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Rester sain dans une culture suicidaire (par Dahr Jamail)

Article original publié en anglais sur le site de Truth-Out le 3 juin 2014. Dahr Jamail est un journaliste indépendant qui couvre les événements du Moyen Orient depuis plus de cinq ans, et qui a passé un certain temps en Irak. Il écrit actuellement pour des rares journaux encore indépendants ce qui lui a valu de nombreuses distinctions, dont le prix de journalisme Martha Gelhorn en 2008, la bourse décernée par la Fondation Lannan (Lannan Foundation Writing Residency Fellowship), le Prix de journalisme pour la justice sociale James Aronson, le Prix au courage civique Joe A. Callaway et quatre prix Projet censuré. Il est l’auteur de Beyond the Green Zone : Dispatches from an Independent Journalist in Occupied Iraq, et Military Resisters : Soldiers Who Refuse to Fight in Iraq and Afghanistan.

C’était en février 2005, et après plusieurs mois au front en Irak, je reve­nais aux USA comme une bombe humaine de rage, ma colère s’ag­gra­vant un peu plus chaque jour.

Marcher à travers les morgues de Bagdad a imprimé dans mon esprit des scènes dont je me souviens encore. Je peux encore sentir l’odeur des corps en décom­po­si­tion tandis que j’écris ceci, près d’une décen­nie plus tard. Avoir vu de jeunes enfants irakiens se vider de leur sang sur des tables d’opé­ra­tion, après que des snipers US leur aient tiré dessus, m’a marqué tout aussi profon­dé­ment.

Ma rage envers les respon­sables de l’ad­mi­nis­tra­tion Bush s’est éten­due jusqu’à englo­ber tous les mili­taires et tous ceux qui soute­naient l’atro­cité en cours qu’é­tait l’oc­cu­pa­tion US de l’Irak. Ma solu­tion était de les imagi­ner tous pendus aux lampa­daires les plus proches.

Consumé par le trouble de stress post-trau­ma­tique, j’étais émotion­nel­le­ment inca­pable de dépas­ser ma rage et ma torpeur. Je me raccro­chais précai­re­ment à ma présomp­tueuse colère lorsque j’écri­vais, parce qu’il s’agis­sait du bouchon de la bouteille de ma peine infi­nie, liée à tout ce dont j’avais été témoin. L’ou­vrir c’était courir le risque de m’en­gouf­frer dans un déses­poir noir, qui m’au­rait envahi depuis long­temps, si ce n’était pour le bouchon, du moins, c’est ce que je pensais.

Ma chère amie, poète et écri­vaine, Anita Barrows, tradui­sait la poésie de Rilke avec une femme du nom de Joanna Macy, que j’avais déjà rencon­trée, briè­ve­ment. Anita, qui est aussi psycho­logue, m’avait jeté un regard rapide, et m’avait tout de suite fait savoir que Joanna voulait prendre un thé avec moi.

Peu de temps après, je me suis donc rendu à la maison de Joanna, à Berke­ley, en condui­sant à travers un matin brumeux, incons­cient de l’am­pleur de l’aide dont j’avais besoin à l’époque. Je ne me souviens que du brouillard, et d’au­cun arbre.

Je savais que Joanna était une écophi­lo­sophe, une spécia­liste du boud­dhisme, de la théo­rie des systèmes géné­raux et de l’éco­lo­gie profonde. Je savais qu’elle et son mari Fran étaient des acti­vistes anti­nu­cléaires depuis bien avant ma nais­sance, et qu’elle orga­ni­sait des ateliers pour les artistes, les écri­vains et les acti­vistes, inti­tu­lés “Le travail qui relie” (Work That Recon­nects), et dont Anita m’avait dit beau­coup de bien.

Au-delà de ça, je n’avais aucune idée de ce dans quoi je me lançais.

Joanna m’a invité à entrer, nous sommes alors montés dans sa cuisine, où elle a préparé le thé.

Après avoir tranquille­ment rempli nos tasses, elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit, douce­ment, “vous en avez tant vu”. Comme mon propre chagrin commençait à se voir,  mes yeux s’em­plirent immé­dia­te­ment de larmes, et les siens égale­ment.

