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“Nous ne devons rien, nous ne paierons rien” — Tout ce qu’on vous a raconté sur la dette est faux (Charles Eisenstein)

par Charles Eisen­stein, origi­nel­le­ment publié (en anglais) sur Yes! Maga­zine


La légi­ti­mité d’un ordre social repose sur la légi­ti­mité de ses dettes. C’était égale­ment le cas dans le passé. Dans les cultures tradi­tion­nelles, la dette, au sens large — les dons réci­proques, les souve­nirs de services rendus, les obli­ga­tions pas encore acquit­tées — était la glu qui assu­rait la cohé­sion de la société. Tout le monde, à un moment ou à un autre, a été débi­teur de quelque chose envers quelqu’un. S’ac­quit­ter de ses dettes était indis­so­ciable de s’ac­quit­ter de ses obli­ga­tions sociales ; Cela faisait écho aux prin­cipes d’équité et de grati­tude.

Les asso­cia­tions morales liées aux acquit­te­ments de dettes nous accom­pagnent encore aujourd’­hui, et sont à la base de la logique d’aus­té­rité et du code juri­dique. Un bon pays, ou une bonne personne, est censée faire tout ce qui est en son pouvoir pour rembour­ser ses dettes. Par consé­quent, si un pays comme la Jamaïque ou la Grèce, ou une muni­ci­pa­lité comme Balti­more ou Detroit, ne possède pas assez de fonds pour rembour­ser ses dettes, il/elle se voit mora­le­ment contraint(e) de priva­ti­ser des biens publics, de dimi­nuer retraites et salaires, de liqui­der des ressources natu­relles, et de réduire les services publics, afin d’uti­li­ser les écono­mies engen­drées pour rembour­ser ses crédi­teurs. Une telle pres­crip­tion prend pour acquise la légi­ti­mité de ses dettes.

Aujourd’­hui, un mouve­ment nais­sant de résis­tance contre la dette émerge de la prise de conscience de l’iniquité de bon nombre de ces dettes. Mani­fes­te­ment, les plus iniques sont les prêts impliquant des pratiques trom­peuses ou illé­gales — le genre de pratiques courantes dans les prémisses de la crise finan­cière de 2008. Des bulles spécu­la­tives aux prêts volon­tai­re­ment accor­dés à des emprun­teurs non-quali­fiés, en passant par les produits finan­ciers incom­pré­hen­sibles propo­sés aux gouver­ne­ments locaux, main­te­nus dans l’igno­rance la plus totale vis-à-vis des risques, ces pratiques ont entraîné des milliards de dollars de coûts supplé­men­taires pour les citoyens comme pour les insti­tu­tions publiques.

Un mouve­ment émerge pour défier ces dettes. En Europe, le réseau Inter­na­tio­nal Citoyen pour l’au­dit de la dette (ICAN) fait la promo­tion “d’au­dits citoyens de la dette”, dans lesquels les acti­vistes examinent les comptes des muni­ci­pa­li­tés et autres insti­tu­tions publiques pour déter­mi­ner quelles dettes sont le fruit de pratiques frau­du­leuses, injustes ou illé­gales. Ils essaient ensuite de persua­der le gouver­ne­ment ou l’ins­ti­tu­tion de contes­ter ou de rené­go­cier ces dettes. En 2012, des communes françaises ont déclaré qu’elles refu­saient de payer une partie de leurs obli­ga­tions de dette à la banque Dexia, récem­ment renflouée, en expliquant que ses pratiques trom­peuses avaient engen­dré des augmen­ta­tions de taux d’in­té­rêt jusqu’à 13 %. Pendant ce temps-là, aux Etats-Unis, la ville de Balti­more a entre­pris une pour­suite en justice pour récu­pé­rer de l’argent perdu à cause du scan­dale des mani­pu­la­tions du Libor, des pertes qui sont peut-être de l’ordre du milliard de dollar.

