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Effondrement du système : point zéro (par Chris Hedges)
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chris_hedgesArticle origi­nal publié en anglais sur le site Adbus­ters, le 8 février 2010.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à Saint-Johns­bury, au Vermont) est un jour­na­liste et auteur améri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut corres­pon­dant de guerre pour le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’ana­lyse sociale et poli­tique de la situa­tion améri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a égale­ment ensei­gné aux univer­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édito­ria­liste du lundi pour le site Truth­dig.com.


Nous sommes à l’orée d’un des moments les plus dange­reux de l’hu­ma­ni­té…

Alek­sandr Herzen, s’adres­sant, il y a un siècle, à un groupe d’anar­chistes qui voulaient renver­ser le Tsar, leur rappela qu’il n’était pas de leur devoir de sauver un système mourant, mais de le rempla­cer: « Nous pensons être les méde­cins. Nous sommes la mala­die ». Toute résis­tance doit admettre que le corps poli­tique et le capi­ta­lisme mondia­lisé sont morts. Nous devrions arrê­ter de perdre notre éner­gie à tenter de les réfor­mer ou à les supplier de bien vouloir chan­ger. Cela ne signi­fie pas la fin de la résis­tance, mais cela implique de toutes autres formes de résis­tance. Cela implique d’uti­li­ser notre éner­gie pour construire des commu­nau­tés soute­nables qui pour­ront affron­ter la crise qui se profile, étant donné que nous serons inca­pables de survivre et de résis­ter sans un effort coopé­ra­tif.

Ces commu­nau­tés, si elles se retirent de façon pure­ment survi­va­liste sans tisser de liens entre elles, à travers des cercles concen­triques formant une commu­nauté éten­due, seront aussi ruinées spiri­tuel­le­ment et mora­le­ment que les forces corpo­ra­tistes déployées contre nous. Toutes les infra­struc­tures que nous édifions, tels les monas­tères du Moyen-âge, devraient cher­cher à main­te­nir en vie les tradi­tions artis­tiques et intel­lec­tuelles qui rendent possible la société civile, l’hu­ma­nisme et la préser­va­tion du bien commun. L’ac­cès à des parcelles de terres culti­vables devien­dra essen­tiel. Nous devrons comprendre, comme les moines médié­vaux, que nous ne pouvons pas alté­rer la culture plus large, qui nous englobe, au moins à court terme, mais que nous devrions être en mesure de conser­ver les codes moraux et la culture pour les géné­ra­tions qui vien­dront après nous. La résis­tance sera réduite à de petits et souvent imper­cep­tibles actes de déso­béis­sance, comme l’ont décou­vert ceux qui ont conservé leur inté­grité durant les longues nuits du fascisme et du commu­nisme du 20ème siècle.

Nous sommes à la veille d’une des périodes les plus sombres de l’his­toire de l’hu­ma­nité, à la veille de l’ex­tinc­tion des lumières d’une civi­li­sa­tion, et nous allons enta­mer une longue descente, qui durera des décen­nies, sinon des siècles, vers la barba­rie. Les élites nous ont effec­ti­ve­ment convaincu du fait que nous ne sommes plus aptes à comprendre les véri­tés révé­lées qui nous sont présen­tées, ou à combattre le chaos entrainé par la catas­trophe écono­mique et envi­ron­ne­men­tale. Tant que la masse de gens effrayés et déso­rien­tés, gavée d’images permet­tant son hallu­ci­na­tion perpé­tuelle, demeure dans cet état de barba­rie, elle peut pério­dique­ment se soule­ver avec une furie aveugle contre la répres­sion étatique crois­sante, la pauvreté éten­due et les pénu­ries alimen­taires. Mais la capa­cité et la confiance néces­saires pour remettre en ques­tion et défier à petite et grande échelle les struc­tures de contrôle lui feront défaut. Le fantasme des révoltes popu­laires éten­dues et des mouve­ments de masse renver­sant l’hé­gé­mo­nie de l’État capi­ta­liste n’est que ça : un fantasme.

