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Le Musée de l'Homme ou la mise à mort du passé (par Thierry Sallantin)
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Vive l’ado­ra­tion du futur, à bas les adeptes de la tradi­tion et de la stabi­lité !

De l’étrange simi­li­tude entre la stra­té­gie de Daech visant à effa­cer les traces du passé cher aux archéo­logues, comme à Palmyre, ou les Tali­bans faisant explo­ser les trois Boud­dhas de Bâmiyân, et la stra­té­gie des concep­teurs de ce « nouveau » Musée de l’Homme où l’on prend soin d’ef­fa­cer les traces de l’im­mense variété des peuples chère aux ethno­logues, pour tenter de faire taire tout senti­ment de nostal­gie qui pour­rait nuire au but du parcours muséal proposé aux visi­teurs :  admi­rer la Mondia­li­sa­tion !

L’ex­cel­lente et longue succes­sion de tableaux repré­sen­tants la nais­sance de singes de plus en plus bipèdes puis l’ap­pa­ri­tion du genre « homo » et ses diverses espèces dont il finira par n’en rester qu’une : « homo sapiens », cette fresque héroïque, cette saga, cette « success story », n’est en réalité qu’une rampe de lance­ment à la courbe d’abord imper­cep­tible, puis de plus en plus ascen­dante, et qui finit même par la verti­ca­li­sa­tion lors de la « Grande Accé­lé­ra­tion » située à la sortie de la Deuxième Guerre Mondiale. Rampe de lance­ment desti­née au décol­lage de la fusée triom­phale : la Mondia­li­sa­tion.

Car dans ce Musée « de l’Homme » (quel homme ?!) ce long préam­bule  consa­cré à la préhis­toire n’est destiné qu’à conduire le visi­teur, dans les toutes dernières vitrines, à valo­ri­ser la Mondia­li­sa­tion. On passe direc­te­ment des grottes préhis­to­riques à la société globa­li­sée et inter­con­nec­tée, unifiée par la diffu­sion des objets de l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion. Ce n’est plus un musée ! C’est le Palais de l’œuvre civi­li­sa­trice euro­péenne, le Temple de la colo­ni­sa­tion victo­rieuse.

Fini l’ex­tra­or­di­naire diver­sité des peuples que l’on pouvait admi­rer en haut de la colline de Chaillot au Musée d’eth­no­gra­phie du Troca­déro depuis 1878, puis au Musée de l’Homme inau­guré en 1938. Fini la diver­sité des cultures, des ethnies ! On ne nous montrera dans les derniers mètres de ce « Palais de l’ Evolu­tion » (écho à la Grande Gale­rie de l’Evo­lu­tion car ce sont bien les natu­ra­listes du Muséum Natio­nal d’His­toire Natu­relle qui chapeautent le tout ! ) qu’un Saviem S.G.2 ramené du Séné­gal (mais fabriqué en France !) et une yourte mongole, ces deux objets gran­deur nature n’étant là que pour souli­gner leur métis­sage, car la moder­nité triom­phante s’in­filtre partout. On pourra lire sur une notice qu’il n’existe plus de peuples isolés, que tous ont des liens avec l’ex­té­rieur. Énorme mais volon­taire mensonge : une centaine d’eth­nies vivent actuel­le­ment en isole­ment volon­taire, et des ethnies ayant connu le prétendu « Progrès » commencent à douter de ses « avan­tages » et décident de retrou­ver leur indé­pen­dance en reva­lo­ri­sant leurs tradi­tions. C’est le cas par exemple de l’eth­nie Saa de l’île de Bunlap au Vanuatu. Et les Quéchua et les Aimara des Andes remettent en cause la notion même de « déve­lop­pe­ment » et décident de substi­tuer à ce concept forgé par l’O.N.U. le 4 décembre 1948, celui de « buen vivir », ou art de vivre en bonne harmo­nie avec toutes les espèces animales et végé­tales qui peuplent la « Terre-Mère », la Pacha­mama. Même au cœur des socié­tés les plus ancien­ne­ment ethno­ci­dées, car situées pour leur plus grand malheur là où appa­rurent les premières concen­tra­tions forcées de popu­la­tions, les premières socié­tés déri­vant vers l’échelle inhu­maine et les premières cités-états, donc même au cœur de ces socié­tés détruites par cette folie des gran­deurs qu’est l’Oc­ci­den­ta­lité, des personnes ou des groupes fuient la moder­nité (« moder­nité, merdo­nité » disait Michel Leiris !) et remettent  à l’hon­neur des tech­niques paléo­li­thiques pour vivre tranquille­ment dans la nature sauvage. D’après le socio­logue Nick Rosen, ces rené­gats choi­sis­sant de faire séces­sion en remet­tant en cause la civi­li­sa­tion seraient 500 000 foyers (« homes ») en Amérique du Nord. Eric Valli qui a consa­cré un livre (ed. La Marti­nière) et un film à ces déser­teurs (« Lynx, une femme hors du temps ») pense que cela concerne un million de personnes. L’éco­lo­giste radi­cal Derrick Jensen (sur lui, le docu­men­taire de Frank Lopez : « End-Civ« ) est leur prin­ci­pal inspi­ra­teur et ce courant dit des « anar­chistes primi­ti­vistes contre la civi­li­sa­tion »[le nom qu’il utilise ici est approxi­ma­tif, pas néces­sai­re­ment celui que nous aurions choisi pour le décrire] est celui qui séduit le plus de jeunes dans les milieux contes­ta­taires , de Barce­lone à Stock­holm, et même plus loin, en Russie ou en Inde.

