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Rangez les drapeaux! & "Notre" guerre contre le terrorisme (par Howard Zinn)
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Howard Zinn (né le 24 août 1922 et mort le 27 janvier 2010 à Santa Monica, Cali­for­nie) est un histo­rien et poli­to­logue améri­cain, profes­seur au dépar­te­ment de science poli­tique de l’uni­ver­sité de Boston durant 24 ans.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’en­gage dans l’ar­mée de l’air et est nommé lieu­te­nant bombar­dier navi­guant. Son expé­rience dans l’ar­mée a été le déclen­cheur de son posi­tion­ne­ment poli­tique paci­fiste qui élève au rang de devoir la déso­béis­sance civile.

Il a été un acteur de premier plan du mouve­ment des droits civiques et du courant paci­fiste aux États-Unis.
Ce texte est la traduc­tion d’un article publié le 2 juillet 2006, en anglais, à l’adresse suivante.


Rangez les drapeaux !

L’hé­roïsme sur commande, la violence insen­sée, et tout ce non-sens risible que l’on nomme patrio­tisme – je les hais passion­né­ment!

Albert Einstein

Le patrio­tisme c’est cette convic­tion selon laquelle ce pays est supé­rieur aux autres parce que vous y êtes né.

George Bernard Shaw

En ce 4 Juillet, nous ferions bien de renon­cer au natio­na­lisme et à tous ses symboles: ses drapeaux, ses serments d’al­lé­geance, ses hymnes, son insis­tance en chan­son qui indique que dieu doit singu­la­ri­ser l’Amé­rique comme nation bénie.

Le natio­na­lisme — cette dévo­tion à un drapeau, un hymne, un lien si féroce qu’il engendre l’as­sas­si­nat de masse — n’est-il pas un des plus grands maux de tous les temps, avec le racisme et la haine perpé­trée par les reli­gions ?

Ces façons de penser — culti­vées, nour­ries, un endoc­tri­ne­ment depuis la plus tendre enfance — ont été bien utiles à ceux au pouvoir, et mortelles pour ceux évoluant hors du cercle du pouvoir.

L’es­prit natio­nal peut-être bénin dans un petit pays n’ayant ni puis­sance mili­taire ni faim d’ex­pan­sion (comme la Suisse, la Norvège, le Costa-Rica et bien d’autres). Mais dans une nation comme la nôtre, grande par la taille, possé­dant des milliers et des milliers d’armes de destruc­tion massive, ce qui pour­rait être une fierté sans consé­quence devient un natio­na­lisme arro­gant très dange­reux pour nous-mêmes et pour les autres.

Nos citoyens ont été amenés à voir notre nation comme diffé­rente des autres, une excep­tion dans le monde, possé­dant une morale unique, s’éten­dant dans d’autres terri­toires afin d’y appor­ter la civi­li­sa­tion, la liberté, la démo­cra­tie.

Cet auto-mensonge a commencé très tôt.

Lorsque les premiers colons anglais sont arri­vés en terri­toire Indiens dans la baie de Massa­chu­setts et qu’ils y rencon­trèrent une résis­tance, la violence se trans­forma en une guerre contre les Indiens de la nation Péquot. Le meurtre d’In­diens était vu comme approuvé par dieu, la saisie de la terre comme ordon­née par la bible. Les puri­tains citèrent un des psaumes de la bible : “Demande-moi et je te donne­rai les païens en héri­tage et les parties les plus impor­tantes de la terre pour ta posses­sion.

Lorsque les Anglais mirent le feu à un village Péquot, massa­crant hommes, femmes et enfants, le théo­lo­gien puri­tain Cotton Maher dit: “Il y a eu pas moins de 600 âmes Péquots qui furent envoyées en enfer ce jour-là.

A la veille de la guerre contre le Mexique, un jour­na­liste améri­cain la déclara notre “desti­née mani­feste de nous étendre toujours plus sur le conti­nent que la provi­dence nous a alloué.” Après que l’in­va­sion du Mexique eut commencé, le jour­nal du New York Herald annonça: “Nous pensons que cela fait partie de notre desti­née que de civi­li­ser ce pays magni­fique”.

Il fut toujours supposé que notre pays entra en guerre pour des motifs bénins.

