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L’origine de notre révolte (par Bernard Charbonneau & Jacques Ellul)

Nais­sance de la conscience révo­lu­tion­naire

  1. Un monde s’était orga­nisé sans nous. Nous y sommes entrés alors qu’il commençait à se déséqui­li­brer. Il obéis­sait à des lois profondes que nous ne connais­sions pas – qui n’étaient pas iden­tiques à celles des Socié­tés anté­rieures. Personne ne se donnait la peine de les cher­cher, car ce monde était carac­té­risé par l’ano­ny­mat : personne n’était respon­sable et personne ne cher­chait à le contrô­ler. Chacun occu­pait seule­ment la place qui lui était attri­buée dans ce monde qui se faisait tout seul par le jeu de ces lois profondes.
  1. Nous trou­vions aussi notre place marquée et nous devions obéir à un fata­lisme social. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de bien remplir notre rôle et d’ai­der incons­ciem­ment au jeu des lois nouvelles de la société. Lois en face desquelles nous étions désar­més – non seule­ment par notre igno­rance, mais encore par l’im­pos­si­bi­lité de modi­fier ce produit de l’ano­ny­mat – l’homme était abso­lu­ment impuis­sant en face de la Banque, de la Bourse, des contrats, des assu­rances, de l’Hy­giène, de la TSF, de la Produc­tion, etc. On ne pouvait pas lutter d’homme à homme comme dans les socié­tés précé­dentes – Ni d’idée à idée.
  1. Cepen­dant, malgré notre impuis­sance, nous sentions la néces­sité de procla­mer certaines valeurs et d’in­car­ner certaines forces. – Or le monde qui nous offrait une place était entiè­re­ment construit sans tenir compte de ces valeurs et en dehors de ces forces. Il était équi­li­bré sans que puisse jouer ce qui nous parais­sait néces­saire (les liber­tés de l’homme, son effort vers sa vérité parti­cu­lière, son contact avec une matière fami­lière, son besoin d’unir la justice et le droit, sa néces­sité de réali­ser une voca­tion) ; on offrait bien une place pour ces forces, mais c’était une place inutile, où elles pouvaient s’épui­ser stéri­le­ment, sans effet dans cette société. Ainsi se posait un double problème : un problème géné­ral et un problème person­nel.
  1. Le problème géné­ral consis­tait à se deman­der si la valeur de l’homme réside dans la valeur d’un homme pris au hasard dans une société ou dans la valeur de la société où vit un homme. Si, en somme, la société (quels que puissent être ses défauts abstraits ou pratiques mais géné­raux) reçoit sa valeur des hommes qui la composent, pris un à un, ou si les hommes reçoivent tous d’un bloc, du fait de leur adhé­sion à une société, les quali­tés abstraites et géné­rales prévues pour cette société.
  1. Le problème person­nel consis­tait à se deman­der si nous pouvions incar­ner effec­ti­ve­ment la néces­sité que nous portions en nous. Si nous pouvions réali­ser notre voca­tion – c’est-à-dire avoir une prise réelle dans cette société au nom des valeurs qui nous faisaient agir et qui étaient pour nous une contrainte inté­rieure. – Cette contrainte rendait le problème effec­tif et non pas seule­ment intel­lec­tuel.
  1. Parce que nous avons eu conscience que ces valeurs devaient se réali­ser, étaient plus néces­saires que toutes les autres, nous nous sommes heur­tés au prin­cipe géné­ral actuel que la pensée vaut pour elle-même et que le monde est un orga­nisme pure­ment maté­riel. Nulle part il n’était plus ques­tion de vivre sa pensée et de penser son action, mais seule­ment de penser tout court et de gagner sa vie tout court.
  1. Il nous appa­rais­sait ainsi que, par la scis­sion de l’homme en deux parties étanches l’une à l’autre, « l’une tour­née vers le ciel, l’autre tour­née vers la Terre », on consa­crait l’im­puis­sance de l’homme dans la société. Le maté­ria­lisme et l’idéa­lisme nous appa­rais­saient comme deux perver­sions complé­men­taires, par laquelle l’homme renonçait à vivre.
  1. Le maté­ria­lisme par sa néga­tion d’une doctrine, d’une pensée préa­lable à la vie et à l’ac­tion, condam­nait l’homme à ne plus vivre qu’à courte échéance, se remet­tant pour le reste à un dieu qui pouvait être le hasard ou l’état – à ne plus comprendre l’évo­lu­tion du monde où il vivait, à ne plus jamais être seul parce qu’il était pris par la néces­sité de la matière – iden­tique pour tous.
  1. L’idéa­lisme, par sa néga­tion du rôle des condi­tions maté­rielles, par sa remise dans la toute-puis­sance de l’idée, quelle qu’elle soit, condam­nait l’homme à ne plus vivre du tout, se remet­tant pour l’ac­tion dans la pour­suite d’un idéal fictif, forgé de toutes pièces, et se conten­tant pour la vie d’une vie inté­rieure soigneu­se­ment cachée.
  1. Nous trou­vions d’un côté la fausse utilité, de l’autre l’inu­ti­lité qui menait l’homme d’un côté à vivre au jour le jour sans se préoc­cu­per d’autre chose, d’un autre côté à ne pas agir dans le monde parce que cette action est sans impor­tance et que la nature humaine est immuable.
  1. Nous étions amenés par cette consta­ta­tion à lutter contre cette divi­sion, et comme elle est fonda­men­tale dans notre société, contre la société même. Du fait qu’elle empê­chait la réali­sa­tion de toute voca­tion (retrou­ver l’unité de l’homme), elle nous était enne­mie – ainsi se rejoi­gnaient le problème géné­ral et le problème parti­cu­lier, nous pous­sant à entrer en lutte contre la société actuelle.

