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Arundhati Roy, Edward Snowden, Daniel Ellsberg & John Cusack : Le monde comme il va
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Les choses qui peuvent et qui ne peuvent être dites :
Une conver­sa­tion entre John Cusack et Arund­hati Roy

par John Cusack

« Tout État-nation tend vers l’im­pé­ria­lisme — c’est là le problème. A travers les banques, les armées, les polices secrètes, la propa­gande, les tribu­naux et les prisons, les trai­tés, les taxes, les lois et l’ordre, les mythes de l’obéis­sance civile, les postu­lats de vertu civique au sommet de la hiérar­chie. Cepen­dant, il faut le dire, de la gauche poli­tique, nous atten­dons mieux. Et à juste titre. Nous plaçons plus aisé­ment notre confiance dans ceux qui font preuve de compas­sion, qui dénoncent ces arran­ge­ments sociaux horribles qui rendent la guerre inévi­table et le désir humain omni­pré­sent, qui alimentent l’égoïsme capi­ta­liste, flattent les appé­tits et le désordre et ravagent la terre. »

Daniel Berri­gan, poète, prêtre jésuite

John Cusack (JC) : Un matin alors que je parcou­rais les infos horreur au Moyen-Orient, affron­te­ment de la Russie et de l’Amé­rique en Ukraine , j’ai pensé à Edward Snow­den et me suis demandé comment il tenait le coup à Moscou. J’ai commencé à imagi­ner une conver­sa­tion entre lui et Daniel Ells­berg (qui a fait fuiter les Papiers du Penta­gone durant la guerre du Viet­nam). Et puis, éton­nam­ment, mon imagi­na­tion a fait entrer une troi­sième personne dans la pièce, l’au­teure Arund­hati Roy. Il m’a semblé inté­res­sant de parve­nir à réunir ces trois personnes.

J’avais entendu Roy parler à Chicago et l’ai rencon­trée plusieurs fois. Très vite, on se sent à l’aise avec elle, et on parvient rapi­de­ment à la conclu­sion qu’il n’y a pas de préju­gés et d’hy­po­thèses préfor­ma­tés. À travers nos conver­sa­tions, j’ai vite compris que ce qui se perd, ou ce que l’on tait, dans la plupart des débats sur la surveillance et les lanceurs d’alerte, c’est une pers­pec­tive et une contex­tua­li­sa­tion depuis l’ex­té­rieur des USA et de l’Eu­rope. Les débats se sont graduel­le­ment concen­trés sur les excès des entre­prises et les droits à la vie privée des citoyens US.

Le philo­sophe/théo­sophe Rudolf Stei­ner dit que toute percep­tion de la vérité qui est isolée et arra­chée de son contexte plus large cesse d’être vraie.

« Lorsqu’une pensée quelle qu’elle soit émerge de la conscience, je n’ai de cesse de l’har­mo­ni­ser avec le reste de ma pensée. Un tel concept isolé, à l’écart du reste de mon monde mental, est vrai­ment insup­por­ta­ble… il existe une harmo­nie inté­rieu­re­ment soute­nue parmi les pensées… lorsque notre monde de pensée se carac­té­rise par l’har­mo­nie inté­rieure, nous pouvons nous sentir en posses­sion de la véri­té… Tous les éléments sont reliés les uns aux autres… n’im­porte quelle isola­tion est une anoma­lie, une non-vérité. » En d’autres termes, chaque idée isolée, non reliée aux autres, et qui est pour­tant consi­dé­rée comme vraie (comme une sorte de vérité de niche) n’est pas qu’une mauvaise poli­tique, c’est aussi fonda­men­ta­le­ment une contre-véri­té… Pour moi, les écrits d’Arund­hati Roy et sa pensée luttent pour une telle unité. Et pour elle, comme pour Stei­ner, la raison vient du cœur.

Je connais­sais Dan et Ed parce que nous avions tous bossé ensemble pour la Free­dom of Press Foun­da­tion. Et je savais qu’A­rund­hati les admi­rait beau­coup, mais qu’elle était décon­cer­tée par la photo d’Ed agrippé au drapeau des USA, sur la couver­ture de Wired. De l’autre côté, elle était impres­sionné par ce qu’il avait dit dans l’in­ter­view — en parti­cu­lier à propos du fait qu’un des facteurs qui l’ont poussé à faire ce qu’il a fait, c’était que la NSA (Natio­nal Secu­rity Agency) parta­geait en temps-réel des données sur les pales­ti­niens aux USA avec le gouver­ne­ment israé­lien.

Elle consi­dère les agis­se­ments de Dan et Ed comme des actes témoi­gnant d’un immense courage, bien que, selon ce que je croyais comprendre, ses propres convic­tions poli­tiques soient plus en phase avec celles de Julian Assange. « Snow­den est le saint coura­geux et réflé­chi de la réforme libé­rale », m’avait-elle dit. « Et Julian Assange est une sorte de radi­cal, un prophète qui a hanté ce désert depuis l’âge de 16 ans. »

J’ai enre­gis­tré nombre de nos conver­sa­tions  pour la simple raison qu’elles étaient si intenses. J’ai eu l’im­pres­sion qu’il me faudrait les réécou­ter plusieurs fois pour être sûr que nous avions bien compris ce que nous nous étions dit. Elle n’a pas semblé y faire atten­tion, ou bien ne semblait pas s’en soucier. Lorsque je lui ai demandé si je pouvais utili­ser les trans­crip­tions, elle a dit « OK, mais assure-toi d’ôter les idio­ties. Au moins les miennes. »

Voici donc :

Arund­hati Roy (AR) : Je dis seule­ment : que signi­fie ce drapeau US pour ceux qui ne vivent pas aux USA ? Quelle est sa signi­fi­ca­tion en Afgha­nis­tan, en Irak, en Pales­tine, au Pakis­tan — même en Inde, votre nouvel allié natu­rel ?

JC : Dans sa situa­tion (Snow­den), il a une marge d’er­reur très réduite lorsqu’il s’agit de contrô­ler son image, son message, et il a fait un boulot extra­or­di­naire jusqu’ici. Mais cette image­rie de son isole­ment te dérange ?

AR : Oublions le géno­cide des Indiens d’Amé­rique, oublions l’es­cla­vage, oublions Hiro­shima, oublions le Cambodge, oublions le Viet­nam, tu sais…

JC : Pourquoi devons-nous oublier ?

(Rires)

AR : Je dis seule­ment que d’un côté, je suis contente — impres­sion­née — qu’il y ait des gens dotés d’une telle intel­li­gence, d’une telle compas­sion et qui ont tourné le dos à l’État. Ils sont héroïques. Tota­le­ment. Ils ont risqué leur vie, leur liber­té… et puis il y a une partie de moi qui pense… comment ont-ils jamais pu y croire ? Par quoi se sentent-ils trahis ? Un État moral peut-il exis­ter ? Une super­puis­sance morale ? Je n’ar­rive pas à comprendre ces gens qui croient que les excès ne sont que des aber­ra­tions… Bien sûr, je le comprends intel­lec­tuel­le­ment, mais… une partie de moi-même veut conser­ver cette incom­pré­hen­sion… Parfois ma colère se met en travers de leur souf­france.

JC : D’ac­cord, mais tu ne crois pas que tu es un peu sévère ?

AR : Peut-être (rires). Mais alors, en ayant râlé comme je l’ai fait, je dis toujours que ce qu’il y a de formi­dable aux USA c’est qu’il y a eu une vraie résis­tance de l’in­té­rieur. Il y a eu des soldats qui ont refusé de se battre, qui ont brûlé leurs médailles, qui se sont faits objec­teurs de conscience. Je ne crois pas qu’on ait jamais eu un objec­teur de conscience dans l’ar­mée indienne. Pas un seul. Aux USA, vous avez cette fière histoire, tu sais ? Et Snow­den en fait partie.

JC : Mon instinct me dit que Snow­den est plus radi­cal qu’il ne le prétend. Il doit faire preuve de telle­ment de tactique…

Arund­hati Roy

AR : Seule­ment, depuis le 11 septem­bre… nous sommes censés avoir oublié tout ce qui a pris place avant cela, parce que c’est le 11 septembre que commence l’his­toire. Bon, depuis 2001, combien de guerres ont été déclen­chées, combien de pays ont été détruits ? Donc main­te­nant l’EI est le nouveau fléau — mais comment ce fléau a-t-il commencé ? Est-ce pire de faire ce que fait l’EI, c’est-à-dire de passer son temps à massa­crer des gens — prin­ci­pa­le­ment des chiites, mais pas seule­ment — à tran­cher des gorges ? Au fait, les milices soute­nues par les USA font des choses du même genre, sauf qu’elles ne montrent pas des déca­pi­ta­tions de blancs à la télé. Ou bien est-ce pire de conta­mi­ner l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau, de bombar­der un lieu avec de l’ura­nium appau­vri, de couper l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en médi­ca­ments, de dire qu’un demi-million d’en­fants qui meurent à cause des sanc­tions écono­miques est un « dur prix » à payer, mais qui « en vaut la peine » ?

JC : Made­leine Albright a dit ça — au sujet de l’Irak.

AR : Oui. L’Irak. Est-ce bien de contraindre un pays au désar­me­ment pour le bombar­der ensuite ? De conti­nuer à semer la pagaille dans la région ? De prétendre que vous combat­tez l’is­la­misme radi­cal, alors qu’en réalité vous renver­sez tous les régimes qui ne sont pas des régimes isla­mistes radi­caux ? Quels qu’aient pu être leurs autres défauts, ce n’était pas des États isla­mistes radi­caux — l’Irak ne l’était pas, la Syrie ne l’est pas, la Libye ne l’était pas. L’État isla­miste le plus radi­cal et le plus inté­griste est, bien sûr, votre alliée l’Ara­bie Saou­dite. En Syrie, vous êtes du côté de ceux qui veulent desti­tuer Assad, n’est-ce pas ? Et puis tout d’un coup, vous êtes avec Assad, en voulant combattre l’EI. On dirait une sorte de géant riche, fou et déso­rienté diva­guant  dans une région pauvre, les poches pleines d’argent, et d’une grande quan­tité d’armes — se conten­tant de balan­cer des trucs à droite à gauche. Vous ne savez même pas à qui vous les donnez — quelle faction meur­trière vous armez contre quelle autre — vous croyant à votre place alors qu’en réali­té… Toute cette destruc­tion qui a suivi le 11 septembre, tous les pays qui ont été bombar­dés… cela ravive et ampli­fie les anciens anta­go­nismes. Ils ne sont pas forcé­ment en lien avec les USA. Ils précèdent l’exis­tence des USA de plusieurs siècles. Mais les USA ne sont pas capables de comprendre à quel point tout cela est hors de propos, en fait. Et à quel point c’est diabo­lique… Vos gains à court terme sont les désastres à long terme du reste du monde — pour tout le monde, y compris vous-mêmes. Et je suis déso­lée, je disais vous et les USA ou l’Amé­rique, alors qu’en fait je voulais dire le gouver­ne­ment US. Il y a une diffé­rence. De taille.

JC : Ça c’est sûr.

AR : Asso­cier les deux comme je viens de le faire est stupi­de… c’est tomber dans un piège — cela permet aux gens de dire : « Oh, elle est anti-améri­caine, il est anti-améri­cain », alors que nous ne le sommes pas. Bien sûr que non. Il y a des choses que j’aime aux USA. De toute façon, qu’est-ce qu’un pays ? Quand les gens disent : « Parlez-moi de l’Inde », je réponds : « Quelle Inde ?… Le pays de la poésie et de la révolte ? Celui qui produit une musique envoû­tante et des tissus raffi­nés ? Celui qui a inventé le système des castes et prône le géno­cide des musul­mans et des sikhs ainsi que le lynchage des dalits ? Le pays des milliar­daires en dollars ? Ou celui dans lequel 800 millions de personnes vivent avec moins d’un demi-dollar par jour ? Quelle Inde ? » Lorsque les gens disent « USA », de quel pays parlent-ils ? Celui de Bob Dylan ou celui de Barack Obama ? De la Nouvelle Orléans ou de New York ? Il y a seule­ment quelques années de cela, l’Inde, le Pakis­tan et le Bangla­desh formaient un seul et même pays. En réalité, nous étions consti­tués de nombreux pays si on prend en compte les États prin­ciers… Puis les Britan­niques ont tracé un trait et nous voici deve­nus trois pays dont deux se menacent mutuel­le­ment avec l’arme nucléaire — la bombe des Hindous radi­caux et la bombe des musul­mans radi­caux.

JC : L’is­lam radi­cal et l’ex­cep­tion­na­lisme US partagent le même lit. Comme des amants, ce me semble.

AR : C’est un lit pivo­tant dans un motel bas de gamme… L’hin­douisme radi­cal s’y est blotti aussi. Ce n’est pas évident de pister les parte­naires, ils changent si vite. Leurs progé­ni­tures sont autant d’ins­tru­ments desti­nés à livrer une guerre éter­nelle.

JC : Si on contri­bue à fabriquer un ennemi qui est vrai­ment mauvais, on peut atti­rer l’at­ten­tion sur le fait qu’il est vrai­ment mauvais.

AR : Vos enne­mis sont toujours fabriqués pour servir vos propres inté­rêts, non ? Comment est-il possible d’avoir un bon ennemi ? Vous devez avoir un ennemi tota­le­ment mauvais — et ensuite le mal doit progres­ser.

JC : Il doit méta­sta­ser, c’est ça ?

AR : Oui. Et ensui­te… jusqu’à quand allons-nous répé­ter les mêmes choses ?

