Le Musée de l’Homme ou la mise à mort du passé (par Thierry Sallantin)

Vive l’adoration du futur, à bas les adeptes de la tradition et de la stabilité !

De l’étrange similitude entre la stratégie de Daech visant à effacer les traces du passé cher aux archéologues, comme à Palmyre, ou les Talibans faisant exploser les trois Bouddhas de Bâmiyân, et la stratégie des concepteurs de ce « nouveau » Musée de l’Homme où l’on prend soin d’effacer les traces de l’immense variété des peuples chère aux ethnologues, pour tenter de faire taire tout sentiment de nostalgie qui pourrait nuire au but du parcours muséal proposé aux visiteurs :  admirer la Mondialisation !

L’excellente et longue succession de tableaux représentants la naissance de singes de plus en plus bipèdes puis l’apparition du genre « homo » et ses diverses espèces dont il finira par n’en rester qu’une : « homo sapiens », cette fresque héroïque, cette saga, cette « success story », n’est en réalité qu’une rampe de lancement à la courbe d’abord imperceptible, puis de plus en plus ascendante, et qui finit même par la verticalisation lors de la « Grande Accélération » située à la sortie de la Deuxième Guerre Mondiale. Rampe de lancement destinée au décollage de la fusée triomphale : la Mondialisation.

Car dans ce Musée « de l’Homme » (quel homme ?!) ce long préambule  consacré à la préhistoire n’est destiné qu’à conduire le visiteur, dans les toutes dernières vitrines, à valoriser la Mondialisation. On passe directement des grottes préhistoriques à la société globalisée et interconnectée, unifiée par la diffusion des objets de l’occidentalisation. Ce n’est plus un musée ! C’est le Palais de l’œuvre civilisatrice européenne, le Temple de la colonisation victorieuse.

Fini l’extraordinaire diversité des peuples que l’on pouvait admirer en haut de la colline de Chaillot au Musée d’ethnographie du Trocadéro depuis 1878, puis au Musée de l’Homme inauguré en 1938. Fini la diversité des cultures, des ethnies ! On ne nous montrera dans les derniers mètres de ce « Palais de l’ Evolution » (écho à la Grande Galerie de l’Evolution car ce sont bien les naturalistes du Muséum National d’Histoire Naturelle qui chapeautent le tout ! ) qu’un Saviem S.G.2 ramené du Sénégal (mais fabriqué en France !) et une yourte mongole, ces deux objets grandeur nature n’étant là que pour souligner leur métissage, car la modernité triomphante s’infiltre partout. On pourra lire sur une notice qu’il n’existe plus de peuples isolés, que tous ont des liens avec l’extérieur. Énorme mais volontaire mensonge : une centaine d’ethnies vivent actuellement en isolement volontaire, et des ethnies ayant connu le prétendu « Progrès » commencent à douter de ses « avantages » et décident de retrouver leur indépendance en revalorisant leurs traditions. C’est le cas par exemple de l’ethnie Saa de l’île de Bunlap au Vanuatu. Et les Quéchua et les Aimara des Andes remettent en cause la notion même de « développement » et décident de substituer à ce concept forgé par l’O.N.U. le 4 décembre 1948, celui de « buen vivir », ou art de vivre en bonne harmonie avec toutes les espèces animales et végétales qui peuplent la « Terre-Mère », la Pachamama. Même au cœur des sociétés les plus anciennement ethnocidées, car situées pour leur plus grand malheur là où apparurent les premières concentrations forcées de populations, les premières sociétés dérivant vers l’échelle inhumaine et les premières cités-états, donc même au cœur de ces sociétés détruites par cette folie des grandeurs qu’est l’Occidentalité, des personnes ou des groupes fuient la modernité (« modernité, merdonité » disait Michel Leiris !) et remettent  à l’honneur des techniques paléolithiques pour vivre tranquillement dans la nature sauvage. D’après le sociologue Nick Rosen, ces renégats choisissant de faire sécession en remettant en cause la civilisation seraient 500 000 foyers (« homes ») en Amérique du Nord. Eric Valli qui a consacré un livre (ed. La Martinière) et un film à ces déserteurs (« Lynx, une femme hors du temps ») pense que cela concerne un million de personnes. L’écologiste radical Derrick Jensen (sur lui, le documentaire de Frank Lopez : « End-Civ« ) est leur principal inspirateur et ce courant dit des « anarchistes primitivistes contre la civilisation »[le nom qu’il utilise ici est approximatif, pas nécessairement celui que nous aurions choisi pour le décrire] est celui qui séduit le plus de jeunes dans les milieux contestataires , de Barcelone à Stockholm, et même plus loin, en Russie ou en Inde.

