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Ce que signifie le socialisme (Chris Hedges)
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chris_hedgesArticle origi­nal publié en anglais sur le site de truth­dig.com, le 20 septembre 2015.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johns­bury, au Vermont) est un jour­na­liste et auteur améri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut corres­pon­dant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’ana­lyse sociale et poli­tique de la situa­tion améri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a égale­ment ensei­gné aux univer­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édito­ria­liste du lundi pour le site Truth­dig.com.


Nous vivons une époque révo­lu­tion­naire. L’ex­pé­rience poli­tique et écono­mique qui a tenté d’or­ga­ni­ser le compor­te­ment humain autour des diktats du marché mondial a échoué. La pros­pé­rité promise qui devait élever les niveaux de vie des travailleurs grâce aux retom­bées écono­miques, s’avère être un mensonge. Une toute petite poignée d’oli­garques dissé­mi­nés à travers la planète ont amassé une fortune obscène, tandis que la machine d’un capi­ta­lisme corpo­ra­tif débridé pille les ressources, exploite une main-d’œuvre désor­ga­ni­sée et bon marché et crée des gouver­ne­ments corrom­pus et malléables qui aban­donnent le bien commun au nom du profit corpo­ra­tiste. L’im­pla­cable course au profit de l’in­dus­trie des éner­gies fossiles détruit l’éco­sys­tème, menaçant la viabi­lité de l’es­pèce humaine. Et il n’existe plus au sein des struc­tures de pouvoir aucun méca­nisme pouvant enclen­cher une véri­table réforme ou mettre un terme à l’at­taque corpo­ra­tiste. Ces struc­tures ont capi­tulé devant le contrôle corpo­ra­tiste. Les citoyens ont perdu leur raison d’être. Ils ou elles peuvent parti­ci­per à des élec­tions lour­de­ment mises en scène, mais les exigences des corpo­ra­tions et des banques sont prépon­dé­rantes.

L’his­toire a prouvé dans une large mesure que la prise de pouvoir par une toute petite cabale, qu’il s’agisse d’un parti poli­tique ou d’une clique oligar­chique, mène au despo­tisme. Les gouver­ne­ments qui servent exclu­si­ve­ment un groupe d’in­té­rêt restreint et poussent l’ap­pa­reil étatique à favo­ri­ser les inté­rêts de ce groupe ne sont plus en mesure de réagir de façon ration­nelle en temps de crise. Servant aveu­glé­ment leurs maîtres, ils approuvent le pillage des trésors de l’état servant à renflouer des socié­tés finan­cières et des banques corrom­pues tout en igno­rant le chômage et le sous-emploi chro­niques, ainsi que la stag­na­tion ou la baisse des salaires, la servi­tude écra­sante des dettes, l’ef­fon­dre­ment des infra­struc­tures, et les millions de personnes qui se retrouvent dému­nies et souvent sans-abri, victimes de saisies et d’em­prunts immo­bi­liers illu­soires.

Une classe libé­rale déca­dente, prônant des valeurs qu’elle ne fait rien pour défendre, se discré­dite elle-même ainsi que les préten­dues valeurs libé­rales d’une démo­cra­tie citoyenne en se voyant reje­tée avec ces mêmes valeurs. A ce moment-là, une catas­trophe poli­tique, écono­mique ou natu­relle — en un mot une crise — déclen­chera des troubles, mènera à l’ins­ta­bi­lité et verra l’état mettre en place des formes de répres­sion draco­niennes pour main­te­nir « l’ordre ». Voilà ce qui nous attend.

Comme l’a écrit Frie­drich Engels, nous nous diri­ge­rons soit vers le socia­lisme soit vers la barba­rie. Si nous ne déman­te­lons pas le capi­ta­lisme nous tombe­rons dans le chaos hobbe­sien des états défaillants, des migra­tions de masse — auxquelles nous assis­tons déjà — et de guerre sans fin. Les popu­la­tions, parti­cu­liè­re­ment dans les pays du Sud, subi­ront la misère et un taux de morta­lité élevé dû à l’ef­fon­dre­ment des écosys­tèmes et des infra­struc­tures, à une échelle qui n’a pas été atteinte depuis peut-être la peste noire. Aucun arran­ge­ment n’est possible avec le capi­ta­lisme mondial. Si nous ne renver­sons pas ce système il nous broiera. Et en ces temps de crise nous devons nous souve­nir de ce que signi­fie être socia­liste et de ce que cela ne signi­fie pas.

En tout premier lieu, tous les socia­listes sont sans équi­voque anti­mi­li­ta­ristes et anti impé­ria­listes. Ils savent qu’au­cune réforme sociale, poli­tique, écono­mique ou cultu­relle n’est possible tant que les mili­ta­ristes et leurs alliés corpo­ra­tistes de l’in­dus­trie de guerre conti­nue­ront de piller le budget de l’état, provoquant la faim chez les pauvres, la détresse des travailleurs, l’ef­fon­dre­ment des infra­struc­tures, le sabrage des services sociaux au nom de l’aus­té­rité. La psychose de la guerre perma­nente, qui a corrompu la classe poli­tique après la première guerre mondiale avec la guerre interne et externe contre le commu­nisme, et qui s’est muée aujourd’­hui en guerre contre le terro­risme, est utili­sée par l’état pour nous dépouiller de nos liber­tés civiques, réorien­ter nos ressources vers la machine de guerre et crimi­na­li­ser la contes­ta­tion démo­cra­tique. Nous avons dila­pidé des billions de dollars et de ressources en guerres futiles et inter­mi­nables, du Viet­nam au Moyen-Orient, à une époque de crise écolo­gique et finan­cière. La folie de la guerre sans fin est un des signes d’une civi­li­sa­tion mourante. Un avion de combat F-22 Raptor coûte 350 millions de dollars. Nous en possé­dons 187. Un missile de croi­sière Toma­hawk coûte 1,41 millions de dollars. Nous en avons lancé 161 lorsque nous avons attaqué la Libye. Cette seule attaque de la Libye nous a coûté un quart de milliard de dollars. Nous dépen­sons un total estimé à 1,7 billions de dollars par an pour l’ef­fort de guerre, bien plus que les 54% offi­ciels de dépenses discré­tion­naires, soit envi­ron 600 milliards de dollars. Aucun profond chan­ge­ment n’est possible sans déman­te­ler la machine de guerre.