Mon analyse se rapproche de celles de nombreux anar­chistes. Mais il y a une diffé­rence cruciale. Les anar­chistes ne comprennent pas la nature de la violence [Pas d’ac­cord du tout avec ce passage et ces décla­ra­tions sur « la violence » et « les anar­chistes », la violence (défi­nit comme l’uti­li­sa­tion de la force, ou la lutte armée) est une tactique de lutte, elle peut être complé­men­taire de la non-violence, les deux ne s’ex­cluent pas mutuel­le­ment, Chris Hedges se contre­dit d’ailleurs puisque dans plusieurs articles très récents il incite à l’in­sur­rec­tion et à des « formes de résis­tance physique », NdT]. Ils comprennent l’éten­due de la putré­fac­tion de nos insti­tu­tions cultu­relles et poli­tiques, ils comprennent la néces­sité de section­ner les tenta­cules du consu­mé­risme, mais pensent naïve­ment que cela peut être accom­pli par des formes de résis­tance physique et des actes de violence. Il y a des débats au sein du mouve­ment anar­chiste — comme celui sur la destruc­tion de la propriété — mais lorsque vous commen­cez à utili­ser des explo­sifs, des inno­cents commencent à mourir. Et lorsque la violence anar­chique commence à pertur­ber les méca­nismes de gouver­nance, l’élite au pouvoir utili­sera ces actes, aussi anodins soient-ils, comme une excuse pour déployer une quan­tité dispro­por­tion­née et impi­toyable de force contre des agita­teurs suspec­tés et avérés, ce qui ne fera qu’a­li­men­ter la rage des dépos­sé­dés.

Je ne suis pas un paci­fiste. Je sais qu’il y a des périodes, et j’ad­mets qu’il est possible que celle-ci en soit une, où les êtres humains sont obli­gés de ripos­ter contre la répres­sion crois­sante par la violence. J’étais à Sarajevo durant la guerre de Bosnie. Nous savions exac­te­ment ce que les forces serbes entou­rant la ville nous feraient si elles parve­naient à percer les défenses et systèmes de tran­chées de la ville assié­gée. Nous connais­sions l’exemple de la vallée de Drina ou de la ville de Vuko­var, ou un tiers des habi­tants musul­mans avaient été tués, et le reste regroupé dans des camps de réfu­giés ou de dépla­cés. Il y a des moments où le seul choix qui reste, c’est de prendre les armes pour défendre votre famille, votre quar­tier, votre ville. Mais ceux qui se sont avérés les plus aptes à défendre Sarajevo prove­naient inva­ria­ble­ment des milieux crimi­nels. Lorsqu’ils ne tiraient pas sur les soldats serbes, ils pillaient les appar­te­ments des Serbes ethniques de Sarajevo, les exécu­taient parfois, et terro­ri­saient leurs cama­rades musul­mans. Lorsque vous ingé­rez le poison de la violence, même au nom d’une juste cause, cela vous déforme, vous corrompt, vous perver­tit. La violence est une drogue, c’est peut-être même le plus puis­sant narco­tique qui soit pour l’es­pèce humaine. Les plus accros à la violence sont ceux qui ont accès à des armes et un penchant pour la force. Et ces tueurs émergent à la surface de tout mouve­ment armé et le conta­minent à l’aide du pouvoir toxique et sédui­sant qui accom­pagne la capa­cité de détruire. J’ai observé cela, guerre après guerre. Lorsque vous emprun­tez ce chemin, vous finis­sez par confron­ter vos monstres aux leurs. Et le sensible, l’hu­main et le gentil, ceux qui ont une propen­sion à proté­ger et prendre soin de la vie, sont margi­na­li­sés et souvent tués. La vision roman­tique de la guerre et de la violence est préva­lente chez les anar­chistes et la gauche profonde, comme dans la culture domi­nante. Ceux qui résistent par la force ne renver­se­ront pas l’État capi­ta­liste, et ne soutien­dront pas les valeurs cultu­relles qui doivent être défen­dues, si nous voulons un futur qui vaille le coup d’être vécu.

De mes nombreuses années en tant que corres­pon­dant de guerre au Salva­dor, au Guate­mala, à Gaza et en Bosnie, j’ai appris que les mouve­ments de résis­tance armés sont toujours des produits mutants de la violence qui les a engen­drés. Je ne suis pas naïf au point de penser qu’il aurait été possible pour moi d’évi­ter ces mouve­ments armés si j’avais été un paysan sans terre du Salva­dor ou du Guate­mala, un Pales­ti­nien de Gaza ou un Musul­man de Sarajevo, mais cette réponse violente à la répres­sion est et sera toujours tragique. Elle doit être évitée, mais pas au prix de notre propre survie.

