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La mondialisation & les ravages de la nouvelle Pangée (par Ray Grigg)
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10 petits para­graphes qui exposent clai­re­ment l’in­sou­te­na­bi­lité totale (le carac­tère anti-écolo­gique) de la mondia­li­sa­tion, de tout ce qui en dépend (le progrès tech­nique, le commerce inter­na­tio­nal, etc.), et de tout ce qui la suscite (une culture humaine en expan­sion perma­nente : la civi­li­sa­tion). Article origi­nal (en anglais) publié le 19 février 2012 à l’adresse suivante : http://common­sen­se­ca­na­dian.ca/globa­li­za­tion-the-new-pangea/


Il y a 250 millions d’an­nées, tous les conti­nents de la planète étaient réunis en une large masse conti­nen­tale (un « super­con­ti­nent  ») appe­lée la Pangée. Sur plusieurs millions d’an­nées, à une vitesse compa­rable à la pousse des ongles, la tecto­nique des plaques a frac­turé et séparé la Pangée créant les conti­nents que nous connais­sons aujourd’­hui. Certaines des pièces du puzzle s’em­boîtent encore, bien que la plupart des formes aient été remo­de­lées par de nombreuses dyna­miques géolo­giques. La côte Est de l’Amé­rique du Sud, par exemple, s’em­boîte bien dans la côte Ouest de l’Afrique, et l’Amé­rique du Nord peut être dépla­cée vers l’autre côté de l’At­lan­tique afin que les Caraïbes s’in­sèrent dans le Nord-Ouest du Maroc.

La divi­sion de la Pangée en conti­nents sépa­rés a eu d’énormes impli­ca­tions envi­ron­ne­men­tales. D’abord, et avant tout, cela signi­fiait que les espèces ne pouvaient plus se dépla­cer libre­ment sur une seule masse terrestre. Les frac­tures créant des océans les ont isolées, les segments à la dérive ont lente­ment déve­loppé des écosys­tèmes uniques et des plantes et animaux distincts ont évolué en s’adap­tant aux parti­cu­la­ri­tés locales.

C’est dans ce contexte que les humains ont commencé à se dépla­cer sur la planète, il y a des centaines de milliers d’an­nées. Il y a à peine 500 ans, lors d’un élan d’ex­plo­ra­tion et de colo­ni­sa­tion, l’Eu­rope envoyait des navires vers le Nord et le Sud de l’Amé­rique, vers l’Asie, vers l’Afrique, et ailleurs. Les conti­nents, qui avaient été écolo­gique­ment isolés pendant des millions d’an­nées, furent alors recon­nec­tés — pas géolo­gique­ment, par le mouve­ment de la tecto­nique des plaques, mais par les mouve­ments physiques des humains trans­por­tant des produits commer­ciaux, des plantes, des animaux, des virus et leurs cultures parti­cu­lières. Le monde n’al­lait plus jamais être le même.

pangee

Mani­fes­te­ment, ce proces­sus n’a pas soudai­ne­ment commencé avec l’ar­ri­vée de Chris­tophe Colomb sur une île isolée des Caraïbes en 1492. Les produits commer­ciaux et les idées voya­geaient déjà entre l’Eu­rope et l’Asie avant cela. La peste bubo­nique a atteint Venise depuis un port mari­time orien­tal aux alen­tours de 1348, avant de rava­ger l’Eu­rope en vagues d’épi­dé­mies mortelles. Mais les mala­dies contre lesquelles les Euro­péens avaient déve­loppé une certaine immu­nité — la variole, la rougeole, les oreillons, la vari­celle, la rubéole, le typhus et le choléra — furent ensuite trans­por­tées vers le Nouveau Monde par des explo­ra­teurs, ce qui eut un impact dévas­ta­teur sur les popu­la­tions natives. Ainsi commença la mondia­li­sa­tion.

La mondia­li­sa­tion est, en effet, un retour à la Pangée. En un clin d’œil géolo­gique, toutes les barrières qui sépa­raient autre­fois les conti­nents en enti­tés écolo­giques distinctes ont été déman­te­lées par le mouve­ment inter­na­tio­nal des biens, des espèces et des gens. Les rats de Norvège ont atteint la plupart des ports mari­times du monde, trau­ma­ti­sant chaque unité écolo­gique sur leurs passages — des efforts de remé­dia­tions ont parfois endi­gué le trau­ma­tisme en intro­dui­sant d’autres espèces censées être les préda­trices de ces rats. Des immi­grants excen­triques ont importé des lapins en Austra­lie et des étour­neaux en Amérique du Nord, ces deux espèces ont infligé des dommages dévas­ta­teurs à ces conti­nents respec­tifs.