thoreau2Notre défi­ni­tion de la société

  1. Cette défi­ni­tion n’est pas dogma­tique et ne peut se résu­mer. Elle est plus une connais­sance qu’une défi­ni­tion. Elle est le résul­tat d’une exégèse des lieux communs de cette société, c’est-à-dire de faits sans impor­tance et de phrases inno­centes par elles-mêmes, mais qui sont l’ex­pres­sion de courants idéo­lo­giques communs à tous qui font la société, que tout le monde admet et, par cela, qui indiquent un état d’âme géné­ral (ex. la réclame qui dit : un million d’hommes ne peut pas avoir tort : impor­tance de la foule, du nombre, du quan­ti­ta­tif, etc.).
  1. Cette société s’est trou­vée carac­té­ri­sée à nos yeux par ses fata­li­tés et son gigan­tisme.
  1. Les fata­li­tés ne se présen­taient pas comme étant d’ordre supé­rieur et spiri­tuel (il n’y avait pas de prédes­ti­na­tion). Elles étaient seule­ment l’ex­pres­sion de certaines combi­nai­sons maté­rielles qui s’opé­raient sans que la volonté de l’homme ait à inter­ve­nir, de façon qu’en suppo­sant une connais­sance abso­lue des faits maté­riels, on aurait pu prévoir tous les événe­ments. Prenons des exemples :

14 bis. Il est inutile d’in­sis­ter sur les faits qui sont la fata­lité de la guerre : un pays suffi­sam­ment vaste pour que les raisons de la guerre soient loin­taines et abstraites pour tous – un stade d’ar­me­ment assez avancé pour que l’acte de tuer ne soit plus un acte concret et affreux entre tous, mais devienne le fait de pres­ser sur un bouton – une orga­ni­sa­tion écono­mique basée unique­ment sur le crédit – la contra­dic­tion entre l’étroi­tesse des terri­toires et l’en­cou­ra­ge­ment à la nata­lité – la surpro­duc­tion dans tous les pays sans espoir d’écou­ler à l’ex­té­rieur, sont des compo­santes certaines de la fata­lité de la guerre.

