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Rester sain dans une culture suicidaire (par Dahr Jamail)
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Article original publié en anglais sur le site de Truth-Out le 3 juin 2014. Dahr Jamail est un journaliste indépendant qui couvre les événements du Moyen Orient depuis plus de cinq ans, et qui a passé un certain temps en Irak. Il écrit actuellement pour des rares journaux encore indépendants ce qui lui a valu de nombreuses distinctions, dont le prix de journalisme Martha Gelhorn en 2008, la bourse décernée par la Fondation Lannan (Lannan Foundation Writing Residency Fellowship), le Prix de journalisme pour la justice sociale James Aronson, le Prix au courage civique Joe A. Callaway et quatre prix Projet censuré. Il est l’auteur de Beyond the Green Zone : Dispatches from an Independent Journalist in Occupied Iraq, et Military Resisters : Soldiers Who Refuse to Fight in Iraq and Afghanistan.

C’était en février 2005, et après plusieurs mois au front en Irak, je revenais aux USA comme une bombe humaine de rage, ma colère s’aggravant un peu plus chaque jour.

Marcher à travers les morgues de Bagdad a imprimé dans mon esprit des scènes dont je me souviens encore. Je peux encore sentir l’odeur des corps en décomposition tandis que j’écris ceci, près d’une décennie plus tard. Avoir vu de jeunes enfants irakiens se vider de leur sang sur des tables d’opération, après que des snipers US leur aient tiré dessus, m’a marqué tout aussi profondément.

Ma rage envers les responsables de l’administration Bush s’est étendue jusqu’à englober tous les militaires et tous ceux qui soutenaient l’atrocité en cours qu’était l’occupation US de l’Irak. Ma solution était de les imaginer tous pendus aux lampadaires les plus proches.

Consumé par le trouble de stress post-traumatique, j’étais émotionnellement incapable de dépasser ma rage et ma torpeur. Je me raccrochais précairement à ma présomptueuse colère lorsque j’écrivais, parce qu’il s’agissait du bouchon de la bouteille de ma peine infinie, liée à tout ce dont j’avais été témoin. L’ouvrir c’était courir le risque de m’engouffrer dans un désespoir noir, qui m’aurait envahi depuis longtemps, si ce n’était pour le bouchon, du moins, c’est ce que je pensais.

Ma chère amie, poète et écrivaine, Anita Barrows, traduisait la poésie de Rilke avec une femme du nom de Joanna Macy, que j’avais déjà rencontrée, brièvement. Anita, qui est aussi psychologue, m’avait jeté un regard rapide, et m’avait tout de suite fait savoir que Joanna voulait prendre un thé avec moi.

Peu de temps après, je me suis donc rendu à la maison de Joanna, à Berkeley, en conduisant à travers un matin brumeux, inconscient de l’ampleur de l’aide dont j’avais besoin à l’époque. Je ne me souviens que du brouillard, et d’aucun arbre.

Je savais que Joanna était une écophilosophe, une spécialiste du bouddhisme, de la théorie des systèmes généraux et de l’écologie profonde. Je savais qu’elle et son mari Fran étaient des activistes antinucléaires depuis bien avant ma naissance, et qu’elle organisait des ateliers pour les artistes, les écrivains et les activistes, intitulés « Le travail qui relie » (Work That Reconnects), et dont Anita m’avait dit beaucoup de bien.

Au-delà de ça, je n’avais aucune idée de ce dans quoi je me lançais.

Joanna m’a invité à entrer, nous sommes alors montés dans sa cuisine, où elle a préparé le thé.

Après avoir tranquillement rempli nos tasses, elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit, doucement, « vous en avez tant vu ». Comme mon propre chagrin commençait à se voir,  mes yeux s’emplirent immédiatement de larmes, et les siens également.

Ainsi a commencé mon apprentissage de ce que nous, qui sommes en première ligne des atrocités commises contre la planète, et qui vivons au sein de ce qu’elle appelle « la société de croissance industrielle », devons faire, si nous voulons tenir le coup, à l’intérieur comme à l’extérieur, tandis que le futur se précipite vers nous à une vitesse croissante.

