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Au-delà de l’extinction (Nafeez Ahmed)
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La tran­si­tion vers le post-capi­ta­lisme est inévi­table

par Nafeez Ahmed (article initia­le­ment publié le 28 juillet 2015, en anglais, ici).

Dans l’ex­cellent essai de Marga­ret Atwood sur le chan­ge­ment clima­tique — et ses impli­ca­tions pour le futur de la civi­li­sa­tion dépen­dante du pétrole — sont racon­tées deux histoires très diffé­rentes, deux versions de futurs hypo­thé­tiques.

La première histoire est une dysto­pie — un futur telle­ment sombre que les réali­sa­teurs de block­bus­ters holly­woo­diens (post-)apoca­lyp­tiques en sali­ve­raient d’im­pa­tience. Dans cette histoire, Atwood nous raconte l’épo­pée de l’échec humain : de choix à courte vue basés sur notre addic­tion fatale au statu quo, et d’un hubris égoïste ancré dans des siècles de mondia­li­sa­tion.

Le monde post-apoca­lyp­tique de Mad Max: Fury Road

Dans ce scéna­rio, nous igno­rons large­ment les preuves acca­blantes du chan­ge­ment clima­tique, ce qui fait entrer la civi­li­sa­tion indus­trielle dans une période d’ef­fon­dre­ment prolongé, qu’a­li­mentent conflits nais­sants, famines et catas­trophes natu­relles.

La seconde histoire est une utopie — un monde de rêve collec­ti­viste dans lequel tout le monde coopère, en mobi­li­sant le meilleur de l’in­gé­nuité humaine à travers la société, l’éco­no­mie, la poli­tique et la tech­no­lo­gie, pour restruc­tu­rer paci­fique­ment les fonda­men­taux de l’exis­tence humaine. Dans cette histoire, Atwood nous conte l’épo­pée du succès humain : de déci­sions clair­voyantes basées sur la confron­ta­tion des folies du main­tien du statu quo et sur la pleine accep­ta­tion de notre unité en tant qu’es­pèce.

Image d’un futur techno-utopique, par Stas­zek Marek

Dans ce scéna­rio, nous nous confron­tons et réagis­sons face aux preuves acca­blantes du chan­ge­ment clima­tique, ce qui fait entrer la civi­li­sa­tion indus­trielle dans une période minu­tieu­se­ment cali­brée de tran­si­tion vers une techno-utopie post-capi­ta­liste, aux infra­struc­tures post-maté­ria­listes, nous faisant éviter le pire des aver­tis­se­ments des scien­ti­fiques d’aujourd’­hui.

A la croi­sée des chemins

Bien sûr, ces deux scéna­rios sont des extrêmes, mais ces extrêmes portent une signi­fi­ca­tion. Atwood utilise le pouvoir du conte pour nous aider à prendre conscience de la sévé­rité — et de la gravité — du choix auquel nous faisons face : un choix, effec­ti­ve­ment, entre l’en­fer et le para­dis sur Terre.

Atwood marque un point lorsqu’elle souligne qu’il ne s’agit pas seule­ment de chan­ge­ment clima­tique.

L’ac­cu­mu­la­tion colos­sale de données scien­ti­fiques au cours des dernières décen­nies nous a bien fait comprendre le fait que la crise clima­tique était le symp­tôme d’un problème civi­li­sa­tion­nel bien plus profond. Ce n’est pas simple­ment que nous soyons complè­te­ment et entiè­re­ment dépen­dants des combus­tibles fossiles, du pétrole, du char­bon et du gaz, pour mener à bien quoi que ce soit dans nos socié­tés — du trans­port à la nour­ri­ture, en passant par l’art et la culture.

