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Nous sommes tous Grecs (Chris Hedges)
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chris_hedgesArticle origi­nal publié en anglais sur le site de truth­dig.com, le 12 juillet 2015.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johns­bury, au Vermont) est un jour­na­liste et auteur améri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut corres­pon­dant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’ana­lyse sociale et poli­tique de la situa­tion améri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a égale­ment ensei­gné aux univer­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édito­ria­liste du lundi pour le site Truth­dig.com.


Les pauvres et la classe ouvrière des États-Unis savent ce que c’est que d’être grec. Ils connaissent le sous-emploi et le chômage. Ils connaissent la vie sans reve­nus. Ils connaissent l’exis­tence avec seule­ment quelques dollars par jour. Ils connaissent les coupures de gaz et d’élec­tri­cité à cause de factures impayées. Ils connaissent le poids écra­sant de la dette. Ils connaissent la mala­die et l’inap­ti­tude à se payer des soins médi­caux. Ils connaissent la saisie de leurs maigres biens par l’État, un procédé appelé aux États-Unis « la confis­ca­tion civile », et qui a permis aux agences de police états-uniennes de confisquer plus de 3 milliards de dollars en cash et en propriété. Ils connaissent le déses­poir profond et la renon­cia­tion qui surviennent lorsque les écoles, les biblio­thèques, les cliniques de quar­tier, les services de soins jour­na­liers, les routes, les ponts, les bâti­ments publics et les programmes d’as­sis­tance sont négli­gés ou fermés. Ils connaissent le détour­ne­ment des insti­tu­tions démo­cra­tiques par les élites finan­cières dans le but d’im­po­ser une misère de grande ampleur au nom de l’aus­té­rité. Tout comme les Grecs, ils savent ce que c’est que d’être aban­donné.

Les Grecs et les travailleurs pauvres des États-Unis subissent les mêmes priva­tions parce qu’ils sont attaqués par le même système — le capi­ta­lisme corpo­ra­tif. Il n’y a pas de contraintes internes au capi­ta­lisme corpo­ra­tif. Et les quelques contraintes externes qui ont existé ont été suppri­mées. Le capi­ta­lisme corpo­ra­tif, mani­pu­lant les insti­tu­tions finan­cières les plus puis­santes du monde, y compris l’Eu­ro­groupe, la banque mondiale, le fonds moné­taire inter­na­tio­nal et la réserve fédé­rale, fait ce qu’il est conçu pour faire : il trans­forme tout, y compris les êtres humains et le monde natu­rel, en marchan­dises à exploi­ter jusqu’à épui­se­ment ou effon­dre­ment. Dans le procédé d’ex­trac­tion, les syndi­cats sont brisés, les agences de régu­la­tion sont égor­gées, les lois sont écrites par les lobbyistes corpo­ra­tistes afin de léga­li­ser la fraude et d’en­cou­ra­ger les mono­poles mondiaux, et les services publics sont priva­ti­sés. Des accords commer­ciaux secrets — dont même des élus offi­ciels ayant vu les docu­ments ne sont pas auto­ri­sés à parler — permettent aux oligar­chies corpo­ra­tistes d’amas­ser encore plus de pouvoir et d’en­gran­ger encore plus de profits au détri­ment des travailleurs. Pour faire gonfler ses profits, le capi­ta­lisme corpo­ra­tif pille, réprime et mène à la faillite des indi­vi­dus, des villes, des états et des gouver­ne­ments. Ulti­me­ment, il démo­lit les struc­tures et les marchés qui rendent possible le capi­ta­lisme. Mais c’est une bien maigre conso­la­tion pour ceux qui subissent ses maux. Avant qu’il ne se détruise lui-même, il aura entraîné une misère humaine incom­men­su­rable dans son sillage.