La mortalité du moment

« Cela se passe réellement. Rien ne peut l’arrêter ». Ce sont les mots de Thomas P. Wagner, qui dirige les programmes de la NASA sur la glace polaire, et qui a dirigé une des recherches d’un rapport récent qui exposait l’effondrement massif en cours de la couverture glaciaire dans l’Antarctique occidental, qui fera monter le niveau moyen des océans d’au moins 3 mètres.

De telles informations nous parviennent quotidiennement, jaillissant de la lance à incendie de l’actualité des destructions qu’entraîne la société de croissance industrielle. Une quantité d’informations bouleversantes. En tant qu’alpiniste, à chaque fois que j’apprends l’effondrement d’un nouveau système glaciaire, ou la mise à nu d’un pic magnifique, autrefois couvert de glace et de neige, c’est comme un coup de poing dans l’estomac. Comme si j’avais perdu un proche, ou un bon ami. Encore.

Macy, pendant l’interview que j’ai faite avec elle pour cet article, insistait sur les conséquences de ne pas nous autoriser à accéder aux sentiments suscités par ce dont nous sommes témoins.

« Refuser de ressentir la douleur, et devenir incapable de ressentir la souffrance, ce qui est d’ailleurs la signification racinaire de l’apathie, le refus de la souffrance, nous rend stupide, et à moitié vivant, dit-elle, cela nous rend aveugle à ce qui est réellement là, dehors. Nous avons le sentiment que quelque chose ne va pas, et nous trouvons alors une autre cible sur laquelle projeter notre anxiété, la première chose qui passe, que ce soit les musulmans, les gays, les juifs, ou les transsexuels, ou Edward Snowden, qui est maintenant accusé d’être un espion russe, et derrière le conflit en Ukraine. Vous voyez à quel point nous pouvons être stupides ? » dit-elle en riant.

Après une pause, elle ajouta « plus nous nous rapprochons de minuit, plus nous perdons en capacités intellectuelles. Donc, ne pas ressentir la souffrance est lourd de conséquences ».

En tant que professeure principale du Travail qui Relie, Macy a créé ce que l’on appelle une « structure théorique innovatrice pour le changement social et personnel », ainsi qu’une puissante méthodologie d’atelier pour son application, dont je peux personnellement attester.

Six mois après avoir pris le thé avec Macy, je me suis retrouvé avec elle et une petite douzaine d’autres, dans la forêt de séquoias de la côte californienne, où pendant 10 jours nous nous sommes profondément plongés dans la violence que subit la planète, ce que cela signifiait pour les humains et les autres espèces, et sur la gravité réelle de la situation. (Aujourd’hui, des années après, c’est, bien évidemment, encore pire).

Je me suis autorisé à plonger dans mon chagrin, lié à tout ce dont j’avais été témoin en Irak — des jeunes écoliers qui se faisaient tirer dessus par des soldats US, des tentes de réfugiés remplies de veuves pleurant leurs maris disparus, moi-même, en train de me faire tirer dessus par les troupes US, des bombes qui explosaient dans des voitures à proximité, et les carnages qui s’ensuivaient. J’ai commencé à pleurer, et n’ai pas pu arrêter pendant deux jours.

Durant l’une de ses discussions, Macy expliqua que, « la chose la plus radicale que nous pouvons faire, actuellement, c’est être entièrement présent à ce qui se passe dans le monde ».

Pour moi, le prix de l’admission dans ce présent, c’était de laisser mon cœur se briser. Mais j’ai ensuite vu comment le désespoir se transforme, face à des crises sociales et écologiques bouleversantes, en une vision de clarté, puis en action constructive et collaborative.

« Cela nous apporte une nouvelle manière de voir le monde, comme notre corps étendu, nous libérant des préjugés et des attitudes qui menacent actuellement la continuité de la vie sur Terre », explique Macy, en parlant de cette expérience.