JC : Oui, on finit par s’en lasser.

AR : Fran­che­ment, il n’y a pas d’al­ter­na­tive à la stupi­dité. Le créti­nisme est le père du fascisme. On ne peut pas se défendre contre ça, vrai­ment…

JC : C’est un vrai problème.

(Rires)

John Cusack

AR : Il ne s’agit pas des mensonges qu’ils profèrent mais de la qualité des mensonges qui devient si humi­liante. Même ça, ça ne leur fait plus ni chaud ni froid. Tout ça c’est une pièce de théâtre. Hiro­shima et Naga­saki sont bombar­dées, il y a des centaines de milliers de morts, le rideau tombe et on n’en parle plus. Puis c’est la Corée. Ensuite le Viet­nam. Et tout ce qui s’est produit en Amérique Latine. Et à chaque fois, le rideau tombe et l’his­toire reprend son cours. De nouvelles morales et de nouvelles indi­gna­tions sont élabo­rées… dans une histoire qui s’est évapo­rée.

JC : Et un contexte évaporé aussi.

AR : Oui, sans aucun contexte ni mémoire. Mais les peuples du monde ont de la mémoire. Il fut un temps où les femmes en Afgha­nis­tan — du moins à Kaboul — avaient leur place. Elles avaient le droit d’étu­dier, elles étaient méde­cins et chirur­giennes, libres de se dépla­cer, de s’ha­biller comme elles le voulaient. C’était sous l’oc­cu­pa­tion sovié­tique. Puis les USA ont commencé à finan­cer les moudja­hi­dines. Reagan les avait appe­lés les « pères fonda­teurs » de l’Af­gha­nis­tan. Ça réin­carne l’idée de « djihad », créant virtuel­le­ment les tali­bans. Et qu’est-il advenu des femmes ? En Irak, jusqu’a­vant la guerre, les femmes étaient cher­cheuses, direc­trices de musées, méde­cins. Je ne cherche pas à valo­ri­ser Saddam Hussein ou l’oc­cu­pa­tion sovié­tique de l’Af­gha­nis­tan, qui a été brutale et qui a fait des centaines de milliers de morts — c’était le Viet­nam de l’Union Sovié­tique. Je dis seule­ment que main­te­nant, dans ces nouvelles guerres, des pays entiers ont sombré dans le chaos — les femmes ont été reje­tées dans leurs burqas — et ce n’était pas un choix. Je veux dire, pour moi, une culture dans laquelle les femmes ne se sont pas affran­chies de leur soumis­sion, est une chose. Mais l’hor­reur si demain quelqu’un se tour­nait vers moi pour me dire : « Arund­hati, retourne sous ton voile, reste dans ta cuisine et ne sors plus. » Peut-on imagi­ner la violence que cela repré­sente ? C’est ça qui est arrivé à ces femmes. En 2001, on nous a dit que la guerre en Afgha­nis­tan était une mission fémi­niste. Les Marines libé­raient les Afghanes des Tali­bans. Peut-on vrai­ment cata­pul­ter le fémi­nisme dans un pays ? Et main­te­nant, après 25 ans d’une guerre brutale — 10 ans contre l’oc­cu­pa­tion sovié­tique et 15 années d’oc­cu­pa­tion US — les Tali­bans sont de retour à Kaboul et repren­dront bien­tôt leurs affaires avec les USA. Je ne vis pas aux USA mais quand j’y suis, j’ai l’im­pres­sion d’avoir la tête prise dans un broyeur — d’avoir le cerveau brouillé par ce langage qu’ils utilisent. A l’ex­té­rieur ce n’est pas si diffi­cile à comprendre parce que les gens savent comment ça fonc­tionne. Mais ici, tant de gens paraissent si doci­le­ment avaler la propa­gande.

C’était un échange. En voici un autre :

JC : Donc, d’après toi, quelles sont les choses dont on peut parler dans une société civi­li­sée si l’on est un bon petit animal de compa­gnie ?

AR : (Rires) L’im­mo­ra­lité occa­sion­nelle de prêcher la non-violence ?

(C’était une allu­sion à Ma marche avec les cama­rades – Plon­gée au cœur de la guérilla indienne, le récit qu’A­rund­hati Roy a fait du temps qu’elle a passé dans les forêts du centre de l’Inde avec des guérille­ros armés qui combat­taient des forces para­mi­li­taires et des milices d’au­to­dé­fense essayant de chas­ser des peuples indi­gènes de leurs terres, qui avaient été cédées à des compa­gnies minières.)

JC : Aux USA, on peut parler de l’EI mais on ne peut pas parler de la Pales­tine.

AR : Oh, en Inde on peut parler de la Pales­tine mais on ne peut pas parler du Cache­mire. De nos jours, on ne peut pas parler du massacre au grand jour de milliers de musul­mans au Guja­rat, parce que Naren­dra Modi pour­rait deve­nir Premier ministre. (Ce qu’il est devenu par la suite en mai 2014.) On aime à dire : « Oublions les neiges d’an­tan ». Char­mante expres­sion… un peu démo­dée.

JC : Cela sonne comme « ce n’est qu’un au revoir ».

AR : Et nous pouvons déci­der de l’en­droit le plus propice sur lequel on pourra larguer des repères histo­riques. L’his­toire est en réalité une étude du futur et non du passé.

JC : Je veux seule­ment savoir quels sujets je ne peux pas abor­der, de manière à les éviter en société.

AR : Tu peux dire par exemple que ce n’est pas bien de déca­pi­ter des gens physique­ment, avec un couteau par exemple, ce qui implique que ça ne pose pas de problème de leur faire explo­ser la tête avec un drone… n’est-ce pas ?

JC : Eh bien, un drone c’est chirur­gi­cal… et rapide. Ils n’ont pas le temps de souf­frir, non ?

AR : Mais certains muzzul­mans, comme vous les appe­lez, sont aussi de bons bouchers profes­sion­nels. Ils font ça vite et bien.

JC : Quels autres sujets peut-on abor­der ou pas ?

AR : J’adore ce thème… Au sujet du Viet­nam, tu peux dire : « Ces Asia­tiques, ils n’at­tachent pas une grande valeur à leur vie, et donc ils nous forcent à porter le poids du géno­cide. » C’est une cita­tion plus ou moins textuelle.

JC : De Robert McNa­mara, qui s’est par la suite consa­cré à « servir les pauvres ».

AR : Et qui, avant de super­vi­ser la destruc­tion du Viet­nam, a plani­fié le bombar­de­ment de Tokyo dans lequel 80 000 personnes ont été tuées en une seule nuit. Puis il est devenu président de la Banque Mondiale, où il a pris grand soin des pauvres du monde. À la fin de sa vie, il était tour­menté par une ques­tion : « Combien de mal faut-il faire pour faire du bien ? » C’est aussi une cita­tion.

JC : C’est l’amour vache.

AR : Bordel, ces merdes altruis­tes…

Nous avons eu ces conver­sa­tions à la table de ma cuisine, dans des bouis­bouis à New York, dans un restau porto­ri­cain, devenu un de nos préfé­rés. Sur une impul­sion, j’ai appelé New Delhi.

Veux-tu aller à Moscou et rencon­trer Dan Ells­berg et Ed Snow­den ?

Ne raconte pas n’im­porte quoi…

Écou­te… si j’ar­rive à orga­ni­ser ça, on y va ?

Il y eut un silence, puis j’ai senti le sourire à l’autre bout du fil.

Oui, man. Allons-y.

Edward Snow­den

« Nous vous avons apporté la promesse de l’ave­nir, mais notre langue bégaie et glapit… »

par Arund­hati Roy

Mon télé­phone a sonné à trois heures du matin. C’était John Cusack me deman­dant si je voulais aller à Moscou avec lui pour rencon­trer Edward Snow­den. J’avais déjà rencon­tré John plusieurs fois; j’ai arpenté les rues de Chicago avec lui, un colosse engoncé dans sa capuche, essayant de ne pas être reconnu. J’avais vu et adoré plusieurs des prin­ci­paux films qu’il avait écrit et dans lesquels il jouait, et je savais qu’il avait rapi­de­ment pris fait et cause pour Snow­den avec Le Prin­cipe de Snow­den, un essai qu’il avait écrit quelques jours après que l’his­toire ait éclaté et que le gouver­ne­ment US ait commencé à deman­der sa tête. Nous avions eu des conver­sa­tions qui avaient duré des heures, mais je ne l’ai embrassé comme un vrai cama­rade qu’a­près avoir ouvert son frigo, n’y trou­vant qu’un vieux klaxon d’au­to­bus, et une paire de petits bois de cerf dans son free­zer.

Je lui ai dit que j’ado­re­rais rencon­trer Edward Snow­den à Moscou.

L’autre personne qui voya­ge­rait avec nous, c’était Daniel Ells­berg — le Snow­den des années 60 — le lanceur d’alerte qui a rendu public les Papiers du Penta­gone durant la guerre du Viet­nam. J’avais déjà rencon­tré Dan, briè­ve­ment, il y a 10 ans, lorsqu’il m’avait offert son livre, Secrets: A Memoir of Viet­nam and the Penta­gon Papers [Publié en 2002, traduc­tion française prévue pour 3002, NdE].

Dan parlait de lui-même sans ména­ge­ment dans son livre. Ce n’est qu’en le lisant — ce que vous devriez faire — que vous parvien­drez à comprendre l’inquié­tante combi­nai­son de culpa­bi­lité et de fierté avec laquelle il a vécu pendant presque 50 de ses 84 ans de vie. Cela fait de Dan un homme compliqué, en conflit avec lui-même, — moitié héro, moitié spectre hanté — un homme qui a essayé de faire péni­tence pour ses actes passés en parlant, en écri­vant, en protes­tant et en se faisant arrê­ter lors d’actes de déso­béis­sance civile pendant des décen­nies.

Dans les premiers chapitres de Secrets, il explique comment, en 1965, alors qu’il n’était qu’un jeune employé du Penta­gone, des ordres émanèrent direc­te­ment du bureau de Robert McNa­mara (« c’était comme un ordre émanant de Dieu ») exigeant le rassem­ble­ment « de détails sur les atro­ci­tés » des attaques Viêt-Cong contre les civils et les bases mili­taires sur l’en­semble du Viet­nam. McNa­mara, secré­taire à la Défense à l’époque, avait besoin de cette infor­ma­tion pour justi­fier « les actes de repré­sailles » — ce qui, en gros, signi­fiait qu’il avait besoin d’une justi­fi­ca­tion pour bombar­der le Sud-Viet­nam (et le Nord). Le collec­teur « d’atro­ci­tés » choisi par « Dieu », c’était Daniel Ells­berg:

Je n’eus ni doutes ni hési­ta­tions en me rendant dans la Salle de Guerre conjointe pour faire de mon mieux. C’est le souve­nir qui me déran­ge… J’ai rapi­de­ment dit au colo­nel que j’avais besoin de détails d’atro­ci­tés…

Par-dessus tout, je voulais les détails gore des bles­sures d’Amé­ri­cains à Pleiku et parti­cu­liè­re­ment à Qui Nhon. J’ai dit au colo­nel : « J’ai besoin de sang »… La plupart des rapports n’en­traient pas dans les détails gore, mais certains d’entre eux le faisaient. Le chef de district avait été étripé devant le village, et sa famille, sa femme et ses quatre enfants, avait aussi été tuée. « Génial ! C’est ce que je veux savoir ! C’est ce dont j’ai besoin ! Il m’en faut plus ! Vous pouvez-vous trou­ver d’autres histoires comme celle-là ? »

Dans les semaines qui suivirent, l’opé­ra­tion Rolling Thun­der était annon­cée. Les avions US commen­cèrent à bombar­der le Sud-Viet­nam. Quelque chose comme 175 000 Marines furent déployés dans ce petit pays de l’autre bout du monde, à 8000 miles de Washing­ton, DC. La guerre dure­rait 8 ans. (Selon les témoi­gnages tirés du livre sur la guerre du Viet­nam, récem­ment publié, Kill Anything That Moves (Tuez tout ce qui bouge), de Nick Turse, ce que l’ar­mée US a fait au Viet­nam, en passant de village en village, avec l’ordre de « tuer tout ce qui bouge » — ce qui compre­nait femmes, enfants et bétail — était aussi vicieux, bien qu’à une échelle bien plus vaste, que ce que fait l’EI actuel­le­ment. Cela avait l’avan­tage d’être soutenu par l’une des forces aériennes les plus puis­santes du monde).

Rolling Thun­der : un hélico US survole des cadavres de guérillé­ros Viet Cong près du village de Tan Phu. AP

A la fin de la guerre du Viet­nam, trois millions de Viet­na­miens et 58 000 soldats US avaient été tués et il y avait eu assez de bombes larguées pour couvrir tout le Viet­nam de plusieurs centi­mètres d’acier. Dan, encore : « Je n’ai jamais pu m’ex­pliquer — donc je ne peux l’ex­pliquer à personne d’autre — pourquoi je suis resté au Penta­gone lorsque le bombar­de­ment a commencé. Par simple carrié­risme n’est pas une expli­ca­tion adéquate ; je n’étais pas atta­ché à ce rôle ni à davan­tage de recherche de l’in­té­rieur ; j’avais appris tout ce dont j’avais besoin. Le travail de cette nuit-là est la pire chose que j’aie jamais faite. »

La première fois que j’ai lu Secrets, j’ai été désta­bi­li­sée par mon admi­ra­tion et ma sympa­thie envers Dan d’un côté, et par ma colère, pas contre lui bien sûr, mais contre ce à quoi il avait si sincè­re­ment admis avoir parti­cipé, de l’autre. Ces deux senti­ments évoluaient sur des voies clai­re­ment paral­lèles, refu­sant de conver­ger. Je savais que quand mes nerfs mis à vif rencon­tre­raient les siens, nous devien­drions amis, et c’est ce qui s’est produit.