14 ter. La fata­lité du fascisme deman­de­rait une plus longue étude : le libé­ra­lisme qui le précède toujours : déifi­ca­tion de l’État par l’in­ter­mé­diaire du bien commun, – social – démo­cra­tie par le bien fait aux ouvriers – idéal de classe moyenne tranquille et assu­rée – roman­tisme du faux risque et du faux héroïsme, – parti­ci­pa­tion à des masses (masses du jour­nal, de la TSF, du cinéma, du travail, etc.), goût pour la force abstraite – pour tout ce qui s’exerce par personne inter­po­sée : ces quelques aspects du libé­ra­lisme sont les éléments qui, sous la pous­sée de la tech­nique de produc­tion, donnent fata­le­ment nais­sance au fascisme, quoi que puissent tenter les partis contre cela.

14 quater. Fata­lité du déséqui­libre entre les divers ordres de produc­tion. Le progrès de la machine dans certaines branches seule­ment – le progrès de la grande ville – le déséqui­libre du crédit, la créa­tion d’une même menta­lité dans toutes les classes – la néces­sité du main­tien des prix élevés, l’uni­ver­sa­li­sa­tion des cours entraînent fata­le­ment et sans qu’il soit possible d’y remé­dier dans l’état actuel de la société un déséqui­libre mortel entre la produc­tion agri­cole et les autres…

  1. Paral­lè­le­ment à ces fata­li­tés, dont nous n’avons pris que trois exemples entre autres, nous avons les concen­tra­tions. Elles sont aussi le produit de ces fata­li­tés et ces fata­li­tés sont elles-mêmes le produit de cette concen­tra­tion. Elles trouvent leur origine dans le fait que, sitôt la mesure de l’homme dépas­sée, il n’y a plus de raison d’ar­rê­ter un accrois­se­ment semblable. Lorsque l’homme se résigne à ne plus être la mesure de son monde, il se dépos­sède de toute mesure.

15 bis. Concen­tra­tion de la produc­tion : gigan­tisme de l’usine néces­sité par les machines (capi­tal), par les moindres frais de produc­tion, etc., mais ceci entraîne la concen­tra­tion de toute produc­tion : p. ex. la presse ou le cinéma – concen­tra­tion qui amène à une dispro­por­tion des besoins et de la produc­tion – il n’y a plus de limite possible impo­sable à la produc­tion, puisque celle-ci entraîne la concen­tra­tion qui permet la produc­tion : aucune autre consi­dé­ra­tion n’in­ter­vient.

15 ter. Concen­tra­tion de l’état : exten­sion de l’état dans des limites trop vastes qui, n’ayant plus rien de réel, justi­fient les guerres de conquêtes. Il n’y a plus de raison humaine de s’ar­rê­ter à telle limite plutôt qu’à telle autre lorsque la patrie ne corres­pond pas pour un homme à un sol bien déter­miné. En même temps, concen­tra­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion qui tend à encer­cler juri­dique­ment un homme conçu abstrai­te­ment et qui ne se rattache plus à rien de réel ; le pays de cet homme est une admi­nis­tra­tion.

15 quater. Concen­tra­tion de la popu­la­tion : créa­tion de la grande ville par les néces­si­tés de la produc­tion – la ville bâtie autour de l’usine, de la Bourse, de la gare – ceci a pour abou­tis­se­ment la foule. Elle ne vit que dans la grande ville ; d’autre part, elle exprime cet anony­mat géné­ral de toute notre société.

15 quin­ter. Concen­tra­tion du capi­tal : non pas concen­tra­tion prévue par Marx, mais concen­tra­tion fictive du capi­tal par les systèmes de crédit et d’ac­tions de société anonyme. Et cette concen­tra­tion fictive est plus grave car d’une part elle ne peut être combat­tue direc­te­ment en la personne des possé­dants, d’autre part elle permet un contrôle plus effec­tif sur l’uni­ver­sa­lité des capi­taux. Dans la société capi­ta­liste, les types puis­sants sont non les capi­ta­listes mais les admi­nis­tra­teurs.