Un des nombreux articles de Derrick Jensen que nous avons traduit sur ce blog:

Détruire le monde… et y prendre du plaisir (Derrick Jensen)

Pas un mot de cela dans le « Palais de la Modernité » qu’est devenu le Musée de l’Homme. Les préhistoriens et autres émules de l’anthropologie biologique qui ont conçu ce « nouveau » Musée de l’Homme ont fait taire les ethnologues en leur disant : « Allez au Quai Branly ! ».

Sauf que là-bas aussi, les ethnies ont été gommées, ce n’est plus qu’un « Louvre des Arts exotiques », avec les objets les plus spectaculaires sortis de leur contexte : on n’y apprendra rien des peuples d’où viennent ces objets ! Déjà l’ethnologue Marcel Griaule avait tenté en 1941 de recentrer le Musée de l’Homme sur l’ethnologie. Mais début 1942, c’est le médecin féru d’anthropologie physique et de paléontologie Henri-Victor Vallois qui sera nommé à la tête du Musée. Cette tendance a toujours le pouvoir aujourd’hui, renforcée par l’invasion de la dernière mode : les généticiens disciples de l’école uniformisatrice caractérisée par leur pape : André Langaney. C’est ainsi qu’Evelyne Heyer, la Commissaire générale, assène qu’on est à « l’heure de la mondialisation » et de  « l’humanité en mouvement ». Mais où donc ces apprentis horlogers vont-ils pour mettre leur montre à l’heure et être ainsi capable de déclarer qu’on est à l’heure de ceci ou de cela, ou à l’ère de ceci ou de cela, le tout avec l’autorité de la prétendue évidence du « cela va sans dire » alors que précisément c’est là qu’il faut s’arrêter pour posément réfléchir le plus profondément possible, ce qui est l’objet de la Deep History pour assoir sur des bases solides la Deep Ecology, opposée depuis Arne Naess à l’écologie superficielle. Un autre généticien de ce musée, Paul Verlu, est lui ébloui par les métissages au Cap-Vert.

L’obsession mondialiste des concepteurs de ce « nouveau » Musée instrumentalise le visiteur en le matraquant avec la doxa du jacobinisme universaliste et ce que Pierre-André Taguieff nomme « le bougisme » [lire à ce propos l’excellent livre de Bernard Charbonneau, « le changement »] : « nos identités sont multiples, qu’elles soient individuelles, sociales ou culturelles, elles se réinventent et évoluent en permanence »[…]« Notre monde est perméable : aucune société ne vit isolée sur elle-même. Les relations entre les groupes sont faites d’échanges commerciaux et sociaux[…] ». Pour illustrer cette pénétration de la mondialisation partout, une vitrine montre la vannerie qui utilise aussi des fibres à base de bouts de plastique de récupération et une autre salue la décoration « couleur locale » des coques de téléphones portables. Plus loin, de l’ancien musée de la diversité des peuples de la Terre (1878-2009) où l’on pouvait voir la reconstitution , souvent avec des personnages grandeur nature, habillés ou nus selon la tradition de chaque peuple, de telle ou telle scène de la vie quotidienne mettant en valeur les objets, l’ameublement, l’outillage, les parures correspondant à chaque ethnies…

