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LE CHANGEMENT QUI NE CHANGE RIEN (par Bernard Charbonneau)

Ici, un extrait tiré de l’ex­cellent livre de Bernard Char­bon­neau, “Le Chan­ge­ment” (qu’il aurait achevé en 1990). Parce que ses analyses sont extrê­me­ment justes, et dépeignent tout à fait la société, ses chan­ge­ments et ses non-chan­ge­ments, que nous connais­sons actuel­le­ment.


LE CHANGEMENT QUI NE CHANGE RIEN

HUMAINEMENT, un seul moyen de chan­ger : ne pas chan­ger. Imagi­nez-vous dans un TGV qui ne vous isole­rait pas des effets de sa vitesse; à défaut du vent de la course, le vertige vous en arra­che­rait Un tel envol n’est suppor­table que par l’illu­sion de l’im­mo­bi­lité. Bien calé sur les cous­sins d’une cellule clima­ti­sée et inso­no­ri­sée, plus ou moins décollé du sol par l’élan de la machine, vous ne sentez plus les heurts de la course. Mais c’est surtout en vous que doit régner l’im­mo­bi­lité. On va, l’on survole, trop vite pour jeter un coup d’œil sur la fuite du paysage, la télé le remplace. Le chan­ge­ment actuel n’est suppor­table que si le voile d’une stabi­lité s’in­ter­pose entre lui et nous. Aujourd’­hui faute de reli­gion, cette fonc­tion est remplie par le show poli­tique où le chan­ge­ment se réduit au conflit et à l’al­ter­nance de la Gauche et de la Droite au Pouvoir de ne rien faire. Tant mieux, sinon ce serait la Guerre ou la Révo­lu­tion, car faute de mieux l’illu­sion poli­tique peut toujours aggra­ver le désordre. Le chan­ge­ment fictif ayant pour fonc­tion de distraire du vrai, on pren­dra ici pour exemple les avatars poli­tiques de la France de 1981 à 1988 : Droite-Gauche, Gauche-Droite, Droite-Gauche.

  1. UN CHANGEMENT POLITIQUE.

En 1981 François Mitter­rand et le PS succèdent à Giscard d’Es­taing et à la Droite, au pouvoir depuis que la Gauche est para­ly­sée par la riva­lité du PS et du PC], Enfin le chan­ge­ment! Du moins poli­tique, l’exa­men rapide de celui-ci est une bonne occa­sion de voir ce que notre société entend par chan­ge­ment en faisant la part du mythe et de la réalité. Car chan­ger sans chan­ger est le vieux rêve des Français qui, plus que d’autres, sont parta­gés entre leur besoin d’un ailleurs qui les libé­re­rait du poids du quoti­dien et leur horreur de ce qui trouble leurs habi­tudes.

Remarquons d’abord que pour eux le chan­ge­ment par excel­lence est poli­tique, et plutôt que dans les choses celui qui est dans les esprits. Si l’on s’en tient aux lita­nies ressas­sées dans la Presse qui cultive ce vocable magique, on pour­rait croire que rien n’a changé depuis les élec­tions de 1961. Certes en tous domaines, excepté la culture depuis la Libé­ra­tion, la Droite est restée au pouvoir en dépit du Plan et de la Sécu­rité sociale. Pour­tant si chan­ger c’est “chan­ger la vie”, jamais celle des Français ne l’a été autant que dans ce dernier quart de siècle ; il est vrai que ce fut dans le quoti­dien, les choses et les mœurs plutôt que dans la Cons­ti­tu­tion. Et par la Science et l’Éco­no­mie plutôt que par la Poli­tique. Inutile de déve­lop­per l’évi­dence de la prodi­gieuse muta­tion opérée à l’exemple des USA par la tech­no­cra­tie française sous le képi d’un haut mât totem. Si chan­ger la vie c’est chan­ger le lieu, l’ha­bi­tat, la nour­ri­ture, le travail, les loisirs, etc., aucun régime ne l’aura fait comme celui resté en place jusqu’en 1981. Et aucun comme cette Droite progres­siste (au sens tech­nique du terme) n’aura autant accé­léré le chan­ge­ment, la mobi­lité sociale et l’obli­ga­tion de s’a-dap-ter. “L’In­ten­dance suivra”? Non c’est plutôt le Géné­ral qui a suivi l’In­ten­dance. Quant à Mitter­rand, on peut soute­nir sans para­doxe que si une chose n’a pas changé, c’est bien le Chan­ge­ment et son culte. D’autre part, si pour les Français le chan­ge­ment c’est le chan­ge­ment poli­tique, plutôt que celui d’un programme ils le conçoivent comme celui d’une tête de pipe prési­den­tielle. L’im­mo­bi­lisme de la pensée poli­tique figée par la mytho­lo­gie de Droite et de Gauche compense l’in­croyable boule­ver­se­ment de la vie des Français par le Déve­lop­pe­ment. Four ce qui est de ses effets, le Chan­ge­ment est par ailleurs inexis­tant Ainsi peut-on conti­nuer de chan­ger sans chan­ger en lisant son Canard Enchaîné ou son Figaro.