Le gouver­ne­ment grec s’age­nouille devant les banquiers d’Eu­rope, en les suppliant, parce qu’il sait que s’il quitte l’eu­ro­zone, le système bancaire inter­na­tio­nal fera à la Grèce ce qu’il a fait au gouver­ne­ment socia­liste de Salva­dor Allende en 1973 au Chili ; il fera, comme Richard Nixon avait promis de le faire au Chili, « hurler l’éco­no­mie ». Les banquiers détrui­ront la Grèce. Et si cela implique que les Grecs n’aient plus accès à des médi­ca­ments — la Grèce doit 1 milliard d’eu­ros aux fabri­cants de médi­ca­ments euro­péens — qu’il en soit ainsi. Si cela implique des pénu­ries alimen­taires — la Grèce importe des milliers de tonnes de nour­ri­ture de toute l’Eu­rope chaque année — qu’il en soit ainsi. Si cela implique des pénu­ries de pétrole et de gaz — la Grèce importe 99 % de son pétrole et de son gaz — qu’il en soit ainsi. Les banquiers mettront en place une guerre écono­mique jusqu’à ce que le gouver­ne­ment grec actuel soit éjecté et que les marion­nettes poli­tiques corpo­ra­tistes se retrouvent à nouveau au pouvoir.

La vie humaine importe peu aux capi­ta­listes corpo­ra­tistes. La souf­france des Grecs, comme la souf­france des États-Uniens ordi­naires, est très bonne pour les marges de profit des insti­tu­tions finan­cières comme Gold­man Sachs. Après tout, c’est Gold­man Sachs — qui fit avaler des hypo­thèques avariées à des familles ne pouvant abso­lu­ment pas les rembour­ser, les vendant ensuite à des fonds de pension en tant qu’in­ves­tis­se­ment et pariant contre eux — qui orches­tra les arran­ge­ments finan­ciers de la Grèce, qui furent, pour beau­coup, tenus secrets. Ces accords doublèrent la dette grecque à travers des tran­sac­tions déri­vées et permirent à l’an­cien gouver­ne­ment grec de masquer sa dette réelle pour conti­nuer à emprun­ter. Et lorsque la Grèce implosa, Gold­man Sachs s’en mis plein les poches.

Le système du capi­ta­lisme débridé est conçu pour extraire impi­toya­ble­ment l’argent des plus vulné­rables et pour l’ache­mi­ner vers les élites. Cela se voit à travers les amendes et les frais de plus en plus impor­tants utili­sés pour couvrir les défi­cits dans les budgets muni­ci­paux et étatiques. Le capi­ta­lisme corpo­ra­tif cherche à priva­ti­ser tous les aspects des services gouver­ne­men­taux, de l’édu­ca­tion jusqu’aux services de rensei­gne­ments. L’ U.S. Postal Service [la poste des US, NdT] semble être le prochain sur la liste. Les parents doivent déjà payer des centaines de dollars pour que leurs enfants en école publique prennent le bus, suivent des cours de musique ou d’art et pratiquent un sport ou à d’autres acti­vi­tés. Les pompiers, les services ambu­lan­ciers, le système des parcs natio­naux sont tous desti­nés à deve­nir des cibles pour le profit corpo­ra­tiste. Il s’agit de la mort de la société civile.

Le système judi­ciaire incarne prin­ci­pa­le­ment une source de reve­nus pour les villes et les gouver­ne­ments d’états aux États-Unis plutôt que la justice ou la réha­bi­li­ta­tion. Les pauvres sont arrê­tés et reçoivent des amendes pour des infrac­tions mineures à Fergu­son, dans le Missouri, et ailleurs ; pour ne pas avoir tondu leur pelouse ; pour avoir mis leurs pieds sur des sièges dans les wagons du métro de New York. S’ils ne peuvent pas payer les amendes, comme c’est le cas pour nombre d’entre eux, ils vont en prison. En prison on leur facture souvent le gîte et le couvert. Et s’ils ne peuvent pas payer cette nouvelle facture, ils retournent en prison. C’est un jeu d’ex­tor­sions cycliques et perpé­tuelles des pauvres. Les amendes qui sont impayées font grim­per les inté­rêts et génèrent des mandats d’ar­rêt. Les pauvres finissent souvent par devoir des milliers de dollars en amendes liées au station­ne­ment et à la circu­la­tion.