Ainsi a commencé mon appren­tis­sage de ce que nous, qui sommes en première ligne des atro­ci­tés commises contre la planète, et qui vivons au sein de ce qu’elle appelle “la société de crois­sance indus­trielle”, devons faire, si nous voulons tenir le coup, à l’in­té­rieur comme à l’ex­té­rieur, tandis que le futur se préci­pite vers nous à une vitesse crois­sante.

La morta­lité du moment

“Cela se passe réel­le­ment. Rien ne peut l’ar­rê­ter”. Ce sont les mots de Thomas P. Wagner, qui dirige les programmes de la NASA sur la glace polaire, et qui a dirigé une des recherches d’un rapport récent qui expo­sait l’ef­fon­dre­ment massif en cours de la couver­ture glaciaire dans l’An­tar­c­tique occi­den­tal, qui fera monter le niveau moyen des océans d’au moins 3 mètres.

De telles infor­ma­tions nous parviennent quoti­dien­ne­ment, jaillis­sant de la lance à incen­die de l’ac­tua­lité des destruc­tions qu’en­traîne la société de crois­sance indus­trielle. Une quan­tité d’in­for­ma­tions boule­ver­santes. En tant qu’al­pi­niste, à chaque fois que j’ap­prends l’ef­fon­dre­ment d’un nouveau système glaciaire, ou la mise à nu d’un pic magni­fique, autre­fois couvert de glace et de neige, c’est comme un coup de poing dans l’es­to­mac. Comme si j’avais perdu un proche, ou un bon ami. Encore.

Macy, pendant l’in­ter­view que j’ai faite avec elle pour cet article, insis­tait sur les consé­quences de ne pas nous auto­ri­ser à accé­der aux senti­ments susci­tés par ce dont nous sommes témoins.

“Refu­ser de ressen­tir la douleur, et deve­nir inca­pable de ressen­tir la souf­france, ce qui est d’ailleurs la signi­fi­ca­tion raci­naire de l’apa­thie, le refus de la souf­france, nous rend stupide, et à moitié vivant, dit-elle, cela nous rend aveugle à ce qui est réel­le­ment là, dehors. Nous avons le senti­ment que quelque chose ne va pas, et nous trou­vons alors une autre cible sur laquelle proje­ter notre anxiété, la première chose qui passe, que ce soit les musul­mans, les gays, les juifs, ou les trans­sexuels, ou Edward Snow­den, qui est main­te­nant accusé d’être un espion russe, et derrière le conflit en Ukraine. Vous voyez à quel point nous pouvons être stupides ?” dit-elle en riant.

Après une pause, elle ajouta “plus nous nous rappro­chons de minuit, plus nous perdons en capa­ci­tés intel­lec­tuelles. Donc, ne pas ressen­tir la souf­france est lourd de consé­quences”.

En tant que profes­seure prin­ci­pale du Travail qui Relie, Macy a créé ce que l’on appelle une “struc­ture théo­rique inno­va­trice pour le chan­ge­ment social et person­nel”, ainsi qu’une puis­sante métho­do­lo­gie d’ate­lier pour son appli­ca­tion, dont je peux person­nel­le­ment attes­ter.

Six mois après avoir pris le thé avec Macy, je me suis retrouvé avec elle et une petite douzaine d’autres, dans la forêt de séquoias de la côte cali­for­nienne, où pendant 10 jours nous nous sommes profon­dé­ment plon­gés dans la violence que subit la planète, ce que cela signi­fiait pour les humains et les autres espèces, et sur la gravité réelle de la situa­tion. (Aujourd’­hui, des années après, c’est, bien évidem­ment, encore pire).

Je me suis auto­risé à plon­ger dans mon chagrin, lié à tout ce dont j’avais été témoin en Irak — des jeunes écoliers qui se faisaient tirer dessus par des soldats US, des tentes de réfu­giés remplies de veuves pleu­rant leurs maris dispa­rus, moi-même, en train de me faire tirer dessus par les troupes US, des bombes qui explo­saient dans des voitures à proxi­mité, et les carnages qui s’en­sui­vaient. J’ai commencé à pleu­rer, et n’ai pas pu arrê­ter pendant deux jours.