Peut-être que mon malaise initial, mon inca­pa­cité à réagir simple­ment et géné­reu­se­ment à ce qui était clai­re­ment un acte de courage et de conscience de la part de Dan, était lié au fait que j’ai grandi au Kerala, où, en 1957, l’un des premiers gouver­ne­ments commu­nistes démo­cra­tique­ment élus parvint au pouvoir. Et puis, comme le Viet­nam, nous avions des jungles, des rivières, des rizières, et des commu­nistes. J’ai grandi dans une mer de drapeaux rouges, de défi­lés de travailleurs, et de chants d’Inqui­lab Zinda­bad (Vive la révo­lu­tion!). Si un vent fort avait déporté la guerre du Viet­nam quelques milliers de kilo­mètres vers l’Ouest, j’au­rais été une « gook » [une « chine­toque », terme inju­rieux  par lequel les yankees dési­gnaient les Viet­na­miens, aupa­ra­vant dési­gnés comme « niaks » par les Français, NdE] — une sacri­fiable, une bombar­dable, une napal­mable — un autre corps pour ajou­ter de la couleur locale dans Apoca­lypse Now (Holly­wood a gagné la guerre du Viet­nam, même si l’Amé­rique l’a perdue. Et le Viet­nam est une écono­mie de libre marché aujourd’­hui. Donc, qui suis-je pour prendre ces choses à cœur après tant d’an­nées ?).

Mais, à l’époque, au Kerala, nous n’avions pas besoin des Papiers du Penta­gone pour être en colère contre la guerre du Viet­nam. Je me souviens, alors que j’étais encore très jeune, de mon premier débat à l’école, habillée en femme Viêt-Cong, dans le sarong imprimé de ma mère. Je m’ex­pri­mais avec une indi­gna­tion apprise à propos des « Chiens courants de l’im­pé­ria­lisme ». J’ai joué avec des enfants appe­lés Lénine et Staline. (Il n’y avait pas de petits Léon ou de bébé Trostsky — peut-être avaient-ils été exilés ou fusillés). A la place des Papiers du Penta­gone, nous n’au­rions pas été contre quelque lanceur d’alerte soule­vant les réali­tés des purges stali­niennes ou du Grand Bond en Avant chinois, et des millions qui en moururent. Mais tout cela était balayé par les partis commu­nistes comme propa­gande occi­den­tale ou justi­fié comme partie néces­saire de la Révo­lu­tion.

Mais malgré mes réserves et critiques vis-à-vis des divers partis commu­nistes de l’Inde (mon roman Le dieu des petits riens a été dénoncé par le Parti commu­niste de l’Inde (marxiste) au Kerala comme anti-commu­niste), je pense que l’anéan­tis­se­ment de la gauche (et je n’en­tends pas par-là la défaite de l’Union Sovié­tique ou la chute du mur de Berlin) nous a mené au lamen­table état insensé dans lequel nous nous trou­vons actuel­le­ment. Même les capi­ta­listes doivent sûre­ment admettre que, ne serait-ce qu’in­tel­lec­tuel­le­ment, le socia­lisme est un oppo­sant de valeur. Il rend même ses adver­saires intel­li­gents. La tragé­die d’aujourd’­hui, c’est non seule­ment que des millions de gens se procla­mant commu­nistes ou socia­listes aient été liqui­dés au Viet­nam, en Indo­né­sie, en Iran, en Irak, en Afgha­nis­tan, que la Chine et la Russie, après toutes ces révo­lu­tions, soient deve­nues des écono­mies capi­ta­listes, que la classe ouvrière ait été démo­lie aux USA et que ses syndi­cats aient été déman­te­lés, que la Grèce ait été mise à genoux, ou que Cuba s’ap­prête à rentrer dans le marché libre — mais c’est aussi que le langage de la gauche, que le discours de la gauche, ait été margi­na­lisé et qu’on cherche à l’éra­diquer. Le débat — bien que ses prota­go­nistes, aient, de part et d’autre, trahi tout ce en quoi ils préten­daient croire — se concen­trait aupa­ra­vant sur la justice sociale, l’éga­lité, la liberté et la redis­tri­bu­tion de la richesse. Tout ce qu’il semble nous rester aujourd’­hui c’est un chara­bia para­noïaque sur une guerre contre le terro­risme dont le seul objec­tif est d’étendre la guerre, d’aug­men­ter la terreur, et de masquer le fait que les guerres d’aujourd’­hui ne sont pas des aber­ra­tions mais sont systé­miques, des exer­cices logiques effec­tués dans le but de préser­ver un mode de vie dont les plai­sirs déli­cats et les conforts exquis ne peuvent être appor­tés aux quelques privi­lé­giés qu’à l’aide d’une guerre d’hé­gé­mo­nie conti­nue et prolon­gée — des guerres de modes de vie [Life­style Wars].

Ce que je voulais deman­der à Ells­berg et Snow­den, c’était s’il pouvait y avoir des bonnes guerres. Des guerres réflé­chies ? Des guerres justes ? Des guerres respec­tant les droits humains ?

La doublure comique de ce qui était autre­fois une conver­sa­tion sur la justice, c’est ce que le New York Times a récem­ment appelé « la conver­sa­tion sur l’oreiller de Bill et Melinda Gates », à propos de « ce qu’ils ont appris en faisant don de 34 milliards de dollars », ce qui, selon le calcul effec­tué vite fait bien fait par le chro­niqueur du Times Nicho­las Kris­tof, aurait sauvé la vie de 33 millions d’en­fants de mala­dies comme la polio:

« A propos de la fonda­tion (Gates) il y a toujours beau­coup de conver­sa­tions sur l’oreiller », explique Melinda. « On se pousse dure­ment l’un l’autre »… Bill pensait que Melinda se concen­trait trop sur les visites de terrain, tandis que Melinda pensait que Bill passait trop de temps avec des offi­ciels… Ils s’en­seignent aussi des choses mutuel­le­ment, explique Melinda. En ce qui concerne le genre, ils ont suivi son intui­tion à elle en inves­tis­sant dans la contra­cep­tion, mais ils ont égale­ment déve­loppé de nouveaux indi­ca­teurs pour satis­faire Bill. Donc, parmi les leçons qu’ils ont tirées de 15 années de philan­thro­pie, une d’elles est valable pour tous les couples… Écou­tez votre épouse !

(New York Times du 18 juillet 2015)

Ils comptent — conti­nue l’ar­ticle sans ironie aucune — sauver la vie de 61 millions d’en­fants de plus dans les 15 prochaines années (Encore une fois, selon des calculs sommaires, cela coûte­rait encore 61 milliards de dollars, au moins). Tout cet argent dans un lit-salle-de-réunion — comment dorment-ils la nuit, Bill et Melinda ? Si vous êtes assez gentil envers eux et que vous leur soumet­tez une sugges­tion de projet assez bonne, ils peuvent même peut-être vous subven­tion­ner afin que vous puis­siez vous aussi sauver le monde à votre petite façon.

Bill et Melinda en action

Mais, plus sérieu­se­ment — que fait un couple avec autant d’argent, qui n’est d’ailleurs qu’un faible pour­cen­tage des indé­cents profits qu’ils engrangent grâce à l’en­tre­prise qu’ils dirigent ? Un même ce faible pour­cen­tage se compte en milliards. C’est assez pour déci­der de l’agen­ce­ment du monde, assez pour ache­ter les poli­tiques gouver­ne­men­tales, déter­mi­ner les programmes univer­si­taires, finan­cer les ONG et les acti­vistes. Cela leur donne le pouvoir de façon­ner le monde entier à leur guise. Sans même parler de poli­tique, est-ce même décent ? Même s’il s’agit de « bonne » volonté ? Qui décide de ce qui est bon et de ce qui ne l’est pas ?

Voilà, en gros, où nous en sommes, poli­tique­ment parlant.

Reve­nons-en au coup de fil de trois heures du matin — dès l’aube je m’inquié­tais de mon billet d’avion et de l’ob­ten­tion d’un visa russe. J’ai alors appris que j’avais besoin d’une copie physique de la confir­ma­tion de réser­va­tion d’hô­tel à Moscou, signée et approu­vée par le quelque minis­tère russe. Comment allais-je faire ça ? J’avais seule­ment trois jours. L’as­sis­tant-magi­cien de John s’en est chargé et me l’a envoyé par cour­rier. Mon cœur a fait un bond lorsque je l’ai reçu. Le Ritz-Carl­ton. Ma dernière sortie poli­tique avait consisté en quelques semaines de marcher avec des guérillé­ros maoïstes et à dormir sous les étoiles dans la forêt de Danda­ka­ra­nya. Et j’al­lais me retrou­ver au Ritz ? Ce n’était pas seule­ment la ques­tion du prix, c’était… je ne sais pas… je n’avais jamais imaginé le Ritz-Carl­ton comme camp de base — ou comme lieu — de n’im­porte quel genre de poli­tique réelle. (Quoi qu’il en soit, le Ritz s’est avéré être un lieu de choix pour plusieurs inter­views de Snow­den, dont la fameuse conver­sa­tion avec John Oliver, sur les « dick pics » [litt. Photos de zobs, sur la ques­tion de savoir si la NASA peut avoir accès à vos photos intimes, NdE].)

Je suis passée devant la longue queue serpen­tant devant le consu­lat US haute­ment gardé, pour enfin parve­nir à l’am­bas­sade russe. Elle était vide. Il n’y avait personne aux guichets « passe­ports », « formu­laires visa » ou « percep­tion ». Il n’y avait pas de sonnette, aucun moyen d’at­ti­rer l’at­ten­tion de qui que ce soit. À travers une porte entrou­verte, j’ai entra­perçu des dépla­ce­ments de gens dans les coulisses. Aucune queue d’au­cune sorte dans l’am­bas­sade d’un pays ayant une histoire pleine de toutes les sortes de queues imagi­nables. Varlam Chala­mov les décrit si vive­ment dans ses Récits de la Kolyma, sur le Goulag — des queues pour la nour­ri­ture, pour les chaus­sures, pour un minus­cule bout de vête­ment — un combat à mort pour un morceau de pain rassis. Je me suis souve­nue d’un poème d’Anna Akhma­tova — qui, contrai­re­ment à beau­coup de ses pairs, avait survécu au goulag — sur les queues. Enfin, dans ce genre :

 Au temps effrayants de Iejov, pendant dix-sept mois, j’ai pris place au sein des files d’at­tente devant les prisons de Lenin­grad, ces queues faites par les familles des prison­niers. Un jour, quelqu’un me recon­nut. Alors, derrière moi, une femme aux lèvres bleuies par le froid, qui, bien sûr, de sa vie n’avait jamais entendu mon nom, se secoua de son engour­dis­se­ment, ce demi-sommeil que nous parta­gions, et me demanda tout bas à l’oreille – là-bas, tout le monde chucho­tait :
– Et  ça,  vous pouvez le décrire ?
– Oui, je le peux.
Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui, autre­fois, avait été son visage.


(Traduc­tion Michel Tessier)

Akhma­tova, son premier mari Nico­laï Goumi­liev, Ossip Mandel­stam et trois autres poètes appar­te­naient à un mouve­ment poétique appelé acméisme. En 1921, Goumi­liev a été fusillé pour acti­vité contre-révo­lu­tion­naire. Mandel­stam a été arrêté en 1934 pour avoir écrit une ode à Staline qui avait des accents sati­riques et dont l’éloge n’était pas assez convain­cant. Il mourut des années plus tard, rongé par la faim et la folie, dans un camp de tran­sit en Sibé­rie. Sa poésie (qui a survécu grâce à des bouts de papiers dissi­mu­lés dans des taies d’oreillers ou des usten­siles de cuisine, ou encore grâce à la mémoire de gens qui l’ai­maient) a été récu­pé­rée par sa veuve et par Anna Akhma­tova.

C’est donc l’his­toire de la surveillance dans le pays qui a offert l’asile à Ed Snow­den — recher­ché par les USA pour avoir révélé un système de surveillance qui fait appa­raître les agents du KGB et de la Stasi comme des enfants de chœur. Si l’af­faire Snow­den était une fiction, un bon éditeur la refu­se­rait en quali­fiant la symé­trie narra­tive qu’elle reflète d’ar­ti­fice bas de gamme.

Un homme a fina­le­ment fait son appa­ri­tion derrière l’un des guichets de l’am­bas­sade de Russie et a accepté mon passe­port et mon formu­laire de demande de visa (ainsi que la copie cache­tée et tampon­née de la confir­ma­tion de ma réser­va­tion d’hô­tel). Il me demanda de reve­nir le lende­main matin.