Greece BailoutLes pelo­tons d’exé­cu­tions fascistes et commu­nistes factu­raient parfois aux familles des victimes les balles utili­sées dans les exécu­tions. Dans le capi­ta­lisme corpo­ra­tif, les agres­seurs font de même ; l’argent finit souvent entre les mains de corpo­ra­tions privées qui mettent en place des services de proba­tion ou d’ad­mi­nis­tra­tion de prisons et péni­ten­ciers. Le coût d’un tir de pisto­let para­ly­sant (26$) ou des services de proba­tion (35 à 100$ par mois) ou d’un brace­let élec­tro­nique (11$ par mois) est extirpé des poches des pauvres. Et tout cela se produit à une époque qui sera un jour consi­dé­rée comme une bonne période. Atten­dez que le château de cartes finan­cier s’ef­fondre à nouveau — ce qui se passe en Chine n’est pas bon signe — et que Wall Street cherche à se mettre à l’abri. Les États-Unis devien­dront alors une Grèce sous stéroïdes.

« Nous sommes une nation qui a trans­formé son système d’aide sociale en un système crimi­nel », écrivent Karen Dolan et Jodi L. Carr dans un rapport de l’ins­ti­tut poli­tique inti­tulé « Les pauvres vont en prison ». « Nous crimi­na­li­sons les acti­vi­tés de subsis­tance de personnes trop pauvres pour se payer un toit. Nous incar­cé­re­rons plus de gens que n’im­porte quelle autre nation du monde. Et nous mettons en place des poli­tiques qui les empêchent à vie de parti­ci­per à la société après qu’ils aient purgé leurs peines. Nous avons auto­risé la résur­gence de l’in­car­cé­ra­tion pour endet­te­ment. Nous avons créé un système d’édu­ca­tion publique de seconde zone pour les enfants pauvres, noirs et lati­nos, qui crimi­na­lise de manière dispro­por­tion­née leurs compor­te­ments et les pousse rapi­de­ment sur la voie de l’in­car­cé­ra­tion et du manque d’ac­cès à l’as­sis­tance et à des oppor­tu­ni­tés ».

Le déman­tè­le­ment corpo­ra­tiste de la société civile est presque achevé en Grèce. Il est très avancé aux États-Unis. Nous, comme les Grecs, subis­sons une guerre poli­tique menée par les oligarques du monde. Personne ne les a élus. Ils ignorent l’opi­nion publique. Et, comme en Grèce, si un gouver­ne­ment défie la commu­nauté bancaire inter­na­tio­nale, il est la cible d’une exécu­tion. Les banques ne jouent pas selon les règles de la démo­cra­tie.

Nos poli­ti­ciens sont des employés des corpo­ra­tions. Et si la naïveté vous pousse à envi­sa­ger la possi­bi­lité pour les États-Unis d’avoir pour la première fois une femme prési­dente, rappe­lez-vous que c’est le mari d’Hillary Clin­ton qui a décimé les emplois manu­fac­tu­riers avec l’Alena en 1994, et qui a conti­nué en détrui­sant le système d’aide sociale avec la loi sur le rappro­che­ment des obli­ga­tions person­nelles et des possi­bi­li­tés d’em­ploi de 1996, qui a mis fin à des programmes d’aide fédé­raux et imposé des bourses d’état limi­tées et contrai­gnantes. Sous la prési­dence de Bill Clin­ton, la plupart des béné­fi­ciaires de l’aide sociale — et 70 % de ces béné­fi­ciaires étaient des enfants — furent radiés. Le complexe carcéro-indus­triel a explosé en taille à mesure que ses corpo­ra­tions privées engran­geaient du surplus, de la main-d’œuvre au chômage, et gagnaient 40 000 $, voire plus, par année et par prison­nier. La popu­la­tion des prisons fédé­rales et d’états combi­nées a connu une augmen­ta­tion d’ef­fec­tif de 673 000 personnes sous Clin­ton. Avec Ronald Reagan, il a posé les fonda­tions d’une Grèci­fi­ca­tion des États-Unis.