Durant l’une de ses discus­sions, Macy expliqua que, “la chose la plus radi­cale que nous pouvons faire, actuel­le­ment, c’est être entiè­re­ment présent à ce qui se passe dans le monde”.

Pour moi, le prix de l’ad­mis­sion dans ce présent, c’était de lais­ser mon cœur se briser. Mais j’ai ensuite vu comment le déses­poir se trans­forme, face à des crises sociales et écolo­giques boule­ver­santes, en une vision de clarté, puis en action construc­tive et colla­bo­ra­tive.

“Cela nous apporte une nouvelle manière de voir le monde, comme notre corps étendu, nous libé­rant des préju­gés et des atti­tudes qui menacent actuel­le­ment la conti­nuité de la vie sur Terre”, explique Macy, en parlant de cette expé­rience.

Son corpus de travail, l’œuvre d’une vie, englobe les problèmes psycho­lo­giques et spiri­tuels de la vie dans un âge nucléaire, et est ancré dans un appro­fon­dis­se­ment de la conscience écolo­gique, de plus en plus poignante, à mesure que la société de crois­sance indus­trielle du capi­ta­lisme corpo­ra­tiste d’aujourd’­hui, intrin­sèque­ment malé­fique, conti­nue sur sa trajec­toire d’an­ni­hi­la­tion.

Un atelier avec Joanna Macy

Un atelier avec Joanna Macy

“Je consi­dère que le chemin sur lequel nous nous trou­vons est cerné d’un fossé de chaque côté” conti­nue-t-elle. “Nous devons nous raccro­cher les uns aux autres, pour ne pas tomber dans le fossé de droite ou de gauche, qui sont d’un côté la panique et l’hys­té­rie, et de l’autre côté la para­ly­sie et le repli sur soi. C’est ce que nous obser­vons aux USA, de toute évidence. Il y a de plus en plus d’hys­té­rie sociale, large­ment encou­ra­gée par les médias corpo­ra­tistes, la recherche de coupables, de boucs émis­saires, la panique. Les tueries de masse d’un côté, et une emprise de surveillance quasi mortelle de l’autre côté, et vous gardez alors vos yeux rivés sur une vie réduite à la pres­sion du moment, et à ce que vous devez faire pour mettre de la nour­ri­ture sur la table”.

Macy pense que ceux qui “sont toujours sur la voie, et ne sont pas dans un des fossés” observent avec clarté que “c’en est fini de notre mode de vie”, parce que le prix à payer, ou que l’on extirpe de la planète, est trop élevé.

Elle consi­dère tous les gens, parti­cu­liè­re­ment les jeunes, qui émergent et forment un mouve­ment de résis­tance crois­sant contre les sables bitu­mi­neux et le fracking (frac­tu­ra­tion), comme la preuve d’une “accep­ta­tion consciente de la morta­lité du moment, du fait que notre fenêtre d’ac­tion rétré­cit, et que nous sommes peut-être déjà dans l’em­bal­le­ment clima­tique, mais que nous faisons quand même ce que nous pouvons”.

De la patho­lo­gie person­nelle à la non-sépa­ra­tion

La sombre période spiri­tuelle de Joanna Macy, elle-même, a eu lieu alors qu’elle était impliquée dans un procès contre une compa­gnie éner­gé­tique de Virgi­nie qu’elle essayait d’em­pê­cher de stocker des barres de combus­tible nucléaire irra­dié trop proches les unes des autres. Les actions de la compa­gnie étaient illé­gales, en plus du fait que de telles actions auraient très bien pu faire atteindre le degré de criti­cité à la centrale nucléaire.

“Mon travail était de collec­ter des données de statis­tiques sur la santé”, explique-t-elle. “Et même lorsqu’il n’y avait pas d’ac­ci­dent [nucléaire], les infor­ma­tions que je collec­tais étaient horri­fiantes, parce qu’elles montraient que plus on se rappro­chait géogra­phique­ment des instal­la­tions nucléaires, plus  les inci­dences de fausse couche, de stéri­lité, de morta­lité infan­tile, et de défor­ma­tion augmen­taient”.