Il s’agit du contexte plus large englo­bant cette dépen­dance struc­tu­relle : la dispo­ni­bi­lité de combus­tibles fossiles bon marché permet­tant la crois­sance écono­mique expo­nen­tielle et ayant commencé avec la révo­lu­tion indus­trielle ; la rela­tion symbio­tique entre crois­sance écono­mique et système bancaire qui a pu submer­ger le monde entier de prêts et de crédits sur le dos de réserves de pétrole bon marché qui parais­saient inta­ris­sables ; l’ex­pan­sion inexo­rable du capi­ta­lisme anglo-euro­péen à travers l’im­pé­ria­lisme et l’es­cla­vage ; la trans­for­ma­tion et la mili­ta­ri­sa­tion du capi­ta­lisme mondial sous l’égide des USA, accom­pa­gnée par le contrôle et la posses­sion de la plupart des terres du monde, de la nour­ri­ture, de l’eau, des ressources miné­rales et de l’éner­gie, par un tout petit groupe d’êtres humains ; l’as­sujet­tis­se­ment des ressources plané­taires à l’im­pé­ra­tif de crois­sance infi­nie, décidé par cette poignée d’hu­mains, alors qu’elle cherche, de manière tout à fait ration­nelle dans une telle struc­ture, à maxi­mi­ser ses profits.

L’éco­cide en résul­tant — avec des extinc­tions d’es­pèces qui atteignent des records, la dégra­da­tion et la destruc­tion critique d’éco­sys­tèmes qui se produisent main­te­nant à une échelle sans précèdent — n’est pas pris en compte dans les calculs étroits des bilans mensuels de ces puis­sants conglo­mé­rats de banques et autres corpo­ra­tions.

Le chan­ge­ment clima­tique n’est qu’un symp­tôme d’une crise de civi­li­sa­tion bien plus vaste.

L’ef­fon­dre­ment

Le mois dernier, j’ai effec­tué un rapport en exclu­si­vité sur le déve­lop­pe­ment d’un nouveau modèle d’an­ti­ci­pa­tion à l’uni­ver­sité Anglia Ruskin, avec le soutien du gouver­ne­ment britan­nique. Le modèle montrait qu’en suivant une trajec­toire main­te­nant le statu quo, la civi­li­sa­tion indus­trielle telle que nous la connais­sons s’ef­fon­dre­rait proba­ble­ment d’ici 25 ans, en raison de crises alimen­taires mondiales déclen­chées par l’im­pact du chan­ge­ment clima­tique sur les prin­ci­pales régions agri­coles du monde.

Le modèle montrait, cepen­dant, que cette issue n’était abso­lu­ment pas inévi­table — d’ailleurs, ses créa­teurs expliquaient qu’une telle trajec­toire était irréa­liste, étant donné que des chan­ge­ments poli­tiques avaient eu lieu en réac­tion aux chocs alimen­taire et pétro­lier de 2008. Bien qu’i­na­dé­quat, cela signi­fie qu’à mesure de l’ac­cé­lé­ra­tion des crises se présen­te­ront des oppor­tu­ni­tés de chan­ge­ment.

La ques­tion, bien sûr, c’est de savoir s’il sera alors trop tard.

Une étude large­ment relayée, tirée du Science Advances publiée en juin, conclut à l’aide d’hy­po­thèses extrê­me­ment conser­va­trices qu’une « perte excep­tion­nel­le­ment rapide de biodi­ver­sité » s’était produite « au cours des derniers siècles ». L’échelle de cette perte indique « qu’une sixième extinc­tion de masse est déjà en cours ». Bien qu’il soit toujours possible d’évi­ter la perte des services écosys­té­miques essen­tiels à la survie humaine, à travers « des efforts de conser­va­tions inten­sifs », la fenêtre d’op­por­tu­nité pour le faire « se referme rapi­de­ment ».

De nombreuses preuves viennent appuyer ces décou­vertes. Une autre étude, en mai, estime que si le réchauf­fe­ment clima­tique conti­nuait au rythme actuel, une espèce sur six serait mena­cée d’ex­tinc­tion:

« Les risques d’ex­tinc­tion liés au chan­ge­ment clima­tique vont non seule­ment augmen­ter mais aussi se multi­plier à chaque degré d’élé­va­tion clima­tique. Le signe que repré­sentent les extinc­tions liées au chan­ge­ment clima­tique sera de plus en plus appa­rent si nous n’agis­sons pas main­te­nant pour limi­ter le chan­ge­ment clima­tique futur ».

Le risque d’ef­fon­dre­ment civi­li­sa­tion­nel — voire d’ex­tinc­tion pure et simple — est peut-être le signe le plus clair nous aler­tant de la profon­deur du problème que repré­sente le système mondial d’or­ga­ni­sa­tion humaine, sous sa forme actuelle. Au point que celui-ci soit actuel­le­ment sur la voie de l’au­to­des­truc­tion.