Nous avons envahi Cuba en 1898 pour libé­rer les Cubains (des Espa­gnols) et nous sommes entrés en guerre contre les Philip­pines peu de temps après afin, comme le dit alors le président McKin­ley: “de civi­li­ser, de chris­tia­ni­ser”, le peuple philip­pin.

Alors que nos armées commet­taient des atro­ci­tés aux Philip­pines (au moins 600 000 Philip­pins périrent en quelques années de conflit), Elihu Root, notre secré­taire à la guerre procla­mait: “Le soldat améri­cain est diffé­rent des autres soldats de tous les autres pays depuis le début de la guerre. Il est l’avant-garde de la liberté et de la justice, de la loi et de l’ordre, de la paix et du bonheur.

Nous voyons en Irak main­te­nant que nos soldats ne sont pas diffé­rents. Ils ont, peut-être contre leur nature la plus noble, tué des milliers et des milliers de civils irakiens, et certains soldats se sont montrés capables d’énormes bruta­li­tés et de torture.

Et pour­tant eux aussi sont victimes des mensonges de notre gouver­ne­ment.

Combien de fois avons-nous entendu le président Bush dire aux troupes que s’ils mouraient, s’ils reve­naient sans bras ni jambes, ou aveugles, ce serait pour la “liberté”, pour la “démo­cra­tie” ?

Un des effets de la pensée natio­na­liste est la perte du sens de la propor­tion. La mort de 2300 personnes à Pearl Harbor est deve­nue la justi­fi­ca­tion de la mort de plus de 250 000 civils à Hiro­shima et Naga­saki. Le meurtre de 3000 personnes le 11 septembre 2001 devient la justi­fi­ca­tion de l’as­sas­si­nat de dizaines de milliers de civils en Afgha­nis­tan, en Irak. Le natio­na­lisme possède, de plus, une viru­lence spéciale lorsqu’il prétend être béni par la provi­dence. Aujourd’­hui nous avons un président ayant envahi deux pays en quatre ans, qui a annoncé au cours de sa campagne de réélec­tion en 2004 que Dieu parle à travers lui.

Nous devons réfu­ter l’idée selon laquelle notre nation est diffé­rente des autres, mora­le­ment supé­rieure, aux autres puis­sances impé­ria­listes de l’his­toire du monde.

Nous devons prêter allé­geance à l’hu­ma­nité et non pas à une nation, quelle qu’elle soit.

Howard Zinn


Traduc­tion: resis­tan­ce71.word­press.com

Édition & Révi­sion: Nico­las Casaux


NOTRE guerre contre le terro­risme

Article publié le 1er Novembre 2004, en anglais, à l’adresse suivante

Je l’ap­pelle « notre » guerre contre le terro­risme parce que je veux la distin­guer de celle de Bush, de celle de Sharon, et de celle de Poutine. Leurs guerres ont en commun d’être basées sur une immense super­che­rie : persua­der le peuple de leur pays que vous pouvez régler le problème du terro­risme par la guerre. Ces diri­geants prétendent pouvoir mettre fin à notre peur du terro­risme — à notre peur d’at­ten­tats soudains, létales, vicieux, une peur nouvelle pour les Améri­cains — en dessi­nant un énorme cercle autour d’une zone du monde d’où proviennent les terro­ristes (Afgha­nis­tan, Pales­tine, Tchét­ché­nie), ou des zones en contacts avec les terro­ristes (Irak), et en envoyant des tanks et des avions bombar­der et terro­ri­ser tous ceux qui vivent au sein de ce cercle.

Puisque la guerre elle-même est la forme de terro­risme la plus extrême, une guerre contre le terro­risme est profon­dé­ment contra­dic­toire. Est-il étrange, ou normal, qu’au­cune figure poli­tique majeure n’ait souli­gné cela ?