Satis­faite d’avoir trouvé la preuve scien­ti­fique, elle pensait réel­le­ment, comme tant de jour­na­listes qui dénichent une histoire impor­tante, que lorsque les gens seraient au courant de l’in­for­ma­tion, ils se réveille­raient et, comme elle dit, “mettraient un terme à cette dange­reuse folie”.

C’est pourquoi elle fut en première ligne pour consta­ter le fait que la plupart des gens semblent simple­ment ne pas vouloir être au courant de la dure réalité, même si cela signi­fie que leur igno­rance volon­taire les met en danger eux et leurs familles.

“Ce fut un tour­nant déci­sif dans ma vie, et ce fut le début du Travail qui Relie”, explique-t-elle.

Elle commença alors à conduire des expé­riences qui permet­traient aux gens d’af­fron­ter la vérité de ce qui se passe dans le monde, et décou­vrit, à la place, “que ce n’était pas que nous nous en fichions, ou que nous ne savions pas, mais que nous étions effrayés de nous retrou­ver coin­cés dans le déses­poir, pour toujours, et immo­bi­li­sés”.

Elle explique le proces­sus de forma­tion du Travail qui englobe main­te­nant le monde :

“Ce qui ronge la plupart des gens, c’est le désir d’ex­pri­mer la vérité de leur propre expé­rience. D’ex­pri­mer ce qu’ils savent, et ressentent, et voient, de ce qui arrive dans le monde. Ils se retrouvent alors nez-à-nez avec les senti­ments qu’ils redou­taient, ces senti­ments ne durent pas et se muent alors en un soula­ge­ment et en une sensa­tion eupho­rique de soli­da­rité avec les autres, et les gens sortent enfin de leur isole­ment auto-imposé, pour entrer dans une colla­bo­ra­tion éner­gi­sante”.

Ce message était et est, en réalité, subver­sif vis-à-vis du message qui prévaut dans la culture domi­nante, qui inculque à la plupart de gens que le chagrin, l’ou­trage et la tris­tesse profonde que nous ressen­tons vis-à-vis du monde, indiquent qu’il y a quelque chose qui cloche chez nous. Nos senti­ments sincères, et les réponses natu­relles et humaines sont alors consi­dé­rées comme des patho­lo­gies.

“L’hy­per indi­vi­dua­lisme de notre culture a entraîné la construc­tion d’une nation de gens obéis­sants et isolés”, explique Macy. “Et ils retournent contre eux-mêmes leurs propres chagrins vis-à-vis du monde, ils essaient de se répa­rer eux-mêmes, de construire une iden­tité sur la base du “moi” consom­ma­teur”.

Dans un de ses livres, Macy traite préci­sé­ment de la façon dont la culture capi­ta­liste consu­mé­riste dans laquelle nous vivons propage le message selon lequel tout va bien : “bien qu’il y ait des indices d’une apoca­lypse, la transe états-unienne cherche à décou­ra­ger nos senti­ments de déses­poir, et s’ils persistent, à les réduire à des patho­lo­gies person­nelles. Bien que nous respec­tions peut-être nos propres inter­pré­ta­tions cogni­tives des signes, l’illu­sion dont nous sommes prison­niers nous pousse souvent à imagi­ner que c’est nous, et pas la société, qui sommes en train de deve­nir fous”.

Joanna Macy pense que le “travail sur le déses­poir” n’im­plique rien de plus mysté­rieux que de dire la vérité sur ce que nous voyons, savons et ressen­tons, par rapport à ce qui se passe dans le monde ; ce sont des choses qui devraient être aussi simples que de dire l’heure à quelqu’un, “s’il n’y avait pas toutes ces choses qui nous isolent les uns des autres, et nous intoxiquent avec le doute de nous-mêmes”.

