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La Turquie pourrait couper les filières de ravitaillement de l’État islamique. Pourquoi ne le fait-elle pas ? (par David Graeber)
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David Grae­ber (1961) est un anthro­po­logue et mili­tant anar­chiste US, théo­ri­cien de la pensée liber­taire nord-améri­caine et figure de proue du mouve­ment Occupy Wall Street.  » La pater­nité du slogan « Nous sommes les 99% » lui est parfois attri­buée. Évincé de l’uni­ver­sité de Yale en 2005, David Grae­ber, « l’un des intel­lec­tuels les plus influents du monde anglo-saxon » selon le New York Times, est aujourd’­hui profes­seur à la London School of Econo­mics. Il est l’au­teur notam­ment de Debt: The First 5,000 Years (Dette : les 5 000 premières années). (2011).

Source: http://www.theguar­dian.com/commen­tis­free/2015/nov/18/turkey-cut-isla­mic-state-supply-lines-erdo­gan-isis

Date de paru­tion de l’ar­ticle origi­nal: 18/11/2015


Les leaders occi­den­taux pour­raient détruire l’État isla­mique en exigeant d’Er­doğan qu’il cesse ses attaques contre les forces kurdes en Syrie et en Turquie, et leur permettre de combattre l’ISIS sur le terrain.

Au lende­main des atten­tats meur­triers de Paris, nous pouvons attendre des chefs d’État occi­den­taux qu’ils fassent ce qu’ils font toujours en de telles circons­tances : décla­rer une guerre totale et perma­nente à ceux qui les ont comman­di­tés. Ils ne le souhaitent pas vrai­ment. Ils ont les moyens d’éra­diquer et de détruire l’État Isla­mique depuis plus d’un an déjà. Ils ont tout simple­ment refusé de se servir de ces moyens. De fait, alors que le monde enten­dait les diri­geants procla­mer leur impla­cable réso­lu­tion lors du sommet du G20 à Anta­lya, ces mêmes diri­geants fricotent avec le président Turc, Recep Tayyip Erdoğan, un homme dont la poli­tique, les déci­sions écono­miques, et même le soutien mili­taire contri­buent ouver­te­ment à permettre à l’ISIS de perpé­trer les atro­ci­tés de Paris, sans mention­ner le flux inces­sant de leurs atro­ci­tés au Moyen-Orient même.

La rencontre du G20 à Anta­lya le 15 novembre

Comment l’ISIS pour­rait-il être éliminé? Dans la région, tout le monde le sait. Il suffi­rait de libé­rer les forces prin­ci­pa­le­ment kurdes de l’YPG (parti de l’Union Démo­cra­tique) en Syrie, et la guérilla du PKK (Parti des travailleurs du Kurdis­tan) en Irak et en Turquie. Celles-ci sont, actuel­le­ment, les prin­ci­pales forces combat­tant l’ISIS sur le terrain. Elles se sont avérées extra­or­di­nai­re­ment effi­caces sur le plan mili­taire, et s’op­posent en tout à l’idéo­lo­gie réac­tion­naire de l’ISIS.

Mais au lieu de cela, les terri­toires contrô­lés par l’YPG en Syrie se retrouvent placés sous un embargo total par la Turquie, et les forces du PKK subissent le bombar­de­ment inces­sant de l’avia­tion turque. Non seule­ment Erdoğan a fait tout ce qui était en son pouvoir pour affai­blir les seules forces s’at­taquant effec­ti­ve­ment à l’ISIS ; mais en plus il y a de nombreuses preuves qui permettent d’af­fir­mer que son gouver­ne­ment aide, au moins taci­te­ment, l’État isla­mique lui-même.

Cela peut sembler outran­cier de suggé­rer qu’un membre de l’OTAN comme la Turquie soutien­drait de quelque façon que ce soit une orga­ni­sa­tion qui assas­sine de sang-froid des citoyens occi­den­taux. Un peu comme si un membre de l’OTAN soute­nait Al Qaïda. Mais il y a des raisons de croire que le gouver­ne­ment d’Er­doğan soutient égale­ment la branche syrienne d’Al-Qaida (Jahbat Al Nusra), ainsi qu’un certain nombre de groupes rebelles parta­geant son idéo­lo­gie isla­miste conser­va­trice. L’ins­ti­tut pour l’étude des droits humains de l’uni­ver­sité de Colum­bia a compilé une longue liste de preuves du soutien que la Turquie four­nit à l’ISIS en Syrie.

Et puis, il y a les posi­tions offi­cielles d’Er­doğan. En août dernier, l’YPG, revi­goré par ses victoires de Kobane et de Gire Spi, était sur le point de s’em­pa­rer de Jara­blus, la dernière ville que contrô­lait l’ISIS sur la fron­tière turque, que l’or­ga­ni­sa­tion terro­riste utili­sait comme point de ravi­taille­ment, pour sa capi­tale Raqqa, en armes, maté­riel, et recrues — les filières de ravi­taille­ment de l’ISIS passent direc­te­ment par la Turquie.