  1. Ce mouve­ment de concen­tra­tion s’est pour­suivi dans toute l’his­toire. Il a été une évolu­tion vers l’ordre, mais n’était jamais arrivé à un résul­tat. Il manquait toujours le moyen pour réali­ser ce gigan­tisme. Or ce n’est pas parce que le courant a toujours porté vers la concen­tra­tion que celle-ci doit être consi­dé­rée comme juste. Si, à certaines époques, cet idéal d’unité pouvait être juste et effi­cace pour combattre des vices graves de la société et de l’in­di­vidu (possi­bi­lité de brigan­dage, d’op­pres­sion directe du serf par le seigneur, de déséqui­libre des finances par le gaspillage, etc.), il n’en est plus ainsi. Nous devons lutter contre la concen­tra­tion non pas à cause de la tendance à la concen­tra­tion, fait perma­nent, mais à cause des moyens qui lui permettent de se réali­ser, fait actuel.
  1. Le moyen de réali­sa­tion de la concen­tra­tion est la tech­nique : non pas procédé indus­triel, mais procédé géné­ral. Tech­nique intel­lec­tuelle : fixa­tion d’une intel­li­gence offi­cielle par des prin­cipes immuables, souvent émanés de Renan. (Facul­tés, Fichiers, Musées.) Tech­nique écono­mique : érec­tion d’une tech­nique finan­cière deve­nue tyran­nique par la fata­lité écono­mique – déve­lop­pe­ment de l’éco­no­mie par elle-même (science auto­nome, en dehors de la volonté humaine). Tech­nique poli­tique : un des premiers domaines atteints par la tech­nique : diplo­ma­tie, etc., vieilles règles du parle­men­ta­risme. Tech­nique juri­dique : par les codi­fi­ca­tions néfastes. Tech­nique méca­nique : par un déve­lop­pe­ment intense de la machine, hors de consi­dé­ra­tion des besoins effec­tifs de l’homme, seule­ment parce qu’au début avait été posé le prin­cipe de l’ex­cel­lence de la machine.
  1. Partant, du fait de la tech­nique, la puis­sance créa­trice s’est muée en recettes d’ap­pli­ca­tion. Poussé à l’ex­trême, tout savant, tout artiste pour­rait se chan­ger en une méca­nique qui se borne­rait à appliquer les recettes tech­niques de la science et de l’art, à combi­ner des formules indif­fé­rentes, stéri­li­sées.
  1. Par ailleurs, la concen­tra­tion rejoint les fata­li­tés – sitôt que l’homme cesse de tenir les commandes de la société ; c’est-à-dire lorsque l’homme cesse d’être la mesure de tout pour accep­ter un monde qu’il ne peut contrô­ler ; sitôt que l’homme accepte la mort de ses facul­tés créa­trices, il donne libre jeu à la fata­lité. Les fata­li­tés comme lois socio­lo­giques naissent de la démis­sion de l’homme.
  1. De même, la fata­lité pousse actuel­le­ment à la concen­tra­tion – parce que c’est un courant histo­rique et nous ne sommes plus capables de le remon­ter – parce que c’est une voie de faci­lité : l’ano­ny­mat pour tous. Il est plus facile d’être mort que vivant.RAMCHI