Son corpus de travail, l’œuvre d’une vie, englobe les problèmes psychologiques et spirituels de la vie dans un âge nucléaire, et est ancré dans un approfondissement de la conscience écologique, de plus en plus poignante, à mesure que la société de croissance industrielle du capitalisme corporatiste d’aujourd’hui, intrinsèquement maléfique, continue sur sa trajectoire d’annihilation.

Un atelier avec Joanna Macy
Un atelier avec Joanna Macy

« Je considère que le chemin sur lequel nous nous trouvons est cerné d’un fossé de chaque côté » continue-t-elle. « Nous devons nous raccrocher les uns aux autres, pour ne pas tomber dans le fossé de droite ou de gauche, qui sont d’un côté la panique et l’hystérie, et de l’autre côté la paralysie et le repli sur soi. C’est ce que nous observons aux USA, de toute évidence. Il y a de plus en plus d’hystérie sociale, largement encouragée par les médias corporatistes, la recherche de coupables, de boucs émissaires, la panique. Les tueries de masse d’un côté, et une emprise de surveillance quasi mortelle de l’autre côté, et vous gardez alors vos yeux rivés sur une vie réduite à la pression du moment, et à ce que vous devez faire pour mettre de la nourriture sur la table ».

Macy pense que ceux qui « sont toujours sur la voie, et ne sont pas dans un des fossés » observent avec clarté que « c’en est fini de notre mode de vie », parce que le prix à payer, ou que l’on extirpe de la planète, est trop élevé.

Elle considère tous les gens, particulièrement les jeunes, qui émergent et forment un mouvement de résistance croissant contre les sables bitumineux et le fracking (fracturation), comme la preuve d’une « acceptation consciente de la mortalité du moment, du fait que notre fenêtre d’action rétrécit, et que nous sommes peut-être déjà dans l’emballement climatique, mais que nous faisons quand même ce que nous pouvons ».

De la pathologie personnelle à la non-séparation

La sombre période spirituelle de Joanna Macy, elle-même, a eu lieu alors qu’elle était impliquée dans un procès contre une compagnie énergétique de Virginie qu’elle essayait d’empêcher de stocker des barres de combustible nucléaire irradié trop proches les unes des autres. Les actions de la compagnie étaient illégales, en plus du fait que de telles actions auraient très bien pu faire atteindre le degré de criticité à la centrale nucléaire.

« Mon travail était de collecter des données de statistiques sur la santé », explique-t-elle. « Et même lorsqu’il n’y avait pas d’accident [nucléaire], les informations que je collectais étaient horrifiantes, parce qu’elles montraient que plus on se rapprochait géographiquement des installations nucléaires, plus  les incidences de fausse couche, de stérilité, de mortalité infantile, et de déformation augmentaient ».

Satisfaite d’avoir trouvé la preuve scientifique, elle pensait réellement, comme tant de journalistes qui dénichent une histoire importante, que lorsque les gens seraient au courant de l’information, ils se réveilleraient et, comme elle dit, « mettraient un terme à cette dangereuse folie ».

C’est pourquoi elle fut en première ligne pour constater le fait que la plupart des gens semblent simplement ne pas vouloir être au courant de la dure réalité, même si cela signifie que leur ignorance volontaire les met en danger eux et leurs familles.

« Ce fut un tournant décisif dans ma vie, et ce fut le début du Travail qui Relie », explique-t-elle.

Elle commença alors à conduire des expériences qui permettraient aux gens d’affronter la vérité de ce qui se passe dans le monde, et découvrit, à la place, « que ce n’était pas que nous nous en fichions, ou que nous ne savions pas, mais que nous étions effrayés de nous retrouver coincés dans le désespoir, pour toujours, et immobilisés ».