La démo­cra­tie, un système idéa­le­ment conçu pour défier le statu quo, a été corrom­pue et domp­tée, afin de servir servi­le­ment le statu quo. Nous avons connu, comme l’écrit John Ralston Saul, un coup d’État au ralenti, et ce coup est terminé. Ils ont gagné. Nous avons perdu. L’échec lamen­table des acti­vistes ayant tenté de pous­ser les États capi­ta­listes indus­tria­li­sés à entre­prendre des réformes envi­ron­ne­men­tales sérieuses, à entra­ver l’aven­tu­risme impé­ria­liste, ou à construire une poli­tique humaine vis-à-vis des masses pauvres du monde, témoigne d’une inca­pa­cité à saisir les nouvelles réali­tés du pouvoir. Le para­digme du pouvoir a été irré­vo­ca­ble­ment modi­fié, c’est pourquoi le para­digme de la résis­tance doit l’être aussi.

Trop de mouve­ments de résis­tance conti­nuent à croire en toute la masca­rade de la poli­tique élec­to­rale, des parle­ments, des consti­tu­tions, des décla­ra­tions de droits, du lobbying et de l’avè­ne­ment d’une écono­mie ration­nelle. Les leviers de pouvoir sont telle­ment conta­mi­nés que les besoins et les voix des citoyens n’ont plus aucun poids. L’élec­tion de Barack Obama était un nouveau triomphe de la propa­gande sur la réalité, et une mani­pu­la­tion habile doublée d’une trahi­son du public par les mass-médias. Nous avons confondu le style et l’eth­ni­cité — une tactique publi­ci­taire initiée par The United Colors of Benet­ton et Calvin Klein — avec la poli­tique progres­siste et le chan­ge­ment véri­table. Nous avons confondu nos émotions avec la connais­sance. Mais le but, comme pour toutes les marques, était de faire confondre par des consom­ma­teurs passifs une marque avec une expé­rience. Obama, aujourd’­hui célé­brité mondiale, est une marque. Il n’avait quasi­ment aucune expé­rience, à part deux petites années au Sénat, n’avait aucun code moral et a été vendu, comme n’im­porte quel objet que l’on souhaite vendre aux gens. La campagne Obama a été quali­fiée de campagne marke­ting de l’an­née 2008 par Adver­ti­sing Age, devançant Apple et Zappos.com. Croyez les profes­sion­nels. La marque Obama est le rêve ultime des gens du marke­ting. Le président Obama fait une chose, et la marque Obama vous fait croire l’in­verse. Voilà l’es­sence d’une publi­cité à succès. Vous ache­tez ou faites ce que souhaite le publi­ci­taire en raison de comment ils vous font vous sentir.

La marque appe­lée « Obama »

Nous vivons dans une culture carac­té­ri­sée par ce que Benja­min DeMott appe­lait la « poli­tique poubelle ». La poli­tique poubelle n’exige ni justice ni répa­ra­tion des droits. Elle person­na­lise les problèmes plus qu’elle ne les clari­fie. Elle exclut le vrai débat au profit des scan­dales fabriqués, des potins mondains et du spec­tacle. Elle fait la promo­tion d’un opti­misme éter­nel, vantant sans cesse notre force morale et notre carac­tère, et commu­nique dans le langage miel­leux du « je-ressens-ta-douleur ». Le résul­tat de la poli­tique poubelle, c’est que rien ne change jamais, « ce qui signi­fie zéro inter­rup­tion dans les proces­sus et les pratiques qui renforcent les systèmes de verrouillage exis­tants d’avan­tages socioé­co­no­miques ».

La croyance cultu­relle selon laquelle nous pouvons faire adve­nir les choses en y pensant, en les visua­li­sant, en les souhai­tant, en faisant appel à notre force inté­rieure, ou en compre­nant que nous sommes des êtres excep­tion­nels, n’est que pensée magique. Nous pour­rions faire toujours plus d’argent, augmen­ter nos quotas, consom­mer plus de produits et faire progres­ser notre carrière en ayant assez de foi. Cette pensée magique, que l’on nous inculque à travers le spectre poli­tique, via Oprah, les spor­tifs célèbres, Holly­wood, les gourous du déve­lop­pe­ment person­nel et les déma­gogues chré­tiens, est large­ment respon­sable de notre effon­dre­ment écono­mique et écolo­gique, puisque toute Cassandre l’ayant vu venir a été écar­tée en raison de sa « néga­ti­vité ». Cette croyance, qui permet aux hommes et aux femmes de se compor­ter et d’agir comme des enfants, discré­dite les inquié­tudes et anxié­tés légi­times. Elle exacerbe le déses­poir et la passi­vité. Elle nour­rit un état d’auto-aveu­gle­ment. Le but, la struc­ture et l’objec­tif de l’État capi­ta­liste ne sont jamais vrai­ment remis en ques­tion. Ques­tion­ner, s’en­ga­ger dans une critique du collec­tif corpo­ra­tiste, c’est être obstruc­tion­niste et néga­tif. Cela a égale­ment perverti la façon dont nous nous perce­vons, dont nous perce­vons notre pays et le monde natu­rel. Le nouveau para­digme du pouvoir, asso­cié à son idéo­lo­gie étrange de progrès infini et de bonheur impos­sible, a trans­formé des pays entiers, dont les USA, en monstres.