Nous sommes en guerre de manière quasi inin­ter­rom­pue depuis la première guerre du Golfe en 1991, suivie par la Soma­lie en 1992, Haïti en 1994, la Bosnie en 1995, la Serbie et le Kosovo en 1999, l’Af­gha­nis­tan en 2001, où nous nous battons depuis 14 ans, et l’Irak en 2003.  Et nous pouvons y rajou­ter le Yémen, la Libye, le Pakis­tan et la Syrie, ainsi que la guerre par procu­ra­tion menée par Israël contre le peuple pales­ti­nien.

Le coût humain est épou­van­table. Plus d’un million de morts en Irak. Sans comp­ter les millions de dépla­cés ou de réfu­giés. L’Irak ne sera plus jamais un état unifié. Et c’est notre indus­trie mili­taire qui a créé cette pagaille. Nous avons attaqué un pays qui ne nous avait pas mena­cés, et n’avait nulle­ment l’in­ten­tion de mena­cer ses voisins, et nous avons détruit une des infra­struc­tures les plus modernes du Moyen-Orient. Nous y avons amené non seule­ment la terreur et la mort — dont les esca­drons de la mort Shiite que nous avons armés et entraî­nés — mais aussi des pannes de courant, des pénu­ries alimen­taires et l’ef­fon­dre­ment des services les plus élémen­taires, du ramas­sage des ordures jusqu’au trai­te­ment de l’eau et des eaux usées. Nous avons déman­telé les insti­tu­tions irakiennes, dissous leurs forces de sécu­rité, provoqué la crise de leur service de santé et généré une pauvreté et un chômage massifs. Et de ce chaos ont surgi des rebelles, des gang­sters, des réseaux de kidnap­ping, des djiha­distes et des groupes para­mi­li­taires voyous — dont les merce­naires que nous avons enga­gés, comme l’ac­tuelle armée en Irak. Gary Leupp dans un article de Coun­ter­punch titrant « Comment George Bush a détruit le temple de Baal » ne s’est pas trompé en écri­vant :

« Bush a détruit la loi et l’ordre qui avaient permis aux filles de se rendre à l’école, tête nue et vêtues à la mode occi­den­tale. Il a détruit la liberté des méde­cins et autres profes­sion­nels de faire leur travail et a poussé un nombre consi­dé­rable d’entre eux à quit­ter leur pays. Il a détruit des quar­tiers entiers obli­geant les habi­tants à fuir pour sauver leur vie. Il a détruit la commu­nauté chré­tienne, qui est tombée de 1,5 millions en 2001 à peut-être 200 000 dix ans plus tard. Il a détruit le sécu­la­risme, idéo­lo­gie qui était large­ment répan­due, inau­gu­rant une ère de secta­risme âpre­ment contesté. Il a détruit le droit de diffu­ser du rock’n’ roll ou de vendre de l’al­cool et des DVD.

Il a détruit la stabi­lité de la province d’An­bar en semant le chaos qui a permis à Abou Mous­sab al-Zarqawi d’éta­blir — pour la première fois — une branche d’Al-Qaïda en Irak.

Il a détruit la stabi­lité de la Syrie lorsque  » Al-Qaïda en Méso­po­ta­mie » (que nous appe­lons main­te­nant ISIS) s’est repliée dans ce pays voisin au cours du « soulè­ve­ment » de 2007. En créant des vacances de pouvoir et en géné­rant de nouvelles branches d’al-Qaïda, il a détruit la commu­nauté Yazidi qui avait jusque-là échappé au géno­cide et à l’es­cla­vage. En faci­li­tant l’ap­pa­ri­tion de ISIS, il a détruit la pers­pec­tive d’un « prin­temps arabe » paisible en Syrie, trois ans après la fin de son mandat.

L’ou­vrage le plus complet de ce joyau splen­dide dans un site antique et préservé, mélan­geant des influences artis­tiques romaine, syrienne et égyp­tienne, n’est plus qu’un tas de ruines. »

Les champs de bataille à l’étran­ger servent de labo­ra­toires aux archi­tectes du massacre indus­triel. Ils perfec­tionnent les instru­ments du contrôle et de l’an­ni­hi­la­tion sur les stig­ma­ti­sés et les indi­gents. Mais ces instru­ments finissent par rega­gner le cœur de l’em­pire. Alors que les corpo­ra­tistes et les mili­ta­ristes étripent la nation, trans­for­mant nos sites indus­triels en déserts et aban­don­nant nos citoyens à la pauvreté et au déses­poir, les méthodes d’as­sujet­tis­se­ment fami­lières à ceux qui se trouvent à l’autre bout du monde reviennent vers nous — surveillance géné­ra­li­sée, usage incon­si­déré de la force meur­trière dans les rues de nos villes contre des citoyens non armés, priva­tion de liber­tés civiques, dysfonc­tion­ne­ment du système judi­ciaire, drones, arres­ta­tions arbi­traires, déten­tions et incar­cé­ra­tions de masse. L’em­pire finit par s’im­po­ser à lui-même la tyran­nie qu’il impose aux autres, nous rappelle Thucy­dide. Ceux qui tuent en notre nom à l’étran­ger tuent bien­tôt en notre nom sur le sol natio­nal. La démo­cra­tie est anéan­tie. Comme le décla­rait le socia­liste alle­mand Karl Liebk­necht lors de la première guerre mondiale : « L’en­nemi prin­ci­pal est dans notre pays ». Si nous ne détrui­sons pas les machines de la guerre sans fin et ne neutra­li­sons pas ceux qui en tirent profit, nous en serons les prochaines victimes ; de fait, nombre de ceux qui appar­tiennent à nos commu­nau­tés margi­nales le sont déjà.