Tandis que les labo­ra­toires travaillent et les intel­lec­tuels bati­folent dans la nursery de la Culture, la vie et le langage poli­tique sont toujours dictés par des idéo­lo­gies libé­rales ou socia­listes héri­tées du XVIIIe siècle. Les valeurs qui ont inspiré les révo­lu­tions conti­nuent d’orien­ter — en théo­rie — l’ac­tion de la Droite gaul­liste comme de la Gauche keyné­sienne et marxiste. Et le déca­lage de l’im­mo­bi­lisme poli­tique et du chan­ge­ment de la vie par l’ex­plo­sion scien­ti­fico-tech­nique contri­bue à aggra­ver le trouble qu’elle provoque dans les choses et les esprits. La planète n’a plus que quelques heures de tour, mais la Gauche défend l’In­dé­pen­dance Natio­nale comme la Droite gaul­liste, Debré et Marchais frater­nisent dans les plis du drapeau trico­lore. Le Centre droit se réclame lui aussi du progrès écono­mique et social et de l’aide au Tiers-Monde; la Droite réac­tion­naire ne survit pour l’ins­tant que dans un parti margi­nal qui sert de repous­soir aux autres. La Gauche prétend seule­ment réali­ser ces prin­cipes admis par l’en­semble du corps poli­tique, et le succès du PS est en partie dû au fait qu’il accepte de le faire selon des voies pratiquées par la Droite. Reste la ques­tion : natio­na­li­ser ou déna­tio­na­li­ser? Quoi? Car il n’est pas ques­tion de toucher aux trois colonnes du temple : la France, la Produc­tion, l’Em­ploi. Le pain et l’eau ne sont plus les mêmes, la campagne devient un désert. Mais ce n’est pas là un problème poli­tique. Le chan­ge­ment poli­tique de 1981 a sans doute pour cause essen­tielle le malaise cultivé par le déve­lop­pe­ment à tous coûts autant que par sa crise. Qu’est- il d’ailleurs sinon une crise, celle de l’im­puis­sance humaine devant un chan­ge­ment qui lui échappe ?

Faute de donner un sens à celui-ci, on change la tête de César. Le problème écolo­gique, au sens le plus large du terme, c’est-à-dire la menace qu’un pseudo-Progrès fait peser sur la terre et la liberté, n’est pas posé. Le moindre examen du programme et des actes du gouver­ne­ment socia­liste montre que sur l’es­sen­tiel il conti­nue sur la même voie. Certes dans la foulée de l’élec­tion, pour glaner quelques voix écolo, il y a eu l’aban­don de la centrale de Plogoff et de l’agran­dis­se­ment du camp du Larzac. Mais le nucléaire n’est pas mis en cause, et bien d’autres points tout aussi impor­tants, tels que la trans­for­ma­tion de l’agri­cul­ture en indus­trie, la dévas­ta­tion de l’es­pace rural et urbain par l’auto, la menace que l’in­for­ma­tique et l’en­gi­nee­ring géné­tique font peser sur la liberté humaine ne sont même pas évoqués. Rappe­lons aux écolos de gauche qu’en braquant le projec­teur sur tel ou tel détail, on plonge tout le reste dans l’ombre ; et le reste c’est l’im­men­sité de ce chan­ge­ment que nous vivons.