Même en consi­dé­rant leur propre défi­ni­tion limi­tée du terro­risme, ils — les gouver­ne­ments des USA, d’Is­raël et de la Russie — échouent clai­re­ment. Alors que j’écris ceci, trois ans après les événe­ments du 11 septembre, le nombre de mili­taires améri­cains décé­dés dépasse le millier, plus de 150 enfants russes sont morts lors d’une attaque terro­riste sur une école, le chaos règne en Afgha­nis­tan, et le nombre d’at­taques terro­ristes signi­fi­ca­tives s’est élevé à un record de 21 en 2003, selon les chiffres offi­ciels du dépar­te­ment d’État. Le très respecté Insti­tut Inter­na­tio­nal des études stra­té­giques à Londres rapporte qu’on « dénombre plus de 18 000 terro­ristes poten­tiels, et le recru­te­ment s’ac­cé­lère en Irak ».

Avec un si flagrant échec, et un président qui bafouille tentant de prétendre le contraire (30 Août : « je ne pense pas que nous puis­sions vaincre » et le lende­main : « ne vous y trom­pez pas, nous sommes en train de vaincre »), il est incroyable de consta­ter que les sondages montrent qu’une majo­rité des Améri­cains pense que le président a fait du « bon boulot » dans la guerre contre le terro­risme.

Deux raisons peuvent expliquer cela.

Tout d’abord, la presse et la télé­vi­sion n’ont pas joué leur rôle de lanceurs d’alerte, le rôle que la presse doit garan­tir dans une société dont la doctrine fonda­men­tale est la démo­cra­tie (voir la décla­ra­tion d’in­dé­pen­dance), une doctrine qui insiste sur la néces­sité de ne pas aveu­glé­ment faire confiance au gouver­ne­ment. Ils n’ont pas bien expliqué au public — pas suffi­sam­ment, pas assez profon­dé­ment — les consé­quences humaines de la guerre en Irak.

Je parle non seule­ment des morts et des muti­la­tions des jeunes Améri­cains, mais aussi des morts et des muti­la­tions des jeunes enfants irakiens. (Je suis actuel­le­ment en train de lire un article sur un bombar­de­ment de maisons dans la ville de Fallujah, par les USA, ayant entraîné la mort de quatre enfants, tandis que l’ar­mée explique que cela fait partie d’une « frappe chirur­gi­cale » sur « un bâti­ment fréquem­ment utilisé par des terro­ristes »). Je pense que la compas­sion natu­relle du peuple améri­cain l’em­por­te­rait s’il compre­nait vrai­ment que nous sommes en train de terro­ri­ser d’autres gens avec notre « guerre contre le terro­risme ».

Une deuxième raison pour laquelle tant de gens acceptent d’être diri­gés par Bush, c’est l’ab­sence de contre-argu­ment de la part du parti d’op­po­si­tion. John Kerry n’a pas remis en ques­tion la défi­ni­tion du terro­risme de Bush. Il n’a pas été honnête. Il a évité, et feinté, en disant que Bush avait mené « la mauvaise guerre, au mauvais endroit, au mauvais moment ». Y a-t-il une guerre juste, un bon endroit, et un bon moment ? Kerry ne s’est pas exprimé clai­re­ment, fran­che­ment, en faisant appel au sens commun du peuple améri­cain, qui est, au moins à moitié, opposé à la guerre, et plus encore, qui attend les sages décla­ra­tions qu’un véri­table diri­geant aurait pronon­cées. Il n’a pas clai­re­ment remis en ques­tion la prémisse fonda­men­tale de l’ad­mi­nis­tra­tion Bush : l’idée selon laquelle la violence massive de la guerre est une réponse appro­priée au genre d’at­taque terro­riste ayant eu lieu le 11 septembre 2000.

Commençons par recon­naître que les actes terro­ristes — la tuerie de gens inno­cents dans le but d’at­teindre un objec­tif spéci­fique — sont mora­le­ment inac­cep­tables et doivent être répu­diés et combat­tus par qui prétend se soucier des droits humains. Les attaques du 11 septembre, les atten­tats suicides en Israël, les prises d’otages par les natio­na­listes tchét­chènes — tout ceci dépasse les limites de n’im­porte quels prin­cipes éthiques.

Cela doit être souli­gné, parce que dès que vous suggé­rez qu’il est impor­tant de consi­dé­rer des réponses autres qu’une réplique violente, on vous accuse de sympa­thi­ser avec les terro­ristes. C’est une lâche façon de termi­ner une discus­sion sans exami­ner intel­li­gem­ment les alter­na­tives aux poli­tiques actuelles.