Vous ne pouvez pas être socia­liste et impé­ria­liste. Vous ne pouvez pas, ainsi que Bernie Sanders l’a fait, soute­nir les guerres de l’ad­mi­nis­tra­tion Obama en Afgha­nis­tan, en Irak, en Libye, au Pakis­tan, en Soma­lie et au Yémen et être socia­liste. Vous ne pouvez pas, ainsi que Sanders l’a fait, voter pour tous les budgets alloués à la défense, y compris des projets de loi et des réso­lu­tions habi­li­tant et auto­ri­sant Israël à se livrer au lent géno­cide du peuple pales­ti­nien, et être socia­liste. Et vous ne pouvez pas glori­fier les entre­pre­neurs mili­taires, ainsi que Sanders l’a fait, sous prétexte qu’ils génèrent des emplois dans votre État. Il est possible que Sanders possède parfai­te­ment la rhéto­rique de l’iné­ga­lité, mais il est membre à part entière du Caucus démo­crate, qui s’age­nouille devant l’in­dus­trie de guerre et ses lobbyistes. Et aucun mouve­ment popu­laire authen­tique ne naîtra jamais dans les entrailles du Parti démo­crate qui tente actuel­le­ment de faire taire Sanders afin de s’as­su­rer que son favori accède à l’in­ves­ti­ture. Aucun élu n’ose défier aucun système d’ar­me­ment même s’il est coûteux et super­flu. Et Sanders qui vote avec les démo­crates à 98 %, évite de se confron­ter au maître de la guerre.

Sanders, bien entendu, comme tous les élus, profite de ce pacte faus­tien. La direc­tion du Parti démo­crate du Vermont, en échange de sa soumis­sion, n’a appuyé la candi­da­ture d’au­cun candi­dat contre Sanders depuis 1990. Sanders soutient des candi­dats démo­crates quelle que soit la dose de néoli­bé­ra­lisme qu’ils tentent de nous impo­ser, y compris Bill Clin­ton et Barack Obama. Et Sanders, de mèche avec les démo­crates, est le premier obstacle à l’édi­fi­ca­tion d’un troi­sième parti dans le Vermont.

Il existe une raison pour laquelle aucun membre de la classe poli­tique domi­nante, Sanders inclus, n’ose dire un mot contre l’in­dus­trie de la guerre. Si vous le faites, vous finis­sez comme Ralph Nader, rejeté dans un désert poli­tique. Nader n’avait pas peur de dire la vérité. Et je crains que ce ne soit dans le désert que résident en ce moment les vrais socia­listes. Les socia­listes comprennent que si nous ne déman­te­lons pas l’in­dus­trie de la guerre, rien, abso­lu­ment rien, ne chan­gera ; en effet, les choses ne feront qu’em­pi­rer.

La guerre n’est qu’un busi­ness. Les guerres impé­ria­listes s’em­parent des ressources natu­relles pour le compte des corpo­ra­tions et garan­tissent les profits de l’in­dus­trie des armes. Ceci est aussi vrai pour l’Irak que ce le fut lors de nos campagnes de géno­cide contre les Indiens. Et, ainsi que l’avait déclaré A. Philip Randolph, c’est seule­ment lorsqu’il est impos­sible de tirer profit de la guerre que les guerres sont consi­dé­ra­ble­ment écour­tées, lorsqu’elles ne sont pas complè­te­ment arrê­tées. Aucun de ceux qui siègent au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Gene­ral Dyna­mics n’es­père la paix au Moyen-Orient. Personne au Penta­gone, parti­cu­liè­re­ment les géné­raux qui construisent leurs carrières en livrant et en diri­geant des guerres, ne prie pour une cessa­tion des hosti­li­tés.

La guerre, camou­flée par le langage hypo­crite du natio­na­lisme et par l’eu­pho­rie qui accom­pagne la célé­bra­tion fana­tique de la puis­sance et de la violence, est utili­sée par les élites au pouvoir pour contre­car­rer et détruire les aspi­ra­tions des hommes et des femmes qui travaillent et pour détour­ner notre atten­tion de notre alié­na­tion.

« A travers l’his­toire, les guerres ont toujours été menées pour la conquête et le pilla­ge… Voilà en quoi consiste la guerre, en un mot », décla­rait pendant la première guerre mondiale le socia­liste Eugene V. Debs (cinq fois candi­dat à l’élec­tion prési­den­tielle). Les maîtres ont toujours déclaré les guerres ; les classes asser­vies les ont toujours menées.« 

Debs, qui avait obtenu un million de voix en 1912, a été condamné à 10 ans de prison pour cette décla­ra­tion. Le juge qui le condamna dénonça « ceux qui tentent d’ar­ra­cher l’épée des mains de leur nation alors qu’elle est en train de se défendre contre une puis­sance étran­gère et brutale. »

« J’ai été accusé de faire obstruc­tion à la guerre », déclara Debs au tribu­nal. « Je le recon­nais. J’abhorre la guerre. Je m’op­po­se­rais à la guerre même si je devais être le seul à le faire ».