Désormais on devra se satisfaire d’une seule et mini vitrine présentant seulement 5 « ethnies » (60 centimètres par ethnie !) : un commerçant à Tackhent; un éleveur de rennes et artisan Sami, un agriculteur à Siwan en Egypte et « Marie la pygmée d’un village du Gabon ». A chaque fois ce sera pour montrer que ces personnes possèdent des objets modernes. Une autre tribu est montrée juste à côté de « Marie la pygmée », c’est « Marie, photographe à Paris », avec tout son attirail de « bobo ». La notice commente ces 5 « tribus » par ces mots : « De plus en plus de populations aspirent à consommer plus et à acheter des produits du monde entier ».

Pas un mot de la violence de la conquête coloniale, la « férocité blanche » (Rosa A. Plumelle-Uribe, 2001) qui a imposé sa prétendue « œuvre civilisatrice » en forçant les peuples à s’ouvrir au commerce international, quitte à le faire au canon comme lors de la Guerre de l’Opium en Chine dans les années 1840, dont la famille Forbes tirera sa fortune, une famille qui a ses accointances en France avec notre Brice Lalonde via les Kerry et les Levy !

Pas un mot du bourrage de crâne pour introduire le « développement », ce qui nécessite de créer des besoins, quitte à d’abord introduire « le malheur, la désintégration sociale » comme osera l’écrire l’économiste Jan L. Sadie en 1960, une forme de génocide culturel que les ethnologues Georges Condominas et Robert Jaulin nommeront « ethnocide » .

Pas un mot sur le discours de Dakar du président Sarkozy le 27 juillet 2007, invitant les Africains à « entrer davantage dans l’histoire » au lieu de s’épanouir écologiquement « en paysan africain qui depuis des millénaires vit avec les saisons, dont l’idéal est d’être en harmonie avec la nature, ne connait que l’éternel recommencement au temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles ».

Pas un mot sur la multinationale de la publicité J.C. Decaux partie récemment à la conquête de l’Afrique pour imposer la Société de Consommation !

Ce Musée nous fait croire que par un mystérieux tropisme, un phénomène tombé du ciel, les membres des ethnies traditionnelles « aspirent à consommer » !

Pas un mot sur l’ethnocide. Tout juste apprend-on presque à la fin qu’il y a des problèmes écologiques avec cette mondialisation : une vitrine est consacrée à la « biodiversité en danger ». Mais aucune vitrine sur l’ethnodiversité en danger! Des associations comme « Survival International » n’ont pas eu le droit de montrer la dramatique situation des ethnies encerclées, envahies par des missionnaires et autres « agents de développement » et parfois chassées de leurs territoires traditionnels, malgré l’existence de la Convention de l’O.I.T. n° 169 (O.N.U.) qui l’interdit. Mais la France qui occupe encore les terres de 43 peuples dans le monde et se vante de ce fait de posséder le « deuxième domaine maritime du monde » refuse de signer cette Convention. Ce qui prouve bien que ce Musée est une célébration de la colonisation victorieuse.

Il faut en finir avec la légende de la « décolonisation » ! Certes, ce Musée de la Mondialisation évoque à la fin ce qui menace la biosphère : difficile d’oublier que ce Musée ouvre juste avant la COP 21, mais c’est pour rassurer le visiteur car il trouvera en conclusion la vitrine des solutions. Une vitrine trois fois plus grande que celle consacrée à la diversité actuelle des peuples (avec ses cinq exemples !) : la vitrine à la gloire du transhumanisme, avec à l’extrême fin du parcours, l’exposition de la machine à faire naître les bébés par fécondation in vitro ! On y lit que l’avenir est à l’hybridation technologique, ce qui serait naturel car l’idée d’améliorer l’homme et d’augmenter ses capacités est une « idée très ancienne », car « comme toutes les espèces, l’Homme ne cesse d’évoluer sous l’effet de mécanismes biologiques et d’interactions avec son environnement ».