Guerres, famines et troubles sociaux ont aujourd’­hui lieu dans un contexte de crises clima­tique, alimen­taire et éner­gé­tique inter­con­nec­tées et crois­santes. Les conflits au Moyen-Orient qui préoc­cupent les gouver­ne­ments occi­den­taux ont été déclen­chés par un cock­tail de séche­resse due au chan­ge­ment clima­tique, d’iné­ga­li­tés ancrées, d’épui­se­ment du pétrole bon marché et de répres­sion poli­tique.

La spirale de violence terro­riste en Irak, en Syrie, au Yémen et ailleurs — préten­du­ment au nom de la reli­gion — est aggra­vée par les réali­tés maté­rielles concrètes : la rareté de l’eau, la rareté de l’éner­gie, et la pénu­rie alimen­taire.

Ce qui, bien sûr, devrait nous amener à poser la ques­tion suivante : quelle guerre menons-nous et pour quels inté­rêts ?

Des habi­tants inspectent un site endom­magé par une frappe US dans la province d’Id­lib, Syrie, 23 septembre 2014.

Le monde est verrouillé par une guerre de civi­li­sa­tions, chacune poin­tant l’autre du doigt : le monde occi­den­tal et sa « guerre contre la terreur » pour écra­ser les barbares musul­mans et le monde musul­man et son « djihad » pour repous­ser l’em­pire occi­den­tal. Ironique­ment, aucun des camps ne pour­rait exis­ter sans l’autre.

A mesure de l’aug­men­ta­tion des diffi­cul­tés écono­miques qui suivent le déli­te­ment du système mondial, cette violence réac­tion­naire contre l’Autre se norma­lise. Les commu­nau­tés, à la recherche d’un objet sur lequel épin­gler leur anxiété, s’ancrent dans des caté­go­ries simplistes, et arti­fi­cielles d’iden­ti­tés — iden­tité poli­tique, iden­tité reli­gieuse, iden­tité ethnique, iden­tité natio­nale.

Ces iden­ti­tés servent d’ancres au cœur d’un mael­strom d’in­cer­ti­tudes mondiales gran­dis­santes, ainsi que de vecteurs commodes pour blâmer ceux qui se trouvent en dehors d’elles.

Mais bien que les deux camps soient consu­més par leurs haines mutuelles, ils sont à côté de la plaque : le vrai problème n’est pas un choc de civi­li­sa­tions, mais une crise de LA CIVILISATION sous sa forme actuelle.

Extinc­tion

Selon une autre étude inno­vante, publiée dans le maga­zine Science plus tôt cette année et ayant béné­fi­cié de bien peu de couver­ture média­tique, tandis que nous sommes occu­pés à nous combattre les uns les autres, en surcon­som­mant les ressources plané­taires et en anni­hi­lant les écosys­tèmes dont nous avons besoin si nous souhai­tons que l’hu­ma­nité survive sur le long terme, nous contri­buons à la désta­bi­li­sa­tion perma­nente du Système Terre (ST).

Cette nouvelle étude déve­loppe un cadre spéci­fique pour comprendre les Limites Plané­taires (LP) entre lesquelles il est possible de discer­ner un « espace opéra­tion­nel sûr » permet­tant aux socié­tés modernes d’évo­luer.

L’étude est le fruit du travail d’une équipe inter­dis­ci­pli­naire de scien­ti­fiques suédois, austra­liens, danois, cana­diens, sud-afri­cains, néer­lan­dais, alle­mands, kényans, indiens, états-uniens et britan­niques. En rappe­lant que l’époque longue de 11 700 ans que l’on appelle l’Ho­lo­cène, est le seul état du Système Terre qui supporte clai­re­ment « les socié­tés humaines contem­po­raines », les scien­ti­fiques concluent :