Debs, qui devait passer 32 mois en prison, jusqu’en 1921, a aussi prononcé un credo socia­liste au moment de sa condam­na­tion après avoir été reconnu coupable de viola­tion de l’ « Espio­nage Act. »

« Votre honneur, il y a des années de cela, j’ai reconnu mon affi­nité avec tous les êtres vivants, et je fus convaincu que je n’étais pas meilleur d’un iota du plus misé­rable sur Terre. Je dis alors, et je le dis main­te­nant, que tant qu’il y aura une classe infé­rieure, j’en suis, et tant qu’il y aura un élément crimi­nel, j’en suis, et tant qu’il y aura une âme en prison, je ne serai pas libre ».

La classe capi­ta­liste et ses semblables dans l’es­ta­blish­ment mili­taire a réalisé ce que John Ralston Saul nomme un coup d’état au ralenti. Les élites utilisent la guerre, ainsi qu’elles l’ont toujours fait, comme soupape de sécu­rité en cas de lutte de classes. La guerre, d’après W.E.B Du Bois, crée entre les oligarques et les pauvres une commu­nauté arti­fi­cielle d’in­té­rêt qui détourne ces derniers de leurs centres d’in­té­rêts natu­rels. La réorien­ta­tion des émotions et des frus­tra­tions d’ordre natio­nal vers la lutte contre un ennemi commun, le jargon du patrio­tisme, le racisme endé­mique qui alimente toutes les idéo­lo­gies qui soutiennent la guerre, les liens falla­cieux noués par le sens de la cama­ra­de­rie, tout cela séduit ceux qui se situent en marge de la société. En temps de guerre, ils éprouvent un senti­ment d’ap­par­te­nance. Ils ont l’im­pres­sion de possé­der un endroit à eux. On leur offre la possi­bi­lité de deve­nir des héros. Et les voilà partis, comme des moutons menés à l’abat­toir. Le temps qu’ils comprennent, il est trop tard.

« Le tota­li­ta­risme moderne peut inté­grer les masses dans la struc­ture poli­tique d’une manière si complète, à travers la terreur et la propa­gande, qu’elles deviennent les archi­tectes de leur propre asser­vis­se­ment », écri­vait Dwight Macdo­nald. « Cela n’amoin­drit pas l’es­cla­vage mais l’ac­cen­tue bien au contraire — un para­doxe qu’il serait trop long de déve­lop­per ici. Le collec­ti­visme bureau­cra­tique, et non le capi­ta­lisme, est l’en­nemi futur le plus dange­reux du socia­lisme. »

« La guerre », ainsi que l’écri­vait Randolph Bourne, « est la santé de l’état ». Elle auto­rise l’état à s’ar­ro­ger un pouvoir et des ressources qu’une popu­la­tion ne permet­trait jamais en temps de paix. C’est la raison pour laquelle l’état de guerre doit s’as­su­rer que nous ayons toujours peur. Seule la violence constante produite par la machine de guerre, nous affirme-t-on, peut assu­rer notre sécu­rité. La moindre tenta­tive de mettre un frein aux dépenses et à l’ex­ten­sion du pouvoir profi­tera à l’en­nemi.

Ce sont les mili­ta­ristes et les capi­ta­listes qui, à la fin de la deuxième guerre mondiale, ont comploté pour réduire les acquis de la popu­la­tion active sous le New Deal. Ils ont recouru à la rhéto­rique de la guerre froide pour mettre en place une écono­mie axée sur la guerre totale, même en temps de paix. Cela a permis à l’in­dus­trie de l’ar­me­ment de conti­nuer à fabriquer des armes, avec des profits garan­tis par l’état, et cela a permis aux géné­raux de conti­nuer à régner sur leurs fiefs. Grâce aux rela­tions inces­tueuses entre les corpo­ra­tistes et les mili­ta­ristes, des géné­raux et des offi­ciers à la retraite se sont vus propo­ser des postes lucra­tifs dans l’in­dus­trie de guerre.

Aujourd’­hui, la prin­ci­pale acti­vité de l’état consiste à fabriquer des systèmes d’ar­me­ment et à livrer des guerres. Cette acti­vité n’est plus un moyen parmi d’autres de promou­voir l’in­té­rêt natio­nal, comme l’a souli­gné Simone Weil, mais est deve­nue le seul et unique inté­rêt natio­nal.

Ces corpo­ra­tistes et ces mili­ta­ristes sont les enne­mis des socia­listes. Ils ont financé et mis sur pied des mouve­ments, au début du XXe siècle, qui exigeaient la mise en œuvre de réformes au sein même de ces struc­tures capi­ta­listes — et qui s’ex­pri­maient avec le langage de la « poli­tique du produc­ti­visme » en éludant le langage de la lutte des classes et en ne parlant que de crois­sance écono­mique et de parte­na­riat avec la classe capi­ta­liste. La NAACP, par exemple, a été créée pour éloi­gner les Afro-Améri­cains du parti commu­niste, la seule orga­ni­sa­tion radi­cale au début du XXe siècle qui ne pratiquait pas de discri­mi­na­tion. L’AFL-CIO (Ameri­can Fede­ra­tion of Labour and Congress of Indus­trial Orga­ni­za­tions) [ le prin­ci­pal regrou­pe­ment syndi­cal des Etats-unis] a été ache­tée (plus tard) par la CIA pour pous­ser à écra­ser et à supplan­ter les syndi­cats radi­caux au plan natio­nal et inter­na­tio­nal. L’AFL-CIO est aujourd’­hui, comme la NAACP, victime de sa propre corrup­tion et de sa séni­lité bureau­cra­tique. Ses leaders touchent des salaires miro­bo­lants tandis que sa base qui s’ame­nuise est dépouillée de ses avan­tages et de toute protec­tion. Les capi­ta­listes n’ont plus besoin de ce qu’on quali­fiait autre­fois de syndi­ca­lisme « respon­sable » —  ce qui reve­nait à dire syndi­ca­lisme malléable. Et après que les capi­ta­listes et les mili­ta­ristes aient éliminé les mouve­ments radi­caux et les syndi­cats, ils ont achevé ceux qui les avaient naïve­ment aidés à le faire. C’est pour cette raison que moins de 12 % de la popu­la­tion active de notre pays sont syndiqués et que nous avons des dispa­ri­tés de revenu si consi­dé­rables et une situa­tion de chômage et de sous-emploi chro­niques. L’ex­cé­dent de main-d’œuvre cher­chant déses­pé­ré­ment du travail et peu dispo­sée à s’op­po­ser aux patrons pour conser­ver un emploi est le rempart du capi­ta­lisme.