Elle explique le processus de formation du Travail qui englobe maintenant le monde :

« Ce qui ronge la plupart des gens, c’est le désir d’exprimer la vérité de leur propre expérience. D’exprimer ce qu’ils savent, et ressentent, et voient, de ce qui arrive dans le monde. Ils se retrouvent alors nez-à-nez avec les sentiments qu’ils redoutaient, ces sentiments ne durent pas et se muent alors en un soulagement et en une sensation euphorique de solidarité avec les autres, et les gens sortent enfin de leur isolement auto-imposé, pour entrer dans une collaboration énergisante ».

Ce message était et est, en réalité, subversif vis-à-vis du message qui prévaut dans la culture dominante, qui inculque à la plupart de gens que le chagrin, l’outrage et la tristesse profonde que nous ressentons vis-à-vis du monde, indiquent qu’il y a quelque chose qui cloche chez nous. Nos sentiments sincères, et les réponses naturelles et humaines sont alors considérées comme des pathologies.

« L’hyper individualisme de notre culture a entraîné la construction d’une nation de gens obéissants et isolés », explique Macy. « Et ils retournent contre eux-mêmes leurs propres chagrins vis-à-vis du monde, ils essaient de se réparer eux-mêmes, de construire une identité sur la base du « moi » consommateur ».

Dans un de ses livres, Macy traite précisément de la façon dont la culture capitaliste consumériste dans laquelle nous vivons propage le message selon lequel tout va bien : « bien qu’il y ait des indices d’une apocalypse, la transe états-unienne cherche à décourager nos sentiments de désespoir, et s’ils persistent, à les réduire à des pathologies personnelles. Bien que nous respections peut-être nos propres interprétations cognitives des signes, l’illusion dont nous sommes prisonniers nous pousse souvent à imaginer que c’est nous, et pas la société, qui sommes en train de devenir fous ».

Joanna Macy pense que le « travail sur le désespoir » n’implique rien de plus mystérieux que de dire la vérité sur ce que nous voyons, savons et ressentons, par rapport à ce qui se passe dans le monde ; ce sont des choses qui devraient être aussi simples que de dire l’heure à quelqu’un, « s’il n’y avait pas toutes ces choses qui nous isolent les uns des autres, et nous intoxiquent avec le doute de nous-mêmes ».

« Lorsque les médias contrôlés par les corporations maintiennent le public dans l’ignorance, et que les tenants du pouvoir manipulent les événements afin de créer un climat de peur et d’obéissance, dire la vérité est une bouffée d’oxygène », a-t-elle écrit.

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Joanna Macy

D’ailleurs, elle pense qu’il n’est pas dans l’intérêt des corporations multinationales, ou des gouvernements et des médias qui les servent, « que nous nous arrêtions et prenions conscience de notre profonde angoisse vis-à-vis des choses telles qu’elles sont ».

Macy continue en expliquant ce dont traite véritablement son travail, qui est, en essence, le cœur de la condition humaine.

« Nous souffrons tous dans l’attente d’un retour à une identité et à une appartenance plus large, et l’écologie profonde en tant que mouvement est très utile en cela, tout comme l’écopsychologie. Les pratiques du ‘Travail qui Relie’ valident entièrement notre véritable aspiration. Et ça n’est pas d’être léthargiques et séparés, mais d’être ensemble, même dans la douleur. Douleur qui se transforme ensuite en une passion pour la vie, et en une effervescence de compassion. Il s’agit de la libération de cette cellule de prison qu’est l’ego séparé, l’ego du cow-boy solitaire ».

Macy ne pense pas que s’engager dans un travail visant à l’amélioration de la condition planétaire implique d’importants sacrifices, mais au contraire que c’est ce à quoi nous aspirons le plus.