Un des nombreux articles de Derrick Jensen que nous avons traduit sur ce blog:

Détruire le monde… et y prendre du plai­sir (Derrick Jensen)

Pas un mot de cela dans le « Palais de la Moder­nité » qu’est devenu le Musée de l’Homme. Les préhis­to­riens et autres émules de l’an­thro­po­lo­gie biolo­gique qui ont conçu ce « nouveau » Musée de l’Homme ont fait taire les ethno­logues en leur disant : « Allez au Quai Branly ! ».

Sauf que là-bas aussi, les ethnies ont été gommées, ce n’est plus qu’un « Louvre des Arts exotiques », avec les objets les plus spec­ta­cu­laires sortis de leur contexte : on n’y appren­dra rien des peuples d’où viennent ces objets ! Déjà l’eth­no­logue Marcel Griaule avait tenté en 1941 de recen­trer le Musée de l’Homme sur l’eth­no­lo­gie. Mais début 1942, c’est le méde­cin féru d’an­thro­po­lo­gie physique et de paléon­to­lo­gie Henri-Victor Vallois qui sera nommé à la tête du Musée. Cette tendance a toujours le pouvoir aujourd’­hui, renfor­cée par l’in­va­sion de la dernière mode : les géné­ti­ciens disciples de l’école unifor­mi­sa­trice carac­té­ri­sée par leur pape : André Langa­ney. C’est ainsi qu’E­ve­lyne Heyer, la Commis­saire géné­rale, assène qu’on est à « l’heure de la mondia­li­sa­tion » et de  « l’hu­ma­nité en mouve­ment ». Mais où donc ces appren­tis horlo­gers vont-ils pour mettre leur montre à l’heure et être ainsi capable de décla­rer qu’on est à l’heure de ceci ou de cela, ou à l’ère de ceci ou de cela, le tout avec l’au­to­rité de la préten­due évidence du « cela va sans dire » alors que préci­sé­ment c’est là qu’il faut s’ar­rê­ter pour posé­ment réflé­chir le plus profon­dé­ment possible, ce qui est l’objet de la Deep History pour assoir sur des bases solides la Deep Ecology, oppo­sée depuis Arne Naess à l’éco­lo­gie super­fi­cielle. Un autre géné­ti­cien de ce musée, Paul Verlu, est lui ébloui par les métis­sages au Cap-Vert.

L’ob­ses­sion mondia­liste des concep­teurs de ce « nouveau » Musée instru­men­ta­lise le visi­teur en le matraquant avec la doxa du jaco­bi­nisme univer­sa­liste et ce que Pierre-André Taguieff nomme « le bougisme » [lire à ce propos l’ex­cellent livre de Bernard Char­bon­neau, « le chan­ge­ment »] : « nos iden­ti­tés sont multiples, qu’elles soient indi­vi­duelles, sociales ou cultu­relles, elles se réin­ventent et évoluent en perma­nence »[…]« Notre monde est perméable : aucune société ne vit isolée sur elle-même. Les rela­tions entre les groupes sont faites d’échanges commer­ciaux et sociaux[…] ». Pour illus­trer cette péné­tra­tion de la mondia­li­sa­tion partout, une vitrine montre la vanne­rie qui utilise aussi des fibres à base de bouts de plas­tique de récu­pé­ra­tion et une autre salue la déco­ra­tion « couleur locale » des coques de télé­phones portables. Plus loin, de l’an­cien musée de la diver­sité des peuples de la Terre (1878–2009) où l’on pouvait voir la recons­ti­tu­tion , souvent avec des person­nages gran­deur nature, habillés ou nus selon la tradi­tion de chaque peuple, de telle ou telle scène de la vie quoti­dienne mettant en valeur les objets, l’ameu­ble­ment, l’ou­tillage, les parures corres­pon­dant à chaque ethnies…