Les radi­caux, tels que le syndi­cat « Indus­trial Workers of the World » (IWW), ou Wobblies, fondé en 1905 par Mother Jones et Big Bill Haywood, ont été détruit par l’état. Des agents manda­tés par le minis­tère de la Justice ont effec­tué des descentes simul­ta­nées à travers le pays sur 48 lieux où se réunis­saient des IWW et ont procédé à l’ar­res­ta­tion de 165 leaders syndi­caux de l’IWW. Cent un d’entre eux ont été traduits en justice, dont Big Bill Haywood, et ont témoi­gné pendant trois jours. L’un des leaders s’est adressé à la cour en ces termes :

« Vous me deman­dez pourquoi l’IWW ne fait pas preuve de patrio­tisme envers les Etats-unis. Si vous étiez un clochard sans couver­ture, si vous aviez quitté votre femme et vos gosses pour aller cher­cher du boulot dans l’Ouest et que vous n’aviez jamais retrouvé leur trace; si votre boulot n’avais jamais duré suffi­sam­ment de temps pour que vous soyez habi­lité à voter; si vous dormiez dans une taudis infecte et peu accueillant, et que vous arri­viez à vous en sortir en mangeant la nour­ri­ture la plus infâme qui soit;  si des shérifs criblaient de balles vos boîtes de conserves et renver­saient votre bouffe par terre; si les patrons bais­saient votre salaire à chaque fois qu’ils pensaient vous avoir soumis; si il y avait une loi pour Ford, Suhr et Mooney et une autre pour Harry Thaw; si chaque repré­sen­tant de la loi, de l’ordre et de la nation vous tabas­sait, vous expé­diait en prison, et que les bons chré­tiens applau­dis­saient et les encou­ra­geaient, comment pour­riez-vous imagi­ner qu’un homme subis­sant tout cela puisse faire preuve de patrio­tisme?

Cette guerre est une guerre de busi­ness­man et nous ne voyons pas pourquoi nous irions nous faire descendre dans le but de sauve­gar­der la char­mante situa­tion dont nous jouis­sons actuel­le­ment. »

Il fut un temps où les Wobblies orga­ni­saient des grèves réunis­sant des centaines de milliers de travailleurs et où ils prêchaient une doctrine de lutte des classes sans compro­mis. Il ne reste rien de tout cela. En 1912, le parti socia­liste comp­tait 126 000 membres, 1200 postes admi­nis­tra­tifs dans 340 muni­ci­pa­li­tés, 29 hebdo­ma­daires en anglais et 22 dans d’autres langues ainsi que trois quoti­diens en anglais et six dans d’autres langues. Dans ses rangs, on trou­vait des métayers, des employés de l’in­dus­trie vesti­men­taire, des chemi­nots, des mineurs, des personnes travaillant dans l’hô­tel­le­rie, des dockers et des bûche­rons. Lui aussi a été liquidé par l’état. Les leaders socia­listes ont été empri­son­nés ou expul­sés. Les publi­ca­tions socia­listes telles que « The Masses » et « Appeal to reason » furent inter­dites. L’as­saut, renforcé plus tard par le Maccar­thysme, nous a dessai­sis du voca­bu­laire dont nous avons besoin pour comprendre cette réalité qui est la nôtre, pour décrire la guerre des classes que mènent contre nous nos oligarques corpo­ra­tistes.

Nous renoue­rons avec ce mili­tan­tisme, cet enga­ge­ment sans faille envers le socia­lisme, sinon, le système que le philo­sophe poli­tique Shel­don Wolin nomme « tota­li­ta­risme inversé » établira l’état sécu­ri­taire et de surveillance le plus effi­cace de l’his­toire de l’hu­ma­nité, une sorte de néo-féoda­lisme. Nous devons cesser de dépen­ser notre éner­gie dans les campagnes de la poli­tique domi­nante. Le jeu est truqué. Nous recons­trui­rons nos mouve­ments radi­caux ou nous devien­drons les otages des capi­ta­listes et des indus­tries de guerre. La peur est le seul langage que comprend l’élite au pouvoir. Il en est ainsi de la sombre réalité de la nature humaine. C’est pourquoi Richard Nixon fut notre dernier président libé­ral. Nixon n’était pas un libé­ral [person­nel­le­ment]. Il était dénué d’em­pa­thie et dépourvu de conscience. Mais il avait peur des mouve­ments. On n’ef­fraie pas l’en­nemi en se vendant. On effraie l’en­nemi en refu­sant de se soumettre, en se battant pour sa vision et en s’or­ga­ni­sant. Il ne nous appar­tient pas de prendre le pouvoir. Il nous appar­tient de construire des mouve­ments pour contrô­ler l’exer­cice du pouvoir. Sans ces mouve­ments, rien n’est possible.