Preuves

  1. La Tech­nique domine l’homme et toutes les réac­tions de l’homme. Contre elle, la poli­tique est impuis­sante, l’homme ne peut gouver­ner parce qu’il est soumis à des forces, irréelles bien que très maté­rielles, dans toutes les socié­tés poli­tiques actuelles.
  1. Dans l’état capi­ta­liste, l’homme est moins opprimé par des puis­sances finan­cières (que l’on doit combattre mais qui ne sont que les agents des fata­li­tés écono­miques) que par un idéal bour­geois, de sécu­rité, de confort, d’as­su­rance. Le tout procuré par l’argent, c’est cet idéal qui donne leur impor­tance aux puis­sances finan­cières. L’état capi­ta­liste se carac­té­rise par la lutte pour le profit (et non pas pour la vie). Hors cela, une hypo­cri­sie perma­nente qui recouvre la recherche du profit des noms de morale, reli­gion, intel­li­gence, etc., usant des valeurs spiri­tuelles pour se justi­fier et pour les rendre inef­fi­caces dans ce qu’elles pour­raient avoir de dange­reux (dispa­ri­tion du sens de la Justice).
  1. Dans l’état fasciste, l’homme ne reçoit pour idéal final que la gran­deur de l’État et le sacri­fice à l’État. Tout doit concou­rir à la pros­pé­rité du dieu poli­tique qui réclame tous les sacri­fices parce qu’il détient aussi tous les moyens de vivre. L’homme reçoit de l’ex­té­rieur cet idéal, que l’on peut lui impo­ser par les moyens d’in­fluence actuels : Presse, TSF, cinéma, etc.
  1. Dans l’état commu­niste, l’homme ne reçoit pour idéal que la produc­tion écono­mique et son accrois­se­ment. Toute liberté indi­vi­duelle est suppri­mée pour la produc­tion sociale. Tout le bonheur de l’homme est résumé en deux termes : d’une part : produire plus – d’autre part : le confort et tout doit norma­le­ment s’ar­rê­ter là. Ici, la mystique est créée par des statis­tiques, le sacri­fice est demandé au nom des tonnes de char­bon.
  1. Dans ces trois états, l’on constate une hypo­cri­sie de moins en moins grande de l’un à l’autre, mais une égale perver­sion qui consiste à deman­der le sacri­fice complet de la vie (aussi bien dans la mort que dans les heures de tous les jours) de l’homme pour un but inhu­main et non surhu­main. Elles peuvent être diffé­rentes au point de vue poli­tique ou même comme doctrine écono­mique – ceci n’a plus d’im­por­tance. Elles sont iden­tiques vis-à-vis de l’homme. L’homme est pour elles un instru­ment et au point de vue vie quoti­dienne car le régime de l’ou­vrier commu­niste est le même avec le stakha­no­visme que celui de l’ou­vrier améri­cain avec le taylo­risme. La posi­tion de l’in­tel­lec­tuel est iden­tique sous les régimes fascistes et commu­nistes. Dans aucun des trois régimes, le profit ne peut être supprimé, il ne fait que chan­ger de mains.
  1. Or ces trois types de société font égale­ment faillite parce qu’elles sont atteintes des vices indiqués plus haut, au même degré. La concen­tra­tion finit, par la compli­ca­tion qu’elle entraîne, par désaxer la produc­tion – le crédit par son abstrac­tion rend irréels les problèmes finan­ciers – l’homme, n’ayant partout qu’une petite tâche bien déter­mi­née à accom­plir, est partout remplacé dans la direc­tion par des fata­li­tés ; il est prolé­ta­risé.orwell