Nous pouvons marcher à Copen­hague. Nous pouvons rejoindre Bill McKib­ben et son jour de protes­ta­tion mondiale pour le climat. Nous pouvons compos­ter dans nos jardins et étendre notre linge au soleil pour le sécher. Nous pouvons écrire des lettres à nos élus et voter pour Obama, mais l’élite au pouvoir est imper­méable à la masca­rade de la parti­ci­pa­tion démo­cra­tique. Le pouvoir est entre les mains de para­sites intel­lec­tuels et moraux qui créent impi­toya­ble­ment un système de néo-féoda­lisme, et détruisent les écosys­tèmes qui permettent l’exis­tence de l’es­pèce humaine. Faire appel à la bonté en eux, ou cher­cher à influen­cer les leviers internes du pouvoir n’aura désor­mais plus aucune utilité.

Nous n’échap­pe­rons pas, parti­cu­liè­re­ment ici, aux USA, à notre Götterdäm­me­rung [Crépus­cule des dieux]. Obama, comme le Premier ministre cana­dien Stephen Harper et les autres diri­geants des pays indus­tria­li­sées, s’est avéré être un instru­ment de l’État capi­ta­liste aussi veule que George W. Bush. Notre système démo­cra­tique a été trans­formé en ce que le philo­sophe poli­tique Shel­don Wolin appelle le « tota­li­ta­risme inversé ». Le tota­li­ta­risme inversé, contrai­re­ment au tota­li­ta­risme clas­sique, ne tourne pas autour d’un déma­gogue ou d’un chef charis­ma­tique. Il trouve son expres­sion dans l’ano­ny­mat de l’État des patrons. Il prétend chérir la démo­cra­tie, le patrio­tisme, une presse libre, les systèmes parle­men­taires et les consti­tu­tions, alors qu’il mani­pule et corrompt les leviers internes pour renver­ser et contre­car­rer les insti­tu­tions démo­cra­tiques. Les candi­dats poli­tiques sont élus dans des votes popu­laires par les citoyens, mais sont régis par des armées de lobbyistes d’en­tre­prises à Washing­ton, Ottawa ou dans les autres capi­tales du monde. Les médias commer­ciaux contrôlent à  peu près tout ce que nous lisons, regar­dons ou écou­tons et ils imposent une unifor­mité insi­pide de l’opi­nion. La culture de masse, déte­nue et diffu­sée par les entre­prises privées, nous diver­tit avec des futi­li­tés, des spec­tacles et des potins mondains. Dans les régimes tota­li­taires clas­siques, tels que le nazisme ou le commu­nisme sovié­tique, l’éco­no­mie était subor­don­née à la poli­tique. « Sous le tota­li­ta­risme inversé, l’in­verse est vraie », écrit Wolin. « L’éco­no­mie domine la vie poli­tique – et avec cette domi­na­tion viennent diverses formes de bestia­lité ».

Le tota­li­ta­risme inversé exerce un pouvoir total sans recou­rir aux gros­sières formes de contrôle comme les goulags, les camps de concen­tra­tion ou la terreur des masses. Il exploite la science et la tech­no­lo­gie pour atteindre ses sombres buts. Il impose l’uni­for­mité idéo­lo­gique en utili­sant des systèmes de commu­ni­ca­tion de masse pour inculquer la consom­ma­tion débau­chée comme une pulsion inté­rieure et il nous fait prendre nos illu­sions sur nous-mêmes pour la réalité. Il ne réprime pas les dissi­dents avec force, tant que ces dissi­dents restent inef­fi­caces. Et en même temps qu’il détourne notre atten­tion, il déman­tèle la base indus­trielle, dévaste les commu­nau­tés, déclenche des vagues de misère humaine et délo­ca­lise les emplois vers des pays où fascistes et commu­nistes savent faire marcher les travailleurs au pas. Il fait tout cela tout en bran­dis­sant le drapeau et chan­tant des slogans patrio­tiques. « Les USA sont deve­nus la vitrine de la manière dont la démo­cra­tie peut être gérée sans avoir l’air d’avoir été suppri­mée », écrit Wolin.