« Vous obtien­drez la liberté en faisant savoir à votre ennemi que vous feriez tout ce qui est en votre pouvoir pour obte­nir votre liberté; ce n’est qu’a­lors que vous l’ob­tien­drez », disait Malcom X. « Si vous agis­sez ainsi, ils vous trai­te­ront de « Negro enragé » ou plutôt de « Noir enragé », car ils ne disent plus « Negro ». Ou bien ils vous quali­fie­ront d’ex­tré­miste ou de révo­lu­tion­naire ou de traître ou de rouge ou de radi­cal. Mais si vous êtes suffi­sam­ment nombreux et que vous restez radi­caux suffi­sam­ment long­temps, vous obtien­drez votre liberté. Ne cher­chez donc pas à vous faire les amis de ceux qui vous privent de vos droits. Ce ne sont pas vos amis, non, ce sont vos enne­mis. Trai­tez-les comme tels et combat­tez-les, et vous obtien­drez votre liberté ; et quand vous aurez obtenu votre liberté, votre ennemi vous respec­tera. Et je dis cela sans haine. Il n’y a pas de haine en moi. Je n’ai pas la moindre haine pour qui que ce soit. Mais j’ai du bon sens. Et je ne lais­se­rai pas un homme qui me hait me dire de l’ai­mer ».

Le New Deal qui, selon les dires de Frank­lin Delano Roose­velt, membre fonda­teur de la classe oligar­chique, a sauvé le capi­ta­lisme, a été mis en place en raison de la menace sérieuse que repré­sen­taient les socia­listes qui étaient alors puis­sants. Les oligarques avaient compris qu’a­vec la chute du capi­ta­lisme — un état de fait que nous connai­trons, je le pense, de notre vivant — une révo­lu­tion socia­liste était vrai­ment possible. Ils étaient terri­fiés à l’idée de perdre leur richesse et leur pouvoir. Roose­velt, dans une lettre à un ami en 1930, avait déclaré qu’il n’y avait « aucun doute pour moi qu’il soit temps que dans ce pays nous deve­nions plutôt radi­caux pour au moins une géné­ra­tion. L’his­toire montre que lorsqu’un tel phéno­mène se produit, les nations échappent aux révo­lu­tions ».

En d’autres termes, Roose­velt est allé voir ses amis oligarques et leur a demandé de lui remettre un peu de leur argent s’ils ne voulaient pas perdre tout leur argent dans une révo­lu­tion. Et ses amis capi­ta­listes se sont exécu­tés. Et c’est ainsi que le gouver­ne­ment a créé 15 millions d’em­plois, la sécu­rité sociale, les allo­ca­tions chômage et les projets de travaux publics.

George Bernard Shaw l’avait bien compris dans sa pièce « Major Barbara ». Le plus grand des crimes c’est la pauvreté. C’est le crime que tout socia­liste est en devoir d’éra­diquer. Ainsi qu’é­cri­vait Shaw :

« Tous les autres crimes sont des vertus en compa­rai­son ; tous les autres déshon­neurs ne sont que galan­te­rie à côté. La pauvreté ravage toutes les villes, répand de terribles pesti­lences, foudroie l’âme même de quiconque s’en approche de suffi­sam­ment près pour la voir, l’en­tendre et la sentir. Ce que vous appe­lez crime n’est rien : un meurtre par ci et un larcin par-là, un coup par ci et une malé­dic­tion par là. Quelle impor­tance ont-ils? Ce ne sont là que des acci­dents et des troubles courants de l’exis­tence ; Il n’y a pas cinquante véri­tables crimi­nels à Londres. Mais il existe des millions de gens pauvres, de gens pitoyables, de gens sales, mal nour­ris et mal vêtus. Ils nous empoi­sonnent mora­le­ment et physique­ment ; ils tuent le bonheur de la société ; ils nous contraignent à suppri­mer nos propres liber­tés et à élabo­rer des cruau­tés contre nature de peur qu’ils ne se soulèvent contre nous et qu’ils ne nous entraînent au fond de leur abîme. Seuls les idiots craignent le crime ; nous crai­gnons tous la pauvreté ».

Nous devons cesser de comp­ter pour notre salut sur des diri­geants forts. Les gens forts, comme l’a dit Ella Baker, n’ont pas besoin de diri­geants forts. Les hommes poli­tiques, même les bons, jouent le jeu du compro­mis et sont trop souvent séduits par les privi­lèges du pouvoir. Sanders, autant que je sache, a débuté sa vie poli­tique en tant que socia­liste dans les années 60, alors que cela consti­tuait à peine une posi­tion poli­tique auda­cieuse, mais s’est rapi­de­ment aperçu qu’il n’al­lait pas béné­fi­cier d’un siège s’il demeu­rait socia­liste. Il veut son ancien­neté au Sénat. Il veut sa prési­dence du comité. Il veut pouvoir conser­ver son siège sans être contesté. C’était un calcul judi­cieux sur le plan poli­tique. Mais ce faisant, il nous a sacri­fiés.

Jeremy Corbyn, le nouveau chef du parti travailliste [britan­nique], nous offre exemple diffé­rent. Il a été margi­na­lisé au sein de son propre parti pendant trois décen­nies parce qu’il est resté fidèle aux prin­cipes centraux du socia­lisme. Et tandis que le mensonge du néoli­bé­ra­lisme, défendu par les deux partis diri­geants, deve­nait appa­rent, les gens ont su à qui ils pouvaient accor­der leur confiance. Corbyn n’a jamais manoeu­vré pour faire évoluer sa carrière. Et c’est pourquoi l’es­ta­blish­ment a si peur de lui. Ils savent qu’il ne leur est pas possible de subor­ner Corbyn, pas plus qu’il n’était possible de subor­ner Mother Jones ou Big Bill Haywood. L’in­té­grité et le courage sont des armes puis­santes. Nous devons apprendre à les utili­ser. Nous devons défendre ce en quoi nous croyons. Et nous devons accep­ter les risques voire le ridi­cule qui accom­pagnent cette prise de posi­tion. Nous ne nous impo­se­rons d’au­cune autre manière.