Et le Libor n’est que la partie émer­gée de l’ice­berg. A l’ère de la fraude finan­cière géné­ra­li­sée, qui sait ce que des audits citoyens pour­raient décou­vrir ? De plus, à une époque où la loi elle-même est la cible de mani­pu­la­tion par les inté­rêts finan­ciers, pourquoi la résis­tance devrait-elle se limi­ter aux dettes impliquant des infrac­tions ? Après tout, le crash de 2008 était la consé­quence d’une profonde corrup­tion systé­mique dans laquelle les produits déri­vés “à risque” s’avé­raient sans risques — pas en raison de leurs carac­té­ris­tiques propres, mais en raison des renfloue­ments du gouver­ne­ment et de la Réserve Fédé­rale, qui servaient, de fait, de garan­ties.

Les auteurs de ces “instru­ments finan­ciers de destruc­tion de masse” (comme Warren Buffett les appelle) furent récom­pen­sés, tandis que les proprié­taires de maisons, d’autres emprun­teurs, et les contri­buables, se retrou­vèrent avec des actifs sans valeurs et des dettes plus élevées encore.

Cela fait partie d’un contexte plus large de condi­tions écono­miques, poli­tiques et sociales injustes, qui obligent l’em­prun­teur à s’en­det­ter. Quand de telles injus­tices sont omni­pré­sentes, toutes les dettes, ou la majeure partie d’entre elles, ne sont-elles pas illé­gi­times ? Dans de nombreux pays, des salaires en baisse et des services publics amoin­dris obligent pratique­ment les citoyens à s’en­det­ter ne serait-ce que pour main­te­nir leur niveau de vie. La dette est-elle légi­time lorsqu’elle est systé­ma­tique­ment impo­sée à la vaste majo­rité des gens et des nations ? Si ce n’est pas le cas, la résis­tance contre cette dette illé­gi­time a d’im­menses et profondes consé­quences poli­tiques.

Ce senti­ment d’injus­tice systé­mique géné­ra­li­sée est palpable dans le soi-disant monde en déve­lop­pe­ment, et dans une partie crois­sante du reste du monde. Les nations afri­caines et sud-améri­caines, le Sud et l’Est de l’Eu­rope, les commu­nau­tés de couleur, les étudiants, les proprié­taires avec emprunts, les muni­ci­pa­li­tés, les chômeurs… la liste de ceux qui croulent sous une dette énorme, sans l’avoir choisi, est sans fin. Ils partagent le senti­ment que leurs dettes sont en quelque sorte injustes et illé­gi­times, même si ce senti­ment ne se base pas sur la juris­pru­dence. C’est pourquoi le slogan qui se propage chez les acti­vistes de la dette et les résis­tants à travers la planète est le suivant : “Nous ne devons rien, nous ne paie­rons rien”.

La remise en ques­tion de ces dettes ne peut pas se baser sur des appels au respect de la loi seuls, lorsque les lois sont biai­sées en faveur des créan­ciers. Il y a, cepen­dant, un prin­cipe légal pour remettre en ques­tion les dettes soi-disant légales : le prin­cipe de la “dette odieuse“. Signi­fiant origi­nel­le­ment que la dette avait été octroyée au nom d’une nation par ses diri­geants, mais ne béné­fi­ciait en réalité pas à la nation, ce concept peut être trans­formé en un puis­sant outil de chan­ge­ment systé­mique.

La dette odieuse était un concept clé de récents audits de dette au niveau natio­nal, notam­ment celle de l’Équa­teur en 2008 qui a entraîné un défaut de paie­ment de milliards de dollars de sa dette exté­rieure. Rien de terrible n’est arrivé, établis­sant un dange­reux précé­dent (du point de vue des créan­ciers). La commis­sion pour la vérité sur la dette publique Grecque analyse toute la dette souve­raine de la nation avec cette même possi­bi­lité en tête. D’autres nations en prennent bonne note parce que leurs dettes, qui sont mani­fes­te­ment irrem­bour­sables, les condamnent à l’aus­té­rité pour l’éter­nité, à des baisses de salaires, à la liqui­da­tion de ressources natu­relles, à la priva­ti­sa­tion, etc., avec comme unique récom­pense le privi­lège de rester endetté (et de conti­nuer à faire partie du système finan­cier mondial).