[Et à propos de « dissi­dence inef­fi­cace »]

La pratique et la psycho­lo­gie de la publi­cité, le règne des « forces du marché » dans de nombreux domaines autres que celui du marché, l’es­ca­lade tech­no­lo­gique conti­nue qui encou­rage des fantasmes élabo­rés (jeux virtuels, avatars virtuels, voyage dans l’es­pace), la satu­ra­tion de tous les foyers par les mass-médias et leur propa­gande, et la récu­pé­ra­tion des univer­si­tés, font de la plupart d’entre nous des otages. La putré­fac­tion de l’im­pé­ria­lisme, qui a toujours été incom­pa­tible avec la démo­cra­tie, voit les fabri­cants d’armes mono­po­li­ser 1 billion de dollars par an en dépenses liées à la défense aux USA, bien que le pays soit menacé d’ef­fon­dre­ment écono­mique. L’im­pé­ria­lisme mili­ta­rise toujours les poli­tiques inté­rieures. Et cette mili­ta­ri­sa­tion, souligne Wolin, se mélange aux fantasmes cultu­rels de culte des héros, et aux contes des prouesses indi­vi­duelles, de la jeunesse éter­nelle, de la beauté par la chirur­gie, de l’ac­tion mesu­rée en nano­se­condes et d’une culture obsé­dée par le rêve du contrôle toujours plus étendu, et de possi­bi­li­tés de couper d’im­por­tants segments de la popu­la­tion de la réalité. Ceux qui contrôlent les images nous contrôlent. Et bien que nous ayons été envoû­tés par les ombres sur le mur de la caverne de Platon, ces forces corpo­ra­tistes, glori­fiant les béné­fices de la priva­ti­sa­tion, ont effec­ti­ve­ment déman­telé les insti­tu­tions de la démo­cra­tie sociale (sécu­rité sociale, syndi­cats, assis­tance publique, services de santé publique et loge­ments sociaux) et ont font régres­ser les idéaux sociaux et poli­tiques du New Deal. Les parti­sans de la mondia­li­sa­tion déré­gu­lée du capi­ta­lisme ne perdent pas leur temps à analy­ser les autres idéo­lo­gies. Ils ont une idéo­lo­gie, ou plutôt un plan d’ac­tion défendu par une idéo­lo­gie, et le suivent servi­le­ment. Nous, à gauche, avons des douzaines d’ana­lyses et idéo­lo­gies en concur­rence sans aucun plan cohé­rent qui nous soit propre. C’est pourquoi nous patau­geons tandis que les forces du capi­tal déman­tèlent impi­toya­ble­ment la société civile.

Nous vivons un des grands phéno­mènes sismiques d’in­ver­sion de civi­li­sa­tion. L’idéo­lo­gie de la mondia­li­sa­tion, comme toutes les visions utopiques « inévi­tables », a été démasquée comme la fraude qu’elle est. L’élite au pouvoir, perplexe et confuse, s’ac­croche aux prin­cipes désas­treux de la mondia­li­sa­tion et de son langage dépassé pour masquer le vacuum poli­tique et écono­mique immi­nent. L’idée absurde selon laquelle le marché seul devrait déter­mi­ner les construc­tions écono­miques et poli­tiques a poussé les pays indus­tria­li­sées à sacri­fier d’autres domaines impor­tants — condi­tions de travail, impôts, travail des enfants, faim, santé et pollu­tion etc. — sur l’au­tel du libre-marché. Cela a plongé les pauvres du monde dans une situa­tion terrible et cela a laissé les USA avec les défi­cits les plus consé­quents — qui ne seront jamais rembour­sés — de l’his­toire de l’hu­ma­nité. Les renfloue­ments massifs, les plans de relance, les primes et les dettes à court-terme, ainsi que les guerres impé­riales que nous ne pouvons plus payer, lais­se­ront les USA dans de beaux draps pour finan­cer les quelques 5 billions de dollars de dette de cette année. Il faudra que Washing­ton vende aux enchères 96 milliards de dollars de dette par semaine. Une fois que la Chine et les États pétro­liers ne voudront plus ache­ter notre dette, ce qui finira par se produire un jour ou l’autre, la Fede­ral Reserve devien­dra l’ache­teur du dernier recours. La Fed a imprimé peut-être près de 2 billions de dollars ces deux dernières années, et pour ache­ter autant de dette nouvelle, elle va, en consé­quence, en impri­mer des billions de plus. Alors l’in­fla­tion, et plus vrai­sem­bla­ble­ment l’hy­per­in­fla­tion, trans­for­mera le dollar en chif­fon. Et c’est à ce moment-là que tout le système s’ef­fondre.