“Lorsque les médias contrô­lés par les corpo­ra­tions main­tiennent le public dans l’igno­rance, et que les tenants du pouvoir mani­pulent les événe­ments afin de créer un climat de peur et d’obéis­sance, dire la vérité est une bouf­fée d’oxy­gène”, a-t-elle écrit.

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Joanna Macy

D’ailleurs, elle pense qu’il n’est pas dans l’in­té­rêt des corpo­ra­tions multi­na­tio­nales, ou des gouver­ne­ments et des médias qui les servent, “que nous nous arrê­tions et prenions conscience de notre profonde angoisse vis-à-vis des choses telles qu’elles sont”.

Macy conti­nue en expliquant ce dont traite véri­ta­ble­ment son travail, qui est, en essence, le cœur de la condi­tion humaine.

“Nous souf­frons tous dans l’at­tente d’un retour à une iden­tité et à une appar­te­nance plus large, et l’éco­lo­gie profonde en tant que mouve­ment est très utile en cela, tout comme l’éco­psy­cho­lo­gie. Les pratiques du ‘Tra­vail qui Relie’ valident entiè­re­ment notre véri­table aspi­ra­tion. Et ça n’est pas d’être léthar­giques et sépa­rés, mais d’être ensemble, même dans la douleur. Douleur qui se trans­forme ensuite en une passion pour la vie, et en une effer­ves­cence de compas­sion. Il s’agit de la libé­ra­tion de cette cellule de prison qu’est l’ego séparé, l’ego du cow-boy soli­taire”.

Macy ne pense pas que s’en­ga­ger dans un travail visant à l’amé­lio­ra­tion de la condi­tion plané­taire implique d’im­por­tants sacri­fices, mais au contraire que c’est ce à quoi nous aspi­rons le plus.

“C’est une aspi­ra­tion pour un retour au sacré de notre appar­te­nance au corps vivant de la Terre, et à la joie de la servir à chaque pas”, explique-t-elle. “Ça a peut-être l’air simple comme ça, mais nous ne pouvons pas y arri­ver seuls. Ne serait-ce qu’en­tendre les nouvelles de ce qui se passe chaque jour sur la planète, je ne peux pas et ne suis pas censée suppor­ter tout cela seule. Rien que le fait de regar­der cela en face requiert que nous fassions appel les uns aux autres, que nous nous prenions le bras, afin que je vous dise ce que je ressens, et que vous écou­tiez. Les étapes que nous devons suivre nous apportent le soula­ge­ment et la récom­pense qui accom­pagnent le cœur de tout cet ouvrage, à savoir notre nature collec­tive, notre non-sépa­ra­tion, parce que c’est la seule chose qui puisse nous sauver”.

La perte de la certi­tude

Joanna Macy a été active dans plusieurs mouve­ments sociaux impor­tants tout au long de son exis­tence, mais c’est son impli­ca­tion dans le mouve­ment anti­nu­cléaire des années 70 qui lui a fait prendre conscience du degré de danger, comme elle le décrit, “qui semble vrai­ment suici­daire pour notre culture, et écoci­daire pour la planète”.

Obser­ver la géné­ra­tion de maté­riaux radio­ac­tifs, à haute vitesse et à volume impor­tant, et la produc­tion crois­sante d’éner­gie nucléaire et d’armes nucléaires “m’a vrai­ment boule­ver­sée”, explique-t-elle, parce qu’elle a vu “que nous mena­cions vrai­ment la base de toute forme de vie complexe” en “géné­rant des maté­riaux qui dure­ront litté­ra­le­ment pour toujours, sans réali­ser les mala­dies et les muta­tions géné­tiques qui s’en­sui­vront inévi­ta­ble­ment”.

A partir de ce moment-là, elle a eu le senti­ment que nous vivions en sursis, et que le présent était main­te­nant simul­ta­né­ment “un moment effrayant et un moment abso­lu­ment néces­saire pour que nous prenions conscience de certaines réali­tés”.