En tant que socia­liste je ne me préoc­cupe pas de ce qui est oppor­tun et de ce qui est popu­laire. Je me préoc­cupe de ce qui est juste. Je me préoc­cupe de rester fidèle aux idéaux fonda­men­taux du socia­lisme, ne serait-ce que pour préser­ver la péren­nité de cette option pour les géné­ra­tions futures. Et ces idéaux sont les seuls qui rendront possible l’avè­ne­ment d’un monde meilleur.

Si vous n’ap­pe­lez pas à un embargo sur les armes ainsi qu’au boycott, au désin­ves­tis­se­ment et aux sanc­tions contre Israël, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’exi­gez pas le déman­tè­le­ment de notre esta­blish­ment mili­taire, qui orchestre la surveillance systé­ma­tique par le gouver­ne­ment de chaque citoyen et stocke toutes nos données person­nelles à perpé­tuité dans les banques infor­ma­tiques du gouver­ne­ment, et si vous n’abo­lis­sez pas l’in­dus­trie de l’ar­me­ment tour­née vers le profit, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’ap­pe­lez pas à la pour­suite judi­ciaire de ces leaders, y compris George W. Bush et Barack Obama, qui s’en­gagent dans des actes agres­sifs de guerre préven­tive, ce qui consti­tue un acte crimi­nel au regard des lois de Nurem­berg, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne vous tenez pas aux côtés des oppri­més à travers le monde vous n’êtes pas socia­liste. Les socia­listes ne trient pas sur le volet qui, parmi les oppri­més, il est de bon ton de soute­nir. Les socia­listes comprennent que vous devez vous tenir aux côtés de tous les oppri­més ou d’au­cun d’eux, qu’il s’agit là d’un combat à l’échelle mondiale pour la survie contre une tyran­nie corpo­ra­tiste à l’échelle mondiale. Nous vain­crons lorsque nous serons unis, que nous perce­vrons le combat des travailleurs de Grèce, d’Es­pagne et d’Égypte comme étant notre propre combat.

Si vous n’exi­gez pas le plein emploi et la syndi­ca­li­sa­tion des milieux profes­sion­nels vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’exi­gez pas un système de trans­ports collec­tifs peu coûteux, parti­cu­liè­re­ment dans les quar­tiers pauvres, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’exi­gez pas un système de santé univer­sel à payeur unique et l’in­ter­dic­tion des corpo­ra­tions de soins de santé à but lucra­tif, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne portez pas le salaire mini­mum à 15 dollars de l’heure vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’êtes pas disposé à accor­der un revenu hebdo­ma­daire de 600 dollars aux chômeurs, aux handi­ca­pés, aux parents au foyer, aux personnes âgées et à ceux qui ne sont pas en mesure de travailler vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’abro­gez pas les lois anti-syndi­cales, comme le « Taft-Hart­ley Act » (loi de 1947 qui régit les rela­tions entre syndi­cat et patro­nat), et les accords de libre-échange inter­na­tio­naux comme le TAFTA, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne garan­tis­sez pas une pension de retraite à tous les améri­cains, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’ap­puyez pas l’oc­troi d’un congé mater­nité de deux ans, ainsi que la réduc­tion de la semaine de travail sans perte de salaire et d’avan­tages sociaux, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne suppri­mez pas le « Patriot Act » et la section 1021 du « Natio­nal Defense Autho­ri­za­tion Act » (loi sur l’au­to­ri­sa­tion de défense natio­nale) ainsi que l’es­pion­nage des citoyens par le gouver­ne­ment et l’in­car­cé­ra­tion de masse, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne mettez pas en place des lois inter­di­sant toute forme de violence mascu­line contre les femmes et qui crimi­na­li­se­raient le proxé­né­tisme et la traite des pros­ti­tuées sans crimi­na­li­ser les victimes exploi­tées, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’êtes pas pour le droit des femmes de contrô­ler leur propre corps, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’êtes pas pour l’éga­lité totale de notre commu­nauté LGBT, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne décla­rez pas que le réchauf­fe­ment clima­tique est une urgence natio­nale et mondiale et que pour sauver la planète, il faudra réin­ves­tir dans les éner­gies renou­ve­lables à travers des inves­tis­se­ments publics et mettre un terme à notre dépen­dance aux éner­gies fossiles, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne natio­na­li­sez pas les services publics, dont les chemins de fer, les compa­gnies éner­gé­tiques et les banques, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne soute­nez pas des aides finan­cières gouver­ne­men­tales pour les arts et la radio­dif­fu­sion publique en vue de créer des lieux où la créa­ti­vité, l’ex­pres­sion libre et les voix dissi­dentes puissent être vues et enten­dues, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’an­nu­lez pas notre programme d’ar­me­ment nucléaire pour construire un monde sans nucléaire, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne démi­li­ta­ri­sez pas notre police, c’est-à-dire que la police ne portera plus d’armes lorsqu’elle patrouillera dans nos rues mais dépen­dra d’uni­tés spéciales armées qui n’in­ter­vien­dront qu’au cas par cas, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne soute­nez pas des programmes de forma­tion et de réha­bi­li­ta­tion gouver­ne­men­taux desti­nés aux pauvres et aux prison­niers, ainsi que l’abo­li­tion de la peine de mort, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’ac­cor­dez pas la pleine citoyen­neté aux travailleurs sans papiers, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne déci­dez pas un mora­toire sur les saisies immo­bi­lières, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous n’of­frez pas la gratuité scolaire de la petite enfance à l’uni­ver­sité et que vous n’ef­fa­cez pas toutes la dette étudiante, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne four­nis­sez pas de soins psychia­triques gratuits et gérés par l’état, parti­cu­liè­re­ment à ceux qui sont enfer­més dans nos prisons, vous n’êtes pas socia­liste. Si vous ne déman­te­lez pas notre empire et que vous ne rapa­triez pas nos soldats et nos Marines, vous n’êtes pas socia­liste.