Dans la plupart des cas, les dettes ne sont jamais rembour­sées. Selon un rapport de la campagne d’an­nu­la­tion de la dette Jubilé 2000, depuis 1970 la Jamaïque a emprunté 18,5 milliards de dollars, en a remboursé 19,8 milliards, et doit toujours 7,8 milliards. Sur la même période, les Philip­pines ont emprunté 110 milliards de dollars, en ont remboursé 125 milliards, et doivent toujours 45 milliards. Il ne s’agit pas là d’exemples isolés. Essen­tiel­le­ment, ce qui se passe ici, c’est que l’argent — sous la forme de force de travail et de ressources natu­relles — est extrait de ces pays. Il en sort plus qu’il n’en arrive, en raison des taux d’in­té­rêts qui accom­pagnent tous ces prêts.

Quelles sont les dettes “odieuses”? Quelques exemples sont évidents, comme les prêts pour la construc­tion de la tris­te­ment célèbre centrale nucléaire de Bataan dont les acolytes de Westin­ghouse et Marcos ont énor­mé­ment béné­fi­cié mais qui n’ont jamais produit d’élec­tri­cité, ou les dépenses mili­taires des juntes du Salva­dor et de la Grèce.

Mais qu’en est-il de l’im­mense dette ayant servi au finan­ce­ment des grands projets de déve­lop­pe­ment centra­li­sés? L’idéo­lo­gie néoli­bé­rale prétend que cela se fait au béné­fice de la nation, mais il est aujourd’­hui clair que les prin­ci­paux béné­fi­ciaires sont les corpo­ra­tions des nations prêteuses. De plus, la majeure partie de ce déve­lop­pe­ment sert à permettre au rece­veur de mettre en place des expor­ta­tions grâce à l’ou­ver­ture des marchés du pétrole, des mine­rais, du bois, ou d’autres ressources à exploi­ter, ou en conver­tis­sant l’agri­cul­ture vivrière en agro-busi­ness, ou en rendant sa force de travail dispo­nible pour le capi­tal mondial. Le commerce exté­rieur que cela génère sert au rembour­se­ment des prêts, mais les gens n’en béné­fi­cient pas néces­sai­re­ment. Ne pour­rions-nous pas dire, par consé­quent, que la majeure partie de la dette du monde “en déve­lop­pe­ment” est odieuse, et le produit de rela­tions colo­niales et impé­ria­listes ?

La même chose est vraie pour les muni­ci­pa­li­tés, les foyers, et les dettes person­nelles. Les lois fiscales, la déré­gu­la­tion finan­cière, et la mondia­li­sa­tion écono­mique ont siphonné l’argent entre les mains des corpo­ra­tions et des super-riches, forçant tous les autres à emprun­ter pour subve­nir aux besoins les plus élémen­taires. Les muni­ci­pa­li­tés et les gouver­ne­ments régio­naux doivent main­te­nant emprun­ter pour four­nir les services que les recettes fiscales finançaient autre­fois, avant que l’in­dus­trie ne se soit enfuie vers des endroits où la régu­la­tion et les salaires étaient affai­blis, dans un “nivel­le­ment par le bas” mondial. Les étudiants doivent main­te­nant emprun­ter pour s’ins­crire dans des univer­si­tés autre­fois forte­ment subven­tion­nées par le gouver­ne­ment.

La stag­na­tion des salaires oblige les familles à emprun­ter pour vivre. L’aug­men­ta­tion constante de dettes ne peut pas s’ex­pliquer par une augmen­ta­tion de la flem­mar­dise ou par l’ir­res­pon­sa­bi­lité. La dette est systé­mique et inévi­table. Elle n’est pas juste, et les gens le savent. Plus le concept de dettes illé­gi­times se propa­gera, plus la contrainte morale liée au rembour­se­ment s’es­tom­pera, et de nouvelles formes de résis­tance contre la dette émer­ge­ront. Il en existe d’ailleurs déjà dans les endroits les plus affec­tés par la crise écono­mique, comme l’Es­pagne, où un puis­sant mouve­ment anti-expul­sion défie la légi­ti­mité de l’en­det­te­ment hypo­thé­caire, et vient de faire élire une maire acti­viste à Barce­lone.

