colère dans des cages de béton.

Pire. L’in­car­cé­ra­tion des animaux dans les zoos relève autant de la rencontre sauvage que le viol ne relève de l’amour. L’une comme l’autre requièrent de la coer­ci­tion, limitent la liberté de la victime, émergent de, mani­festent et renforcent la préro­ga­tive auto­pro­cla­mée d’ac­cès total à la victime de la part de l’au­teur. L’une comme l’autre détruisent le poten­tiel d’une rela­tion intime entre la victime et l’au­teur. Ils perver­tissent la notion de ce qu’est une rela­tion. Ils se basent sur la dyade de domi­nance et de soumis­sion. Ils empêchent toute possi­bi­lité réelle d’une compré­hen­sion mutuelle et volon­taire de l’autre.

Tandis que la vraie rencontre avec des animaux non-humains sauvages, comme l’amour, est une danse entre parti­ci­pants volon­taires, qui donnent ce qu’ils veulent, comme ils le veulent, quand ils le veulent. Ils inspirent l’in­ti­mité présente et future, la compré­hen­sion présente et future de l’autre et de soi. Ils nour­rissent ceux qui sont impliqués. Ils appro­fon­dissent ce que nous sommes.

Plus tôt dans ce livre, des gardiens de zoos posaient la ques­tion “que veulent les grizz­lys ?” Leur ques­tion, cepen­dant, était une repro­duc­tion toxique d’une vraie ques­tion. Il s’agis­sait d’un arti­fice rhéto­rique visant à leur four­nir une réponse prédé­ter­mi­née. Il s’agis­sait d’un mensonge, visant à dissi­mu­ler leur véri­table ques­tion, qui est “que veulent les grizz­lys, étant donné que nous, les gardiens de zoos, allons contrô­ler leurs vies pour toujours, et les garde­rons pour toujours dans des petites cages que nous quali­fie­rons d’ha­bi­tat ?”

Repo­sons cette ques­tion, sincè­re­ment, cette fois : que veulent les grizz­lys ? Deman­dons-nous ensuite, que veulent les saumons ? Que veulent les chouettes tache­tées ? Que veulent les babouins hama­dryas ? Que veulent les séquoias ? Que veulent les châtai­gniers améri­cains ?

Tout ceci nous mène à la ques­tion suivante : comment savoir ce qu’ils veulent ? Une fois que nous pose­rons ces ques­tions — que veulent-ils, et comment savoir ce qu’ils veulent ? — que nous les pose­rons honnê­te­ment, que nous les pose­rons sans préju­gés, que nous les pose­rons non pas comme une excuse visant à les incar­cé­rer et à les exploi­ter, que nous les pose­rons non pas en tant que “seigneurs de la Terre” mais en tant que voisins, et amis, que nous les pose­rons respec­tueu­se­ment, que nous les pose­rons à nos anciens, à ceux qui vivent sur les terri­toires que nous parta­geons depuis bien plus long­temps que nous, que nous les pose­rons non pas à propos de quelques indi­vi­dus mais à propos de familles, de clans, de commu­nau­tés, et de terroirs, que nous les pose­rons comme si leurs vies et les nôtres en dépen­daient (parce qu’elles en dépendent), nous nous rendrons compte — bien­tôt — que tout ce que nous savons va chan­ger. Le vacarme de la chambre d’écho dimi­nuera, les hallu­ci­na­tions et les illu­sions de gran­deurs induites par la sépa­ra­tion s’es­tom­pe­ront. La soli­tude — dévas­ta­trice, ruinant l’âme, et engour­dis­sant le cœur — se brisera, s’ef­fon­drera et sera empor­tée par une marée de nouveaux voisins, présents depuis le début, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus une peine, jusqu’à ne plus être ce présent qui consume mais un souve­nir d’un trau­ma­tisme passé, jusqu’à deve­nir un conte à l’at­ten­tion des géné­ra­tions futures, qui ne compren­dront pas comment quiconque put un jour être insensé au point de ne pas parve­nir à écou­ter.

Derrick Jensen


Traduc­tion : Emma­nuelle Dupier­ris & Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion : Héléna Delau­nay et Nico­las Casaux

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3 Comments on "Le cauchemar des zoos (par Derrick Jensen)"

  1. Je pleure en lisant ce texte … et j’ai honte d’être un humain.

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