« C’est une aspiration pour un retour au sacré de notre appartenance au corps vivant de la Terre, et à la joie de la servir à chaque pas », explique-t-elle. « Ça a peut-être l’air simple comme ça, mais nous ne pouvons pas y arriver seuls. Ne serait-ce qu’entendre les nouvelles de ce qui se passe chaque jour sur la planète, je ne peux pas et ne suis pas censée supporter tout cela seule. Rien que le fait de regarder cela en face requiert que nous fassions appel les uns aux autres, que nous nous prenions le bras, afin que je vous dise ce que je ressens, et que vous écoutiez. Les étapes que nous devons suivre nous apportent le soulagement et la récompense qui accompagnent le cœur de tout cet ouvrage, à savoir notre nature collective, notre non-séparation, parce que c’est la seule chose qui puisse nous sauver ».

La perte de la certitude

Joanna Macy a été active dans plusieurs mouvements sociaux importants tout au long de son existence, mais c’est son implication dans le mouvement antinucléaire des années 70 qui lui a fait prendre conscience du degré de danger, comme elle le décrit, « qui semble vraiment suicidaire pour notre culture, et écocidaire pour la planète ».

Observer la génération de matériaux radioactifs, à haute vitesse et à volume important, et la production croissante d’énergie nucléaire et d’armes nucléaires « m’a vraiment bouleversée », explique-t-elle, parce qu’elle a vu « que nous menacions vraiment la base de toute forme de vie complexe » en « générant des matériaux qui dureront littéralement pour toujours, sans réaliser les maladies et les mutations génétiques qui s’ensuivront inévitablement ».

A partir de ce moment-là, elle a eu le sentiment que nous vivions en sursis, et que le présent était maintenant simultanément « un moment effrayant et un moment absolument nécessaire pour que nous prenions conscience de certaines réalités ».

Par certaines réalités elle n’entend pas simplement les dommages colossaux et irresponsables que les humains causent, « mais certaines réalités qui sont équivalentes aux vérités spirituelles des grandes religions et traditions indigènes… selon lesquelles notre terre est en vie. Qu’elle est un être sacré dont nous sommes des parties vivantes. Que nous appartenons à la terre, et que nous nous appartenons les uns les autres, et une fois que l’on comprend ça, et tout le monde est capable de le comprendre, parce qu’il s’agit de notre véritable nature, nous pouvons alors tourner le dos à notre stupidité ».

Néanmoins, elle continue à penser qu’il faudra un événement renversant pour nous libérer nous, dans le monde occidental, de notre culture de la consommation et de notre « obéissance envers l’industrie, le gouvernement et les médias, et particulièrement envers le pouvoir de l’argent, qui a resserré son étreinte corporatiste sur le gouvernement, l’armée et les médias ».

Macy pense que la crise en cours de perturbation anthropique du climat (PAC), qui s’intensifie de jour en jour, offre maintenant la possibilité de sortir de la torpeur de notre amnésie culturelle, et de ce qu’elle décrit comme « l’illusion de ce que nous sommes d’une certaine façon séparés de la planète et que nous pouvons polluer et extraire et détruire et contaminer. Lorsque l’on fait ce saut mental, qui n’est pas très grand, il y a tout un frisson de gloire qui envahit notre psyché, et les relations sur lesquelles se base notre culture ».

Macy est très préoccupée, et très triste, par rapport à ce que ses petits-enfants, qui entrent à peine dans l’adolescence, vont devoir affronter dans les années à venir, à mesure des progrès de la PAC.

« Bien sûr, la tristesse liée au fait que je n’ai pas réussi à la stopper, est au-delà des mots », explique-t-elle, en se mettant à pleurer. « C’est une tristesse qui ne doit pas être exprimée, en un sens, parce qu’en ce moment je travaille sur un chapitre d’un livre sur le travail avec la  jeunesse et les enfants, et sur comment aborder le sujet avec eux. Mais c’est le plus grand défi. Car ils sont occupés en permanence, collés à leurs applications électroniques, toute cette culture est… vous ne pouvez vivre dans cette culture sans être à moitié hypnotisé ».

Notre situation semble si souvent désespérée. Tant de choses sont hors de contrôle, et la pathologie nous entoure. Au moins un états-unien sur cinq prend des psychotropes, et le nombre d’enfants à qui l’on prescrit des psychotropes destinés aux adultes explose.