Il reste tabou depuis A jusqu’à Z. Son fonde­ment théo­rique et pratique : la Recherche Scien­ti­fique, dont les crédits sont augmen­tés, ne pose aucun problème, même pour les quelques écolos. M. Mauroy peut procla­mer la néces­sité d’une “égalité du savoir” sans laquelle toute autre est illu­soire, comment la conci­lier avec la mise en science de tout qui donne, avec la connais­sance, l’au­to­rité à une oligar­chie de savants ? Il n’en restera pour le vulgaire que sa vulga­ri­sa­tion faite à la télé, en géné­ral par des igno­rants. Fille de la Science, la Tech­nique reste égale­ment “incon­tour­nable”. On déve­lop­pera donc l’in­for­ma­tique et la géné­tique, disci­plines ésoté­riques connues des seuls spécia­listes. Il restera au Peuple d’ap­puyer sur le bouton, et d’en­re­gis­trer après coup les effets dans sa vie. Une fois de plus, la Science infor­mant la Tech­nique et l’In­dus­trie préci­pi­tera un chan­ge­ment dont on sait rien, sinon qu’il sera impré­vi­sible et consi­dé­rable.

En matière écono­mique, le gouver­ne­ment socia­liste, pris entre la défense de la monnaie, de l’em­ploi et de la moder­ni­sa­tion, essaye tout d’abord de conci­lier l’un et l’autre avec la réduc­tion de la jour­née de travail et la relance de la consom­ma­tion. Le règne de l’éco­no­mie et des écono­mistes (qui ont fait leurs preuves comme l’on sait) n’est pas terminé; mais ce sont des écono­mistes de gauche. On revient du moné­ta­risme néoli­bé­ral de Barre au produc­ti­visme de Marx et de Keynes. On porte le taux de crois­sance à plus de 3 %, du moins on le souhaite pour assu­rer l’em­ploi. On natio­na­lise, mais capi­ta­liste, étatique ou auto­géré, le Trust reste le Trust. Et Renault une fabrique d’au­tos où s’in­ves­tit une part du revenu de la Nation, pour laquelle il faudra construire encore plus d’au­to­routes. Bien entendu le Plan reste le Plan. Comment conci­liera-t-on ses exigences avec la régio­na­li­sa­tion ? On dimi­nue le temps de travail en essayant de rester compé­ti­tif sur le marché sans augmen­ter les coûts. Mais comme cela ne suffit pas pour assu­rer le plein emploi, on annonce de Grands Travaux, dont on ne sait trop ce qu’ils seront, sinon qu’ils bala­fre­ront un peu plus la campagne française. Pas plus que les auto­routes le TGV n’est de droite ou de gauche. On augmente les salaires, mais comme natio­na­li­ser et inves­tir à tout prix coûte cher, tout d’abord l’in­fla­tion finan­cera cette poli­tique. Et une fois de plus les salaires cour­ront après les prix. Puis, la stag­fla­tion menaçant, on pratiquera une poli­tique de rigueur. Les éner­gies nouvelles rele­vant surtout du discours, reste les écono­mies d’éner­gie, que le prix du pétrole contraint de recher­cher. S’il baisse la Crois­sance pourra redé­mar­rer.

Mais même si l’on y met des gants » pas ques­tion de renon­cer au nucléaire, et ce n’est pas la parti­ci­pa­tion du PC qui y mènera. On le conserve là où il est le pire : dans le secteur mili­taire. On conti­nue dans la voie du natio­na­lisme gaul­lien. Ce n’est pas pour rien que la passa­tion des pouvoirs entre les deux prési­dents a pris la forme de la trans­mis­sion du code secret permet­tant au seul Chef de l’État de déclen­cher le feu nucléaire ; l’acte fonda­teur de la démo­cra­tie atomique est un acte de mort. Non seule­ment le PS ne renonce pas à la force de frappe, mais contre Giscard il reprend la thèse gaul­liste de son emploi sur des objec­tifs civils plutôt que mili­taires (dans un article du Monde au lende­main des élec­tions, par la bouche d’Hernu). Pas ques­tion d’en­trer ici dans l’ab­surde débat entre la dissua­sion et la bombe à neutrons, celle-ci menant à la fin de l’Eu­rope comme celle-là à celle de la planète. Surtout, rappe­lons que si la bombe H est bonne pour la France au nom de l’In­dé­pen­dance Natio­nale, elle donne ce droit à tous les États, multi­pliant ainsi à l’in­fini les risques d’un acte de folie.