Comme nous l’a montré la récente tragé­die Grecque, cepen­dant, les actes isolés de résis­tance sont faci­le­ment écra­sés. En faisant front seule, la Grèce faisait face à un choix diffi­cile : soit capi­tu­ler devant les insti­tu­tions Euro­péennes et mettre en place des mesures d’aus­té­rité encore plus sévères que celles que son peuple avait reje­tées lors du réfé­ren­dum, soit subir la destruc­tion soudaine de ses banques. Dès lors que ce dernier choix aurait entraîné une catas­trophe huma­ni­taire, le gouver­ne­ment Syriza a choisi de capi­tu­ler. Néan­moins, la Grèce a rendu un fier service au monde en expo­sant clai­re­ment l’es­cla­vage que repré­sente ce concept de dette, et le fait que des insti­tu­tions anti­dé­mo­cra­tiques comme la Banque Centrale Euro­péenne contrôlent tota­le­ment les poli­tiques écono­miques natio­nales.

En plus d’une résis­tance directe, les gens découvrent des modes de vie en dehors du système finan­cier conven­tion­nel, et, ce faisant, préfi­gurent ce qui pour­rait le rempla­cer. Des monnaies complé­men­taires, des banques de temps, des coopé­ra­tives de fermes qui font le lien direct entre produc­teurs et consom­ma­teurs, des coopé­ra­tives d’aide juri­dique, des réseaux d’éco­no­mies du don, des biblio­thèques d’ou­tils, des coopé­ra­tives médi­cales, des coopé­ra­tives de garde d’en­fants, et d’autres formes de coopé­ra­tion écono­mique proli­fèrent en Grèce et en Espagne, évoquant, dans bien des cas, des formes tradi­tion­nelles de commu­nau­ta­rismes qui existent encore dans les socié­tés qui ne sont pas encore entiè­re­ment moder­ni­sées.

La dette est un problème très mobi­li­sa­teur en raison de son omni­pré­sence et de sa gravité psycho­lo­gique. Contrai­re­ment au chan­ge­ment clima­tique, qu’il est facile de relé­guer à une impor­tance unique­ment théo­rique quand, après tout, les super­mar­chés sont encore pleins de nour­ri­ture et que l’air condi­tionné fonc­tionne encore, la dette affecte les vies d’un nombre crois­sant de personnes direc­te­ment et incon­tes­ta­ble­ment : c’est un joug, un fardeau, une contrainte perma­nente sur leur liberté. Les trois quarts des états-uniens sont endet­tés, sous une certaine forme. La dette étudiante s’élève à plus d’1,3 billions de dollars aux USA et envi­ronne les 33 000 dollars par étudiant diplômé. Les muni­ci­pa­li­tés du pays évis­cèrent les services qu’elles four­nis­saient, licen­ciant des employés, et dimi­nuant les retraites. Pourquoi ? Pour rembour­ser leurs dettes. La même chose est vraie au niveau de nations entières, à mesure que les créan­ciers — et les marchés finan­ciers dont ils se servent — resserrent leur étau mortel sur le Sud de l’Eu­rope, sur l’Amé­rique du Sud, sur l’Afrique, et sur le reste du monde. La plupart des gens n’ont pas besoin de beau­coup pour être convain­cus que la dette est deve­nue un tyran diri­geant leurs vies.