Lors d’une crise écono­mique sévère, toutes les normes et croyances tradi­tion­nelles sont brisées. L’ordre moral est mis sens dessus-dessous. Les honnêtes et beso­gneux sont balayés tandis que les gang­sters, les profi­teurs et les spécu­la­teurs s’en tirent avec des millions. L’élite se reti­rera, comme l’a écrit Naomi Klein dans La doctrine du choc, dans des rési­dences proté­gées, où elle aura accès aux services, à l’ali­men­ta­tion, aux équi­pe­ments de confort et à la sécu­rité dont le reste d’entre nous sera privé. Commen­cera alors une période où l’hu­ma­nité ne sera compo­sée que de maîtres et de serfs. Les forces corpo­ra­tistes, qui cher­che­ront à s’al­lier avec la droite chré­tienne radi­cale et autres extré­mistes, utili­se­ront la peur, le chaos, la colère contre les élites diri­geantes et le spectre d’une dissi­dence de gauche et du terro­risme pour impo­ser des contrôles draco­niens visant à anéan­tir tous les mouve­ments d’op­po­si­tion. En paral­lèle, ils agite­ront le drapeau US, les slogans et chants patriotes, en promet­tant la loi et l’ordre une croix chré­tienne serrée dans la main. Le tota­li­ta­risme, a souli­gné George Orwell, n’est pas tant une ère de foi qu’une ère de schi­zo­phré­nie. « Une société devient tota­li­taire à partir du moment où ses struc­tures deviennent mani­fes­te­ment arti­fi­cielles », a écrit Orwell. « Autre­ment dit quand la classe domi­nante a perdu sa raison d’être mais réus­sit à garder le pouvoir par la force ou par la ruse ». Nos élites ont utilisé la fraude. Ne leur reste que la force.

Notre élite médiocre en faillite tente déses­pé­ré­ment de sauver un système qui ne peut être sauvé. Plus impor­tant encore, ils essaient de se sauver eux-mêmes. Toutes les tenta­tives de travailler à l’in­té­rieur de ce système pourri et cette classe de déten­teurs du pouvoir se révé­le­ront inutiles. La résis­tance doit répondre à la nouvelle et dure réalité d’un ordre capi­ta­liste global qui s’ac­croche au pouvoir par des formes de répres­sion brutale et flagrante toujours gran­dis­santes. Une fois que le crédit sèche pour le citoyen moyen, une fois que le chômage massif aura créé une classe margi­nale perma­nente et furieuse, que les produits fabriqués bon marchés qui sont deve­nus les opia­cés de base de notre culture dispa­raî­tront, nous allons proba­ble­ment évoluer vers un système qui ressemble davan­tage au tota­li­ta­risme clas­sique. Des formes plus violentes et gros­sières de répres­sion devront être employées au fur et à mesure que les méca­nismes de contrôle plus souples favo­ri­sés par le tota­li­ta­risme inversé cesse­ront de fonc­tion­ner.

Il n’est pas acci­den­tel que la crise écono­mique converge avec la crise envi­ron­ne­men­tale. Dans son livre La Grande Trans­for­ma­tion (1944), Karl Pola­nyi expose les consé­quences dévas­ta­trices — les dépres­sions, les guerres et le tota­li­ta­risme — du soi-disant libre-marché auto­ré­gulé. Il a saisi que « le fascisme, comme le socia­lisme, est ancré dans une société de marché qui refuse de fonc­tion­ner ». Il nous aver­tit du fait qu’un système finan­cier dérive toujours, sans contrôle gouver­ne­men­tal consé­quent, vers un capi­ta­lisme mafieux — et un système poli­tique mafieux — ce qui décrit bien notre struc­ture finan­cière et poli­tique. Un marché auto­ré­gulé, écrit Pola­nyi, trans­forme les êtres humains et l’en­vi­ron­ne­ment en marchan­dises, une situa­tion qui garan­tit la destruc­tion de la société civile comme de l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel. Le postu­lat du libre-marché selon lequel la nature et les êtres humains sont des objets dont la valeur est déter­mi­née par le marché permet de les exploi­ter jusqu’à épui­se­ment ou effon­dre­ment. Une société qui ne recon­nait plus la dimen­sion sacrée de la nature et de la vie humaine,  leur valeur intrin­sèque au-delà de leur valeur moné­taire, commet un suicide collec­tif. De telles socié­tés se canni­ba­lisent jusqu’à la mort. C’est ce que nous connais­sons actuel­le­ment.