Certes le programme socia­liste comporte aussi l’aide aux pays EVD (le sigle aide à comprendre), la dimi­nu­tion du temps de travail et la régio­na­li­sa­tion. Mais comment faire passer la théo­rie dans la pratique, en évitant les écueils contraires d’un idéa­lisme verbal ou d’un réalisme poli­tique qui l’un et l’autre ne changent rien ? On discourt, ou l’on s’en­gage dans des réformes préci­pi­tées qui provoquent le trouble et le mécon­ten­te­ment d’une opinion qui tient plus à ses habi­tudes qu’à la Révo­lu­tion. Alors on fait demi-tour en reve­nant à l’an­cien système. Entwe­der oder: ou l’on ménage le capi­ta­lisme, qui reprend du poil de la bête, ou pour réali­ser le socia­lisme l’on verse dans des mesures auto­ri­taires qui ont fait leurs preuves à l’Est. Entre les deux la marge réfor­miste est étroite.

La régio­na­li­sa­tion ? Une fois de plus, laquelle ? Pour ce qui est du Déve­lop­pe­ment, à tous coûts les notables locaux sont pires que Paris. Tout le monde est pour l’aide aux pays EVD, à la condi­tion de ne pas la payer trop cher. Par ailleurs aider le Tiers-Monde par l’in­ter­mé­diaire de gouver­ne­ments qui refusent tout contrôle au nom de l’In­dé­pen­dance Natio­nale, c’est surtout aider la bour­geoi­sie locale ou bien quelque Ceau­sescu ou dynaste nord-coréen à s’ache­ter des tanks. Comment avan­ta­ger la liberté sans sacri­fier l’ef­fi­ca­cité? Décen­tra­li­ser en déve­lop­pant une orga­ni­sa­tion scien­ti­fique et indus­trielle qui spécia­lise et concentre le savoir et le pouvoir. On peut accor­der une liberté de prin­cipe à la télé, elle n’en restera pas moins entre les mains de l’Argent et de l’État, en tout cas des profes­sion­nels. Ce n’est pas en éludant ces contra­dic­tions par de belles formules datant d’un siècle qu’on les résou­dra. En tension avec la liberté et l’Éga­lité, la science et l’in­dus­trie n’ont une chance de les servir que dans la mesure où on le sait. Sinon, la contra­dic­tion sera réso­lue par la destruc­tion, physique ou spiri­tuelle, de Y Homo qui se prétend sapiens. Au fond le seul vrai chan­ge­ment, condi­tion d’un vrai progrès, serait un mora­toire du chan­ge­ment actuel aux fins d’y réflé­chir et de le chan­ger.

  1. UN CHANGEMENT POLITIQUE (SUITE SANS FIN).

AU cours de sa vie un Euro­péen du XXe siècle a pu connaître trois types de société. Des socié­tés tradi­tion­nelles en voie de dispa­ri­tion devant la montée du système scien­ti­fico-indus­triel. Et deux variantes de la société indus­trielle, celle, libé­rale, du Marché, celle, socia­liste, du Plan tota­li­taire. La première, sacra­li­sant son état, s’in­ter­di­sait le chan­ge­ment La seconde en fait son prin­cipe en tous domaines ; tandis que la troi­sième mène de front le blocage poli­tique et social et le Progrès. Mais pas plus que la société tradi­tion­nelle ou tota­li­taire, la démo­cra­tie libé­rale n’est plurielle. En France comme partout ailleurs à l’Ouest c’est la tension entre deux pôles adverses qui assure la cohé­sion de l’en­semble, conflit réglé auquel nul n’échappe. Ce n’est plus l’Ordre total mais une sorte de match qui inter­dit tout coup d’œil, pensée ou action qui reti­re­rait de la partie, c’est-à-dire du fonc­tion­ne­ment de la société. À toute autre époque il en fut ainsi de Byzance, parta­gée et liée par l’op­po­si­tion des Bleus et des Verts. Conflit sans autre raison objec­tive que lui-même : dans ce cas prendre parti pour la couleur de la casaque d’une des deux équipes de cochers de l’Hip­po­drome. Des motifs (à l’époque ils sont théo­lo­giques et non scien­ti­fiques), on les trouve après coup. Qu’im­porte les raisons de la querelle pourvu qu’elles la nour­rissent, et que s’étrei­gnant les combat­tants forment corps ! Et si l’Em­pe­reur est pour les Bleus, les Verts seront contre. Et s’il est pour les Verts, les Bleus seront contre, lui jetant les pierres aban­don­nées par l’ad­ver­saire. C’est cette fureur belliqueuse, ce retour éter­nel d’un chan­ge­ment inchangé, qui inter­dit aux Byzan­tins de s’in­ter­ro­ger sur le sort de leur cité. Et Byzance, à travers mille avatars, ira vers son destin aussi néces­sai­re­ment que le cours d’une étoile.