Consé­quences

  1. Dans une telle société, le type de l’homme agis­sant consciem­ment dispa­raît. L’homme se résigne à n’être plus qu’une machine qui ne peut chan­ger de besogne – que cette besogne soit intel­lec­tuelle ou manuelle. Il agit selon les direc­tives ouvertes du gouver­ne­ment ou cachées du capi­tal. Mais toujours sous les direc­tives d’une abstrac­tion – un dicta­teur est aussi prison­nier de la tech­nique de la publi­cité et de la poli­tique qu’un capi­ta­liste de la tech­nique finan­cière. Ils ne sont eux aussi que des instru­ments de ces fata­li­tés.
  1. L’homme en s’aban­don­nant ainsi commet le péché social – c’est-à-dire le péché qui consiste à refu­ser d’être une personne consciente de ses devoirs, de sa force, de sa voca­tion, pour accep­ter les influences de l’ex­té­rieur (les accep­ter volon­tai­re­ment ou non, par les ordres reçus ou les films vus p. ex.). L’homme rentre désor­mais dans la foule. Le péché social est le péché contre l’es­prit, parce que l’homme renonce à ce qui le rend diffé­rent de ses voisins – (sa voca­tion) – pour s’as­si­mi­ler à eux et deve­nir un jeton inter­chan­geable qui accom­plit des gestes iden­tiques, lit les mêmes mots, pense les mêmes pensées. C’est le refus de vivre.
  1. Le péché social commis, tout autre péché devient impos­sible, car ce n’est plus un homme qui pèche en pensée ou en acte, mais ce qui n’est plus un homme : un indi­vidu, un frag­ment de l’ordre social établi. Le péché le plus grave accom­pli, les autres ne peuvent trou­ver place.
  1. Pour un chré­tien, ce péché n’em­pêche évidem­ment pas Dieu d’agir sur l’homme qui l’a commis, et le rachat par le Christ joue plus plei­ne­ment encore, mais il ne s’agit pas de ceux qui ont commis le péché et que le chré­tien n’a pas pouvoir de sauver. Il s’agit du chré­tien qui a pris conscience de ce péché et qui dès lors ne peut plus avoir d’autre but, d’autre voca­tion humaine que d’em­pê­cher l’exis­tence des condi­tions qui ont rendu ce péché-là possible.
  1. Pour un non-chré­tien, le fait que l’homme est déta­ché de toute vie réelle pour être soumis à des forces abstraites, à des forces sur lesquelles il ne peut rien, repré­sente le fait que l’homme devient en tout prolé­taire – à côté du prolé­taire produit par le capi­tal, du fait que l’ou­vrier est à jamais inca­pable de deve­nir patron à cause de l’énor­mité des capi­taux, il y a un prolé­taire produit par l’abs­trac­tion, du fait que l’in­tel­lec­tuel devient inca­pable de créer, à cause des moyens tech­niques qui lui imposent certaines formes de pensée – il y a un prolé­taire produit par l’État, du fait que jamais l’homme n’aura de main­mise sur l’état mais en sera toujours le fonc­tion­naire.

31 bis. Tous nous sommes deve­nus prolé­taires parce que nul d’entre nous n’est capable de rece­voir le complé­ment juste de son travail, capi­tal, liberté, puis­sance et qu’il nous est impos­sible d’avoir certains rapports d’homme à homme – impos­si­bi­lité du chré­tien de remplir certaines missions.

  1. D’une façon comme de l’autre, nous voyons que la néces­sité révo­lu­tion­naire est anté­rieure à nos personnes ; catho­liques, protes­tants, athées croyant à des forces spiri­tuelles néces­saires, nous devons poser au premier plan cette révo­lu­tion qui peut seule justi­fier les autres. Elle n’est pas une créa­tion de notre intel­li­gence, elle est une mani­fes­ta­tion brutale qui s’est impo­sée à nous. Nous sommes des révo­lu­tion­naires malgré nous.
  1. La Révo­lu­tion ne se fera pas contre des hommes mais contre des insti­tu­tions. Tant pis pour la police qui garde les banques.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre le grand patron mais contre la grande usine.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre les bour­geois mais contre la grande ville.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre le fascisme ou le commu­nisme mais contre l’État tota­li­taire, quel qu’il soit.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre M. Guimier mais contre l’agence Havas. La Révo­lu­tion ne se fera pas contre les 200 familles mais contre le profit.

La Révo­lu­tion ne se fera pas contre les marchands de canons mais contre les arme­ments. La Révo­lu­tion ne se fera pas contre l’étran­ger mais contre la nation.

La Révo­lu­tion n’est pas une lutte des classes, elle est une lutte pour les liber­tés de l’homme.

Si nous repous­sons toujours le premier terme, c’est qu’il permet toutes les hypo­cri­sies, et convient aussi bien à une révo­lu­tion fasciste que commu­niste – le second terme ne permet pas de compro­mis­sions.


Bernard Char­bon­neau & Jacques Ellul

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