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Ken Saro-Wiwa : mémoire de luttes
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En repré­sen­tant le peuple Ogoni du Nigé­ria dans une lutte contre les ravages de leurs terres par les multi­na­tio­nales pétro­lières, Ken Saro-Wiwa parlait au nom des innom­brables dépos­sé­dés, contre les quelques puis­sants. A cause de ses efforts, Saro-Wiwa fut arrêté en mai 1994 au Nigé­ria, sur la base de ce que beau­coup consi­dèrent comme des charges falla­cieuses. Le 10 novembre 1995, un tribu­nal mili­taire nigé­rian exécuta 9 leaders Ogoni. Kenule Beeson Saro-Wiwa était l’un d’entre eux.

Ken Saro-Wiwa faisait partie du peuple Ogoni, une mino­rité ethnique dans le delta du Niger, dont les terres sont la cible des compa­gnies pétro­lières depuis les années 1950. Il a été porte-parole puis président du Mouve­ment pour la Survie du Peuple Ogoni (MOve­ment for the Survi­val of the Ogoni People ou MOSOP), un mouve­ment créé afin de lutter contre les abus commis par certaines compa­gnies sur les terres du peuple Ogoni. Saro-Wiwa a été le leader d’une campagne non violente contre des compa­gnies comme Shell, dénonçant les dégâts écolo­giques commis dans le delta du Niger. Pour ses actions mili­tantes, il a reçu en 1994 le Prix Nobel alter­na­tif, quelques mois après son arres­ta­tion par le régime de Sani Abacha. À la suite d’un procès large­ment dénoncé par les orga­ni­sa­tions de défense des droits de l’homme, il a été condamné à être pendu et exécuté en 1995. Shell a fait l’objet d’une plainte pour compli­cité dans cette exécu­tion qui s’est conclue par un accord où Shell verse 15,5 millions de dollars.

Le 10 novembre 1995, Ken Saro-Wiwa et huit autres leaders du MOSOP furent exécu­tés par pendai­son à Port Harcourt par le gouver­ne­ment nigé­rian du géné­ral Sani Abacha. Il laisse deux enfants : le jour­na­liste Ken Wiwa et Zina Saro-Wiwa la réali­sa­trice et jour­na­liste artis­tique.

Sa dernière décla­ra­tion, repro­duite ici (et dispo­nible en anglais ici), ne fut jamais enten­due par le tribu­nal.


Dernière décla­ra­tion, depuis le Nigé­ria.

Seigneur,

Nous sommes tous respon­sables devant l’his­toire. Je suis un homme de paix, d’idées. Atterré par la pauvreté déni­grante de mon peuple qui vit sur une terre riche, affligé par leur margi­na­li­sa­tion poli­tique et leur étran­gle­ment écono­mique, irrité par le ravage de leurs terres, leur héri­tage ultime, soucieux de préser­ver leur droit à la vie, à une vie décente, et déter­miné à appor­ter à ce pays tout entier un système démo­cra­tique juste et équi­table, qui protè­ge­rait tout le monde, tous les groupes ethniques, et permet­trait à tous une juste reven­di­ca­tion à la civi­li­sa­tion humaine, j’ai dévoué mes ressources maté­rielles et intel­lec­tuelles, ma vie tout entière, à une cause en laquelle je crois abso­lu­ment, et dont je ne pour­rais être détourné, ni par le chan­tage ni par l’in­ti­mi­da­tion. Je ne doute pas du succès final de ma cause, peu importe les vicis­si­tudes que tous ceux qui y croient, et moi-même, pour­rions rencon­trer au cours de notre périple. Ni l’em­pri­son­ne­ment ni la mort ne peuvent empê­cher notre victoire ultime.

Je le répète, nous sommes tous respon­sables devant l’his­toire. Mes cama­rades et moi-même ne sommes pas les seuls en juge­ment aujourd’­hui. Shell est ici jugé et c’est aussi bien qu’elle soit repré­sen­tée par un conseil censé possé­der un mandat de surveillance. Cette compa­gnie, a, en effet, esquivé ce procès parti­cu­lier, mais son jour vien­dra surement, et les leçons apprises ici pour­ront s’avé­rer utiles, car je ne doute pas un instant du fait que cette compa­gnie sera un jour jugée pour la guerre écolo­gique qu’elle a menée dans le Delta, et que ses crimes seront un jour juste­ment punis. Les sales crimes de guerres que cette compa­gnie a commis contre le peuple Ogoni seront aussi punis un jour.

En juge­ment, nous retrou­vons aussi la nation Nigé­rienne, ses diri­geants actuels et ceux qui les assistent. Toute nation qui fait aux plus faibles et aux plus dému­nis ce que la nation nigé­rienne a fait aux Ogonis perd toute préten­tion à l’in­dé­pen­dance et à la liberté de toute influence exté­rieure. Je ne suis pas de ceux qui feignent d’igno­rer la lutte contre l’injus­tice et l’op­pres­sion, préten­dant qu’il faut s’y attendre de la part d’un régime mili­taire. Les mili­taires n’agissent pas seuls. Ils sont soute­nus par une ribam­belle de poli­ti­ciens, d’avo­cats, de juges, d’uni­ver­si­taires et d’hommes d’af­faires, tous se réfu­giant derrière l’ex­cuse selon laquelle ils ne font qu’ac­com­plir leur devoir, des hommes et des femmes trop effrayés pour nettoyer l’urine dégou­li­nant sur leurs panta­lons.

Nous sommes tous jugés, mon seigneur, car par nos actions nous avons déni­gré notre pays et mis en danger l’ave­nir de nos enfants. En accep­tant moins que la norme, en accep­tant les doubles stan­dards, en mentant et en trichant ouver­te­ment, en proté­geant l’injus­tice et l’op­pres­sion, nous vidons nos salles de classes, nous déni­grons nos hôpi­taux, nous remplis­sons nos esto­macs de faim, et nous élisons, ce qui fait de nous les esclaves de ceux qui vivent dans le luxe, qui prétendent possé­der la vérité, hono­rer la justice, la liberté, et le dur labeur. Je peux prédire que cette scène sera jouée et rejouée par des géné­ra­tions à venir. Certains endossent déjà le rôle des vilains, certains sont des victimes tragiques, certains ont encore la possi­bi­lité de se rache­ter. Le choix est offert à chaque indi­vidu.

Je peux prédire que le dénoue­ment de l’af­faire du delta du Niger est pour bien­tôt. L’agenda se met en place lors de ce procès. Que cela se fasse selon les voies paci­fiques que je prône dépend du camp de l’op­pres­seur, du signal qu’il envoie au public impa­tient.

Dans mon inno­cence vis-à-vis des fausses accu­sa­tions qui m’ac­cablent ici, dans ma profonde convic­tion, j’en appelle au peuple Ogoni, aux peuples du delta du Niger, et aux mino­ri­tés ethniques oppri­mées du Nigé­ria, et les invitent à se lever et à combattre sans peur et paci­fique­ment pour leurs droits. L’his­toire est de leur côté. Dieu est de leur côté. Le saint Coran le dit dans la sourate 42, verset 41 : « Certai­ne­ment, ceux qui se défendent pour leurs droits, quand une injus­tice tombe sur eux, ne commettent pas d’er­reur, mais Allah punira l’op­pres­seur ». Que vienne ce jour.

Kenule Beeson Saro-Wiwa


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay

 

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