Ce qui leur est plus diffi­cile de comprendre, cepen­dant, c’est qu’ils pour­raient très bien être libé­rés de leurs dettes, qu’on leur présente souvent comme “inéluc­tables” ou “écra­santes”. C’est pourquoi les plus modestes remises en ques­tions de la légi­ti­mité de la dette, comme les audits citoyens mention­nés plus haut, ont des impli­ca­tions révo­lu­tion­naires. Elles font douter de la certi­tude de la dette. Si une dette peut être annu­lée, peut-être peuvent-elles toutes l’être — non seule­ment pour les nations, mais pour les muni­ci­pa­li­tés, les secteurs scolaires, les hôpi­taux, et les gens aussi. C’est pourquoi les auto­ri­tés euro­péennes ont fait de la Grèce un exemple si humi­liant — elles avaient besoin de réaf­fir­mer le prin­cipe de l’in­vio­la­bi­lité de la dette. C’est aussi pourquoi des centaines de milliards de dollars ont été utili­sés pour renflouer les créan­ciers qui avaient fait de mauvais prêts lors des prémisses de la crise finan­cière de 2008, et c’est aussi pourquoi pas un centime ne fut dépensé pour renflouer les emprun­teurs.

Non seule­ment la dette a le poten­tiel pour être un point de rallie­ment quasi-univer­sel, mais elle est aussi un point de pres­sion poli­tique unique en son genre. Car, les consé­quences d’une résis­tance massive contre la dette seraient catas­tro­phiques pour le système finan­cier. L’ef­fon­dre­ment de Lehman Brothers en 2008 a prouvé le niveau extrême d’en­det­te­ment du système, et son inter­dé­pen­dance telle qu’une petite pertur­ba­tion peut se trans­for­mer en crise systé­mique massive. De plus, “nous ne paie­rons rien” est une forme de contes­ta­tion faci­le­ment acces­sible pour le citoyen digi­tal atomisé, et ayant un impact impor­tant dans le monde réel. Aucune mani­fes­ta­tion de rue n’est néces­saire, aucune confron­ta­tion avec la police anti-émeute, pour empê­cher le paie­ment d’une carte de crédit ou d’un prêt étudiant. Le système finan­cier est vulné­rable à quelques millions de clics. Ici repose la réso­lu­tion d’un dilemme posé par Silvia Fede­rici dans le trimes­triel South Atlan­tic : “Au lieu du travail, de l’ex­ploi­ta­tion, et par-dessus tout des “patrons”, si impor­tants dans le monde des écrans de fumée, nous avons main­te­nant des débi­teurs qui affrontent non pas un employeur mais une banque, et qui la confrontent seuls, et pas en tant que partie d’un organe collec­tif et de rela­tions collec­tives, comme c’était le cas avec les travailleurs sala­riés.” Alors orga­ni­sons nous et diffu­sons, autant que possible, ces messages de sensi­bi­li­sa­tion. Nous n’avons pas besoin d’af­fron­ter les banques, les marchés obli­ga­taires, ou le système finan­cier, seuls.

Quel devrait-être le but ultime d’un mouve­ment de résis­tance contre la dette? La nature systé­mique du problème de la dette implique qu’au­cune des propo­si­tions poli­tiques réalistes ou attei­gnables dans le contexte poli­tique actuel ne valent le coup d’être pour­sui­vies. La réduc­tion des taux sur les prêts étudiants, les allè­ge­ments d’hy­po­thèques, la régu­la­tion des salaires, ou la réduc­tion de la dette des pays du Sud sont peut-être des propo­si­tions poli­tique­ment réali­sables, mais atté­nuer les pires abus du système ne rendrait le système qu’à peine plus tolé­rable, et cela signi­fie­rait que le système n’est pas le problème — qu’il nous suffit de résoudre ces problèmes d’abus.

Les stra­té­gies redis­tri­bu­trices conven­tion­nelles, comme l’aug­men­ta­tion du taux margi­nal d’im­pôt sur le revenu, sont aussi limi­tées, prin­ci­pa­le­ment parce qu’elles ne s’at­taquent pas aux causes profondes de la crise de la dette : le ralen­tis­se­ment de la crois­sance écono­mique mondiale, ou, pour parler en termes marxistes, la baisse du rende­ment du capi­tal. De plus en plus d’éco­no­mistes rejoignent une grande lignée, incluant Herman Daly, E.F. Schu­ma­cher, et même (bien que cela soit assez méconnu) John Maynard Keynes, dans l’af­fir­ma­tion selon laquelle nous appro­chons de la fin de la crois­sance — prin­ci­pa­le­ment, mais pas seule­ment, pour des raisons écolo­giques. Lorsque la crois­sance stagne, les oppor­tu­ni­tés de prêts dispa­raissent. Puisque l’argent est prin­ci­pa­le­ment créé par l’em­prunt, les niveaux des dettes augmentent bien plus rapi­de­ment que la masse moné­taire néces­saire à leurs rembour­se­ments. La consé­quence, clai­re­ment décrite par Thomas Piketty, en est la hausse de l’en­det­te­ment et la concen­tra­tion de la richesse.