« De plus en plus d’élé­ments tendent à montrer que les acti­vi­tés humaines affectent le Système Terre à un niveau tel que cela menace sa rési­lience — sa capa­cité à perdu­rer dans un état de type Holo­cène face à des pres­sions humaines crois­santes et aux chocs que cela entraîne. Le cadre des Limites Plané­taires se base sur un proces­sus critique qui régule le fonc­tion­ne­ment du Système Terre… [et] iden­ti­fie des niveaux de pertur­ba­tions anthro­piques en dessous desquels le risque de désta­bi­li­sa­tion du Système Terre demeure minime — un « espace opéra­tion­nel sûr » pour le déve­lop­pe­ment socié­tal mondial… La trans­gres­sion des Limites Plané­taires crée ainsi un risque substan­tiel de désta­bi­li­sa­tion de l’état de type Holo­cène du Système Terre dans lequel les socié­tés modernes ont évolué. »

Renou­veau

Alors que l’on a beau­coup prêté atten­tion à la nouvelle science de l’ef­fon­dre­ment immi­nent, on s’est moins attardé sur la nouvelle science de la tran­si­tion civi­li­sa­tion­nelle.

Peut-être que la prin­ci­pale chose à rete­nir de ces signes d’aver­tis­se­ments concerne ce qu’ils nous apprennent sur le besoin non seule­ment de “chan­ge­ment”, mais de trans­for­ma­tion systé­mique fonda­men­tale.

La science de l’ef­fon­dre­ment immi­nent ne prouve pas l’iné­luc­ta­bi­lité de l’ex­tinc­tion humaine mais prouve l’iné­luc­ta­bi­lité d’autre chose : l’ex­tinc­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, sous sa forme actuelle.

Le modèle de crois­sance infi­nie du capi­ta­lisme mondial contem­po­rain est plus qu’in­sou­te­nable — il s’ap­prête à désta­bi­li­ser le Système Terre à un niveau tel que cela pour­rait rendre la planète invi­vable pour la société telle que nous la connais­sons.

Ça n’est donc pas l’hu­ma­nité qui est condam­née — c’est le capi­ta­lisme indus­triel.

Le choix auquel nous faisons alors face est le suivant : sommes-nous prêts à aban­don­ner cette crois­sance maté­rielle infi­nie dépen­dante des combus­tibles fossiles ?

Bien que gouver­ne­ments et corpo­ra­tions souhaitent que nous restions persua­dés que ce choix ne repose pas entre nos mains mais entre les leurs, ce sont, en réalité, ces deux insti­tu­tions qui deviennent de plus en plus obso­lètes à mesure de l’ac­cé­lé­ra­tion des crises mondiales.

L’em­pire pétro­lier vacille. L’in­dus­trie du schiste bitu­mi­neux états-unienne s’ef­fondre sous le poids d’une dette écra­sante et de profits en baisse. Les firmes cana­diennes de pétrole et de gaz « saignent de l’argent » alors qu’elles connaissent les plus impor­tantes baisses de profit depuis une décen­nie. L’in­dus­trie pétro­lière britan­nique est « proche de l’ef­fon­dre­ment », selon Robin Allen, diri­geant de l’as­so­cia­tion des compa­gnies britan­niques indé­pen­dantes d’ex­plo­ra­tion pétro­lière et gazière.

Les gouver­ne­ments qui demeurent sous le joug du lobby des combus­tibles fossiles mour­ront aux côtés de ces firmes.

A mesure qu’elles s’ef­fondrent, à leur place, de nouvelles idées, struc­tures et pratiques post-capi­ta­listes et post-maté­ria­listes émergent.

Un impor­tant recueil d’in­for­ma­tions sur l’émer­gence du nouveau para­digme est le nouveau livre du Dr Samuel Alexan­der, un confé­ren­cier envi­ron­ne­men­tal de l’uni­ver­sité de Melbourne, cher­cheur à l’ins­ti­tut pour une société soute­nable de Melbourne, et co-direc­teur de l’Ins­ti­tut de la Simpli­cité.

« Le prin­ci­pal problème, cepen­dant, n’est pas de savoir si nous allons avoir assez de pétrole, mais si nous pouvons nous permettre de produire et de brûler le pétrole dont nous dispo­sons », écrit Alexan­der dans Pros­pe­rous Descent : Crisis as Oppor­tu­nity in an Age of Limits (Descente pros­père : crise et oppor­tu­nité à l’âge des limites – 2015).