Dans l’ac­tuelle société française tout ce qui est social, poli­tique au sens large du terme : opinion ou action publique asso­ciant des indi­vi­dus pour conser­ver ou chan­ger leur société, se réduit au conflit plus ou moins violent de la Droite et de la Gauche. Être de l’une ou de l’autre est la seule option propo­sée au citoyen qui prétend penser et agir publique­ment. En dehors d’elle il n’y a que des indi­vi­dus privés, unis ou sépa­rés par leur diver­sité person­nelle et fami­liale, matière première du roman, des jeux pres­ti­gieux et déri­soires de la Culture. Car la vie privée (de quoi ?) est englo­bée dans la vie publique, dont elle subit les contraintes et acci­denta en temps de paix et surtout de guerre. Mais sitôt qu’il s’agit de la société globale, un Français n’a plus qu’un choix : être de Droite ou de Gauche; les élec­tions montrent à quel point par rapport à ce bipo­la­risme tout devient secon­daire. Au mieux il est seule­ment permis de l’être plus ou moins, dans certains cas de combi­ner l’un et l’autre sans le savoir. Qui prétend agir doit mili­ter, se mobi­li­ser (termes mili­taires) dans ce cadre. Et y donner, donc y rece­voir des coups. Rien de tel pour assu­rer à une cause et une convic­tion la réalité et la force qui leur manquent.

Ainsi le mérite du libé­ra­lisme occi­den­tal est moins d’avoir établi la liberté publique que d’avoir insti­tué dans le cadre de consti­tu­tions la querelle dont vit la société en empê­chant qu’elle dégé­nère en guerre du vainqueur. La pratique de l’al­ter­nance élec­to­rale main­tient le conflit en des limites qui empêchent la société d’écla­ter. Au tond elle n’est ni de Droite ni de Gauche, mais de Droite-Gauche, ou Gauche- Droite. Les quelques liber­tés que le Chan­ge­ment laisse aux indi­vi­dus ne tiennent pas à une société plura­liste mais bipar­tiste, c’est dans l’entre-deux qu’elles peuvent se glis­ser. Celui qui sort de ce jeu sait que non seule­ment toute action, mais toute commu­ni­ca­tion sociale de sa pensée sera auto­ma­tique­ment censu­rée, sans que, comme à l’Est, la loi l’in­ter­dise ou l’au­to­rise.

Si dans les pays nordiques et anglo-saxons les partis reflètent le bipar­tisme fonda­men­tal, dans les pays latins la riva­lité des chefs, l’op­po­si­tion entre réfor­mistes et révo­lu­tion­naires complique ce jeu. De Droite ou de Gauche, réfor­miste ou révo­lu­tion­naire la combi­nai­son de ces quatre facteurs socio­lo­giques et psycho­lo­giques épuise presque tout ce qui se dit ou se fait publique­ment dans la France, l’Ita­lie ou l’Es­pagne actuelles. Mais le clivage entre extré­mistes et centristes est secon­daire par rapport au conflit fonda­men­tal ; et l’opi­nion impose aux partis de Droite et de Gauche de se coali­ser pour conqué­rir le pouvoir. L’éta­blis­se­ment d’une consti­tu­tion prési­den­tielle avec un Président élu au suffrage univer­sel a d’ailleurs rappro­ché la vie poli­tique de la Ve Répu­blique du bipar­tisme anglo-saxon. On objec­tera que la présence d’un parti tota­li­taire comme le PC engendre un conflit entre révo­lu­tion­naires et réfor­mistes libé­raux. Il n’en reste pas moins qu’Hit­ler est de droite et Staline de gauche, ce qui est plus impor­tant pour une opinion qui réser­vera selon le cas toutes ses rigueurs à Pino­chet ou à Castro. Tel qui vomira un Ausch­witz révolu oubliera la Kolyma présente. Si une crise porte le conflit poli­tique au paroxysme, le libé­ral de Droite tour­nera au fasciste, le libé­ral de gauche au commu­niste. N’ou­blions pas que la Droite a pris la gueule d’Hit­ler, et la Gauche celle de Staline. Ce seul motif devrait auto­ri­ser la critique de l’une et de l’autre.