Désor­mais on devra se satis­faire d’une seule et mini vitrine présen­tant seule­ment 5 « ethnies » (60 centi­mètres par ethnie !) : un commerçant à Tack­hent; un éleveur de rennes et arti­san Sami, un agri­cul­teur à Siwan en Egypte et « Marie la pygmée d’un village du Gabon ». A chaque fois ce sera pour montrer que ces personnes possèdent des objets modernes. Une autre tribu est montrée juste à côté de « Marie la pygmée », c’est « Marie, photo­graphe à Paris », avec tout son atti­rail de « bobo ». La notice commente ces 5 « tribus » par ces mots : « De plus en plus de popu­la­tions aspirent à consom­mer plus et à ache­ter des produits du monde entier ».

Pas un mot de la violence de la conquête colo­niale, la « féro­cité blanche » (Rosa A. Plumelle-Uribe, 2001) qui a imposé sa préten­due « œuvre civi­li­sa­trice » en forçant les peuples à s’ou­vrir au commerce inter­na­tio­nal, quitte à le faire au canon comme lors de la Guerre de l’Opium en Chine dans les années 1840, dont la famille Forbes tirera sa fortune, une famille qui a ses accoin­tances en France avec notre Brice Lalonde via les Kerry et les Levy !

Pas un mot du bour­rage de crâne pour intro­duire le « déve­lop­pe­ment », ce qui néces­site de créer des besoins, quitte à d’abord intro­duire « le malheur, la désin­té­gra­tion sociale » comme osera l’écrire l’éco­no­miste Jan L. Sadie en 1960, une forme de géno­cide cultu­rel que les ethno­logues Georges Condo­mi­nas et Robert Jaulin nomme­ront « ethno­cide » .

Pas un mot sur le discours de Dakar du président Sarkozy le 27 juillet 2007, invi­tant les Afri­cains à « entrer davan­tage dans l’his­toire » au lieu de s’épa­nouir écolo­gique­ment « en paysan afri­cain qui depuis des millé­naires vit avec les saisons, dont l’idéal est d’être en harmo­nie avec la nature, ne connait que l’éter­nel recom­men­ce­ment au temps rythmé par la répé­ti­tion sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles ».

Pas un mot sur la multi­na­tio­nale de la publi­cité J.C. Decaux partie récem­ment à la conquête de l’Afrique pour impo­ser la Société de Consom­ma­tion !

Ce Musée nous fait croire que par un mysté­rieux tropisme, un phéno­mène tombé du ciel, les membres des ethnies tradi­tion­nelles « aspirent à consom­mer » !

Pas un mot sur l’eth­no­cide. Tout juste apprend-on presque à la fin qu’il y a des problèmes écolo­giques avec cette mondia­li­sa­tion : une vitrine est consa­crée à la « biodi­ver­sité en danger ». Mais aucune vitrine sur l’eth­no­di­ver­sité en danger! Des asso­cia­tions comme « Survi­val Inter­na­tio­nal » n’ont pas eu le droit de montrer la drama­tique situa­tion des ethnies encer­clées, enva­hies par des mission­naires et autres « agents de déve­lop­pe­ment » et parfois chas­sées de leurs terri­toires tradi­tion­nels, malgré l’exis­tence de la Conven­tion de l’O.I.T. n° 169 (O.N.U.) qui l’in­ter­dit. Mais la France qui occupe encore les terres de 43 peuples dans le monde et se vante de ce fait de possé­der le « deuxième domaine mari­time du monde » refuse de signer cette Conven­tion. Ce qui prouve bien que ce Musée est une célé­bra­tion de la colo­ni­sa­tion victo­rieuse.

Il faut en finir avec la légende de la « déco­lo­ni­sa­tion » ! Certes, ce Musée de la Mondia­li­sa­tion évoque à la fin ce qui menace la biosphère : diffi­cile d’ou­blier que ce Musée ouvre juste avant la COP 21, mais c’est pour rassu­rer le visi­teur car il trou­vera en conclu­sion la vitrine des solu­tions. Une vitrine trois fois plus grande que celle consa­crée à la diver­sité actuelle des peuples (avec ses cinq exemples !) : la vitrine à la gloire du trans­hu­ma­nisme, avec à l’ex­trême fin du parcours, l’ex­po­si­tion de la machine à faire naître les bébés par fécon­da­tion in vitro ! On y lit que l’ave­nir est à l’hy­bri­da­tion tech­no­lo­gique, ce qui serait natu­rel car l’idée d’amé­lio­rer l’homme et d’aug­men­ter ses capa­ci­tés est une « idée très ancienne », car « comme toutes les espèces, l’Homme ne cesse d’évo­luer sous l’ef­fet de méca­nismes biolo­giques et d’in­te­rac­tions avec son envi­ron­ne­ment ».