« Tout comme le pétrole cher fait suffoquer les écono­mies indus­trielles qui dépendent d’une éner­gie bon marché pour fonc­tion­ner, le pétrole bon marché propage et renforce le système actuel du capi­ta­lisme mondial, qui est sur la voie d’une crois­sance auto­des­truc­trice ».

La mort de l’âge du pétrole est, par consé­quent, symp­to­ma­tique de la fin du capi­ta­lisme lui-même.

« On ne peut pas simple­ment brico­ler avec les systèmes et cultures du capi­ta­lisme mondial et espé­rer que les choses s’amé­lio­re­ront comme par enchan­te­ment », ajoute Alexan­der dans Descente Pros­père (2015).

« Ces systèmes et cultures ne sont pas les symp­tômes mais les causes de ce chevau­che­ment de crises sociales, écono­miques et écolo­giques, ces systèmes et cultures doivent donc être rempla­cés par des formes d’or­ga­ni­sa­tions et d’in­te­rac­tions humaines fonda­men­ta­le­ment diffé­rentes, diri­gées et animées par des valeurs, des espoirs et des mythes diffé­rents.

Nous déci­vi­li­ser de cette civi­li­sa­tion destruc­trice et construire quelque chose de nouveau, voilà le grand défi de créa­ti­vité, encore indis­tinct, auquel nous allons faire face durant les décen­nies à venir — un défi à la fois d’op­po­si­tion et de renou­veau ».

Alexan­der démontre que la crois­sance écono­mique conven­tion­nelle du monde déve­loppé est deve­nue « socia­le­ment contre-produc­tive, écolo­gique­ment insou­te­nable, et anti-écono­mique ». Non seule­ment cela, mais de nombreuses preuves, comme la vola­ti­lité des prix, la stag­na­tion des réserves éner­gé­tiques et l’échec de la réso­lu­tion des insta­bi­li­tés du système finan­cier mondial, suggèrent que le monde fait face à la fin immi­nente de la crois­sance, symp­to­ma­tique du dépas­se­ment des Limites Plané­taires.

Dans ce contexte, nous aurions besoin de ce que certains appellent « la décrois­sance » — qui peut se défi­nir comme « une dimi­nu­tion équi­table de la produc­tion et de la consom­ma­tion qui augmen­te­rait le bien-être humain et amélio­re­rait les condi­tions écolo­giques ».

La décrois­sance ne signi­fie pas la fin de la pros­pé­rité mais la fin d’une forme d’éco­no­mie parti­cu­liè­re­ment para­si­tique qui ampli­fie les inéga­li­tés tout en rava­geant l’en­vi­ron­ne­ment. Si nous ne choi­sis­sons pas cette voie volon­tai­re­ment, en tant qu’es­pèce, nous aver­tit Alexan­der, il est probable que cela nous soit imposé d’une façon déplai­sante en raison de l’in­sou­te­na­bi­lité du statu quo.

Dans la mesure où Alexan­der rejette la capi­tu­la­tion rési­gnée et fata­liste à l’iné­luc­ta­bi­lité de la dysto­pie, il nous aver­tit aussi des dangers que repré­sente la foi aveugle en un Salut techno-utopique.

A la place, il lance l’idée de « simpli­cité volon­taire » — un mode de vie dans lequel « les gens choi­sissent de restreindre ou réduire leur consom­ma­tion maté­rielle, tout en recher­chant une meilleure qualité de vie ».

Révo­lu­tion

Le Dr Alexan­der explique que la simpli­cité volon­taire est la seule voie permet­tant d’évi­ter l’ef­fon­dre­ment civi­li­sa­tion­nel. Et ce parce qu’elle implique une trans­for­ma­tion systé­mique fonda­men­tale de la civi­li­sa­tion — la tran­si­tion vers un mode d’être qui ne dépend pas de la tech­no­lo­gie mais qui utilise le meilleur de la tech­no­lo­gie humaine pour repro­gram­mer la civi­li­sa­tion depuis ses fonda­tions.

Au cœur de cette repro­gram­ma­tion radi­cale on retrouve une trans­for­ma­tion des rela­tions entre l’hu­main et la nature : en s’éloi­gnant du modèle top-down (de haut en bas ~ auto­ri­taire) de l’or­ga­ni­sa­tion poli­tique et écono­mique et en se redi­ri­geant vers des modèles parti­ci­pa­tifs d’au­to­ges­tion locale, vers une agri­cul­ture locale et soute­nable et vers l’équité dans l’ac­cès à la produc­tion écono­mique.