Mais surtout la mobi­li­sa­tion de l’opi­nion par la Gauche et la Droite stéri­lise la pensée et l’ac­tion publique au moment où un chan­ge­ment sans précé­dent engage la France et la planète dans une muta­tion radi­cale. Tout se passe comme si ce bipo­la­risme, comme autre­fois le mono­li­thisme reli­gieux, avait pour fonc­tion de bloquer l’état social — dans ce cas le chan­ge­ment— sur ses rails en diver­tis­sant ses membres des ques­tions qu’il leur pose. Entre­te­nant un abcès de fixa­tion de l’inquié­tude et du besoin d’agir, le show poli­tique inter­dit aux indi­vi­dus toute prise de conscience d’une situa­tion radi­ca­le­ment nouvelle. Donc de s’as­so­cier pour la maîtri­ser au lieu de la subir : la critique du Chan­ge­ment est réduite à celle d’in­di­vi­dus disper­sés, condam­nés à “l’es­sai”, s’ils trouvent un éditeur.

Pour celui qui sait, refu­ser de parti­ci­per à ce jeu déri­soire est donc essen­tiel. Quand, sortant de sa vie privée, il consi­dère l’énor­mité du chan­ge­ment social, il est obligé de refu­ser l’op­tion obli­ga­toire qui assure l’état social, le tabou qui protège le Chan­ge­ment De droite ou de gauche ? S’il y eut un temps où ce débat a eu un sens, tel n’est plus le cas. De toutes façons il ne s’agit plus de classes sociales au sens marxiste du terme. On peut être de gauche et bour­geois, c’est notam­ment le cas de presque toute la cléri­ca­ture. Les Seydoux votent Mitter­rand, Doumeng commu­niste. Plutôt que des classes, l’op­po­si­tion de la droite et de la gauche est fonc­tion des métiers : les mili­taires n’ont pas les opinions des profes­seurs. Et Marx ne pouvait imagi­ner une société boule­ver­sée par le Chan­ge­ment.

Si, refu­sant de subir la distinc­tion qui consti­tue la société française actuelle, on s’in­ter­roge sur les fonde­ments de la Droite et de la Gauche, on en arrive des deux côtés à des moti­va­tions spiri­tuelles haute­ment respec­tables. Malheu­reu­se­ment ces fins ne servent guère qu’à justi­fier auprès de l’opi­nion les moyens : une poli­tique si stric­te­ment déter­mi­née par les avatars du Déve­lop­pe­ment qu’elle ne s’en distingue guère.

À la racine qu’est-ce que la Droite ? En prin­cipe — seule­ment en prin­cipe — la défense des contraintes de la Nature et de la Tradi­tion contre la Révo­lu­tion, de la réalité contre l’uto­pie, de l’Ordre contre l’Anar­chie. La Droite recon­naît et valo­rise les contraintes, natu­relles, spiri­tuelles et morales que sa condi­tion terrestre impose au désir de liberté et de justice de l’homme. Elle est pour l’au­to­rité, qui fut reli­gieuse, le respect du Pouvoir et de la Hiérar­chie. Comme elle fut pour l’Église quand Dieu régnait sur l’état de choses, elle est pour la Science et ses lois : l’Éco­no­mie est la Vérité parce qu’elle est un fait. La Droite défend l’État, l’Ar­mée : la société contre l’in­di­vidu. D’où les limites de son libé­ra­lisme écono­mique et poli­tique.

Tandis que la Gauche, en dépit de son maté­ria­lisme marxiste, croit que la liberté humaine peut et doit vaincre les contraintes de la nature et de la société. Au fond anar­chi­sante, donnant la primauté à l’idéal sur la réalité, elle croit à la possi­bi­lité d’un chan­ge­ment qui fera descendre le ciel sur la terre. Elle croit au Progrès : à ce qui sera meilleur que ce qui est; et c’est sa croyance au Progrès par la Science qui la met en contra­dic­tion avec elle-même. Idéa­liste elle se méfie de l’exis­tant, refuse la tradi­tion. Tandis que la Droite accuse la Gauche de nier les “faits”, pour celle-ci le juge­ment de valeur est un juge­ment de réalité. Mais à ce compte, au pouvoir combien d’hommes de gauche deviennent de Droite !