Pas un mot sur la rapacité de l’économie capitaliste qui s’acharne (par obsession de la course au profit et obsession des marchés à conquérir dans cette ambiance guerrière de concurrence de tous contre tous, par seul goût de l’avidité, de l’accumulation pathologique des biens matériels, au nom de la richesse et de la puissance) à promouvoir l’innovation. Cette misérable « innovation » n’est que le fruit d’hypocrites calculs de marketing pour livrer les êtres humains à la société liquide (Zygmunt Bauman) où toutes les différences sont liquidées pour que circule librement (libéralisme commercial) la marchandisation généralisée !

Et les biologistes du Muséum (M.N.H.N.) qui ont la haute main depuis un siècle et demi sur ce qui se passe au Trocadéro ont l’audace de faire croire que tout est « naturel », que tout est « évolution », et que le sens de cette évolution est d’aboutir « naturellement » au transhumanisme ! La notice est intitulée : « Vers un monde toujours plus artificiel. Loin de s’opposer à l’évolution biologique de notre espèce, l’évolution technologique et culturelle que nous connaissons sollicite plus que jamais nos capacités d’adaptation ».

Quoi ? ! Il ne nous resterait plus qu’à nous adapter aux caprices des publicitaires, nous adapter aux objets « innovants et smart » décidés par les G.A.F.A. (Google, Amazone, Facebook, Apple). Nous adapter au capitalisme mondialisé ou à son frère ennemi, le communisme tout aussi adepte de l’industrialisme effréné ! Voila notre seule destinée pour les « scientifiques » de ce Musée qui ne sont en réalité que de vulgaires scientistes comme on le verra en citant leur gourou Yves Coppens à la fin.

On m’objectera que dans la première partie est présenté un « mur des langues » où les visiteurs peuvent entendre 30 des 7 000 langues du monde. Il est précisé que 6 langues sont utilisées par 75% des humains, ce qui sous-entend que 6 994 langues ne le sont que par 25%. Mais pas un mot sur les langues qui disparaissent  au même titre que des espèces animales et végétales disparaissent, rayées définitivement du paysage. Non : de ces langues, on nous dit que « certaines se développent, d’autres meurent ou naissent mais elles se transforment toutes » (? ! ). Aucun problème d’ethnocide car les langues naissent aussi vite qu’elles meurent ! Jolie façon d’évacuer le drame de l’érosion du pluriel culturel au moment où des langues disparaissent définitivement chaque année dans la plus profonde indifférence : nul équivalent de la Liste Rouge de l’U.I.C.N. pour en tenir le triste registre et pour lancer des opérations de sauvetage juste avant l’extermination définitive comme sait le faire cette organisation créée en 1948 pour les espèces menacées. Tout pour la biodiversité, rien pour l’ethnodiversité ! Or en disparaissant, ces langues entraînent avec elles la perte de précieuses visions du monde qui étaient précisément portées par ces langues. Précieuses car véhiculant des ontologies (travaux de Philippe Descola et d’ Eduardo Viveiros de Castro) ouvertes à une conscience écologique holistique, au lieu de la vision racornie, étroite, portée par l’anthropocentrisme des trois religions abrahamiques.

Nous ne survivrons au Mégalocène le mot qui désigne la dangereuse ère géologique qui succède à celle de l’Holocène, mot qui remplace depuis quelques années celui d’ « Anthropocène », cette mauvaise idée en 2 000 du chimiste Paul Crutzen qui est devenu un adepte de la géo-ingéniérie : encore plus de technique pour résoudre les problèmes engendrés par la technique, dans la droite ligne prométhéenne des délires démiurgiques ! qu’en décolonisant notre imaginaire (expression de Serge Gruzinski dans : « La colonisation de l’imaginaire », Gallimard 1988, reprise par Majid Rahnema puis Serge Latouche) en quittant la mentalité anthropocentrique des Occidentaux et des Musulmans et en nous convertissant au biocentrisme pratiqué par les Peuples Autochtones.