Du point de vue des enseignements de Joanna Macy, il semble difficile de prétendre qu’il ne s’agisse pas, au moins en partie, d’un déni actif de ce qui se passe dans le monde, et de ce que cela implique comme charge émotionnelle, spirituelle et psychologique, pour les adultes comme pour les enfants.

Ces tendances inquiétantes, qui empirent, sont des choses auxquelles elle prête beaucoup d’attention. Comme elle l’a écrit dans « World as Lover, World as Self » (en françaçs : Le monde en tant qu’amant, le monde en tant que soi), « la perte de la certitude selon laquelle il y aura un futur, est, je pense, la réalité psychologique décisive de notre temps ».

Le fil du rasoir

Joanna Macy, qui est aussi l’auteure de 12 livres, est connue pour avoir inventé l’expression « The Great Unraveling » (la grande déliquescence), qui fait référence à l’effondrement des systèmes (à la fois naturels et de conception humaine) sous le poids de la dégénérescence de la société de croissance industrielle qui consume littéralement la planète. Elle est encore plus connue pour « The Great Turning » (Le grand tournant), qui, selon elle, désigne ce qui se passe en même temps que la grande déliquescence.

« Le grand tournant est un nom pour désigner l’aventure essentielle de notre temps », explique Macy. « La transition de la société de croissance industrielle vers une civilisation préservant la vie. Les crises écologiques et sociales auxquelles nous faisons face sont le fait d’un système économique dépendant d’une croissance perpétuelle. Cette politique économique autodestructrice définit ses objectifs et mesure ses performances en termes de profits corporatistes croissants. En d’autres termes, à travers la vitesse à laquelle des matériaux peuvent être extraits de la terre et transformés en produits de consommation, en armes et en déchets ».

Elle pense qu’une révolution est déjà bien commencée, parce que des gens réalisent que nos besoins peuvent être satisfaits sans détruire le monde.

« Nous avons la connaissance technique, les moyens de communication et les ressources matérielles pour faire pousser suffisamment de nourriture, pour garantir un air et une eau propres, et répondre aux besoins énergétiques rationnels », explique-t-elle. « Les générations futures, si leur monde est habitable, s’inspireront de cette époque de transition vers des sociétés préservant la vie ».

Comme dans le bouddhisme, qui exhorte ses adeptes à suivre « la voie du milieu », à laquelle Macy faisait référence précédemment, son Travail qui Relie exhorte les gens à vivre en pleine conscience à la fois de la grande déliquescence et du grand tournant.

« Ne pas fermer les yeux, mais observer aussi clairement que possible la déliquescence des systèmes écologiques, biologiques et culturels de notre planète, et de nos esprits », explique-t-elle. « La perspective croissante de la perte de toute forme de vie complexe, et en même temps le grand tournant vers des sociétés préservant la vie, en y participant ».

Dahr Jamail
Dahr Jamail

L’humanité n’a jamais, à travers toute son histoire, connu une telle convergence de crises : l’emballement de la PAC, la crise chronique de l’économie mondiale, l’intensification de la militarisation et de la surveillance, et une pénurie de nourriture et d’eau croissante à mesure que la population mondiale continue à croître.

Bien qu’un grand pourcentage de la population demeure inconscient du fait que près de 200 espèces s’éteignent chaque jour, un  plus grand nombre encore de gens sont ignorants de la possibilité très réelle que les humains puissent un jour être inclus dans ce nombre, que ce soit en raison d’une guerre thermonucléaire mondiale, ou de l’emballement de la PAC.

C’est pourquoi Joanna Macy pense qu’un changement radical de conscience est indispensable.