Lorsque j’ar­ri­vai chez moi, je me diri­geai direc­te­ment vers ma biblio­thèque, à la recherche d’un passage du roman de Arthur Koest­ler Le zéro et l’in­fini que j’avais marqué il y a long­temps. Le cama­rade N.S. Rouba­chov, qui fut un haut fonc­tion­naire dans le gouver­ne­ment sovié­tique, a été arrêté pour trahi­son. Dans sa cellule de prison, il évoque ses souve­nirs :

« Tous nos prin­cipes étaient bons, mais nos résul­tats ont été mauvais. Ce siècle est malade. Nous en avons diagnos­tiqué le mal et ses causes avec une préci­sion micro­sco­pique, mais partout où nous avons appliqué le bistouri, une nouvelle pustule est appa­rue. Notre volonté était pure et dure, nous aurions dû être aimés du peuple. Mais il nous déteste. Pourquoi sommes-nous ainsi odieux et détes­tés ? Nous vous avons apporté la vérité et dans notre bouche elle avait l’air d’un mensonge. Nous vous avons apporté la liberté et dans nos mains, elle ressemble à un fouet. Nous vous avons apporté la véri­table vie, et là où notre voix s’élève, les arbres se dessèchent et l’on entend bruire les feuilles mortes. Nous vous avons apporté la promesse de l’ave­nir, mais notre langue bégaie et glapit… »

Lu aujourd’­hui, cela ressemble à des confi­dences sur l’oreiller entre deux vieux enne­mis qui se sont livrés une guerre longue et rude et qui ne peuvent plus se distin­guer l’un de l’autre.

J’ai obtenu mon visa le matin suivant. Je partais pour la Russie.

Edward Snow­den & Arund­hati Roy

Les choses qui peuvent et qui ne peuvent être dites :
la conver­sa­tion conti­nue entre John Cusack et Arund­hati Roy     

Dans la semaine qui suivait, la logis­tique devait être plani­fiée. C’était très court, une sorte de cafouillage en urgence. Arund­hati s’est débrouillée de son côté, mais j’étais plus préoc­cupé par l’his­toire de Dan Ells­berg, qui avait été plani­fi­ca­teur en charge des armes nucléaires pour la réponse US à une éven­tuelle frappe sovié­tique. En d’autres termes, il avait passé plusieurs années de sa vie à plani­fier l’obli­té­ra­tion physique de l’Union Sovié­tique. Les secrets nucléaires, la théo­rie des domi­nos — il était là, dans ces pièces. Et puis il y avait les 85 arres­ta­tions et plus pour déso­béis­sance civile, dont une en Russie sur le Sirius, le bateau de Green­peace protes­tant contre les essais nucléaire russes.

Mais son visa finit par arri­ver. Et le mien aussi. Pendant ce temps-là, en Inde, certaines des pires peurs d’Arund­hati étaient deve­nues réali­tés. 8 mois avant, Naren­dra Modi était devenu le nouveau Premier ministre de l’Inde. (En mai, j’avais reçu ce texto: Les résul­tats des élec­tions sont publiés. Les fascistes dans un raz-de-marée. Les spectres sont réels. Ce que vous voyez, c’est ce que vous obte­nez.)

J’ai rejoint Arund­hati Roy à Londres. Cela faisait deux semaines qu’elle était là à donner des confé­rences à Cambridge et à la South Bank, à propos de ses nouvelles recherches sur Gandhi et B.R. Ambed­kar. A Heathrow [l’aé­ro­port inter­na­tio­nal de Londres], elle me dit assez tranquille­ment que des gens, en Inde, brûlaient ses effi­gies. « Il semble­rait que je pousse les Gand­hiens à la violence, dit-elle en riant, mais je suis déçue par la qualité des effi­gies. »

Nous avons ensuite pris l’avion pour Stock­holm pour rejoindre Dan, qui assis­tait à la céré­mo­nie des Right Live­li­hood Awards — que certains appellent le prix Nobel Alter­na­tif — parce qu’Ed était un des lauréats. De là-bas, nous devions prendre l’avion pour Moscou.

Les rues de Stock­holm étaient si propres qu’on aurait pu manger par terre.

Le premier soir, il y eut un dîner dans un musée nautique qui avait comme pièce centrale de sa struc­ture moderne, l’épave entière d’un navire de guerre en bois du 16ème siècle. Le Wasa, consi­déré comme le Tita­nic des désastres suédois, avait été construit sous les ordres d’un des nombreux rois assoiffé de pouvoir et souhai­tant contrô­ler les mers et le futur. Il était si chargé en armes et lourd sur l’avant, qu’il chavira et coula avant même d’avoir quitté le port.

C’était une soirée clas­sique pour les droits humains, somme toute: de la nour­ri­ture gastro­no­mique et des bonnes inten­tions, une chorale chan­tant de magni­fiques chants de Noël. Je m’amu­sais à obser­ver une Arund­hati quasi-patho­lo­gique­ment anti-gala essayer de masquer son désar­roi. Ce n’était pas son truc, comme on dit.

Dan était occupé et très demandé, il rencon­trait des gens, donnait des inter­views. Nous l’aper­ce­vions de temps en temps — et en profi­tions pour le saluer rapi­de­ment. La remise des prix eut lieu dans le parle­ment suédois. Arund­hati Roy et moi-même fumes gracieu­se­ment invi­tés.

Nous étions en retard. Nous avons alors réalisé que si aucun de nous n’était à l’aise dans les halls des parle­ments de nos propres pays, c’était absurde d’al­ler nous emmer­der dans le parle­ment suédois. Nous avons donc rôdé dans les couloirs comme des délinquants, jusqu’à ce que l’on trouve un petit balcon d’où obser­ver la céré­mo­nie. Nous avions vue, face à nous, sur nos sièges vides. Les discours étaient longs. Nous sommes sortis, avons marché à travers les grands couloirs, et sommes tombés sur une salle de banquets vide. Quelque part, c’était méta­pho­rique. J’ai rallumé mon magnéto :

JC : Ça rime à quoi, la bien­fai­sance comme instru­ment poli­tique ?

AR : C’est une vieille blague, c’est ça ? Si vous voulez contrô­ler quelqu’un, soute­nez-le. Ou épou­sez-le.

(Rires)

JC : La poli­tique du maque­reau…

AR : Infil­trez-vous dans la résis­tance, captu­rez-la, finan­cez-la.

JC : Domes­tiquez-la…

AR : Rendez-la dépen­dante de vous. Trans­for­mez-la en projet artis­tique ou en un produit quel­conque. À la minute où votre pensée radi­cale devient une opéra­tion insti­tu­tion­na­li­sée et subven­tion­née, vous êtes dans de beaux draps. Et  c’est habi­le­ment ficelé. Tout n’est pas mauvais. Certains font vrai­ment du bon boulot.

JC : Comme l’ACLU (Union améri­caine pour les liber­tés civiles)…

AR : Ils reçoivent de l’argent de la Fonda­tion Ford, c’est ça ? Mais ils font un excellent travail. On ne peut pas repro­cher aux gens le travail qu’ils accom­plissent, lorsqu’on les prend indi­vi­duel­le­ment.

JC : Les gens veulent faire quelque chose de bien, d’uti­le…

AR : Oui. Et ce sont ces bonnes inten­tions qui sont embri­ga­dées et mises à contri­bu­tion. C’est compliqué. Imagine un collier de perles. Les perles prises sépa­ré­ment peuvent être très belles, mais lorsqu’elles sont enfi­lées, elles ne sont plus libres de sautiller à leur guise. Lorsqu’on regarde autour de soi et qu’on voit le nombre d’ONG qui sont subven­tion­nées par les Fonda­tions Ford, Rocke­fel­ler ou Gates, il doit y avoir quelque chose qui ne va pas, non ? Ils trans­forment des radi­caux poten­tiels en béné­fi­ciaires de leurs largesses — et puis, de façon très subtile, sans en avoir l’air — ils circons­crivent les limites de la poli­tique radi­cale. Et vous êtes viré si vous déso­béis­sez… viré, privé de finan­ce­ment, qu’im­porte. Et puis il y a toujours ce jeu qui consiste à faire riva­li­ser ceux qui sont finan­cés avec ceux qui ne le sont pas, un jeu dans lequel celui qui finance occupe le devant de la scène. Donc, ce que je veux dire c’est que je ne suis pas contre le fait qu’il y ait des subven­tions — parce que nous sommes à court de solu­tions — mais nous devons nous deman­der si c’est nous qui prome­nons le chien ou si c’est le chien qui nous promène. Ou encore qui est le chien et qui nous sommes.

JC : Je suis incon­tes­ta­ble­ment le chien… et j’ai incon­tes­ta­ble­ment été promené.

AR : Partout — pas seule­ment aux USA… répri­mez, tabas­sez, abat­tez, empri­son­nez ceux que vous pouvez et déver­sez de l’argent sur ceux que vous ne pouvez pas atteindre — et débar­ras­sez-les progres­si­ve­ment de leurs griffes. Ils sont en train de créer ce que nous appe­lons en Inde des Paaltu Sher, qui signi­fie Tigres Appri­voi­sés. Comme une résis­tance facti­ce… pour que vous puis­siez vous défou­ler sans provoquer le moindre dégât.

JC : La première fois que tu t’es expri­mée au Forum Social Mondial… c’était quand déjà ?

AR : En 2002 je crois, à Porto Alegre… juste avant l’in­va­sion de l’Irak par les USA.

JC : Puis tu as été à celui de Mumbai en 2004 et c’était…

AR : Complè­te­ment ONGisé. Un si grand nombre d’ac­ti­vistes majeurs s’étaient trans­for­més en agents de voyage, réduits à s’oc­cu­per de tickets, d’argent et du trans­port des gens. Le forum a tout d’un coup déclaré : « Unique­ment de la non-violence, pas de luttes armées… » Ils étaient deve­nus gand­hiens.

JC : Donc quiconque impliqué dans la résis­tance armée…

AR : Tous élimi­nés. Un grand nombre des luttes radi­cales étaient élimi­nées. Et je me suis dit, bordel de merde. La ques­tion que je pose est la suivante : si on a, disons, des gens vivant dans des villages au fin fond de la forêt, à quatre jours de marche de toute civi­li­sa­tion, et qu’un millier de soldats débarquent, brûlent leurs villages, tuent et violent les gens pour les faire fuir, parce que des compa­gnies minières veulent s’ap­pro­prier leur terre — quelle forme de non-violence serait conseillée par ces fidèles parti­sans de l’es­ta­blish­ment ? La non-violence c’est du théâtre poli­tique radi­cal.

JC : Effi­cace unique­ment en présence d’un public…

AR : Exac­te­ment. Et qui peut atti­rer un public ? Il faut du capi­tal, des stars, pas vrai ? Gandhi était une super­star. Les habi­tants de la forêt ne possèdent pas ce capi­tal, cette force d’at­trac­tion. Ils n’au­ront donc pas de public. La non-violence devrait consti­tuer une tactique — et non une idéo­lo­gie prêchée par ceux qui sont à l’ex­té­rieur du conflit à l’at­ten­tion des victimes de violence en masse… Pour moi, je pense avoir évolué lorsque j’y ai vu clair.

JC : Tu commences à sentir le parfum des enzymes diges­tifs…

AR : (Rire) Mais tu sais, la révo­lu­tion ne peut pas être finan­cée. Ce n’est pas l’ima­gi­na­tion des trusts et des fonda­tions qui va appor­ter un véri­table chan­ge­ment.

JC : Mais quel est le grand jeu derrière tout ça ?

AR : Le grand jeu consiste à préser­ver le Marché Libre. Ajus­te­ment Struc­tu­rel, Priva­ti­sa­tion, fonda­men­ta­lisme du libre-échange, le tout dissi­mulé derrière le masque de la Démo­cra­tie et de l’État de droit. Bon nombre d’ONG finan­cées par des fonda­tions capi­ta­listes — pas toutes mais beau­coup d’entre elles — deviennent les mission­naires de la « nouvelle écono­mie ». Elles mani­pulent votre imagi­na­tion, mani­pulent le langage. La notion de « droits de l’homme », par exemple — me dérange parfois. Pas en soi, mais parce que le concept de droits humains a remplacé l’idée de justice, qui est bien plus impor­tante. Les droits humains sont des droits fonda­men­taux, c’est le mini­mum qu’on puisse exiger. Trop souvent, ils deviennent le but en soi. Ce qui devrait être le mini­mum devient le maxi­mum — tout ce que nous sommes censés espé­rer — mais les droits humains, ce n’est pas suffi­sant. Le but est, et doit toujours être, la justice.

[A propos des grandes ONGs, il faut voir ce docu­men­taire sur le WWF:]

Voir, à ce propos, l'excellent documentaire de Wilfried Huismann, "Le silence des pandas"

JC : Le terme droits humains est, ou peut être, paci­fi­ca­teur, en quelque sorte, occu­pant  dans l’ima­gi­naire poli­tique l’es­pace qui devrait être dévolu à la justice ?

AR : Prends le conflit israélo-pales­ti­nien, par exemple. Si on observe les cartes de 1947 à aujourd’­hui, on constate qu’Is­raël a englouti pratique­ment tout le terri­toire pales­ti­nien avec ses colo­nies illé­gales. Pour parler de justice dans cette bataille, il faut parler de ces colo­nies. Mais si on ne parle que des droits de l’homme, alors on peut dire : « Oh, le Hamas viole les droits de l’homme » et « Israël viole les droits de l’homme ».  Donc, les deux sont mauvais.

JC : On peut en faire une équi­va­len­ce…

AR : …alors que ce n’en est pas une. Mais ce discours des droits de l’homme, c’est un très bon angle pour la télé — cette indus­trie de la condam­na­tion et de l’ana­lyse des grandes atro­ci­tés (rires). Qui se sort blanc comme neige de l’ana­lyse des atro­ci­tés ? Les États se sont octroyé le droit de légi­ti­mer la violence — et donc qui se retrouve crimi­na­lisé et délé­gi­timé ? Unique­ment — bon, c’est un peu exces­sif — disons que c’est habi­tuel­le­ment, la résis­tance.

JC : Donc le terme droits de l’homme peut priver la justice d’oxy­gène ?

AR : Les droits de l’homme retirent l’his­toire de la justice.