Par certaines réali­tés elle n’en­tend pas simple­ment les dommages colos­saux et irres­pon­sables que les humains causent, “mais certaines réali­tés qui sont équi­va­lentes aux véri­tés spiri­tuelles des grandes reli­gions et tradi­tions indi­gè­nes… selon lesquelles notre terre est en vie. Qu’elle est un être sacré dont nous sommes des parties vivantes. Que nous appar­te­nons à la terre, et que nous nous appar­te­nons les uns les autres, et une fois que l’on comprend ça, et tout le monde est capable de le comprendre, parce qu’il s’agit de notre véri­table nature, nous pouvons alors tour­ner le dos à notre stupi­dité”.

Néan­moins, elle conti­nue à penser qu’il faudra un événe­ment renver­sant pour nous libé­rer nous, dans le monde occi­den­tal, de notre culture de la consom­ma­tion et de notre “obéis­sance envers l’in­dus­trie, le gouver­ne­ment et les médias, et parti­cu­liè­re­ment envers le pouvoir de l’argent, qui a resserré son étreinte corpo­ra­tiste sur le gouver­ne­ment, l’ar­mée et les médias”.

Macy pense que la crise en cours de pertur­ba­tion anthro­pique du climat (PAC), qui s’in­ten­si­fie de jour en jour, offre main­te­nant la possi­bi­lité de sortir de la torpeur de notre amné­sie cultu­relle, et de ce qu’elle décrit comme “l’illu­sion de ce que nous sommes d’une certaine façon sépa­rés de la planète et que nous pouvons polluer et extraire et détruire et conta­mi­ner. Lorsque l’on fait ce saut mental, qui n’est pas très grand, il y a tout un fris­son de gloire qui enva­hit notre psyché, et les rela­tions sur lesquelles se base notre culture”.

Macy est très préoc­cu­pée, et très triste, par rapport à ce que ses petits-enfants, qui entrent à peine dans l’ado­les­cence, vont devoir affron­ter dans les années à venir, à mesure des progrès de la PAC.

“Bien sûr, la tris­tesse liée au fait que je n’ai pas réussi à la stop­per, est au-delà des mots”, explique-t-elle, en se mettant à pleu­rer. “C’est une tris­tesse qui ne doit pas être expri­mée, en un sens, parce qu’en ce moment je travaille sur un chapitre d’un livre sur le travail avec la  jeunesse et les enfants, et sur comment abor­der le sujet avec eux. Mais c’est le plus grand défi. Car ils sont occu­pés en perma­nence, collés à leurs appli­ca­tions élec­tro­niques, toute cette culture est… vous ne pouvez vivre dans cette culture sans être à moitié hypno­tisé”.

Notre situa­tion semble si souvent déses­pé­rée. Tant de choses sont hors de contrôle, et la patho­lo­gie nous entoure. Au moins un états-unien sur cinq prend des psycho­tropes, et le nombre d’en­fants à qui l’on pres­crit des psycho­tropes desti­nés aux adultes explose.

Du point de vue des ensei­gne­ments de Joanna Macy, il semble diffi­cile de prétendre qu’il ne s’agisse pas, au moins en partie, d’un déni actif de ce qui se passe dans le monde, et de ce que cela implique comme charge émotion­nelle, spiri­tuelle et psycho­lo­gique, pour les adultes comme pour les enfants.

Ces tendances inquié­tantes, qui empirent, sont des choses auxquelles elle prête beau­coup d’at­ten­tion. Comme elle l’a écrit dans “World as Lover, World as Self” (en françaçs : Le monde en tant qu’a­mant, le monde en tant que soi), “la perte de la certi­tude selon laquelle il y aura un futur, est, je pense, la réalité psycho­lo­gique déci­sive de notre temps”.

Le fil du rasoir

Joanna Macy, qui est aussi l’au­teure de 12 livres, est connue pour avoir inventé l’ex­pres­sion “The Great Unra­ve­ling” (la grande déliques­cence), qui fait réfé­rence à l’ef­fon­dre­ment des systèmes (à la fois natu­rels et de concep­tion humaine) sous le poids de la dégé­né­res­cence de la société de crois­sance indus­trielle qui consume litté­ra­le­ment la planète. Elle est encore plus connue pour “The Great Turning” (Le grand tour­nant), qui, selon elle, désigne ce qui se passe en même temps que la grande déliques­cence.