Pas un mot sur la rapa­cité de l’éco­no­mie capi­ta­liste qui s’acharne (par obses­sion de la course au profit et obses­sion des marchés à conqué­rir dans cette ambiance guer­rière de concur­rence de tous contre tous, par seul goût de l’avi­dité, de l’ac­cu­mu­la­tion patho­lo­gique des biens maté­riels, au nom de la richesse et de la puis­sance) à promou­voir l’in­no­va­tion. Cette misé­rable « inno­va­tion » n’est que le fruit d’hy­po­crites calculs de marke­ting pour livrer les êtres humains à la société liquide (Zygmunt Bauman) où toutes les diffé­rences sont liqui­dées pour que circule libre­ment (libé­ra­lisme commer­cial) la marchan­di­sa­tion géné­ra­li­sée !

Et les biolo­gistes du Muséum (M.N.H.N.) qui ont la haute main depuis un siècle et demi sur ce qui se passe au Troca­déro ont l’au­dace de faire croire que tout est « natu­rel », que tout est « évolu­tion », et que le sens de cette évolu­tion est d’abou­tir « natu­rel­le­ment » au trans­hu­ma­nisme ! La notice est inti­tu­lée : « Vers un monde toujours plus arti­fi­ciel. Loin de s’op­po­ser à l’évo­lu­tion biolo­gique de notre espèce, l’évo­lu­tion tech­no­lo­gique et cultu­relle que nous connais­sons solli­cite plus que jamais nos capa­ci­tés d’adap­ta­tion ».

Quoi ? ! Il ne nous reste­rait plus qu’à nous adap­ter aux caprices des publi­ci­taires, nous adap­ter aux objets « inno­vants et smart » déci­dés par les G.A.F.A. (Google, Amazone, Face­book, Apple). Nous adap­ter au capi­ta­lisme mondia­lisé ou à son frère ennemi, le commu­nisme tout aussi adepte de l’in­dus­tria­lisme effréné ! Voila notre seule desti­née pour les « scien­ti­fiques » de ce Musée qui ne sont en réalité que de vulgaires scien­tistes comme on le verra en citant leur gourou Yves Coppens à la fin.

On m’objec­tera que dans la première partie est présenté un « mur des langues » où les visi­teurs peuvent entendre 30 des 7 000 langues du monde. Il est précisé que 6 langues sont utili­sées par 75% des humains, ce qui sous-entend que 6 994 langues ne le sont que par 25%. Mais pas un mot sur les langues qui dispa­raissent  au même titre que des espèces animales et végé­tales dispa­raissent, rayées défi­ni­ti­ve­ment du paysage. Non : de ces langues, on nous dit que « certaines se déve­loppent, d’autres meurent ou naissent mais elles se trans­forment toutes » (? ! ). Aucun problème d’eth­no­cide car les langues naissent aussi vite qu’elles meurent ! Jolie façon d’éva­cuer le drame de l’éro­sion du pluriel cultu­rel au moment où des langues dispa­raissent défi­ni­ti­ve­ment chaque année dans la plus profonde indif­fé­rence : nul équi­valent de la Liste Rouge de l’U.I.C.N. pour en tenir le triste registre et pour lancer des opéra­tions de sauve­tage juste avant l’ex­ter­mi­na­tion défi­ni­tive comme sait le faire cette orga­ni­sa­tion créée en 1948 pour les espèces mena­cées. Tout pour la biodi­ver­sité, rien pour l’eth­no­di­ver­sité ! Or en dispa­rais­sant, ces langues entraînent avec elles la perte de précieuses visions du monde qui étaient préci­sé­ment portées par ces langues. Précieuses car véhi­cu­lant des onto­lo­gies (travaux de Philippe Descola et d’ Eduardo Vivei­ros de Castro) ouvertes à une conscience écolo­gique holis­tique, au lieu de la vision racor­nie, étroite, portée par l’an­thro­po­cen­trisme des trois reli­gions abra­ha­miques.

Nous ne survi­vrons au Méga­lo­cène le mot qui désigne la dange­reuse ère géolo­gique qui succède à celle de l’Ho­lo­cène, mot qui remplace depuis quelques années celui d’ « Anthro­po­cène », cette mauvaise idée en 2 000 du chimiste Paul Crut­zen qui est devenu un adepte de la géo-ingé­nié­rie : encore plus de tech­nique pour résoudre les problèmes engen­drés par la tech­nique, dans la droite ligne promé­théenne des délires démiur­giques ! qu’en déco­lo­ni­sant notre imagi­naire (expres­sion de Serge Gruzinski dans : « La colo­ni­sa­tion de l’ima­gi­naire », Galli­mard 1988, reprise par Majid Rahnema puis Serge Latouche) en quit­tant la menta­lité anthro­po­cen­trique des Occi­den­taux et des Musul­mans et en nous conver­tis­sant au biocen­trisme pratiqué par les Peuples Autoch­tones.