La ques­tion est alors: quelle est la réponse appro­priée à de telles horreurs ? La réponse, jusqu’ici, donné par Bush, Sharon, et Poutine, c’est l’ac­tion mili­taire. Nous avons aujourd’­hui suffi­sam­ment de preuves qui nous suggèrent que cela n’ar­rête pas le terro­risme, que cela peut d’ailleurs provoquer plus de terro­risme, et en même temps entraî­ner la mort de centaines, si ce n’est de milliers de gens inno­cents qui avaient le tort et la malchance de vivre à proxi­mité de terro­ristes présu­més.

Comment expliquer le fait que ces réponses mani­fes­te­ment inef­fi­caces, voire contre-produc­tives, ait été soute­nues par les peuples de Russie, d’Is­raël, et des États-Unis ? Ça n’est pas compliqué à comprendre. C’est la peur, une peur lourde et para­ly­sante, une horreur si profonde qu’elle finit par défor­mer nos facul­tés ration­nelles, alors les gens embrassent des poli­tiques qui n’ont qu’une seule chose pour elles : elles vous donnent l’im­pres­sion que quelque chose est fait. En l’ab­sence d’al­ter­na­tive, en la présence d’un néant poli­tique, le remplis­sage de ce vide par des actes déci­sifs devient accep­table.

Et lorsque le parti d’op­po­si­tion, le candi­dat prési­den­tiel de l’op­po­si­tion, ne peut rien offrir pour remplir ce vide poli­tique, le public a l’im­pres­sion de n’avoir d’autre choix que de soute­nir ce qui est fait. Cela procure une satis­fac­tion émotion­nelle, même si la pensée ration­nelle suggère que cela ne fonc­tionne pas, et ne peut pas fonc­tion­ner.

Si John Kerry ne peut offrir d’al­ter­na­tive à la guerre, c’est alors la respon­sa­bi­lité des citoyens, à l’aide de toutes les ressources qu’ils peuvent rassem­bler, de présen­ter une telle alter­na­tive au public améri­cain.

Oui, nous pouvons tenter de nous proté­ger de toutes les façons possibles contre des attaques futures, en tentant de sécu­ri­ser nos aéro­ports, nos ports, nos voies ferrées, et les autres centres de trans­ports. Oui, nous pouvons tenter de captu­rer les terro­ristes connus. Mais aucune de ces actions ne mettra fin au terro­risme, qui émerge du fait que des millions de gens au Moyen-Orient et ailleurs sont en colère à cause des poli­tiques États-Uniennes, et de ces millions de gens, certains verront leur colère se chan­ger en fana­tisme extrême.

10806372_1656159627857741_4378152373549771970_nL’ana­lyste en chef du terro­risme pour la CIA qui a écrit un livre inti­tulé « Anony­mous » a clai­re­ment dit que les poli­tiques des USA — le soutien à Sharon, la guerre en Afgha­nis­tan et en Irak — « complètent la radi­ca­li­sa­tion du monde isla­mique« .

À moins que nous ne réexa­mi­nions nos poli­tiques — le caser­ne­ment de soldats dans une centaine de pays (le caser­ne­ment de soldats étran­gers, rappe­lez-vous, était une des plaintes des révo­lu­tion­naires améri­cains), notre soutien à l’oc­cu­pa­tion des terres pales­ti­niennes, notre déter­mi­na­tion à contrô­ler le pétrole au Moyen-Orient — nous vivrons toujours dans la peur. Si nous annon­cions la recon­si­dé­ra­tion de ces poli­tiques, et que nous commen­cions à les chan­ger, peut-être que le réser­voir de haine nour­ris­sant le terro­risme commen­ce­rait à décli­ner.

Quel que soit le prochain président, c’est au peuple améri­cain d’exi­ger de lui qu’il commence une auda­cieuse recon­si­dé­ra­tion du rôle de notre pays dans le monde. C’est la seule solu­tion possible pour éviter ce futur de peur insi­dieuse et sans fin. C’est cela, « notre » guerre contre le terro­risme.

Howard Zinn


Traduc­tion: Nico­las Casaux


Pour aller plus loin, deux excel­lentes vidéos de deux excel­lents discours de Mr Howard Zinn: 

guerre terrorisme

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