Des obser­va­teurs avaient prédit qu’aune fois Jara­blus reprise, Raqqa tombe­rait rapi­de­ment. Erdoğan a réagi en décla­rant que Jara­blus consti­tuait une « ligne rouge » ; si les Kurdes attaquaient, ses forces inter­vien­draient mili­tai­re­ment — contre l’YPG. Jara­blus reste à ce jour aux mains des terro­ristes, de facto sous protec­tion mili­taire turque.

Comment Erdoğan a-t-il réussi à justi­fier cela? Prin­ci­pa­le­ment en décla­rant que ceux qui combat­taient l’ISIS étaient des « terro­ristes » eux-mêmes. Il est vrai que le PKK a par le passé mené une guérilla parfois sale contre la Turquie, dans les années 1990, ce qui l’a placé sur la liste inter­na­tio­nale des orga­ni­sa­tions terro­ristes. Cepen­dant, ces 10 dernières années, il a complè­te­ment changé de stra­té­gie, renoncé au sépa­ra­tisme et adopté une poli­tique stricte de ne jamais s’en prendre aux civils. Le PKK est à l’ori­gine du sauve­tage de milliers de civils yézi­dis, mena­cés de géno­cide par l’ISIS en 2014, et son orga­ni­sa­tion jumelle, l’YPG, de la protec­tion de commu­nau­tés chré­tiennes en Syrie aussi. Leur stra­té­gie vise à pour­suivre le dialogue de paix avec le gouver­ne­ment, tout en encou­ra­geant l’au­to­no­mie démo­cra­tique locale dans les zones kurdes sous l’égide du HDP, au départ un parti poli­tique natio­na­liste, qui s’est réin­venté comme voix de la gauche démo­cra­tique panturque.

Soutien basque aux combat­tant-e-s kurdes

Ils se sont avérés extra­or­di­nai­re­ment effi­caces sur le plan mili­taire, et en adop­tant les prin­cipes d’une démo­cra­tie de base et des droits des femmes, s’op­posent en tout point à l’idéo­lo­gie réac­tion­naire de l’ISIS. En juin dernier, le succès du HDP dans les urnes a empê­ché Erdoğan d’ob­te­nir la majo­rité parle­men­taire. La réponse d’Er­doğan fut ingé­nieuse. Il a appelé à de nouvelles élec­tions, décla­rant qu’il allait « entrer en guerre » contre ISIS, a effec­tué une seule attaque symbo­lique contre eux, puis a déployé la tota­lité de ses forces armées contre les forces du PKK en Turquie et en Irak, tout en accu­sant le HDP de « soute­nir des terro­ristes » pour leur asso­cia­tion avec eux.

S’en­sui­vit une sanglante série d’at­ten­tats à la bombe, en Turquie — dans les villes de Diyar­ba­kir, Suruc, et enfin, Ankara — des atten­tats attri­bués à ISIS mais qui, pour quelque mysté­rieuse raison, ne semblaient cibler que des acti­vistes asso­ciés au HDP. Les victimes ont signalé à de nombreuses reprises que la police empê­chait les ambu­lances d’éva­cuer les bles­sés, ou s’at­taquait même aux resca­pés à coups de gaz lacry­mo­gènes.

En consé­quence, le HDP a aban­donné jusqu’à la tenue de rassem­ble­ments poli­tiques lors des semaines qui précé­daient les nouvelles élec­tions de novembre par peur de meurtres en masse, et suffi­sam­ment d’élec­teurs du HDP ne ne sont pas allés voter pour assu­rer une majo­rité parle­men­taire au parti d’Er­doğan.

La nature exacte de la rela­tion entre le gouver­ne­ment d’Er­doğan et l’ISIS peut faire l’objet de débats ; mais nous pouvons être certains de plusieurs choses. Si la Turquie avait établi contre les terri­toires de l’ISIS le même genre de blocus qu’elle a mis en place sur les parties de la Syrie tenues par les Kurdes, ou fait preuve envers le PKK et l’YPG de la même « indif­fé­rence bien­veillante » dont elle a fait preuve envers l’ISIS, ce « cali­fat » maculé de sang se serait depuis long­temps effon­dré — et les atten­tats de Paris auraient peut-être pu être évités. Et si la Turquie faisait cela aujourd’­hui, ISIS s’ef­fon­dre­rait proba­ble­ment en quelques mois. Et pour­tant, a-t-on vu un seul diri­geant occi­den­tal exiger cela d’Er­doğan ?

La prochaine fois que vous enten­drez un de ces poli­ti­ciens décla­rer qu’il est néces­saire de restreindre les liber­tés civiles ou les droits des migrants en raison de la néces­sité abso­lue d’une « guerre » contre le terro­risme, pensez à tout cela. Leur réso­lu­tion est tout aussi « abso­lue » qu’elle est poli­tique­ment confor­table. La Turquie, après tout, est un « allié stra­té­gique ». Donc, après leurs décla­ra­tions, ils sont sans doute allés parta­ger une tasse de thé amicale avec l’homme qui permet à l’ISIS de conti­nuer à exis­ter.

Cette image illus­trant une campagne de péti­tions deman­dant le retrait du PKK de la liste des orga­ni­sa­tions terro­ristes a été censu­rée par Face­book

David Grae­ber


Traduit par  Nico­las Casaux
Edité par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче

 

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