De ces justi­fi­ca­tions, néces­saires auprès de l’opi­nion, on ne peut tirer qu’une conclu­sion : si la polé­mique peut indé­fi­ni­ment se pour­suivre, c’est parce que les valeurs de droite et de gauche sont complé­men­taires. Le désir de liberté sans recon­nais­sance de la néces­sité natu­relle ou sociale ou la recon­nais­sance de la néces­sité sans projet de liberté n’est qu’une demi-vérité sans puis­sance créa­trice. L’homme est à la fois libre et serf, privé de droite ou de gauche il n’est qu’un amputé. L’op­po­si­tion de la Droite et de la Gauche est le produit d’une schi­zo­phré­nie qui oppose la pensée à sa réali­sa­tion. Pour nous faire comprendre à Gauche, invoquant l’au­to­rité de Marx et de Nietzsche, disons que la liberté est conscience de la néces­sité, qu’il n’y a de victoire sur elle sans un certain amor fati autre­ment dit de notre contra­dic­tion sur terre.

La schi­zo­phré­nie de la Gauche et de la Droite ne peut que stéri­li­ser la poli­tique en les forçant à trahir leurs prin­cipes. En un sens la société du Chan­ge­ment n’est ni de Droite ni de Gauche, mais cette super­struc­ture assure l’in­fra­struc­ture.

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La Droite n’est pas de Droite, il est faux qu’elle soit conser­va­trice. Son culte des “faits” écono­miques et maté­riels mène à la ruine de la nature et de toute tradi­tion, culture ou ordre humain. La bour­geoi­sie capi­ta­liste puis tech­no­cra­tique est à l’ori­gine de deux révo­lu­tions cultu­relles qui ont boule­versé la terre et la société bien plus que des révo­lu­tions poli­tiques qui n’en sont que l’ef­fet. La Droite n’est pas le camp de l’Ordre, mais celui du Pouvoir écono­mico-poli­tique.

Quant à l’idéa­lisme révo­lu­tion­naire ou réfor­miste de gauche, il est tout aussi trom­peur. Si l’ac­tuelle Droite est de gauche parce que ralliée depuis la guerre au Chan­ge­ment, la Gauche est de droite. La non-recon­nais­sance des contraintes de la nature et de la société ne peut mener qu’à l’échec ou au mensonge : à des promesses impos­sibles à tenir, tout justes bonnes à séduire l’opi­nion et les élec­teurs. Une fois au pouvoir, rien n’em­pêche de se conduire en “respon­sable”, qui sacri­fie sans scru­pule ses fins aux moyens. D’où les renie­ments du socia­lisme réfor­miste, dont on ne sait s’il réforme ou perfec­tionne l’ordre désor­donné de la société bour­geoise actuelle. Et pire, le renie­ment fréné­tique de l’ex­tré­misme révo­lu­tion­naire, auquel l’idéal de liberté et de justice abso­lues donne dans l’im­mé­diat droit à la dicta­ture et à l’injus­tice abso­lues, et pour la paix à la guerre totale. Au fond celui qui tient les deux bouts de sa condi­tion d’homme — à sa liberté dans la néces­sité —, repro­chera à la Droite de ne rien conser­ver et à la Gauche de ne rien libé­rer.

De droite ou de gauche, réfor­mistes ou révo­lu­tion­naires, tous les partis actuels sont prêts à renier leurs prin­cipes et programmes pour obte­nir l’es­sen­tiel : le Pouvoir. De quoi? D’en­té­ri­ner après coup, impuis­sant, les avatars du chan­ge­ment. Pour tous reste seule l’ul­time Vérité; la puis­sance maté­rielle qui se pèse à la tonne ou se mesure au kilo­mètre à l’heure. La Droite est réaliste, pour être forte la France doit avoir une Force de frappe ; la Gauche une fois au pouvoir repren­dra cette poli­tique à son compte. M. Barre luttait contre l’in­fla­tion avec le succès que l’on sait, mais c’est M. Delors qui mettra en train la poli­tique de rigueur finan­cière et de maîtrise de l’in­fla­tion que la Droite n’avait pas su impo­ser. Il est vrai que le prix du pétrole bais­sait et que les syndi­cats ne pouvaient se mobi­li­ser contre un gouver­ne­ment de gauche. Que pouvez-vous objec­ter? Comment faire autre­ment? Ne pas trom­per les élec­teurs auxquels on avait fait miroi­ter la relance de l’éco­no­mie par la hausse des salaires ? Mais on n’au­rait pas été réélu. En quelque sorte on aurait refusé le devoir par excel­lence : le Pouvoir afin d’agir.