Si nous construi­sons des struc­tures auto-suffi­santes, en les inté­grant à l’en­vi­ron­ne­ment autant que faire se peut, nous pour­rons surmon­ter l’ef­fon­dre­ment qui s’en vient. Cette tâche sera accom­plie grâce à l’exis­tence de petites enclaves physiques qui auront accès à une agri­cul­ture durable et qui seront donc capables de se disso­cier autant que possible de la culture commer­ciale. Ces commu­nau­tés devront construire des murs contre la propa­gande et la peur élec­tro­niques qui submer­ge­ront les ondes. Le Canada sera proba­ble­ment un lieu plus accueillant pour cela que les USA, compte tenu du fort courant de violence qui y règne. Mais dans tous les pays, ceux qui survi­vront auront besoin de terres dans des zones isolées, à bonne distance des zones urbaines dont les centres-villes se trans­for­me­ront en déserts alimen­taires, ainsi que de la violence sauvage qu’en­traînent des biens aux coûts prohi­bi­tifs et une répres­sion étatique crois­sante.

Le recours de plus en plus ouvert à la force par les élites pour main­te­nir le contrôle ne doit pas mettre fin aux actes de résis­tance. Les actes de résis­tance sont des actes moraux. Ils prennent vie parce que les gens conscients comprennent l’im­pé­ra­tif moral de remettre en ques­tion les systèmes d’abus et le despo­tisme. Ils devraient être menés non pas parce qu’ils sont effi­caces, mais parce qu’ils sont justes. Ceux qui initient ces actes sont toujours peu nombreux et reje­tés par ceux qui cachent leur lâcheté derrière leur cynisme. Mais la résis­tance, bien que margi­nale, conti­nue à affir­mer la vie dans un monde inondé par la mort. C’est l’acte suprême de la foi, la plus haute forme de spiri­tua­lité et qui seul rend l’es­poir possible. Ceux qui ont commis des actes de résis­tance ont très souvent sacri­fié leur sécu­rité et leur confort, ont souvent passé du temps en prison et dans certains cas, ont été tués. Ils ont compris que vivre dans le plein sens du mot, exis­ter en tant qu’êtres humains libres et indé­pen­dants, même dans la nuit la plus sombre de la répres­sion d’État, signi­fie défier l’injus­tice.

Lorsque le pasteur luthé­rien dissi­dent Dietrich Bonhoef­fer fut conduit hors de sa cellule de prison nazie à la potence, ses derniers mots furent: « C’est pour moi la fin, mais aussi le commen­ce­ment ». Bonhoef­fer savait que la plupart de ses conci­toyens étaient complices, par leur silence, d’une vaste entre­prise de mort. Mais aussi déses­péré que cela ait pu sembler sur le moment, il a affirmé ce que nous devons tous affir­mer. Il n’a pas évité la mort. Il n’a pas survécu, en tant qu’in­di­vidu. Mais il a compris que sa résis­tance et même sa mort étaient des actes d’amour. Il s’est battu et est mort pour le sacré de la vie. Il a offert, même à ceux qui ne l’avaient pas rejoint, une autre histoire, et son défi a fini par condam­ner ses bour­reaux.

Nous devons conti­nuer à résis­ter, mais il faut main­te­nant le faire en ayant en tête l’idée incon­for­table que des chan­ge­ments signi­fi­ca­tifs ne se produi­ront proba­ble­ment pas de notre vivant. Cela rend la résis­tance plus diffi­cile. Cela déplace la résis­tance du domaine du tangible et de l’im­mé­diat vers l’abs­trait et l’in­dé­ter­miné. Mais renon­cer à ces actes de résis­tance consti­tue une mort spiri­tuelle et intel­lec­tuelle. Cela revient à se soumettre à l’idéo­lo­gie déshu­ma­ni­sante du capi­ta­lisme tota­li­taire. Les actes de résis­tance main­tiennent en vie un autre récit, renforcent notre inté­grité, et peuvent donner à d’autres, que nous ne rencon­tre­rons peut-être jamais, la volonté de se lever et de porter la flam­beau que nous leur passons. Aucun acte de résis­tance n’est futile, que ce soit le refus de payer des impôts, la lutte pour une taxe Tobin, travailler à chan­ger le para­digme écono­mique néoclas­sique, révoquer une charte d’en­tre­prise, orga­ni­ser des votes mondiaux sur inter­net ou utili­ser twit­ter pour cata­ly­ser une réac­tion en chaîne de refus contre l’ordre néoli­bé­ral. Mais nous devrons résis­ter, et croire en l’uti­lité de cette résis­tance, car nous n’al­tè­re­rons pas instan­ta­né­ment la terrible confi­gu­ra­tion du pouvoir en place. Et dans cette longue, longue guerre, une commu­nauté qui nous soutient émotion­nel­le­ment et maté­riel­le­ment sera la clé d’une vie de défi.