Lorsqu’au début des années 2 000 on détruira le Musée du folk­lore français et des arts et savoirs-faire des cultures paysannes, dit « Musée des A.T.P. », rue des Sablons, au Bois de Boulogne, créé en 1936, puis le Musée de l’Homme, inau­guré en 1938, on tentera de nous rassu­rer en nous faisant croire que ces deux musées ne seront que démé­na­gés, l’un à Marseille, sous le nom de MuCEM, et l’autre au Quai Branly. Mais il n’en sera rien. Aucune trace des cultures paysannes au nouveau musée de Marseille consa­cré aux cultures de la Médi­ter­ra­née, et même dispa­ri­tion de l’eth­no­gra­phie au Quai Branly qui n’est que l’ex­ten­sion de l’ex­po­si­tion du Pavillon des Sessions au Louvre en avril 2 000, pour mettre en valeur les plus beaux objets des « Arts Premiers » comme le voulait le collec­tion­neur Jacques Kerchache, suivi en cela par son ami le président Chirac qui annonce la créa­tion du Louvre des Arts Premiers le 7 octobre 1996.

La récente inau­gu­ra­tion (15 octobre 2015) du Musée de l’Homme démontre que là-aussi, l’eth­no­lo­gie a disparu. Les collec­tions ethno­lo­giques n’ont jamais quitté les entre­pôts d’Ivry pour reve­nir au Troca­déro. On ne les montrera plus au public.

But de cette opéra­tion : faire comme les fonda­men­ta­listes du Cali­fat que Daech espère recons­ti­tuer au Moyen-Orient: détruire ce qui rappelle le passé. Détruire ce qui inté­resse les ethno­logues ici, et les archéo­logues pour ce qui concerne Daech là-bas.

Il faut empê­cher les visi­teurs du Musée de l’Homme d’être saisi par le senti­ment de nostal­gie. Ce mal du passé qui fait verser une larme sur des façons de vivre qui semblent dispa­raître. Comme me l’a dit Patrick Blan­din, écologue au Muséum N.H.N., très impliqué dans la concep­tion du « nouveau » Musée de l’ Homme, voyant mon inquié­tude devant l’ab­sorp­tion de nombreux peuples par le rouleau compres­seur de l’oc­ci­den­ta­li­sa­tion, il n’y a pas, effec­ti­ve­ment, de place pour la diver­sité cultu­relle dans ce Musée, mais proté­ger la spéci­fi­cité des peuples comme on tente de proté­ger les espèces animales mena­cées, « ce serait figer les peuples et leur inter­dire de chan­ger ».

Je n’ai pas eu le temps de lui répondre que c’est notre monde moderne qui « fige » les peuples dans la trajec­toire obli­ga­toire impé­ra­ti­ve­ment dictée par le prétendu réalisme écono­mique. Ce sont les mondia­li­sa­teurs qui figent les peuples dans le seul chemin qu’ils ont ordre d’em­prun­ter: celui du « déve­lop­pe­ment », ce mot si habi­le­ment décor­tiqué et dévoilé par la linguiste Françoise Dufour…