Au temps du Chan­ge­ment qu’est-ce que la Droite, qu’est- ce que la Gauche? M. Mitter­rand est-il de droite ou de gauche, l’URSS révo­lu­tion­naire ou réac­tion­naire ? Quand tel père de son peuple fait de sa femme le numéro 2 du Parti, ou de son fils son héri­tier, est-il marxiste ou monar­chiste? L’op­po­si­tion de la Droite et de la Gauche ne devrait plus avoir ni sens ni contenu pour le moindre esprit critique. Mais elle est d’au­tant plus vive qu’elle ne signi­fie rien. Heureu­se­ment que reste le Pour-Contre d’une société diver­tie par sa querelle. Quand la Droite est Pour, la Gauche est Contre, et versa. Quand la Droite était patriote et mili­ta­riste, la Gauche était inter­na­tio­na­liste et paci­fiste. Et quand la Gauche a récu­péré le drapeau trico­lore, la Droite est deve­nue paci­fiste, puis euro­péenne. Reste l’idéo­lo­gie pour amuser le tapis : les natio­na­li­sa­tions ou les priva­ti­sa­tions, si elles échouent et que le gouver­ne­ment change, on passera de l’une à l’autre. Reste la poli­tique étran­gère : les envois d’armes en cati­mini à l’Iran pour obte­nir la libé­ra­tion des otages, la défense de l’In­dé­pen­dance Natio­nale face aux deux grands qui, elle, reste la même. Il n’y a plus ni Gauche ni Droite, mais une même volonté d’ac­cé­der ou de se main­te­nir au pouvoir… Pour le pouvoir.

Or dans cette société d’au­tant plus rigide et déli­cate qu’elle est en perpé­tuel chan­ge­ment, le pouvoir ne se conquiert et ne s’exerce pas n’im­porte comment La grande vérité de la poli­tique actuelle, de droite ou de gauche, se réduit à une seule: “On ne peut faire autre­ment.” On ne peut faire autre­ment que perfec­tion­ner la Force de frappe puisqu’elle est là et que la France est natio­na­liste, qu’ex­por­ter, lutter contre la stag­fla­tion, réduire le défi­cit de la Sécu­rité sociale, construire plus d’au­to­routes, renfor­cer la police, etc. On ne peut faire autre­ment que déve­lop­per la compé­ti­ti­vité de l’in­dus­trie française pour lutter contre le chômage, donc sa produc­ti­vité, qui fait qu’un travailleur produit autant que cinq puis dix. On ne peut faire autre­ment que déve­lop­per les tech­niques de pointe et la Recherche. Dans une société lourde et fragile que sa vitesse projette sur des mils, il n’y a plus de projet poli­tique possible, seule­ment la gestion des affaires courantes, ô ! combien vite… Cette société en chan­ge­ment n’a plus qu’un projet: elle- même, ce qu’elle est ou plutôt devient en fait. Telle est la réalité déter­mi­nante qu’oc­culte la réduc­tion de toute pensée ou action publique au conflit de la Droite et de la Gauche. Le Fait pour le Fait, le Chan­ge­ment pour le Chan­ge­ment, le Déve­lop­pe­ment des moyens pour le Déve­lop­pe­ment des moyens, fin et redon­dance inavouables qui doivent être cachées sous un voile de mots emprun­tés au passé.

Peut-on crever cette bulle qui enferme et isole les indi­vi­dus en leur inter­di­sant de s’as­so­cier libre­ment pour chan­ger le chan­ge­ment de leur société ? Peut-on chan­ger le cours des étoiles? On pour­rait cepen­dant penser que, compo­sée d’hommes en prin­cipe sapiens, hantés par le rêve d’une victoire sur la néces­sité et la mort, le cours d’une société n’est pas celui d’un astre. En tout cas si ces lignes furent écrites sans illu­sion, c’est dans cet espoir.

Bernard Char­bon­neau

(1910–1996)


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1 Comment on "LE CHANGEMENT QUI NE CHANGE RIEN (par Bernard Charbonneau)"

  1. Un GRAND MERCI pour cet excellent article avec Bernard Charbonneau !

    Apprécié… partagé… diffusé via “Socialisme libertaire” :

    http://www.socialisme-libertaire.fr/2015/12/le-changement-qui-ne-change-rien.html

    Salutations libertaires ★

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