La destruc­tion de la Grèce, comme la destruc­tion des États-Unis, par les grandes banques et les firmes finan­cières, n’est pas, comme les banquiers le prétendent, liée à l’aus­té­rité ou à l’im­po­si­tion de dépenses ration­nelles, ou de budgets équi­li­brés. Elle ne dépend pas de gouver­ne­ments respon­sables ou bons. C’est une forme vicieuse de guerre de classe. Profon­dé­ment anti­dé­mo­cra­tique. Il s’agit de former des nations de serfs appau­vris, désem­pa­rés, et une élite vorace d’oli­garques corpo­ra­tistes tout-puis­sants, s’ap­puyant sur les systèmes de sécu­rité et de surveillance les plus sophis­tiqués de l’his­toire humaine, et sur une police mili­ta­ri­sée qui tire de manière tota­le­ment irres­pon­sable sur des citoyens désar­més. Les lois et les règle­ments qu’ils imposent aux pauvres ne sont, comme l’a écrit Barbara Ehren­reich, rien de moins que du « sadisme orga­nisé ».

Le profit corpo­ra­tiste est Dieu. Peu importe qui souffre. En Grèce, 40 % des enfants vivent dans la pauvreté, il y a un taux de chômage de 25 %, et de presque 50% pour les 15–25 ans. Et le pire est à venir.

L’idéo­lo­gie poli­tique et écono­mique qui nous a convain­cus que le compor­te­ment humain orga­nisé devait être déter­miné par les diktats des marchés mondiaux était un jeu de dupes. Nous en étions les victimes. La pros­pé­rité promise par la théo­rie du ruis­sel­le­ment et par le libre marché a, au contraire, concen­tré la richesse entre les mains d’une poignée d’in­di­vi­dus, et a détruit la classe ouvrière et la classe moyenne, ainsi que tous les vestiges de la démo­cra­tie. Les gouver­ne­ments corrom­pus, igno­rant le bien commun et le consen­te­ment des gouver­nés, ont encou­ragé ce pillage. L’in­dus­trie des combus­tibles fossiles a été auto­ri­sée à rava­ger l’éco­sys­tème, menaçant la viabi­lité même de l’es­pèce humaine, tout en étant large­ment subven­tion­née par les gouver­ne­ments. Tout cela n’a aucun sens.

Les manda­rins qui main­tiennent ce système ne peuvent répondre ration­nel­le­ment en cette époque de crise. Ils ne sont formés qu’au fonc­tion­ne­ment de ce système d’ex­ploi­ta­tion. Ils sont aveu­glés par leur avidité insa­tiable et par l’idéo­lo­gie néoli­bé­rale, qui suppose que le contrôle de l’in­fla­tion, la priva­ti­sa­tion des biens publics et la suppres­sion des barrières commer­ciales sont les seules prio­ri­tés écono­miques. Ils nous entraînent vers le préci­pice.

Nous ne retrou­ve­rons pas d’éco­no­mie ration­nelle, ni ne restau­re­rons la démo­cra­tie, tant que ces spécu­la­teurs mondiaux ne sont pas privés de tout pouvoir. Cela ne se produira que si les rues des prin­ci­pales villes d’Eu­rope et des États-Unis convulsent sous le poids de mani­fes­ta­tions massives. La tyran­nie de ces élites finan­cières ne connait aucune limite. Ils impo­se­ront une souf­france et une répres­sion crois­santes tant que nous nous soumet­tons, ou jusqu’à ce que nous nous révol­tions. Je préfère cette dernière approche. Mais nous n’avons pas beau­coup de temps.

Chris Hedges


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay & Eliza­beth G.

 

capitalisme crise société

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