JC : La justice béné­fi­cie toujours d’un contex­te…

AR : J’ai l’air de déni­grer les droits de l’hom­me…. Ce n’est pas le cas. Tout ce que je veux dire c’est que l’idée de justice — ne serait-ce que le fait de rêver de justice — est révo­lu­tion­naire. Le langage des droits de l’homme a tendance à accep­ter un statu quo qui est intrin­sèque­ment injuste — tout en essayant de deman­der des comptes aux respon­sables de ce statu quo. Mais à vrai dire, bien sûr, ce qui bloque tout, c’est que violer les droits de l’homme fait partie inté­grante du projet du néo-libé­ra­lisme et de l’hé­gé­mo­nie mondiale.

JC : …dans la mesure où ce n’est que par la violence que ces poli­tiques peuvent être mises en œuvre.

AR : Par aucun autre moyen — mais parlez suffi­sam­ment fort des droits de l’homme et cela donnera l’im­pres­sion que la démo­cra­tie est à l’œuvre, que la justice est à l’œuvre. Il fut un temps où les USA déclen­chaient des guerres pour renver­ser des démo­cra­ties, parce que, en ce temps-là la démo­cra­tie repré­sen­tait une menace pour le libre-échange. Certains pays natio­na­li­saient leurs ressources, proté­geaient leurs marchés… Donc, les vraies démo­cra­ties étaient renver­sées. Elles ont été renver­sées en Iran, dans toute l’Amé­rique Latine, au Chili…

JC : La liste est trop longue…

AR : Main­te­nant nous sommes dans une situa­tion où la démo­cra­tie a été emme­née à l’ate­lier de répa­ra­tion pour être rafis­to­lée, remo­de­lée de manière à être favo­rable à l’éco­no­mie de marché. Donc main­te­nant; les USA mènent des guerres pour instal­ler des démo­cra­ties. D’abord il fallait les renver­ser, et main­te­nant il faut les instal­ler, pas vrai ? Et l’émer­gence de toutes ces ONG finan­cées par le capi­tal dans le monde moderne, la notion de RSE, respon­sa­bi­lité sociale des entre­prises — tout ça fait partie de la même Nouvelle Démo­cra­tie Contrô­lée. Dans ce sens, tout cela fait partie de la même machine.

JC : Des tenta­cules de la même pieuvre.

AR : Ils ont occupé l’es­pace laissé libre lorsque les « ajus­te­ments struc­tu­rels » ont contraint les États à réduire les dépenses publiques — dans les domaines de la santé, de l’édu­ca­tion, des infra­struc­tures, de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau — trans­for­mant ce qui aurait dû être des droits, à l’édu­ca­tion, aux soins etc., en acti­vi­tés chari­tables acces­sibles à quelques-uns. Peace, Inc. (Paix SARL) est parfois aussi inquié­tante que War, Inc. [Guerre SARL, titre du film de Joshua Seftel dans lequel joue John Cusack, NdE]. C’est un moyen de contrô­ler la colère publique. Nous sommes tous sous contrôle et nous ne le savons même pas… Le FMI et la Banque Mondiale, les enti­tés les plus opaques et les plus secrètes qui soient, inves­tissent des millions dans des ONG qui luttent contre la « corrup­tion » et pour la « trans­pa­rence ». Ils veulent l’État de droit, tant que ce sont eux qui font les lois. Ils veulent la trans­pa­rence pour unifor­mi­ser une situa­tion, de manière à ce que les capi­taux puissent circu­ler libre­ment. Embas­tillez le Peuple, Libé­rez l’Argent. La seule chose qui soit auto­ri­sée à circu­ler libre­ment aujourd’­hui — sans entraves — partout dans le monde, c’est l’ar­gent… le capi­tal.

JC : C’est juste une ques­tion de renta­bi­lité, n’est-ce pas ? Des marchés stables, un monde stable… Il y a une grande violence dans l’idée d’un « climat d’in­ves­tis­se­ment » unifor­misé.

AR : En Inde, c’est une expres­sion que nous utili­sons de façon inter­chan­geable avec le mot « massacre ». Marchés stables, monde instable. La renta­bi­lité. Tout le monde en entend parler. Telle­ment que ça vous donne envie d’être pro-inef­fi­ca­cité et pro-corrup­tion. (Rire) Mais sérieu­se­ment, si on examine l’his­toire des Fonda­tions Ford et Rocke­fel­ler, en Amérique Latine, en Indo­né­sie, où presque un million de personnes, prin­ci­pa­le­ment des commu­nistes, ont été tuées par le Géné­ral Suharto, qui était soutenu par la CIA, en Afrique du Sud, lors du mouve­ment des droits civiques aux USA… Ou même main­te­nant, c’est très trou­blant. Elles ont toujours travaillé avec le dépar­te­ment d’État US.

JC : Et pour­tant, main­te­nant, Ford finance The Act of Killing (L’acte de tuer, docu­men­taire de Joshua Oppen­hei­mer et Chris­tine Cynn) — le film qui traite de ces mêmes massacres. Ils établissent le profil des bouchers mais pas celui de leurs maîtres. Ils ne suivront pas la trace de l’argent.

AR : Ils ont telle­ment d’argent qu’ils peuvent tout finan­cer, de très mauvaises choses comme des choses très bien — des docu­men­taires, la plani­fi­ca­tion des armes nucléaires, les droits liés au genre, des confé­rences fémi­nistes, des festi­vals de cinéma et de litté­ra­ture, des chaires univer­si­tai­res… tout, tant que cela ne bous­cule pas le « marché » et le statu quo écono­mique. Une des « bonnes œuvres » de Ford a consisté à finan­cer le CFR, le Coun­cil of Foreign Rela­tions, qui travaillait en étroite colla­bo­ra­tion avec la CIA. Depuis 1946, tous les prési­dents de la Banque Mondiale sont issus du CFR. Ford a financé la RAND, Research and Deve­lop­ment Corpo­ra­tion, qui travaille en étroite colla­bo­ra­tion avec les forces armées US.

JC : C’est là que travaillait Dan. C’est là qu’il a mis la main sur les papiers du Penta­gone.

AR : Les papiers du Penta­gone (Penta­gon Papers)… Je n’en croyais pas mes yeux en les lisant… ces histoires de bombar­de­ment de barrages, de famines plani­fiées… J’ai rédigé une intro­duc­tion à une édition de For Reasons of State de Noam Chom­sky, où il analyse les papiers du Penta­gone. Il y avait un chapitre dans le livre inti­tulé The Backroom Boys — peut-être que ce n’était pas dans les papiers du Penta­gone, je ne me souviens plus… mais il y avait une lettre ou quelque chose de ce genre, émanant peut-être de soldats sur le terrain, et qui expliquait que c’était génial d’avoir mélangé le phos­phore blanc avec le napalm… « ça colle aux Viets comme de la merde à une couver­ture et ça les brûle jusqu’à l’os. » Ils étaient contents parce que le phos­phore blanc conti­nuait à brûler même lorsque les Viet­na­miens frap­pés par les bombes essayaient de sauter dans l’eau pour arrê­ter le feu qui les dévo­rait…

JC : Tu connais ça par cœur ?

AR : Je ne peux pas oublier ; ça m’a brûlée jusqu’à l’os… J’ai grandi au Kerala, tu te souviens. Un pays commu­nis­te…

JC : Tu étais en train d’ex­pliquer comment la Fonda­tion Ford avait financé la RAND et le CFR.

AR : (Rires) Oui… c’est une comé­die de chambre à coucher… ou plutôt une tragé­die de chambre à coucher… au fait, est-ce que ce genre existe ? Ford a financé le CFR et RAND. Robert McNa­mara est passé de la direc­tion de Ford Motors au Penta­gone. Donc, comme tu peux le consta­ter, nous sommes cernés.

JC : …et pas seule­ment par le passé.

Julian Assange

AR : Non — dans l’ave­nir aussi. L’ave­nir c’est Google, n’est-ce pas ? Dans le livre de Julian Assange — un livre brillant — When Google Met Wiki­leaks (Quand Google a rencon­tré Wiki­leaks), il suggère qu’il n’y a pas une grande diffé­rence entre Google et la NSA. L’une des trois personnes qui ont accom­pa­gné Eric Schmidt — PDG de Google — pour inter­vie­wer Julian, était Jared Cohen, direc­teur de Google Ideas — ancien du dépar­te­ment d’État et conseiller ou quelque chose de ce genre au CFR, conseiller de Conde­leezza Rice et d’Hillary Clin­ton. Les deux autres étaient Lisa Shields et Scott Malcolm­son, égale­ment anciens du dépar­te­ment d’État et du CFR. C’est du sérieux. Mais quand on parle des ONG, il y a une chose à laquelle on doit faire atten­tion…

JC : Laquelle ?

AR : Quand les attaques contre les ONG viennent de l’autre bord, l’ex­trême-droite, alors ceux d’entre nous qui avaient entre­pris de critiquer les ONG d’un point de vue tota­le­ment diffé­rent, nous aurons l’air fin… aux yeux des libé­raux nous serons les méchants…

JC : Encore une fois, dres­ser les « finan­cés » contre ceux qui ne le sont pas.

AR : Par exemple en Inde, le nouveau gouver­ne­ment — les membres de la droite radi­cale hindoue qui veulent que l’Inde devienne une « Nation Hindoue » — eh bien ce sont des fana­tiques. Des bouchers. Les massacres consti­tuent leurs campagnes élec­to­rales offi­cieuses — orches­trés dans le but de divi­ser les commu­nau­tés et rappor­ter des votes. C’est ce qui s’est passé au Guja­rat en 2002, et cette année, à la veille des élec­tions géné­rales, dans le district de Muzaf­far­na­gar, des dizaines de milliers de Musul­mans ont dû fuir leurs villages et s’ins­tal­ler dans des camps. Certains de ceux qui ont été accu­sés de tous ces meurtres occupent aujourd’­hui des postes de ministres. Face à leur caution­ne­ment de massacres purs et simples, dont ils se glori­fient, on en devient nostal­giques de l’hy­po­cri­sie du discours des droits de l’homme. Mais main­te­nant, si les ONG des « droits de l’homme » émettent le moindre bruit, ne serait-ce qu’un chucho­te­ment… ce gouver­ne­ment les fera taire. Et il peut le faire, très faci­le­ment. Il leur suffira de s’en prendre à ceux qui versent de l’ar­gent… et ceux-là, quels qu’ils soient, en parti­cu­lier ceux qui s’in­té­ressent à l’énorme « marché » indien, se soumet­tront ou se cara­pa­te­ront de l’autre côté. Ces ONG saute­ront parce que ce sont des chimères. Elles ne sont pas soli­de­ment ancrées dans la société parmi les gens, vrai­ment, donc elles dispa­raî­tront pure­ment et simple­ment. Même la résis­tance factice qui a sucé la moelle de la véri­table résis­tance sera anéan­tie.

JC : Tu crois que Modi va réus­sir à long terme ?

AR : C’est diffi­cile à dire. Il n’y a pas de véri­table oppo­si­tion tu sais. Il détient une majo­rité abso­lue et il contrôle entiè­re­ment son gouver­ne­ment. Lui-même ne faisant confiance à aucun membre de son entou­rage — et je pense que c’est le cas de la plupart des gens qui ont un passé trouble — il a entre­pris d’in­te­ra­gir direc­te­ment avec le peuple. Le gouver­ne­ment est secon­daire. Les insti­tu­tions publiques sont occu­pées par ses acolytes, les programmes scolaires et univer­si­taires sont remo­de­lés, l’his­toire est réécrite de manière absurde. Tout cela est très dange­reux. Et une grand partie de la jeunesse, les étudiants, la masse des gens bran­chés sur les nouvelles tech­no­lo­gies, la classe moyenne instruite, les grandes entre­prises, sont avec lui la droite hindoue est avec lui. Il abaisse le niveau du discours public en disant des choses comme : « Oh, ce sont les Hindous qui ont inventé la chirur­gie esthé­tique dans les Védas parce que sinon comment aurions-nous pu avoir un dieu à tête d’élé­phant ? »

JC : (En riant) Il a dit ça ?

AR : Oui ! C’est dange­reux. Par ailleurs, c’est telle­ment ringard que je ne sais pas combien de temps ça peut durer. Mais pour le moment, les gens portent des masques de Modi et l’ac­cla­ment… Il a été élu démo­cra­tique­ment. On ne peut pas échap­per à ça. C’est la raison pour laquelle lorsque les gens se réfèrent au « peuple » ou au « public » comme s’il s’agis­sait du dernier dépo­si­taire de toute morale, il m’ar­rive de tiquer.

JC : Comme on dit : « Le kitsch est le masque de la Mort »

AR : C’est à peu près ça. Mais d’un autre côté, bien qu’il n’ait pas de véri­table oppo­si­tion au Parle­ment, l’Inde est un pays très inté­res­sant… il n’existe pas d’op­po­si­tion offi­cielle, mais il y a une authen­tique oppo­si­tion sur le terrain. Si on se déplace — il y a toutes sortes de gens, des gens brillants… des jour­na­listes, des cinéastes, que l’on aille au Cache­mire, la partie indienne, ou dans un village adivasi (d’abo­ri­gènes) sur le point d’être submergé par un réser­voir de barrage — leur niveau de compré­hen­sion de tout ce dont nous avons parlé — la surveillance, la mondia­li­sa­tion, l’ONGi­sa­tion — est telle­ment élevé, tu sais ? La sagesse des mouve­ments de résis­tance, qui sont mis à poil et au pied du mur, est incroyable. Donc… je compte sur eux et je garde la foi. (Rires)

JC : Donc ça n’a rien de nouveau pour toi… le débat sur la surveillance de masse ?