Lorsqu’au début des années 2 000 on détruira le Musée du folklore français et des arts et savoirs-faire des cultures paysannes, dit « Musée des A.T.P. », rue des Sablons, au Bois de Boulogne, créé en 1936, puis le Musée de l’Homme, inauguré en 1938, on tentera de nous rassurer en nous faisant croire que ces deux musées ne seront que déménagés, l’un à Marseille, sous le nom de MuCEM, et l’autre au Quai Branly. Mais il n’en sera rien. Aucune trace des cultures paysannes au nouveau musée de Marseille consacré aux cultures de la Méditerranée, et même disparition de l’ethnographie au Quai Branly qui n’est que l’extension de l’exposition du Pavillon des Sessions au Louvre en avril 2 000, pour mettre en valeur les plus beaux objets des « Arts Premiers » comme le voulait le collectionneur Jacques Kerchache, suivi en cela par son ami le président Chirac qui annonce la création du Louvre des Arts Premiers le 7 octobre 1996.

La récente inauguration (15 octobre 2015) du Musée de l’Homme démontre que là-aussi, l’ethnologie a disparu. Les collections ethnologiques n’ont jamais quitté les entrepôts d’Ivry pour revenir au Trocadéro. On ne les montrera plus au public.

But de cette opération : faire comme les fondamentalistes du Califat que Daech espère reconstituer au Moyen-Orient: détruire ce qui rappelle le passé. Détruire ce qui intéresse les ethnologues ici, et les archéologues pour ce qui concerne Daech là-bas.

Il faut empêcher les visiteurs du Musée de l’Homme d’être saisi par le sentiment de nostalgie. Ce mal du passé qui fait verser une larme sur des façons de vivre qui semblent disparaître. Comme me l’a dit Patrick Blandin, écologue au Muséum N.H.N., très impliqué dans la conception du « nouveau » Musée de l’ Homme, voyant mon inquiétude devant l’absorption de nombreux peuples par le rouleau compresseur de l’occidentalisation, il n’y a pas, effectivement, de place pour la diversité culturelle dans ce Musée, mais protéger la spécificité des peuples comme on tente de protéger les espèces animales menacées, « ce serait figer les peuples et leur interdire de changer ».

Je n’ai pas eu le temps de lui répondre que c’est notre monde moderne qui « fige » les peuples dans la trajectoire obligatoire impérativement dictée par le prétendu réalisme économique. Ce sont les mondialisateurs qui figent les peuples dans le seul chemin qu’ils ont ordre d’emprunter: celui du « développement », ce mot si habilement décortiqué et dévoilé par la linguiste Françoise Dufour…