Assu­ré­ment, la mondia­li­sa­tion est une sorte de court-circuit écolo­gique qui détraque consi­dé­ra­ble­ment les commu­nau­tés natu­relles. Plus de 250 espèces marines étran­gères habitent main­te­nant la baie de San Fran­cisco, trans­por­tées là dans les eaux de ballast déchar­gées par les cargos du monde entier. Le même proces­sus a amené envi­ron 300 plantes et animaux exotiques dans les Grands Lacs. La carpe asia­tique qui menace aujourd’­hui la diver­sité tout entière du Missouri et du Missis­sippi provient d’une poignée de pois­sons qui se sont échap­pés de mares alen­tour durant une inon­da­tion — ces pois­sons voraces menacent main­te­nant d’at­teindre les Grands Lacs, ce qui éten­drait encore la sphère de la catas­trophe écolo­gique qu’ils repré­sentent. Le saumon de l’At­lan­tique, qui appar­tient à l’océan Atlan­tique, a été déli­bé­ré­ment importé dans le Paci­fique pour des raisons commer­ciales, indui­sant des impacts complexes qui pour­raient endom­ma­ger l’en­semble d’un biotope marin.

La mondia­li­sa­tion a essen­tiel­le­ment supprimé les barrières spatio-tempo­relles qui proté­geaient autre­fois les biotopes de la conta­mi­na­tion et de toute pertur­ba­tion. Les mala­dies, les cham­pi­gnons, les mammi­fères, les amphi­biens, les oiseaux et les plantes sont tous essai­més n’im­porte comment sur toute la planète par les navires, les avions, les voitures, les bagages, les souve­nirs, les chaus­sures, les corps et tout ce qui bouge. Les diverses consé­quences en résul­tant sont des dépla­ce­ments d’es­pèces, des explo­sions de popu­la­tions et des extinc­tions.

Des biomes inca­pables de faire face au pétrole se retrouvent recou­verts de pipe­lines inter­na­tio­naux, et le trafic inter­na­tio­nal de navires pétro­liers disperse ces hydro­car­bures depuis les sites d’ex­trac­tions vers les zones de demandes. Le SIDA, un meur­trier de masse mondiale, s’est échappé d’un village isolé d’Afrique en raison de mouve­ments de popu­la­tions massifs à travers toute la planète. Une mala­die obscure comme le virus du Nil occi­den­tal se propage en Amérique du Nord après y avoir été trans­por­tée par inad­ver­tance à cause d’un mous­tique arrivé en avion à New York, en prove­nance de l’Eu­rope du Sud. Des grippes mortelles sont épar­pillées dans le monde entier par les marées de voya­geurs inter­na­tio­naux.

Ce proces­sus de mondia­li­sa­tion ravage aussi les diffé­rentes cultures humaines, à mesure que le voyage, la tech­no­lo­gie et les médias propagent une pensée unique, et une unique inter­pré­ta­tion du monde. Des modes de vie bien adap­tés à des terri­toires écolo­giques spéci­fiques sont détruits par ce proces­sus d’ho­mo­gé­néi­sa­tion. Les langues, essen­tielles à la préser­va­tion et à la perpé­tua­tion des cultures, sont obli­té­rées à raison d’une par semaine. En outre, la mondia­li­sa­tion embrouille et affai­blit les poli­tiques locales et natio­nales en raison de l’éro­sion démo­cra­tique qu’en­trainent les accords commer­ciaux, en faisant dimi­nuer l’au­to­no­mie indi­vi­duelle et en volant aux popu­la­tions rési­dentes leur droit à l’auto-déter­mi­na­tion.

Aussi large que la Pangée ait pu être, elle était compo­sée de vallées, de déserts, de montagnes et de rivières qui restrei­gnaient le mouve­ment des espèces. Malheu­reu­se­ment, aucun obstacle n’est de taille pour conte­nir la marée des mouve­ments massifs de la Nouvelle Pangée qui balaient la planète. Les pertur­ba­tions écolo­giques que cela crée sont sans précé­dent dans l’his­toire de la Terre.

[Ce détraque­ment de tous les équi­libres écolo­giques, véri­table expé­ri­men­ta­tion d’un savant fou (la civi­li­sa­tion indus­trielle et son progrès, cette culture socio­pa­tho­lo­gique et narcis­sique) qui prend la planète entière pour son labo­ra­toire, est d’ores et déjà une catas­trophe pour les millions d’es­pèces vivantes qui sont détruites dans le proces­sus (sixième extinc­tion de masse) ; à plus ou moins court terme, il garan­tit égale­ment l’au­to­des­truc­tion de l’être humain. N.d.T.]

Ray Grigg


Traduc­tion : Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion : Héléna Delau­nay & Eliza­beth G.

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