“Le grand tour­nant est un nom pour dési­gner l’aven­ture essen­tielle de notre temps”, explique Macy. “La tran­si­tion de la société de crois­sance indus­trielle vers une civi­li­sa­tion préser­vant la vie. Les crises écolo­giques et sociales auxquelles nous faisons face sont le fait d’un système écono­mique dépen­dant d’une crois­sance perpé­tuelle. Cette poli­tique écono­mique auto­des­truc­trice défi­nit ses objec­tifs et mesure ses perfor­mances en termes de profits corpo­ra­tistes crois­sants. En d’autres termes, à travers la vitesse à laquelle des maté­riaux peuvent être extraits de la terre et trans­for­més en produits de consom­ma­tion, en armes et en déchets”.

Elle pense qu’une révo­lu­tion est déjà bien commen­cée, parce que des gens réalisent que nos besoins peuvent être satis­faits sans détruire le monde.

“Nous avons la connais­sance tech­nique, les moyens de commu­ni­ca­tion et les ressources maté­rielles pour faire pous­ser suffi­sam­ment de nour­ri­ture, pour garan­tir un air et une eau propres, et répondre aux besoins éner­gé­tiques ration­nels”, explique-t-elle. “Les géné­ra­tions futures, si leur monde est habi­table, s’ins­pi­re­ront de cette époque de tran­si­tion vers des socié­tés préser­vant la vie”.

Comme dans le boud­dhisme, qui exhorte ses adeptes à suivre “la voie du milieu”, à laquelle Macy faisait réfé­rence précé­dem­ment, son Travail qui Relie exhorte les gens à vivre en pleine conscience à la fois de la grande déliques­cence et du grand tour­nant.

“Ne pas fermer les yeux, mais obser­ver aussi clai­re­ment que possible la déliques­cence des systèmes écolo­giques, biolo­giques et cultu­rels de notre planète, et de nos esprits”, explique-t-elle. “La pers­pec­tive crois­sante de la perte de toute forme de vie complexe, et en même temps le grand tour­nant vers des socié­tés préser­vant la vie, en y parti­ci­pant”.

Dahr Jamail

Dahr Jamail

L’hu­ma­nité n’a jamais, à travers toute son histoire, connu une telle conver­gence de crises : l’em­bal­le­ment de la PAC, la crise chro­nique de l’éco­no­mie mondiale, l’in­ten­si­fi­ca­tion de la mili­ta­ri­sa­tion et de la surveillance, et une pénu­rie de nour­ri­ture et d’eau crois­sante à mesure que la popu­la­tion mondiale conti­nue à croître.

Bien qu’un grand pour­cen­tage de la popu­la­tion demeure incons­cient du fait que près de 200 espèces s’éteignent chaque jour, un  plus grand nombre encore de gens sont igno­rants de la possi­bi­lité très réelle que les humains puissent un jour être inclus dans ce nombre, que ce soit en raison d’une guerre ther­mo­nu­cléaire mondiale, ou de l’em­bal­le­ment de la PAC.

C’est pourquoi Joanna Macy pense qu’un chan­ge­ment radi­cal de conscience est indis­pen­sable.

“Ce que j’ob­serve, c’est que cette incer­ti­tude est un don libé­ra­toire impor­tant pour la psyché et l’es­prit”, explique-t-elle. “C’est marcher sur le fil du rasoir de ce moment sacré où vous ne savez pas, où vous ne pouvez pas comp­ter sur, et vous récon­for­ter avec, un espoir certain. Tout ce que vous pouvez connaître c’est votre allé­geance envers la vie et votre inten­tion de la servir en ce moment qui nous est donné. En ce sens, cette incer­ti­tude radi­cale libère votre créa­ti­vité et votre courage”.

Étant donné que la planète n’a jamais connu un tel état de crise chro­nique, et que les humains n’ont jamais aussi sérieu­se­ment fait face à leur propre extinc­tion, chacun d’entre nous doit aujourd’­hui trou­ver une façon de vivre avec cela, de conti­nuer à fonc­tion­ner, et est appelé à évoluer dans sa manière de penser et d’être.