Et les visiteurs du Musée sont fermement pris par la main pour n’admirer qu’une chose : le changement, car pour Patrick Blandin, c’est une évidence : ce serait intolérable d’empêcher l’homme de changer ! Tout est fait au Muséum National d’Histoire Naturelle pour faire croire que l’évolution biologique mène « naturellement » à l’évolution dans l’histoire humaine, et que cette histoire humaine est celle vécue par les européens, une histoire qui finit par se généraliser au monde entier. On nous fait croire par exemple que ce qui s’est passé en Mésopotamie il y a 10 000 ans, baptisé de « Révolution Néolithique »  par le marxiste Gordon Childe dans les années 1930, est la règle pour tous les hommes. Partout commencerait l’agriculture et l’élevage. Pourtant, plein de peuples ne se sont jamais laissés aller à pratiquer ces activités. Et plein de peuples ne se sont pas automatiquement mis à pratiquer la sédentarité et à construire des États tout en vivant par ailleurs d’agriculture. Et des agriculteurs n’ont jamais pratiqué l’élevage. Le paléolithique existe aujourd’hui et c’est autant d’actualité que le néolithique. Seule la perversité ethnocentriste des européens nous fait croire que notre histoire personnelle est l’histoire valable pour le monde entier. Devant l’impasse écologique où nous précipite la modernité, la paléolithicité sera peut-être la clé des modes de vie de l’avenir, plus soutenables que la néolithicité exagérément prédatrice et destructrice des écosystèmes sauvages. S’il faut s’en tenir à l’étymologie de « néolithique », pierre nouvelle, c’est à dire « pierre polie » à la place de « pierre taillée », les premiers du monde à s’être aventuré dans cette nouvelle technique sont les Aborigènes d’Australie, bien avant tout le monde, il y a 35 000 ans, note Alain Testar dans « Avant l’histoire » (Gallimard 2012). Les trajectoires techniques sont donc infiniment diverses et une technique n’en entraîne pas automatiquement une autre selon le schéma évolutionniste naïf que tente d’enseigner ce « nouveau » Musée de l’Homme . Les Australiens n’ont jamais voulu s’équiper d’arcs et de flèches comme leurs voisins Papou, et ont trouvé inutile de copier leur agriculture.

André Pichot a bien montré dans « Aux origines du racisme occidental, de la Bible à Darwin » à quel point il faut se garder de transporter dans le domaine de l’Histoire des sociétés humaines les données de l’évolution qui n’ont de valeur que dans le domaine de la biologie. Et Pierre Achard insiste bien sur le piège énorme qui consiste à utiliser la biologie à des fins idéologiques, dans le domaine politique, par exemple pour faire croire à l’évidence de la notion de « développement » et de « sous-développement » : « Discours biologique et ordre social », Seuil 1977, et sa thèse de 1989: « La passion du développement. Une analyse du discours de l’économie politique ».

L’histoire du Musée de Marseille, de celui du Quai Branly comme de celui du Trocadéro est claire : interdire partout l’ethnologie pour faire disparaître ce qui risquerait de nuire à la religion du Progrès : le sentiment de nostalgie, l’envie de regarder en arrière ou ailleurs. Non ! Il faut imposer le culte de l’avenir. Le rôle du Musée de l’ Homme est d’entretenir l’idolâtrie du futur. Il faut foncer droit devant. L’injonction est claire et ne tolère aucune hésitation : « En avant, toute ! » Interdiction absolue de regarder en arrière. D’où la nécessité de fermer tous les musées qui risqueraient de donner des mauvaises idées à ces attardés que sont les gens qui se laissent aller au romantisme du Sauvage idéalisé, ou au mythe de la sagesse paysanne censée être écologique. Surtout pas de retour en arrière : immédiatement bondir à l’occasion de débats publiques pour interrompre avec fougue les « dérives » en s’exclamant : « Non au « c’était mieux avant »! « 

Ce type de raisonnement omet deux choses : nos mondialisateurs ne tombent-t-ils pas dans le piège du futur idéalisé ? Et n’importe quel automobiliste sait qu’une fois engagé par erreur dans ce qui s’avère être une impasse, il est rationnel de décider de faire demi-tour, d’aller en arrière jusqu’à la bifurcation où il avait fait le mauvais choix, et cette fois prendre le bon chemin. Donc retourner en arrière n’est pas une honte ! Il faut parfois admettre ses erreurs. Nous sommes dans cette impasse ; les pessimistes évoquerons le Titanic juste avant le naufrage ; plus optimistes nous dirons que le problème actuel consiste à reculer jusqu’à la découverte de la bifurcation où nous avions engagé notre société dans une « voie sans issue » (C. Castoriadis). De quand date l’erreur ? Jusqu’où remonter le temps pour trouver le moment de l’erreur fatale car létale ? Tel est notre problème aujourd’hui pour enfin repartir d’un bon pied au lieu de nous obstiner dans l’erreur d’une futurolâtrie mortifère…

Mais le préhistorien Yves Coppens qui a guidé le président Hollande lors de l’inauguration du Musée de l’ Homme le 15 octobre 2015 ne s’embarrasse pas avec ce genre de réflexion inquiétante !