Cette trans­for­ma­tion, en retour, néces­site et implique une nouvelle « esthé­tique de l’exis­tence ». En se basant sur les écrits éthiques de Michel Foucault, Alexan­der souligne que « le moi » tel qu’on le connaît aujourd’­hui est large­ment tissé par les struc­tures de pouvoir dans lesquelles nous nous trou­vons. En tant qu’ha­bi­tants des socié­tés consu­mé­ristes, nous avons inter­na­lisé le consu­mé­risme de masse, ses valeurs égoïstes et sa vision du monde réduc­tion­niste, « souvent de manière subtile, voire insi­dieuse ».

Pour­tant, Foucault a aussi montré que “le moi” n’était pas qu’une construc­tion de la société mais qu’il agis­sait sur lui-même et pouvait se chan­ger à travers un « auto-façon­nage ». Quel type de personne devrait-on alors créer ?

« Étant donné que la surcon­som­ma­tion est la source de la plupart des problèmes les plus urgents du monde, il est possible que toute acti­vité éthique requiert aujourd’­hui que nous procé­dions à une réflexion critique sur nos propres subjec­ti­vi­tés afin de refu­ser qui nous sommes — tant que nous ne sommes que des consom­ma­teurs dénués d’es­prit critique. Ce Grand Refus ferait de la place pour la créa­tion de nouvelles formes de subjec­ti­vité post-consu­mé­riste, ce qui fait certai­ne­ment partie de la révo­lu­tion des consciences dont nous avons besoin pour créer une société basée sur « une vie plus simple ». »

Les socié­tés post-capi­ta­listes, post-maté­ria­listes du futur repré­sen­te­ront, par consé­quent, l’émer­gence non seule­ment d’une nouvelle forme de civi­li­sa­tion — mais d’une nouvelle forme d’être humain, d’une nouvelle façon de perce­voir et d’être au monde.

Ce nouveau « moi » se fondera sur la percep­tion de l’unité inhé­rente à l’es­pèce humaine, sur l’in­ter­dé­pen­dance de l’hu­ma­nité et de la nature et sur une forme d’auto-déve­lop­pe­ment basé sur la préser­va­tion, l’ex­plo­ra­tion et l’en­tre­tien de cette rela­tion, plutôt que sur son exploi­ta­tion.

Notre tâche aujourd’­hui est d’ac­cé­lé­rer le proces­sus de tran­si­tion vers le post-capi­ta­lisme en le créant et en l’im­plé­men­tant ici et main­te­nant, dans les entrailles du système mourant. Il est possible que nous échouions — mais il s’agit juste­ment d’élar­gir les hori­zons du présent afin de prendre connais­sance des possi­bi­li­tés qui en découlent, de plan­ter des graines qui pour­raient ne germer que dans les années ou les décen­nies à venir, au fil des effon­dre­ments gouver­ne­men­taux et écono­miques.

Nous devons travailler ensemble pour esquis­ser de nouvelles visions, de nouvelles valeurs et de nouvelles manières de perce­voir le monde; pour déve­lop­per de nouveaux idéaux, de nouvelles éthiques et de nouvelles struc­tures ; pour inven­ter de nouvelles poli­tiques, de nouvelles écono­mies, de nouvelles cultures de résis­tance et de renou­veau.

Par-dessus tout, nous devons inven­ter de nouvelles histoires sur ce qu’être humain signi­fie. Comme Atwood nous le montre, nous avons besoin d’his­toires qui parlent à la condi­tion humaine, qui nous invitent vers un futur utopique, au-delà des contraintes de la présente dysto­pie, qui puissent nous aider à réflé­chir aux défis actuels et à y répondre de manière collec­tive, pour construire un lende­main qui ait du sens.

Peu importe les choix que nous ferons, une chose est sûre. Bien avant la fin de ce siècle, nos indus­tries sous perfu­sion fossile ne seront rien de plus que les vestiges désuets d’une civi­li­sa­tion défunte.

Nafeez Ahmed


Traduc­tion: Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion: Héléna Delau­nay

capitalisme écologie effondrement futur transition

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