Les socia­listes ne sacri­fient pas les faibles et les vulné­rables, surtout les enfants, sur l’au­tel du profit.  Et la mesure d’une société pros­père pour un socia­liste ne se fait pas en fonc­tion du PNB ou des hausses de la Bourse mais du droit de chacun, surtout des enfants, de ne jamais se coucher le ventre vide, de vivre en sécu­rité, d’être nourri et instruit et de gran­dir pour s’épa­nouir.

Le travail n’est pas unique­ment une ques­tion de salaire. C’est aussi une ques­tion de dignité et d’es­time de soi.

Je ne fais pas preuve de naïveté quant aux forces déployées contre nous. Je connais la diffi­culté de notre lutte. Mais nous ne réus­si­rons jamais si nous tentons de compo­ser avec les struc­tures du pouvoir actuelles. Notre force réside dans notre fermeté et notre inté­grité. Elle réside dans notre apti­tude à nous tenir à nos idéaux ainsi qu’à notre déter­mi­na­tion à nous dévouer pour ces idéaux. Nous devons refu­ser de coopé­rer. Nous devons marcher au son d’une musique diffé­rente. Nous devons nous rebel­ler. Et nous devons comprendre que la rébel­lion ne s’ef­fec­tue pas pour ce qu’elle accom­plit mais pour qui elle nous permet de deve­nir. La rébel­lion, dans cette sombre époque, nour­rit l’es­poir et la capa­cité d’ai­mer. La rébel­lion doit deve­nir notre voca­tion.

« Vous ne deve­nez pas « dissi­dent » unique­ment parce que vous avez un beau jour décidé de vous enga­ger dans cette voie fort inso­lite », disait Vaclav Havel quand il combat­tait le régime commu­niste en Tché­co­slo­vaquie. Vous y êtes amené par votre sens des respon­sa­bi­li­tés conju­gué à un ensemble complexe de circons­tances exté­rieures. Vous êtes banni des struc­tures exis­tantes et placé dans une posi­tion de conflit vis-à-vis de ces mêmes struc­tures. Cela commence par une tenta­tive de faire votre travail correc­te­ment et puis vous finis­sez par être consi­déré comme un ennemi de la société. …Le dissi­dent ne joue abso­lu­ment aucun rôle dans le domaine du pouvoir propre­ment dit. Il ne recherche pas le pouvoir. Il n’a nulle­ment l’in­ten­tion de briguer un poste et de recueillir des voix. Il ne cherche pas à séduire le public. Il n’offre rien et ne promet rien. Il peut offrir — à tout le moins — sa propre peau et cela unique­ment parce qu’il ne dispose pas d’un autre moyen de faire entendre la vérité qu’il défend. Ses actions ne font qu’ar­ti­cu­ler sa dignité en tant que citoyen, quel que soit le prix à payer. »

Ces forces néoli­bé­rales sont en train de détruite la terre à toute vitesse. Les calottes polaires et les glaciers fondent. Les tempé­ra­tures et le niveau des mers s’élèvent. Des espèces dispa­raissent. Des inon­da­tions, des oura­gans mons­trueux, des méga-séche­resses et des incen­dies de forêts ont commencé à dévo­rer la planète. Les grandes migra­tions de masse prévues par les scien­ti­fiques ont commencé. Et même si nous mettions fin à toutes les émis­sions de CO2 aujourd’­hui, nous subi­rions quand même les consé­quences catas­tro­phiques du chan­ge­ment clima­tique. Et surgis­sant de ce monde en désin­té­gra­tion, appa­raît la violence nihi­liste carac­té­ris­tique des socié­tés qui s’ef­fondrent — des tueries de masse sur notre sol et des persé­cu­tions reli­gieuses, des déca­pi­ta­tions et des exécu­tions commises par des indi­vi­dus que le néoli­bé­ra­lisme et la mondia­li­sa­tion ont diabo­li­sés, attaqués et réduits à l’état de déchets humains.

Je ne peux vous promettre que nous allons gagner. Je ne peux même pas vous promettre que nous allons survivre en tant qu’es­pèce. Mais je peux vous promettre que défier ouver­te­ment et de manière constante le capi­ta­lisme mondial et les marchands de la mort, tout en construi­sant un mouve­ment socia­liste, consti­tue notre seul espoir. Je suis parent, comme beau­coup d’entre vous. Nous avons trahi nos enfants. Nous avons gâché leur avenir. Et si nous nous soule­vons, même si nous échouons, les géné­ra­tions futures, parti­cu­liè­re­ment ceux qui nous sont chers, pour­ront dire que nous avons essayé, que nous nous sommes dres­sés et que nous nous sommes battus pour leur survie. L’ap­pel à la résis­tance, qui ne se fera pas sans déso­béis­sance civile et sans empri­son­ne­ment, est fina­le­ment un appel à la mora­lité. La résis­tance ne réside pas dans ce que nous accom­plis­sons mais dans ce qu’elle nous permet de deve­nir. Fina­le­ment, je ne combats pas les fascistes parce que je vais les vaincre. Je combats les fascistes parce que ce sont des fascistes.

Chris Hedges


Traduc­tion: Héléna Delau­nay

capitalisme socialisme société

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