Co-découvreur de « Lucy » (Australopithécus afarensis), Yves Coppens est aussi l’auteur principal des trois livres parus à l’occasion de cette inauguration. Si tous les visiteurs sont invités à suivre un parcours qui mène « vers un monde toujours plus artificiel », on le doit certainement à ce préhistorien halluciné par « Lucy in the Sky with Diamonds » : qu’on en juge en effet en se remémorant ce qu’il écrivait dans « Le Monde » le 3 septembre 1996 :

« Qu’on cesse de peindre l’avenir en noir ! L’avenir est superbe. La génération qui arrivera va :

apprendre à peigner sa carte génétique,

accroître l’efficacité de son système nerveux,

faire les enfants de ses rêves,

maîtriser la tectonique des plaques,

programmer les climats,

se promener dans les étoiles et coloniser les planètes qui lui plairont.

Elle va apprendre à bouger la Terre pour la mettre en orbite autour d’un plus jeune Soleil.

Le progrès est une réalité bien vivante, il faut seulement quelque fois aller le chercher un petit peu plus loin que le bout de son nez. « 

Je ne vois pas le progrès au même endroit qu’Yves Coppens. Si les « modernes » continuent à polluer l’atmosphère au point de provoquer un réchauffement si fort et si rapide qu’à la fin, la biosphère ne sera vivable que pour les micro-organismes unicellulaires, à quoi aura servi l’extraordinaire complexité du cerveau humain au nombre de synapses infiniment supérieur à celui du cerveau du chimpanzé ? Cette sinistre hypothèse d’une rétrogradation à la situation de la vie sur Terre il y un milliard d’années est envisagée par James Hansen dans « Philosophical Transactions » n° 371-2013 (« Climate sensitivity… ») : il suffirait pour cela de continuer à extraire et brûler tout le charbon, le gaz et le pétrole, au nom de la simple poursuite des habitudes des hommes d’affaire, et c’en serait fini de tous les vertébrés, car en trop peu de temps la moyenne mondiale de la température se serait élevée de seize degrés !

Le progrès n’a rien à voir avec l’orgueil et les prouesses techniques spectaculaires. Le progrès, c’est plus modestement l’amélioration délicate de la qualité de la vie humaine, une vie simple et agréablement besogneuse, où l’être humain satisfait dans le partage et la douceur tout ses besoins pour vivre dans la plénitude et l’épanouissement, grâce à une culture de la tempérance, de la frugalité et de la sobriété, avec le plaisir de voir que partout règne la même félicité car personne n’a plus que quiconque. Pas de bonheur sincère si l’on sait que quelque part quelqu’un vit dans le malheur et l’indigence. On ne laisse personne au bord du chemin. Platon pensait qu’une société est invivable si, entre le plus riche et le plus pauvre, il y a une différence de un à quatre. Oxfam vient de nous apprendre que cette différence est maintenant de un à mille; voilà la preuve que la narration méliorative que dessine le parcours dans le Musée de l’Homme est un mensonge : il n’y a pas de « progrès » depuis des millénaires ! Nous nous enfonçons au contraire dans le régrès, la péjoration de la qualité de la vie. C’est au Symposium de Chicago : « Man The Hunter » organisé par Irven Devore et Richard B. Lee en avril 1966 que l’ethnologue Marshall Sahlins démontrait que l’on travaille beaucoup moins dans les actuelles sociétés de chasseurs-cueilleurs. Quel régrès depuis ! La modernité n’a amené que des modes de vie indignes dans des sociétés cruellement hiérarchisées, massifiées, où des villes tentaculaires sucent le sang des campagnes. Près de la moité de l’électronique mondiale est fabriquée par l’entreprise Foxconn et ses plus d’un million de salariés : des quasi-esclaves tous arrachés aux campagnes chinoises. La seule usine de Shenzen Longhua entasse 350 000 ouvriers dans un espace de trois kilomètres carrés. Salaire : 500 euros par mois pour 60 heures de travail par semaine. Pas un mot de cela dans ce Musée qui fait l’apologie des téléphones portables. Pas un mot sur le véritable progrès que nous connaissions avant, ni sur le piège du mythe du « mythe du bon sauvage » inventé par les racistes européens pour se moquer des personnes qui doutent des avantages de la « civilisation » (mot inventé en 1756 par Mirabeau pour exprimer l’orgueil des européens s’auto-congratulant d’être en haut de l’échelle par rapport aux « sauvages » !, civilisation, cette « civis » à la prétention démesurée dès les premières cités-états il y a plus de 6 000 ans en Mésopotamie. Folie de l’ « hubris » dans laquelle ce Musée nous emprisonne encore un peu plus). Loin de la folie de la démesure prométhéenne, les chasseurs-cueilleurs-horticulteurs Yanomami des sources de l’Orénoque travaillent moins de quatre heures par jour et pratiquent dans leurs clairières provisoires en forêt amazonienne une agriculture bien plus efficace que le céréaliculteur lourdement équipé des grandes plaines des USA : le « sauvage » amazonien, pour une calorie investie, en récolte 19,2, le « civilisé » états-unien doit en investir 7,3 pour n’en récolter qu’une (chiffres de l’agronome Pablo Servigne et de l’ethnologue Jacques Lizot).