Carl Jung nous avait aver­tis que si les humains n’évo­luaient pas vers une nouvelle conscience plané­taire, nous nous étein­drions, en tant qu’es­pèce.

Mon expé­rience m’a montré que si je n’avais pas évolué au-delà de mon propre trau­ma­tisme de guerre, j’au­rais pu, moi aussi, deve­nir une statis­tique néga­tive quel­conque. Si, pour moi, c’était effec­ti­ve­ment évoluer ou mourir, comment ne peut-il en être de même pour nous, en tant qu’es­pèce, lorsque l’on comprend la gravité réelle de la crise que nous appe­lons la vie moderne ?

Dahr Jamail


A propos de Joanna Macy

Docteur en Philo­so­phie, Joanna Macy, spécia­liste du Boud­dhisme, de la théo­rie Géné­rale des Systèmes et de l’Eco­lo­gie profonde, est une fonda­trice de l’Eco-philo­so­phie et de l’Eco-psycho­lo­gie. Elle est égale­ment une voix respec­tée des mouve­ments pour la paix, la justice sociale et un envi­ron­ne­ment sain. Depuis cinq décen­nies de recherches et d’ac­ti­visme, elle est pion­nière de l’éla­bo­ra­tion d’un cadre théo­rique pour le nouveau para­digme de trans­for­ma­tion person­nelle et sociale, avec une solide métho­do­lo­gie sous la forme d’ate­liers où s’ef­fec­tue cette trans­for­ma­tion.

Le domaine très étendu de son œuvre porte sur la problé­ma­tique psycho­lo­gique et spiri­tuelle de l’ère nucléaire, la culture d’une conscience écolo­gique, et la réso­nance fruc­tueuse entre la pensée boud­dhiste et la science contem­po­raine. Les multiples facettes de ce travail sont explo­rées dans ses livres: Despair and Perso­nal Power in the Nuclear Age (New Society Publi­shers, 1983); Dharma and Deve­lop­ment (Kuma­rian Press, 1985); Thin­king Like a Moun­tain (avec John Seed, Pat Fleming, et Arne Naess, New Society Publi­shers, 1988); Mutual Causa­lity in Buddhism and Gene­ral Systems Theory (SUNY Press, 1991); World as Lover, World as Self (Paral­lax Press, 1991); Rilke’s Book of Hours (1996, 2005) ainsi que In Praise of Morta­lity (avec Anita Barrows, Rive­rhead, 2004); et Coming Back to Life: Prac­tices to Recon­nect Our Lives, Our World (avec Molly Young Brown, New Society Publi­shers, 1998). Joanna a égale­ment une auto­bio­gra­phie: Wide­ning Circles (New Society Publi­shers, 2000). Récem­ment elle a publié Pass It On: Five Stories That Can Change the World (avec Norbert Gahbler, Paral­lax Press, 2010), et Active Hope: How to face the mess we are in without going crazy (avec Chris Johns­tone, New World Library, 2012).

Depuis plus d’une tren­taine d’an­nées, des milliers de personnes dans le monde entier ont parti­cipé aux ateliers et forma­tions de Joanna. Sa métho­do­lo­gie est adop­tée et adap­tée plus large­ment encore dans des contextes scolaires, de mouve­ments citoyens, et d’as­so­cia­tions diverses. Son travail aide les personnes à trans­for­mer le déses­poir et l’apa­thie, face à l’énor­mité de la crise écolo­gique et sociale, en action construc­tive et colla­bo­ra­tive. Ce travail nous révèle une nouvelle vision du monde, comme d’un immense corps vivant dont nous faisons partie, nous libé­rant ainsi des préju­gés et des atti­tudes qui menacent la conti­nuité de la vie sur Terre.

Joanna donne des confé­rences, ateliers et des forma­tions en Amérique du Nord, Amérique du Sud, en Europe, en Asie et en Austra­lie. Elle vit à Berke­ley, en Cali­for­nie, près de ses enfants et petits-enfants.


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay

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