Et les visi­teurs du Musée sont ferme­ment pris par la main pour n’ad­mi­rer qu’une chose : le chan­ge­ment, car pour Patrick Blan­din, c’est une évidence : ce serait into­lé­rable d’em­pê­cher l’homme de chan­ger ! Tout est fait au Muséum Natio­nal d’His­toire Natu­relle pour faire croire que l’évo­lu­tion biolo­gique mène « natu­rel­le­ment » à l’évo­lu­tion dans l’his­toire humaine, et que cette histoire humaine est celle vécue par les euro­péens, une histoire qui finit par se géné­ra­li­ser au monde entier. On nous fait croire par exemple que ce qui s’est passé en Méso­po­ta­mie il y a 10 000 ans, baptisé de « Révo­lu­tion Néoli­thique »  par le marxiste Gordon Childe dans les années 1930, est la règle pour tous les hommes. Partout commen­ce­rait l’agri­cul­ture et l’éle­vage. Pour­tant, plein de peuples ne se sont jamais lais­sés aller à pratiquer ces acti­vi­tés. Et plein de peuples ne se sont pas auto­ma­tique­ment mis à pratiquer la séden­ta­rité et à construire des États tout en vivant par ailleurs d’agri­cul­ture. Et des agri­cul­teurs n’ont jamais pratiqué l’éle­vage. Le paléo­li­thique existe aujourd’­hui et c’est autant d’ac­tua­lité que le néoli­thique. Seule la perver­sité ethno­cen­triste des euro­péens nous fait croire que notre histoire person­nelle est l’his­toire valable pour le monde entier. Devant l’im­passe écolo­gique où nous préci­pite la moder­nité, la paléo­li­thi­cité sera peut-être la clé des modes de vie de l’ave­nir, plus soute­nables que la néoli­thi­cité exagé­ré­ment préda­trice et destruc­trice des écosys­tèmes sauvages. S’il faut s’en tenir à l’éty­mo­lo­gie de « néoli­thique », pierre nouvelle, c’est à dire « pierre polie » à la place de « pierre taillée », les premiers du monde à s’être aven­turé dans cette nouvelle tech­nique sont les Abori­gènes d’Aus­tra­lie, bien avant tout le monde, il y a 35 000 ans, note Alain Testar dans « Avant l’his­toire » (Galli­mard 2012). Les trajec­toires tech­niques sont donc infi­ni­ment diverses et une tech­nique n’en entraîne pas auto­ma­tique­ment une autre selon le schéma évolu­tion­niste naïf que tente d’en­sei­gner ce « nouveau » Musée de l’Homme . Les Austra­liens n’ont jamais voulu s’équi­per d’arcs et de flèches comme leurs voisins Papou, et ont trouvé inutile de copier leur agri­cul­ture.

André Pichot a bien montré dans « Aux origines du racisme occi­den­tal, de la Bible à Darwin » à quel point il faut se garder de trans­por­ter dans le domaine de l’His­toire des socié­tés humaines les données de l’évo­lu­tion qui n’ont de valeur que dans le domaine de la biolo­gie. Et Pierre Achard insiste bien sur le piège énorme qui consiste à utili­ser la biolo­gie à des fins idéo­lo­giques, dans le domaine poli­tique, par exemple pour faire croire à l’évi­dence de la notion de « déve­lop­pe­ment » et de « sous-déve­lop­pe­ment » : « Discours biolo­gique et ordre social », Seuil 1977, et sa thèse de 1989: « La passion du déve­lop­pe­ment. Une analyse du discours de l’éco­no­mie poli­tique ».

L’his­toire du Musée de Marseille, de celui du Quai Branly comme de celui du Troca­déro est claire : inter­dire partout l’eth­no­lo­gie pour faire dispa­raître ce qui risque­rait de nuire à la reli­gion du Progrès : le senti­ment de nostal­gie, l’en­vie de regar­der en arrière ou ailleurs. Non ! Il faut impo­ser le culte de l’ave­nir. Le rôle du Musée de l’ Homme est d’en­tre­te­nir l’ido­lâ­trie du futur. Il faut foncer droit devant. L’injonc­tion est claire et ne tolère aucune hési­ta­tion : « En avant, toute ! » Inter­dic­tion abso­lue de regar­der en arrière. D’où la néces­sité de fermer tous les musées qui risque­raient de donner des mauvaises idées à ces attar­dés que sont les gens qui se laissent aller au roman­tisme du Sauvage idéa­lisé, ou au mythe de la sagesse paysanne censée être écolo­gique. Surtout pas de retour en arrière : immé­dia­te­ment bondir à l’oc­ca­sion de débats publiques pour inter­rompre avec fougue les « dérives » en s’ex­cla­mant : « Non au « c’était mieux avant »! « 

Ce type de raison­ne­ment omet deux choses : nos mondia­li­sa­teurs ne tombent-t-ils pas dans le piège du futur idéa­lisé ? Et n’im­porte quel auto­mo­bi­liste sait qu’une fois engagé par erreur dans ce qui s’avère être une impasse, il est ration­nel de déci­der de faire demi-tour, d’al­ler en arrière jusqu’à la bifur­ca­tion où il avait fait le mauvais choix, et cette fois prendre le bon chemin. Donc retour­ner en arrière n’est pas une honte ! Il faut parfois admettre ses erreurs. Nous sommes dans cette impasse ; les pessi­mistes évoque­rons le Tita­nic juste avant le naufrage ; plus opti­mistes nous dirons que le problème actuel consiste à recu­ler jusqu’à la décou­verte de la bifur­ca­tion où nous avions engagé notre société dans une « voie sans issue » (C. Casto­ria­dis). De quand date l’er­reur ? Jusqu’où remon­ter le temps pour trou­ver le moment de l’er­reur fatale car létale ? Tel est notre problème aujourd’­hui pour enfin repar­tir d’un bon pied au lieu de nous obsti­ner dans l’er­reur d’une futu­ro­lâ­trie morti­fè­re…

Mais le préhis­to­rien Yves Coppens qui a guidé le président Hollande lors de l’inau­gu­ra­tion du Musée de l’ Homme le 15 octobre 2015 ne s’em­bar­rasse pas avec ce genre de réflexion inquié­tante !