« Ce que j’observe, c’est que cette incertitude est un don libératoire important pour la psyché et l’esprit », explique-t-elle. « C’est marcher sur le fil du rasoir de ce moment sacré où vous ne savez pas, où vous ne pouvez pas compter sur, et vous réconforter avec, un espoir certain. Tout ce que vous pouvez connaître c’est votre allégeance envers la vie et votre intention de la servir en ce moment qui nous est donné. En ce sens, cette incertitude radicale libère votre créativité et votre courage ».

Étant donné que la planète n’a jamais connu un tel état de crise chronique, et que les humains n’ont jamais aussi sérieusement fait face à leur propre extinction, chacun d’entre nous doit aujourd’hui trouver une façon de vivre avec cela, de continuer à fonctionner, et est appelé à évoluer dans sa manière de penser et d’être.

Carl Jung nous avait avertis que si les humains n’évoluaient pas vers une nouvelle conscience planétaire, nous nous éteindrions, en tant qu’espèce.

Mon expérience m’a montré que si je n’avais pas évolué au-delà de mon propre traumatisme de guerre, j’aurais pu, moi aussi, devenir une statistique négative quelconque. Si, pour moi, c’était effectivement évoluer ou mourir, comment ne peut-il en être de même pour nous, en tant qu’espèce, lorsque l’on comprend la gravité réelle de la crise que nous appelons la vie moderne ?

Dahr Jamail


A propos de Joanna Macy

Docteur en Philosophie, Joanna Macy, spécialiste du Bouddhisme, de la théorie Générale des Systèmes et de l’Ecologie profonde, est une fondatrice de l’Eco-philosophie et de l’Eco-psychologie. Elle est également une voix respectée des mouvements pour la paix, la justice sociale et un environnement sain. Depuis cinq décennies de recherches et d’activisme, elle est pionnière de l’élaboration d’un cadre théorique pour le nouveau paradigme de transformation personnelle et sociale, avec une solide méthodologie sous la forme d’ateliers où s’effectue cette transformation.

Le domaine très étendu de son œuvre porte sur la problématique psychologique et spirituelle de l’ère nucléaire, la culture d’une conscience écologique, et la résonance fructueuse entre la pensée bouddhiste et la science contemporaine. Les multiples facettes de ce travail sont explorées dans ses livres: Despair and Personal Power in the Nuclear Age (New Society Publishers, 1983); Dharma and Development (Kumarian Press, 1985); Thinking Like a Mountain (avec John Seed, Pat Fleming, et Arne Naess, New Society Publishers, 1988); Mutual Causality in Buddhism and General Systems Theory (SUNY Press, 1991); World as Lover, World as Self (Parallax Press, 1991); Rilke’s Book of Hours (1996, 2005) ainsi que In Praise of Mortality (avec Anita Barrows, Riverhead, 2004); et Coming Back to Life: Practices to Reconnect Our Lives, Our World (avec Molly Young Brown, New Society Publishers, 1998). Joanna a également une autobiographie: Widening Circles (New Society Publishers, 2000). Récemment elle a publié Pass It On: Five Stories That Can Change the World (avec Norbert Gahbler, Parallax Press, 2010), et Active Hope: How to face the mess we are in without going crazy (avec Chris Johnstone, New World Library, 2012).

Depuis plus d’une trentaine d’années, des milliers de personnes dans le monde entier ont participé aux ateliers et formations de Joanna. Sa méthodologie est adoptée et adaptée plus largement encore dans des contextes scolaires, de mouvements citoyens, et d’associations diverses. Son travail aide les personnes à transformer le désespoir et l’apathie, face à l’énormité de la crise écologique et sociale, en action constructive et collaborative. Ce travail nous révèle une nouvelle vision du monde, comme d’un immense corps vivant dont nous faisons partie, nous libérant ainsi des préjugés et des attitudes qui menacent la continuité de la vie sur Terre.

Joanna donne des conférences, ateliers et des formations en Amérique du Nord, Amérique du Sud, en Europe, en Asie et en Australie. Elle vit à Berkeley, en Californie, près de ses enfants et petits-enfants.


Traduction: Nicolas Casaux

Édition & Révision: Héléna Delaunay

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