AR : Bien sûr, les détails sont quelque chose de nouveau pour moi, la partie tech­nique et l’éten­due de tout ça — mais pour beau­coup d’entre nous en Inde, qui ne nous consi­dé­rons pas comme « inno­cents », la surveillance est une chose dont nous avons toujours été conscients. La plupart de ceux qui ont été sommai­re­ment exécu­tés par l’ar­mée ou par la police — nous appe­lons ça des « confron­ta­tions » — ont été trou­vés en pistant leurs portables. Au Cache­mire, cela fait des années qu’ils surveillent chaque appel télé­pho­nique, chaque e-mail, chaque compte Face­book — ça plus les portes qu’on défonce, les tirs dans les foules, les arres­ta­tions de masse, la torture qui éclipse Abou Ghraïb. C’est pareil en Inde centrale.

JC : Dans la forêt où tu es allée Marcher avec les Cama­rades ?

AR : Oui. Là où les gens les plus pauvres du monde ont immo­bi­lisé quelques-unes des compa­gnies minières les plus riches. Ce qui est très ironique c’est que des gens qui vivent dans des endroits isolés, qui sont illet­trés et ne possèdent pas de télés, sont d’une certaine façon plus libres parce qu’ils sont hors d’at­teinte de l’en­doc­tri­ne­ment par les médias de masse modernes. Une guerre civile virtuelle est en cours là-bas et peu de gens le savent. De toute façon, avant que j’aille dans la forêt, un commis­saire de police m’a dit : « Quiconque traverse cette rivière, peut être abattu sans somma­tion par mes hommes. » La police nomme « Pakis­tan » la zone qui se situe de l’autre côté de la rivière. Enfin, bon, ensuite le flic m’a dit : «  Tu sais, Arund­hati, j’ai dit à mes supé­rieurs que quel que soit le nombre de poli­ciers qu’on postera dans cette zone, dans la forêt, nous ne pour­rons pas gagner cette bataille par la force — le seul moyen de la gagner sera de mettre une télé dans chaque maison tribale parce que ces tribus ne connaissent pas la cupi­dité. » Il voulait dire que regar­der la télé leur appren­drait la cupi­dité.

JC : La cupi­di­té… Il ne s’agit que de ça dans tout ce cirque… hein ?

AR : Oui.

À Moscou

Edward Snow­den, John Cusack et Arund­hati Roy

JC : Ce soir-là, après la remise des prix, nous avons rejoint Dan. Le matin suivant, nous prenions l’avion pour Moscou. Ole von Uexküll, de la Right Live­li­hood Foun­da­tion, un homme char­mant aux yeux claires et aux manières impec­cables, voya­geait avec nous. Ole allait donner son prix à Ed, étant donné qu’il ne pouvait pas venir à Stock­holm pour le récu­pé­rer. Ole serait notre compa­gnon pour quelques jours. Durant le vol, Dan, qui a 83 ans, lisait furieu­se­ment le nouvel essai d’Arund­hati, The Doctor and the Saint, en prenant des notes dans un carnet jaune. Mon esprit était agité, je me deman­dais ce que Roy ferait de ce petit cirque déri­vant vers Moscou. Ce que j’ap­pren­drais de ce qu’elle appelle, avec une douceur soyeuse sinistre dans ses yeux pétillants de malice, « la pers­pec­tive de la bougnoule » ? Elle peut vous désar­mer à tout instant avec son sourire arnaqueur mais ses yeux voient les choses, aiment les choses, si féro­ce­ment que parfois, ça fait peur.

En passant le poste d’im­mi­gra­tion du pays dont il plani­fiait autre­fois l’anéan­tis­se­ment, Dan fit le signe de la paix. Peu après, nous étions en train de rouler dans les rues gelées de Moscou. Le Ritz Carl­ton est litté­ra­le­ment perché à quelques centaines de mètres du Krem­lin. La Place Rouge semblait toujours plus grande à la télé, durant ces horribles parades mili­taires. Elle est bien plus petite à l’œil nu. Nous nous sommes enre­gis­trés à l’Hô­tel et furent accom­pa­gnés vers un salon de récep­tion VIP avec vue pano­ra­mique sur le Krem­lin, et un panneau d’une Audi disant : La terrasse du Ritz vous est offerte par Audi. Un autre rappel planant sur la tombe de Lénine, que le capi­ta­lisme était censé avoir mis fin à l’his­toire.

A midi le lende­main, je reçu l’ap­pel que j’at­ten­dais, dans ma chambre.

La rencontre entre ces deux symboles vivant de la conscience US-améri­caine était histo­rique. Il fallait que cela se fasse. Voir Ed et Dan ensemble, échan­ger des histoires, des notes, était à la fois récon­for­tant et profon­dé­ment inspi­rant, et la conver­sa­tion avec Roy et les deux ex-hommes du Président était extra­or­di­naire. Elle était profonde, lucide, spiri­tuelle, géné­reuse et d’une légè­reté impos­sible lors d’une inter­view formelle. Cons­cient que nous étions surveillés et contrô­lés par des forces supé­rieures à nous-mêmes, nous avons parlé. Peut-être qu’un jour la NSA nous donnera les minutes de notre rencontre. Ce qui était remarquable, c’est la quan­tité d’en­tente qu’il y avait dans la pièce. Ce n’était pas que dans ce qui était dit, mais dans la façon de le dire, pas juste dans le texte, mais dans le sous-texte, la chaleur, et le rire qui était jubi­la­toire. Mais c’est une autre histoire. Après deux jours inou­bliables et 20 heures passées ensemble, nous avons dit au revoir à Ed, en nous deman­dant si nous allions le revoir un jour.

Durant les dernières heures avec Ed, Dan avait relaté en détails horribles et empi­riques l’his­toire de la course au nucléaire — une histoire de mensonges — un tome apoca­lyp­tique de mono­logues char­nels et de rites meur­triers.

À un moment, Dan a quali­fié Robert McNa­mara, son patron au Penta­gone, de « modéré ». Arund­hati a écarquillé les yeux. Dan a alors expliqué comment, comparé à d’autres allu­més du Penta­gone comme Edwin Teller et Curtis LeMay, il en était un. L’ar­gu­ment modéré et raison­nable de McNa­mara, dit Dan, était que les USA n’avaient besoin que de 400 ogives nucléaires et pas de 1000. Parce qu’a­près 400, il y avait des « retours décrois­sants sur géno­cide ». ça commençait à stag­ner. « Vous tuez la plupart des gens avec 400, donc avec 800, vous n’en tuez pas beau­coup plus — 400 ogives tueraient 1,2 milliards d’in­di­vi­dus sur une popu­la­tion mondiale d’alors 3,7 milliards. Alors pourquoi en avoir 1000 ? »

Roy écou­tait tout cela sans beau­coup parler. Dans The End of Imagi­na­tion (La fin de l’ima­gi­na­tion), l’es­sai qu’elle avait écrit après les essais nucléaires indiens de 1998, elle s’était attiré des problèmes très graves en décla­rant : « S’il est anti­pa­trio­tique de protes­ter contre les armes nucléaires, alors je fais séces­sion. Je me déclare une répu­blique mobile. » Dan, qui est en train d’écrire un livre sur la course à l’ar­me­ment nucléaire, me dit que c’était une des plus belles choses qu’il ait jamais lu sur le sujet. « Ne pensez-vous pas », dit Roy pour mémoire, où pour quiconque prêt à l’en­tendre, « que les armes nucléaires sont le corol­laire toxique et inévi­table de l’idée de Grande Nation ? »

Juste après le départ d’Ed, Dan s’ef­fon­dra sur mon lit — épuisé et béat — avec les bras grands ouverts, mais alors une tempête vit le jour. Il devint tour­menté et émotion­nel. Il citait des passages de The Man Without a Coun­try (L’homme sans pays) écrit par Edward Everett Hale, une nouvelle sur un offi­cier de la marine US jugé en cour martiale. La sentence de Hale fut d’er­rer pour toujours de bateau en bateau, et de ne plus jamais entendre le mot « Amérique ». Dans l’his­toire, un person­nage cite le poème Patrio­tism de Sir Walter Scott:

Breathes there the man with soul so dead,

Who never to himself hath said,

« This is my own, my native land! »

Ici respire l’homme à l’âme si morte,

Qui ne s’est jamais dit à lui-même

« C’est chez moi, ma terre native ! »

Dan commença à sanglo­ter. À travers ses larmes, il dit, « Je suis toujours autant patriote dans un certain sens sens… pas pour l’État, mais… », et il parla de son fils, qui devint majeur durant la Guerre du Viet­nam, et comment lui, Dan, pensait que son fils était né pour la prison. « Que la meilleure chose que les meilleures personnes de notre pays, comme Ed, puissent faire, soit d’al­ler en prison… Ou d’être exilé en Russie ? Voilà ce qu’est devenu mon pays… c’est horrible, vous savez… » Les yeux d’Arund­hati étaient compa­tis­sants, mais clai­re­ment pertur­bés.

C’était notre dernière nuit à Moscou. Nous sommes allés nous prome­ner sur la Place Rouge. Le Krem­lin était illu­miné. Dan est allé s’ache­ter un bonnet cosaque en four­rure. Nous marchions prudem­ment sur la périlleuse couche de glace qui recou­vrait la Place Rouge, en essayant de devi­ner où pouvait bien se trou­ver la fenêtre de Poutine et s’il était encore au travail. Roy conti­nuait à parler comme si elle était encore dans la chambre 1001 :

AR : Les rende­ments décrois­sants du géno­ci­de… sous quelle rubrique faut-il les clas­ser ? Maths ou écono­mie ? La zoolo­gie, je dirais. Mao a dit qu’il était prêt à ce que des millions de Chinois péris­sent dans une guerre nucléaire pourvu que la Chine survi­ve… Je commence à trou­ver ça de plus en plus écœu­rant que nos calculs ne concernent que les humains… Anni­hi­lez la vie sur terre, mais sauvez la nation… sous quelle rubrique ? Stupi­dité ou folie ?

JC : Services sociaux… D’après toi, de quoi ces cinglés auraient-ils l’air en code binaire ?

AR : Ça leur irait comme un gant. Quand on pense à toute cette violence, tout ce sang… tout ce qui a été détruit pour créer les grandes nations, les USA, l’Aus­tra­lie, la Grande-Bretagne, l’Al­le­magne, la France, la Belgique — et même l’Inde et le Pakis­tan.

JC : L’Union Sovié­tique…

AR : Oui. Après avoir autant détruit pour les faire naître, il nous faut des armes nucléaires pour les proté­ger — et le dérè­gle­ment clima­tique pour soute­nir leur mode de vie… un projet d’an­ni­hi­la­tion à double tran­chant.

JC : Nous devons tous nous pros­ter­ner devant les drapeaux.

AR : Et — autant le dire main­te­nant pendant que je suis sur la Place Rouge — devant le capi­ta­lisme. Chaque fois que je prononce le mot capi­ta­lisme, tout le monde s’ima­gine que…

JC : Tu dois être marxiste.

AR : Il y a beau­coup de marxisme en moi, vrai­ment… mais la Russie et la Chine ont eu leurs révo­lu­tions sanglantes et tout en étant commu­nistes, elles se faisaient la même idée de la produc­tion de richesse — qui est de l’ar­ra­cher des entrailles de la terre. Et main­te­nant, elles en sont arri­vées à la même idée pour finir… tu sais, le capi­ta­lisme. Mais le capi­ta­lisme échouera, aussi. Il nous faut imagi­ner autre chose. D’ici là, nous sommes tous logés à la même ensei­gne…

JC : En pleine erran­ce…

AR : Pendant des milliers d’an­nées, on a pris des déci­sions idéo­lo­giques, philo­so­phiques et concrètes. Elles ont altéré la surface de la terre, l’in­té­grité de nos âmes. Pour chacune de ces déci­sions, il y avait peut-être une autre déci­sion qui aurait pu être prise, qui aurait dû être prise.

JC : Qui peut être prise…

AR : Bien sûr. Mais je n’ai pas « l’idée de génie ». Je n’ai même pas l’ar­ro­gance de vouloir avoir « l’idée de génie ». Mais je crois que la loi de la résis­tance au pouvoir est aussi ancienne que la loi de l’ac­cu­mu­la­tion du pouvoir. C’est ce qui permet de main­te­nir l’équi­libre de l’uni­vers… le refus d’obéir. Je veux dire qu’est-ce qu’un pays ? Ce n’est qu’une unité admi­nis­tra­tive, une muni­ci­pa­lité glori­fiée. Pourquoi lui attri­buons-nous une dimen­sion ésoté­rique et le proté­geons-nous avec des bombes nucléaires ? Je ne peux pas me pros­ter­ner devant une muni­ci­pa­li­té… ce n’est tout simple­ment pas intel­li­gent. Les salauds feront ce qu’ils ont à faire, et nous ferons ce que nous avons à faire. Même s’ils nous anéan­tissent, passe­rons de l’autre côté ?

(John Cusack): Je l’ai regar­dée et je me suis demandé quels ennuis l’at­ten­daient là-bas en Inde… un vieux proverbe yougo­slave me vint à l’es­prit : « Dis la vérité et cours. » Mais certains person­nages ne cour­ront pas… même si peut-être, ils devraient le faire. Ils savent que montrer de la faiblesse ne fait qu’en­har­dir les salauds…

Elle se retourna vers moi brusque­ment et me remer­cia d’avoir orga­nisé la rencontre avec Edward Snow­den. « Il se présente comme un homme prag­ma­tique et impas­sible, mais seule la passion a pu le pous­ser à faire ce qu’il a fait. Il n’est pas que prag­ma­tique. C’est ce que j’avais besoin de savoir. »

Nous gardions un œil sur Dan, au loin, qui marchan­dait avec le marchand de chap­kas. Je crai­gnais qu’il ne glisse sur la glace.