Co-décou­vreur de « Lucy » (Austra­lo­pi­thé­cus afaren­sis), Yves Coppens est aussi l’au­teur prin­ci­pal des trois livres parus à l’oc­ca­sion de cette inau­gu­ra­tion. Si tous les visi­teurs sont invi­tés à suivre un parcours qui mène « vers un monde toujours plus arti­fi­ciel », on le doit certai­ne­ment à ce préhis­to­rien hallu­ciné par « Lucy in the Sky with Diamonds » : qu’on en juge en effet en se remé­mo­rant ce qu’il écri­vait dans « Le Monde » le 3 septembre 1996 :

« Qu’on cesse de peindre l’ave­nir en noir ! L’ave­nir est superbe. La géné­ra­tion qui arri­vera va :

apprendre à peigner sa carte géné­tique,

accroître l’ef­fi­ca­cité de son système nerveux,

faire les enfants de ses rêves,

maîtri­ser la tecto­nique des plaques,

program­mer les climats,

se prome­ner dans les étoiles et colo­ni­ser les planètes qui lui plai­ront.

Elle va apprendre à bouger la Terre pour la mettre en orbite autour d’un plus jeune Soleil.

Le progrès est une réalité bien vivante, il faut seule­ment quelque fois aller le cher­cher un petit peu plus loin que le bout de son nez. « 

Je ne vois pas le progrès au même endroit qu’Yves Coppens. Si les « modernes » conti­nuent à polluer l’at­mo­sphère au point de provoquer un réchauf­fe­ment si fort et si rapide qu’à la fin, la biosphère ne sera vivable que pour les micro-orga­nismes unicel­lu­laires, à quoi aura servi l’ex­tra­or­di­naire complexité du cerveau humain au nombre de synapses infi­ni­ment supé­rieur à celui du cerveau du chim­panzé ? Cette sinistre hypo­thèse d’une rétro­gra­da­tion à la situa­tion de la vie sur Terre il y un milliard d’an­nées est envi­sa­gée par James Hansen dans « Philo­so­phi­cal Tran­sac­tions » n° 371–2013 (« Climate sensi­ti­vi­ty… ») : il suffi­rait pour cela de conti­nuer à extraire et brûler tout le char­bon, le gaz et le pétrole, au nom de la simple pour­suite des habi­tudes des hommes d’af­faire, et c’en serait fini de tous les verté­brés, car en trop peu de temps la moyenne mondiale de la tempé­ra­ture se serait élevée de seize degrés !