Pour mesurer le Progrès, il faut sortir de l’anthropocentrisme et penser aussi au bonheur que doivent vivre également les autres espèces. Une vie réussie, c’est en même temps le plaisir de voir s’épanouir toutes les autres espèces animales et végétales en prenant soin de laisser vivre de vastes écosystèmes sauvages pour favoriser la biodiversité maximum. Les mots « justice » et « égalité » n’ont de sens que s’ils s’appliquent aussi à l’ensemble du Vivant.

Cette sagesse qui mène au vrai progrès, à la véritable amélioration de l’art de vivre, je l’ai vécu sensuellement, viscéralement, en partageant comme ethnologue la vie des nomades dans le nord du Niger en 1971, puis la vie des bergers et des « réensauvagés volontaires » dans les vallées isolées des Pyrénées, et enfin une quinzaine d’années au sein des Peuples Autochtones d’Amazonie.

D’où ma stupéfaction de constater en visitant longuement et à plusieurs reprises ce « nouveau » Musée de l’Homme qu’on n’y a pas réinstallé les vitrines pour mettre en valeur les multiples et courageux peuples qui résistent à la mode (passagère car illusoire, écologiquement sans le moindre avenir !) occidentale et persistent à pratiquer ce qui concerne pour moi le véritable avenir : l’art des modes de vie humbles (le lien entre les mots « humilité », « humus » et « humains ») donc soutenables et pérennisables.

Il reste donc à se battre pour créer le musée qui n’existe pas encore en France, un musée des sociétés humaines qui n’ont pas cédé aux sirènes de la modernité, de l’industrialisation et de l’urbanisation, depuis nos bocages peuplés de paysans qui ne veulent pas se comporter en « exploitants agricoles » et qui persistent à se nourrir de ce qu’ils produisent en cultivant une infinité de savoirs-faire artisanaux, jusqu’aux éleveurs nomades du nord scandinave ou sibérien, en passant par ces autres nomades des espaces steppiques voire désertiques, jusqu’à ces forêts boréales ou tropicales qui abritent les deux-tiers des langues parlées du monde.

Ce serait le musée de l’espoir, le musée où l’on conserverait les clés qui pourraient nous ouvrir les portes pour échapper à l’impasse mortifère du Mégalocène.

Thierry Sallantin,

Paris, mardi 27 octobre 2015.

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