Les propo­si­tions poli­tiques précé­dem­ment mention­nées présentent égale­ment un autre défaut: elles sont telle­ment modé­rées qu’elles n’ont que très peu de chance d’ins­pi­rer un mouve­ment popu­laire massif. La réduc­tion des taux d’in­té­rêts, et les autres réformes incré­men­tales, ne vont pas stimu­ler une masse de citoyens apathiques et désillu­sion­nés. Rappe­lez-vous du mouve­ment Nuclear Freeze des années 1980 : large­ment décrié comme naïf et irréa­liste par les libé­raux au pouvoir, il a généré un mouve­ment bruyant et engagé qui a contri­bué à la forma­tion de l’opi­nion clima­tique à l’ori­gine des accords START de l’ère Reagan. Le mouve­ment pour les réformes écono­miques a besoin de quelque chose d’aussi simple, compré­hen­sible, et attrayant. Pourquoi pas l’an­nu­la­tion de la tota­lité de la dette étudiante ? Pourquoi pas un jubilé, un nouveau départ pour les débi­teurs hypo­thé­caires, les débi­teurs étudiants, et les nations débi­trices ?

Le problème c’est que l’an­nu­la­tion des dettes implique la suppres­sion des actifs sur lesquels repose la tota­lité de notre système finan­cier. Ces actifs sont à la base de votre fond de pension, de la solva­bi­lité de votre banque, et du compte épargne de votre grand-mère. En effet, un compte épargne n’est rien d’autre qu’une dette que vous doit votre banque. Pour éviter le chaos, une entité doit ache­ter les dettes contre de l’argent, puis annu­ler ces dettes (dans leur tota­lité, ou en partie, ou réduire le taux d’in­té­rêt à zéro). Il existe heureu­se­ment des alter­na­tives plus radi­cales et plus élégantes aux stra­té­gies redis­tri­bu­trices conven­tion­nelles. Les deux plus promet­teuses : “la monnaie honnête” et la monnaie fondante.

Ces deux alter­na­tives impliquent un chan­ge­ment fonda­men­tal dans le proces­sus de créa­tion moné­taire. La monnaie honnête se réfère à la monnaie direc­te­ment créée sans dette par le gouver­ne­ment, qui peut être direc­te­ment donnée aux débi­teurs pour le rembour­se­ment de la dette ou utili­sée pour rache­ter des dettes aux créan­ciers, puis les annu­ler. Les monnaies fondantes (que je décris plus en détail dans “Sacred Econo­mics”) impliquent des frais de liqui­dité sur les réserves bancaires, taxant essen­tiel­le­ment la richesse à sa source. Cela permet des prêts à taux zéro, cela réduit la concen­tra­tion de la richesse, et cela permet à un système finan­cier de fonc­tion­ner même en l’ab­sence de crois­sance.

Les propo­si­tions radi­cales comme celles-ci ont en commun de recon­naître que l’argent, comme la propriété et la dette, est une construc­tion socio­po­li­tique. C’est un accord social dont la média­tion se fait à l’aide de symboles : des chiffres sur des bouts de papier, des bits dans des ordi­na­teurs. Ce n’est pas une carac­té­ris­tique immuable de la réalité à laquelle nous ne pouvons que nous adap­ter. Les accords que nous appe­lons argent et dette peuvent être chan­gés. Cela requiert cepen­dant un mouve­ment de contes­ta­tion de l’im­mu­ta­bi­lité du système actuel et l’ex­plo­ra­tion d’al­ter­na­tives.

Charles Eisen­stein


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay

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