Le progrès n’a rien à voir avec l’or­gueil et les prouesses tech­niques spec­ta­cu­laires. Le progrès, c’est plus modes­te­ment l’amé­lio­ra­tion déli­cate de la qualité de la vie humaine, une vie simple et agréa­ble­ment beso­gneuse, où l’être humain satis­fait dans le partage et la douceur tout ses besoins pour vivre dans la pléni­tude et l’épa­nouis­se­ment, grâce à une culture de la tempé­rance, de la fruga­lité et de la sobriété, avec le plai­sir de voir que partout règne la même féli­cité car personne n’a plus que quiconque. Pas de bonheur sincère si l’on sait que quelque part quelqu’un vit dans le malheur et l’in­di­gence. On ne laisse personne au bord du chemin. Platon pensait qu’une société est invi­vable si, entre le plus riche et le plus pauvre, il y a une diffé­rence de un à quatre. Oxfam vient de nous apprendre que cette diffé­rence est main­te­nant de un à mille; voilà la preuve que la narra­tion mélio­ra­tive que dessine le parcours dans le Musée de l’Homme est un mensonge : il n’y a pas de « progrès » depuis des millé­naires ! Nous nous enfonçons au contraire dans le régrès, la péjo­ra­tion de la qualité de la vie. C’est au Sympo­sium de Chicago : « Man The Hunter » orga­nisé par Irven Devore et Richard B. Lee en avril 1966 que l’eth­no­logue Marshall Sahlins démon­trait que l’on travaille beau­coup moins dans les actuelles socié­tés de chas­seurs-cueilleurs. Quel régrès depuis ! La moder­nité n’a amené que des modes de vie indignes dans des socié­tés cruel­le­ment hiérar­chi­sées, massi­fiées, où des villes tenta­cu­laires sucent le sang des campagnes. Près de la moité de l’élec­tro­nique mondiale est fabriquée par l’en­tre­prise Foxconn et ses plus d’un million de sala­riés : des quasi-esclaves tous arra­chés aux campagnes chinoises. La seule usine de Shen­zen Long­hua entasse 350 000 ouvriers dans un espace de trois kilo­mètres carrés. Salaire : 500 euros par mois pour 60 heures de travail par semaine. Pas un mot de cela dans ce Musée qui fait l’apo­lo­gie des télé­phones portables. Pas un mot sur le véri­table progrès que nous connais­sions avant, ni sur le piège du mythe du « mythe du bon sauvage » inventé par les racistes euro­péens pour se moquer des personnes qui doutent des avan­tages de la « civi­li­sa­tion » (mot inventé en 1756 par Mira­beau pour expri­mer l’or­gueil des euro­péens s’auto-congra­tu­lant d’être en haut de l’échelle par rapport aux « sauvages » !, civi­li­sa­tion, cette « civis » à la préten­tion déme­su­rée dès les premières cités-états il y a plus de 6 000 ans en Méso­po­ta­mie. Folie de l’ « hubris » dans laquelle ce Musée nous empri­sonne encore un peu plus). Loin de la folie de la déme­sure promé­théenne, les chas­seurs-cueilleurs-horti­cul­teurs Yano­mami des sources de l’Oré­noque travaillent moins de quatre heures par jour et pratiquent dans leurs clai­rières provi­soires en forêt amazo­nienne une agri­cul­ture bien plus effi­cace que le céréa­li­cul­teur lour­de­ment équipé des grandes plaines des USA : le « sauvage » amazo­nien, pour une calo­rie inves­tie, en récolte 19,2, le « civi­lisé » états-unien doit en inves­tir 7,3 pour n’en récol­ter qu’une (chiffres de l’agro­nome Pablo Servigne et de l’eth­no­logue Jacques Lizot).

Pour mesu­rer le Progrès, il faut sortir de l’an­thro­po­cen­trisme et penser aussi au bonheur que doivent vivre égale­ment les autres espèces. Une vie réus­sie, c’est en même temps le plai­sir de voir s’épa­nouir toutes les autres espèces animales et végé­tales en prenant soin de lais­ser vivre de vastes écosys­tèmes sauvages pour favo­ri­ser la biodi­ver­sité maxi­mum. Les mots « justice » et « égalité » n’ont de sens que s’ils s’ap­pliquent aussi à l’en­semble du Vivant.

Cette sagesse qui mène au vrai progrès, à la véri­table amélio­ra­tion de l’art de vivre, je l’ai vécu sensuel­le­ment, viscé­ra­le­ment, en parta­geant comme ethno­logue la vie des nomades dans le nord du Niger en 1971, puis la vie des bergers et des « réen­sau­va­gés volon­taires » dans les vallées isolées des Pyré­nées, et enfin une quin­zaine d’an­nées au sein des Peuples Autoch­tones d’Ama­zo­nie.

D’où ma stupé­fac­tion de consta­ter en visi­tant longue­ment et à plusieurs reprises ce « nouveau » Musée de l’Homme qu’on n’y a pas réins­tallé les vitrines pour mettre en valeur les multiples et coura­geux peuples qui résistent à la mode (passa­gère car illu­soire, écolo­gique­ment sans le moindre avenir !) occi­den­tale et persistent à pratiquer ce qui concerne pour moi le véri­table avenir : l’art des modes de vie humbles (le lien entre les mots « humi­lité », « humus » et « humains ») donc soute­nables et péren­ni­sables.

Il reste donc à se battre pour créer le musée qui n’existe pas encore en France, un musée des socié­tés humaines qui n’ont pas cédé aux sirènes de la moder­nité, de l’in­dus­tria­li­sa­tion et de l’ur­ba­ni­sa­tion, depuis nos bocages peuplés de paysans qui ne veulent pas se compor­ter en « exploi­tants agri­coles » et qui persistent à se nour­rir de ce qu’ils produisent en culti­vant une infi­nité de savoirs-faire arti­sa­naux, jusqu’aux éleveurs nomades du nord scan­di­nave ou sibé­rien, en passant par ces autres nomades des espaces step­piques voire déser­tiques, jusqu’à ces forêts boréales ou tropi­cales qui abritent les deux-tiers des langues parlées du monde.

Ce serait le musée de l’es­poir, le musée où l’on conser­ve­rait les clés qui pour­raient nous ouvrir les portes pour échap­per à l’im­passe morti­fère du Méga­lo­cène.

Thierry Sallan­tin,

Paris, mardi 27 octobre 2015.

civiisation évolution histoire société

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