« Donc pour mémoire, Mme Roy, lui deman­dais-je, en tant que personne ayant ‘beau­coup de marxis­me’ en elle, quel effet cela fait-il d’ar­pen­ter le sol gelé de la Place Rouge ? » Elle hocha la tête avec un air de sagesse, faisant mine de prendre au sérieux ma ques­tion de talk-show. « Je pense qu’elle devrait être priva­ti­sée…­re­mise à une fonda­tion qui travaille sans relâche à l’au­to­no­mi­sa­tion de la popu­la­tion carcé­rale fémi­nine, à l’abo­li­tion du travail des enfants  et à l’amé­lio­ra­tion des rela­tions entre les mass-média et les compa­gnies minières. Peut-être celle de Bill et Melinda Gates. »

Elle sourit tris­te­ment… Je pouvais presque entendre les carillons de sa pensée harmo­nieuse, aussi clai­re­ment que ceux des cloches de l’église qui emplirent l’air glacial et que le souffle du vent lacé­rant cette sombre nuit d’hi­ver.

« Écoute mec », dit-elle. « Dieu est de retour sur la Place Rouge. »

Quel sera l’objet de notre amour ?
Les êtres humains semblent inca­pables de vivre sans guerre, mais ils sont aussi inca­pables de vivre sans amour

par Arund­hati Roy

Le non-sommet de Moscou n’était pas une inter­view formelle. Ni un rendez-vous clan­des­tin de polar d’es­pion­nage. L’as­pect posi­tif qui en a découlé c’est que nous avons échappé à la régle­men­ta­tion diplo­ma­tique et à la prudence d’usage que l’on déploie autour d’Ed­ward Snow­den. Ce qui est dommage en revanche c’est que les plai­san­te­ries, l’hu­mour et les répar­ties de la chambre 1001 ne peuvent pas être repro­duites. Ce non-sommet ne peut pas être retrans­crit avec tous les détails qui méri­te­raient d’être mention­nés. Pour­tant, on ne peut abso­lu­ment pas ne pas les retrans­crire. Parce qu’il a eu lieu. Et parce que le monde est un mille-pattes qui avance petit à petit grâce à des millions de vraies conver­sa­tions. Et celle que nous avons eue en était sans aucun doute, une.

Ce qui était impor­tant, peut-être même davan­tage que ce qui a été dit, c’était l’es­prit qui régnait dans la chambre. Il y avait Edward Snow­den qui, après le 11 septembre et selon ses propres mots a « immé­dia­te­ment chanté les louanges de Bush » et s’est engagé pour la guerre en Irak. Et il y avait ceux d’entre nous qui, après le 11 septembre, avaient fait exac­te­ment l’in­verse. Il était un peu tard pour cette conver­sa­tion-là, bien sûr. L’Irak a été pratique­ment détruit. Et à l’heure actuelle, la carte de ce qu’on nomme avec condes­cen­dance le « Moyen-Orient » a été sauva­ge­ment redes­si­née (une fois de plus). Et malgré tout, nous étions là, tous ensembles, conver­sant dans un hôtel étrange en Russie.

Étrange, ça l’était sans conteste. Le hall opulent du Ritz-Carl­ton de Moscou, grouillait de million­naires saouls, grisés par un enri­chis­se­ment récent, et de superbes jeunes femmes, mi-paysannes, mi-top models, accro­chées aux bras d’hommes serviles — des gazelles en route pour la célé­brité et la fortune, payant leur dû aux satyres qui les y condui­raient. Dans les couloirs on tombait sur de grosses bagarres, des gens chan­tant à tue-tête et des serveurs en livrée entrant ou sortant des chambres en pous­sant silen­cieu­se­ment des chariots encom­brés de nour­ri­ture et d’ar­gen­te­rie. Dans la chambre 1001, nous étions si près du Krem­lin qu’en passant la main par la fenêtre, on pouvait presque le toucher. Nous étions au plus profond de l’hi­ver russe, auquel on n’a pas accordé le crédit qu’il méri­tait pour le rôle qu’il a joué lors de la deuxième guerre mondiale.

Daniel Ells­berg

Edward Snow­den était beau­coup plus petit que je ne le pensais. Petit, svelte et d’ap­pa­rence soignée, il faisait penser à un chat. Il salua Dan avec enthou­siasme et nous avec chaleur.

« Je sais pourquoi vous êtes là, me dit-il en souriant.

– Pourquoi ?

– Pour me radi­ca­li­ser. »

J’écla­tai de rire. Nous nous instal­lâmes un peu partout, l’un juché sur un tabou­ret, les autres sur des chaises ou sur le lit de John.

Dan et Ed étaient si heureux de se rencon­trer et avaient tant de choses à se dire, qu’il nous parut quelque peu impoli de nous immis­cer dans leurs échanges. Par moments ils adop­taient un langage codé et mysté­rieux : « Je suis passé direc­te­ment de citoyen anonyme à TSSCI (Top Secret / Sensi­tive Compart­men­ted Infor­ma­tion). » « Non, parce que, encore une fois, il ne s’agit pas du tout de la DS, mais de la NSA. À la CIA, on l’ap­pelle COMO. » « …Elle a un rôle simi­laire, mais béné­fi­cie-t-elle d’un appui ? » « PRISEC ou PRIVAC ? » « On commence par être habi­lité « confi­den­tiel ». Ensuite tout le monde accède aux niveaux d’ha­bi­li­ta­tion TS (Top secret), SI, TK, et Gamma… Personne ne sait de quoi il s’agit… »

Il a fallu un moment avant que je ne me sente prête à les inter­rompre. La réponse désar­mante de Snow­den à ma ques­tion concer­nant la photo où on le voit tenir le drapeau US dans ses bras a été de lever les yeux au ciel et de dire : « Oh, je ne sais pas. Quelqu’un m’a tendu un drapeau et ils ont pris une photo. » Et quand je lui deman­dai pourquoi il avait soutenu la guerre en Irak, alors que des millions de gens à travers la planète mani­fes­taient contre, il répliqua de façon tout aussi désar­mante : « Je me suis fait avoir par la propa­gande. »

Dan a parlé assez longue­ment du fait qu’il serait éton­nant que des citoyens US entrant au Penta­gone et à la NSA aient lu beau­coup de livres sur l’ex­cep­tion­na­lisme US et l’his­toire de ses guerres. (Et une fois dedans, ces sujets ne les inté­res­se­raient proba­ble­ment pas). Lui et Ed avaient assisté à ça en direct et en temps réel, et avaient été suffi­sam­ment horri­fiés pour mettre en jeu leur vie et leur liberté lorsqu’ils ont décidé de deve­nir lanceurs d’alerte. Ce qu’ils avaient tous deux clai­re­ment en commun, c’était un sens aigu de la probité morale — de la notion de bien et de mal. Un sens de la probité qui était de toute évidence à l’œuvre pas seule­ment lorsqu’ils ont décidé de lancer l’alerte sur ce qu’ils pensaient être mora­le­ment inac­cep­table, mais aussi lorsqu’ils se sont enga­gés dans leurs métiers — Dan pour sauver son pays du commu­nisme, Ed pour le sauver du terro­risme isla­miste. Ce qu’ils ont fait lorsqu’ils ont perdu leurs illu­sions était si galva­ni­sant, si spec­ta­cu­laire, qu’ils en sont venus à être iden­ti­fiés par ce seul acte de courage moral.

J’ai demandé à Ed Snow­den ce qu’il pensait de la capa­cité de Washing­ton de détruire des pays et de son inca­pa­cité à gagner une guerre (malgré la surveillance de masse). Je crois que la ques­tion était formu­lée d’une manière pas très polie — quelque chose comme « Quelle est la dernière fois que les USA ont gagné une guerre ? » Nous nous sommes demandé si les sanc­tions écono­miques et l’in­va­sion de l’Irak qui a suivi pouvaient être quali­fiées de géno­cide. Nous avons discuté du fait que la CIA savait — et se prépa­rait à ça — que le monde se diri­geait vers une guerre pas unique­ment entre pays mais aussi dans les pays, dans laquelle la surveillance de masse serait néces­saire pour contrô­ler les popu­la­tions. Et aussi comment les armées étaient trans­for­mées en forces de police pour admi­nis­trer les pays qu’elles avaient enva­his et qu’elles occu­paient, tandis que la police, même dans des endroits comme l’Inde, le Pakis­tan, Fergu­son, Missouri, aux USA — étaient entraî­nées à agir comme des armées pour répri­mer des insur­rec­tions internes.

Ed a parlé assez longue­ment du fait que nous « entrons comme des somnam­bules dans un État de surveillance totale. » Et là je le cite parce que c’est quelque chose qu’il a souvent répété : « Si nous ne faisons rien, nous entrons comme des somnam­bules dans un État de surveillance totale où nous avons à la fois un super-État qui détient une capa­cité illi­mi­tée d’user de la force et une capa­cité illi­mi­tée de savoir sur qui elle va s’exer­cer — et cette combi­nai­son est très dange­reuse. C’est l’ave­nir sombre que nous avons devant nous. Le fait qu’ils sachent tout de nous et que nous ne sachions rien d’eux — du fait qu’ils s’en­tourent de secret, qu’ils sont privi­lé­giés, qu’ils appar­tiennent à une classe à part…l’é­lite, la classe poli­tique, celle qui détient les ressources — nous ne savons pas où ils vivent, nous ne savons pas ce qu’ils font, nous ne savons pas qui sont leurs amis. Ils ont la capa­cité de tout savoir sur nous. C’est la direc­tion que prend l’ave­nir, mais je pense que cela peut évoluer de diffé­rentes maniè­res… »

J’ai demandé à Ed si la NSA ne faisait que feindre d’être irri­tée par ses révé­la­tions ou si elle n’était pas en réalité secrè­te­ment ravie d’être répu­tée comme « l’Agence qui voit tout et qui sait tout » — parce que cela permet de main­te­nir les gens dans un état de peur, d’ins­ta­bi­lité, constam­ment sur leurs gardes et faciles à gérer.

Dan a expliqué comment, même aux USA, on n’était qu’à un 11 septembre d’un État poli­cier :

« Nous ne sommes pas à l’heure actuelle dans un État poli­cier, pas encore. Je parle de ce qui pour­rait adve­nir. Je me rends bien compte que je ne devrais pas dire les choses de cette maniè­re…Les Blancs, la classe moyenne, dont je fais partie, ne vivent pas dans un État poli­cier… Les Noirs, les pauvres, vivent dans un État poli­cier. La répres­sion commence avec les demi-blancs, les Moyen-orien­taux, ainsi que toute personne qui s’as­so­cie­rait à eux, et s’étend à partir de là… Nous n’avons pas un État poli­cier. Un 11 septembre de plus, et je crois que nous aurons des centaines de milliers d’ar­res­ta­tions. Des Moyen-Orien­taux et des Musul­mans seront mis dans des camps de déten­tion ou expul­sés. Après le 11 septembre, des milliers de personnes ont été arrê­tées sans mise en accu­sa­tion… Mais là je parle de l’ave­nir. Je parle de quelque chose qui serait de l’ordre de ce qu’on a fait aux Japo­nais pendant la Deuxième guerre mondiale. Je parle de centaines de milliers dans des camps ou expul­sés. Je pense que la surveillance peut être mise en rela­tion avec ça. Ils sauront à qui s’en prendre. Ils ont déjà recueilli les données. »

(Alors qu’il disait cela, je me suis deman­dée, bien que je n’aie pas posé la ques­tion : comment les choses se seraient-elles passées si Snow­den n’avait pas été Blanc ?)

Nous avons parlé de guerre, de cupi­dité, de terro­risme et de ce qui pour­rait en être une défi­ni­tion précise. Nous avons parlé de pays, de drapeaux et de la signi­fi­ca­tion qu’il faut donner au patrio­tisme. Nous avons parlé de l’opi­nion publique et du concept de morale publique et à quel point elle peut être chan­geante et faci­le­ment mani­pu­lable.

Ce n’était pas une conver­sa­tion du type « ques­tions-réponses ». Nous formions un groupe incon­gru. Ole, moi-même et trois Améri­cains trouble-fête. John Cusack, qui a imaginé et orga­nisé cette réunion de pertur­ba­teurs, est issu d’un milieu de musi­ciens, écri­vains, acteurs, athlètes qui ont refusé de se lais­ser prendre à toutes ces conne­ries, même lorsqu’elles étaient super­be­ment embal­lées.

Qu’ad­vien­dra-t-il d’Ed­ward Snow­den ? Pourra-t-il un jour retour­ner aux USA ? Ses chances semblent bien faibles. Le gouver­ne­ment des États-Unis — tant l’État profond que les deux grands partis poli­tiques — veut le punir pour l’énorme tort qu’il a fait subir à l’es­ta­blish­ment sécu­ri­taire. (Ils ont placé Chel­sea Manning et les autres lanceurs d’alerte là où ils voulaient les mettre: en taule). S’ils ne parviennent pas à tuer ou à incar­cé­rer Snow­den, ils doivent utili­ser tout ce qui est en leur pouvoir pour limi­ter les dégâts qu’il a occa­sion­nés et qu’il conti­nue à provoquer. Un des moyens pour y parve­nir serait de conte­nir et de s’ap­pro­prier le débat autour des lanceurs d’alerte et de l’orien­ter dans une direc­tion qui les arran­ge­rait. Et ils ont, dans une certaine mesure, réussi à faire ça. Dans le débat Sécu­rité Publique contre surveillance de masse et qui se déroule dans les médias occi­den­taux établis, l’Objet de l’Amour ? Ce sont les USA. Les USA et leurs actes. Sont-ils moraux ou immo­raux ? Bons ou mauvais ? Les lanceurs d’alerte sont-ils des patriotes ou des traîtres ? A l’in­té­rieur de cette matrice de mora­lité restreinte, d’autres pays, d’autres cultures, d’autres conver­sa­tions — même en étant victimes de guerres US — appa­raissent la plupart du temps seule­ment en tant que témoins du procès prin­ci­pal. Ils soutiennent soit l’in­di­gna­tion de l’ac­cu­sa­tion soit celle de la défense. Le procès, mené dans ces condi­tions, sert à renfor­cer l’idée qu’il peut y avoir une super­puis­sance morale modé­rée. Ne sommes-nous pas en train de la voir en pleine action ? Sa douleur ? Sa culpa­bi­lité ? Ses méca­nismes d’au­to­cor­rec­tion ? Ses médias chiens de garde ? Ses acti­vistes qui refusent de voir les citoyens ordi­naires (inno­cents) espion­nés par leur propre gouver­ne­ment ? Dans ces débats qui semblent féroces et intel­li­gents, des mots tels que public, sécu­rité et terro­risme sont lancés, mais ils demeurent, comme toujours, défi­nis de façon approxi­ma­tive et sont le plus souvent utili­sés comme l’État US voudrait qu’on les utilise.

Il est choquant que Barack Obama ait approuvé une « liste de gens à tuer » avec 20 noms dessus.

Vrai­ment ?

Sur quelle sorte de liste les millions de gens ayant été tués dans toutes les guerres US figu­raient-ils, sinon sur une « liste de gens à tuer » ?

Dans toute cette affaire, Snow­den dans son exil, doit demeu­rer stra­té­gique et user d’une certaine tactique. Il se trouve dans la posi­tion impos­sible de devoir négo­cier les termes de son amnis­tie/procès avec ces mêmes insti­tu­tions US qui se consi­dèrent trahies par lui, et les termes de sa rési­dence en Russie avec ce Grand Huma­ni­taire qu’est Vladi­mir Poutine. Donc les super­puis­sances ont acculé ce diseur de vérité dans une posi­tion qui néces­site une extrême prudence de sa part concer­nant son utili­sa­tion des projec­teurs qui sont braqués sur lui et ses décla­ra­tions publiques.

Malgré cela, si on met de côté ce qui ne peut pas être dit, la conver­sa­tion autour des lanceurs d’alerte est passion­nante — c’est de la Real­po­li­tik — animée, impor­tante et truf­fée de termes juri­diques.

On y retrouve des espions et des chas­seurs d’es­pions, des secrets et des divul­ga­teurs de secrets. C’est un univers en soi, très adulte et très atti­rant. Cepen­dant, s’il devient, et c’est un risque récur­rent — un substi­tut pour une pensée poli­tique plus large et radi­cale, alors le débat que Daniel Berri­gan, prêtre jésuite, poète et résis­tant de guerre (contem­po­rain de Daniel Ells­berg) voulait avoir lorsqu’il a dit : « tous les États-nations tendent à deve­nir impé­riaux, c’est là le problème », devient un peu gênant.

Arund­hati Roy, Daniel Ells­berg, Edward Snow­den & John Cusack

J’étais heureuse de voir Snow­den expliquer, lors de ses débuts sur Twit­ter (il s’est attiré plus d’un demi-million de follo­wers en une demi-seconde) : « Je travaillais pour le gouver­ne­ment. Je travaille main­te­nant pour le public ». Ce qui est impli­cite dans cette phrase, c’est le fait que le gouver­ne­ment ne travaille pas pour le public. C’est le début d’une conver­sa­tion subver­sive et gênante. Par « le gouver­ne­ment », il entend bien sûr le gouver­ne­ment US, son ancien employeur. Mais qu’en­ten­dait-il par « le public » ? Le public US ? Quelle partie du public US ? Il va devoir déci­der au fur et à mesure. Dans les démo­cra­ties, la ligne de démar­ca­tion entre un gouver­ne­ment élu et « le public » n’est jamais très claire. L’élite est géné­ra­le­ment mélan­gée au gouver­ne­ment de façon homo­gène. D’un point de vue inter­na­tio­nal, si « le public US » est bien quelque chose qui existe, c’est un public de privi­lé­giés. Le seul « public » que je connaisse est un laby­rinthe épineux et exas­pé­rant.

Bizar­re­ment, lorsque je repense à notre rencontre au Ritz de Moscou, l’image qui me vient en tête c’est celle de Daniel Ells­berg. Dan, après toutes ces heures à parler, étendu sur le lit de John, tel le Christ, avec ses bras grands ouverts, déplo­rant ce que sont deve­nus les USA — un pays dont « les meilleurs » finissent soit en prison soit en exil. J’ai été émue par ses larmes, mais aussi trou­blée — parce qu’elles étaient les larmes d’un homme ayant vu de près la machine. Un homme qui tutoyait ceux qui contrô­laient le pays et contem­plaient froi­de­ment l’idée d’anéan­tir la vie sur Terre. Un homme qui a tout risqué pour nous aler­ter. Dan connait tous les argu­ments, pour et contre. Il utilise souvent le mot impé­ria­lisme pour décrire l’his­toire et la poli­tique étran­gère des USA. Il sait bien qu’aujourd’­hui, 40 ans après qu’il a rendu publics les Penta­gon Papers, et même si ces indi­vi­dus parti­cu­liers sont partis, la machine conti­nue à tour­ner.

Les larmes de Daniel Ells­berg m’ont amenée à penser à l’amour, à la perte, aux rêves, et par-dessus tout, à l’échec.

Quel est donc cet amour que nous éprou­vons pour un pays ? Quel genre de pays sera un beau jour à la hauteur de nos rêves ? Quels sont donc ces rêves qui ont été brisés ? La gran­deur des grandes nations n’est-elle pas direc­te­ment propor­tion­nelle à leur apti­tude à se montrer impi­toyables, géno­ci­daires ? L’am­pleur du « succès » d’un pays n’est-elle pas égale­ment une marque habi­tuelle de la profon­deur de son échec moral ?

Et qu’en est-il de notre échec ? Écri­vains, artistes, radi­caux, anti­na­tio­naux, anti­con­for­mistes, mécon­tents — qu’en est-il de l’échec de notre imagi­na­tion ? Qu’en est-il de notre échec à substi­tuer à l’idée de drapeaux et de pays un Objet d’Amour moins létal ? Les êtres humains semblent inca­pables de vivre sans guerre, mais ils sont égale­ment inca­pables de vivre sans amour. La ques­tion qui se pose alors est : quel sera l’objet de notre amour ?

En rédi­geant ceci à un moment où des réfu­giés affluent vers l’Eu­rope — résul­tat de la poli­tique étran­gère menée par les USA et  l’Eu­rope au « Moyen-Orient » depuis des décen­nies — je m’in­ter­roge : Qu’est-ce qu’un réfu­gié ? Est-ce qu’Ed­ward Snow­den peut être quali­fié de réfu­gié ? Certai­ne­ment. À cause de ce qu’il a fait, il ne peut pas retour­ner à l’en­droit qu’il consi­dère comme étant son pays (bien qu’il puisse conti­nuer à vivre là où il se sent le mieux – à l’in­té­rieur d’in­ter­net). Les réfu­giés qui fuient les guerres en Afgha­nis­tan, en Irak, en Syrie pour l’Eu­rope, sont des réfu­giés de guerres du mode de vie. Mais les milliers de personnes dans des pays comme l’Inde qui sont empri­son­nées et tuées par ces mêmes guerres, les millions qui sont chas­sés de leurs terres et de leurs fermes, exilés de tout ce qu’ils ont toujours connu — leur langue, leur histoire, le paysage qui les a façon­nés — ne le sont pas. Tant que leur misère est conte­nue à l’in­té­rieur des fron­tières de leur propre pays, tracées arbi­trai­re­ment, ils ne sont pas consi­dé­rés comme des réfu­giés. Mais ils le sont. Et très certai­ne­ment, pour ce qui est de leur nombre, ces personnes repré­sentent une grande majo­rité dans le monde d’aujourd’­hui. Malheu­reu­se­ment, pour des imagi­na­tions  enfer­mées dans une grille de pays et de fron­tières, pour des esprits embal­lés dans des drapeaux, ils ne sont pas une prio­rité.

Le réfu­gié le plus connu des guerres du style de vie est peut-être Julian Assange, fonda­teur et rédac­teur en chef de WikiLeaks, qui purge sa quatrième année en tant que fugi­tif-invité dans une chambre de l’am­bas­sade d’Équa­teur à Londres. La police britan­nique est postée dans un petit vesti­bule juste devant la porte d’en­trée. Il y a des tireurs embusqués sur le toit, qui ont reçu l’ordre de l’ar­rê­ter, de l’abattre, de le traî­ner à l’ex­té­rieur si jamais il s’avise de mettre un orteil en dehors de la pièce, qui consti­tue, sur le plan juri­dique, une fron­tière inter­na­tio­nale. L’am­bas­sade d’Équa­teur est située en face de Harrods, le grand maga­sin le plus célèbre du monde. Le jour où nous avons rencon­tré Julian, Harrods englou­tis­sait et vomis­sait des centaines ou peut-être des milliers de personnes surex­ci­tées faisant leurs achats de Noël. Au milieu de cette grande artère londo­nienne, l’odeur de l’opu­lence et des excès se mêlait à l’odeur de l’in­car­cé­ra­tion et de la peur de la liberté d’ex­pres­sion du Monde Libre (ils se ont serré la main et ont convenu de ne jamais se lier d’ami­tié).

Le jour où (en réalité le soir) nous avons rencon­tré Julian, il nous a été inter­dit par la sécu­rité d’in­tro­duire dans la pièce le moindre dispo­si­tif d’en­re­gis­tre­ment, télé­phone portable ou caméra. Cette conver­sa­tion demeure donc offi­cieuse aussi. Malgré tout ce qui a été accu­mulé contre son fonda­teur-rédac­teur, WikiLeaks pour­suit son œuvre, plus détendu et plus insou­ciant que jamais. Récem­ment, il a offert une récom­pense de 100 000 dollars à quiconque pour­rait four­nir des docu­ments  sur le Parte­na­riat trans­at­lan­tique de commerce et d’in­ves­tis­se­ment (TTIP), un accord de libre-échange entre l’Eu­rope et les USA qui vise à donner aux multi­na­tio­nales le pouvoir de pour­suivre en justice les gouver­ne­ments souve­rains dont les déci­sions auraient des effets néfastes sur leurs béné­fices. Ces actes crimi­nels pour­raient inclure l’aug­men­ta­tion du salaire mini­mum par le gouver­ne­ment, le fait de ne pas prendre de mesures répres­sives contre les villa­geois « terro­ristes » qui entravent le travail des compa­gnies minières, ou, disons, l’au­dace de refu­ser l’offre par Monsanto de graines géné­tique­ment modi­fiées et breve­tées. Le TTIP n’est rien d’autre qu’une arme de plus, comme la surveillance intru­sive ou l’ura­nium appau­vri, à utili­ser dans les guerres du style de vie.

En regar­dant Julian Assange, assis en face de moi, pâle et usé, n’ayant pas reçu cinq minutes de rayons de soleil sur sa peau depuis 900 jours, mais refu­sant toujours de dispa­raître ou de capi­tu­ler comme ses enne­mis aime­raient qu’il le fasse, j’ai souri à l’idée que personne ne le consi­dère comme un héros austra­lien ou un traître austra­lien. Pour ses enne­mis, Assange a trahi bien plus qu’un pays. Il a détruit l’idéo­lo­gie des pouvoirs en place. Pour cela, ils le haïssent encore plus qu’ils ne haïssent Edward Snow­den. Et ça en dit long.

On nous dit, assez souvent, qu’en tant qu’es­pèce nous nous tenons en équi­libre au bord de l’abîme. Il est possible que notre intel­li­gence orgueilleuse et préten­tieuse nous ait dépouillé de notre instinct de survie, et que la voie que nous aurions pu emprun­ter pour nous remettre à l’abri ait été effa­cée. Dans ce cas, il n’y a pas grand-chose qu’on puisse faire. Si quelque chose peut être fait, alors il y a une certi­tude : ceux qui ont créé le problème ne seront pas ceux qui trou­ve­ront une solu­tion. Cryp­ter nos e-mails pourra nous aider, mais pas beau­coup. Réajus­ter notre compré­hen­sion de ce qu’est l’amour, de ce qu’est le bonheur — et, oui, de ce que sont les pays — le pour­rait. Réajus­ter nos prio­ri­tés le pour­rait. Une forêt ancienne, une chaîne de montagnes ou une vallée de rivière, sont plus impor­tantes et certai­ne­ment plus dignes d’amour que ne le sera n’im­porte quel pays. Je pour­rais pleu­rer pour une vallée fluviale, et je l’ai déjà fait. Mais pour un pays ? Oh mec, je ne sais pas…

Arund­hati Roy


Traduit par Héléna Delau­nay, Nico­las Casaux

Édité par Fausto Giudice

capitalisme impérialisme politique

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