Le philo­sophe Theo­dor Adorno a écrit que la préoc­cu­pa­tion exclu­sive pour les problèmes person­nels et l’in­dif­fé­rence à la souf­france des autres au-delà du groupe auquel on s’iden­ti­fie est ce qui a fina­le­ment rendu le fascisme et l’Ho­lo­causte possibles. « L’in­ca­pa­cité de s’iden­ti­fier aux autres fut la condi­tion psycho­lo­gique la plus impor­tante qui permit qu’Au­sch­witz existe dans une huma­nité à peu près civi­li­sée et pas trop nuisible » (« Éduquer après Ausch­witz », dans Modèles critiques, p.216. ).

L’in­dif­fé­rence au sort d’au­trui et l’élé­va­tion suprême du moi est ce que l’État-entre­prise cherche à nous inculquer. Il utilise la peur, ainsi que l’hé­do­nisme, pour désar­ti­cu­ler la compas­sion humaine. Nous devons conti­nuer à combattre les méca­nismes de la culture domi­nante, même si ce n’est que dans le but de préser­ver notre huma­nité commune à travers de petits, voire de minus­cules actes. Nous devons résis­ter à la tenta­tion du repli sur soi et de l’igno­rance de la cruauté ne nous touchant pas direc­te­ment. L’es­poir demeure dans ces actes de défi souvent imper­cep­tibles. Ce défi, cette capa­cité de dire non, c’est exac­te­ment ce que cherchent à éradiquer les psycho­pathes qui contrôlent nos systèmes de pouvoir. Tant que nous serons prêts à défier ces forces, nous aurons une chance, si ce n’est pour nous-mêmes, du moins, ce sera pour ceux qui vien­dront après nous. Tant que nous défie­rons ces forces nous demeu­re­rons en vie. Et pour l’ins­tant, c’est la seule victoire possible.

Chris Hedges

« L’his­toire de la vie », fresque murale de l’ar­tiste italien Blu, Rome, Casal de’ Pazzi, 2015

Traduit par  Nico­las Casaux
Edité par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче

capitalisme effondrement résistance

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  1. Ping : veritermensonge
  2. Ton analyse est totalement celui que je fait au regard de mes propres expériences. Sauf que toi, tu sais les dire avec cette claire voyance qui me fait te remercier d’exister pour m’être mon porte parole.
    Mais j’ai très peur…

  3. Trés bonne annalyse.. La résistance avance et ne ce laissera pas abbatre par leur système; la liberté est proche et le bonheur en vue, libéré des entraves des maitres ! On nous traite de complotiste et de déranger mais nous savons que nos actions sont indispensables pour nos enfants et pour la Nature. L’espoir est toujours la alors continuons notre lutte

  4. Ce texte quasi prophétique, grave, solennel, cristallise la rage, la lucidité et le dernier espoir d’un humaniste.
    Tout semble lui donner raison. Plus ça va, plus il est trop tard. Il était trop tard hier, il sera beaucoup trop tard l’année prochaine. Le néoféodalisme est avéré, opérationnel. La violence est naturalisée. L’infantilisation est utilisée avec expertise. La peur et la caresse, la carotte et le bâton, la lente habituation à l’injustice, à la loi barbare qui fait fi de millénaires d’humanisation, jusqu’à l’abandon total du discernement et de l’utopie civilisatrice (dans moins de 5 générations peut-être), la satisfaction de 1 contre la souffrance ou l’exploitation de 1000000, la disparition de la conscience (déjà entamée), de notre environnement, et de la beauté, se concrétisent assez rapidement pour les craindre sérieusement.
    Oui je crois aussi que nous sommes condamnés à la paralysie institutionnelle tant que le capitalisme n’a pas implosé, car il se nourrit du pire (c’est précisément ce qu’il prouve maintenant), il se nourrit de sa propre mort en tant que principe de recyclage lucratif de tout, principe de valorisation lucrative du déséquilibre, jouissance du feu et du chaos, pulsion de pouvoir sacralisé.
    La seule source de quoi que ce soit de propre et de beau est la fragilité et la sociabilité nécessaire de l’espèce humaine. Il n’y a pas d’humain sans conscience de soi, pas de conscience de soi sans conscience de l’autre, pas de naissance sans protection, justice et bonté. Là est l’espoir, s’il reste des humains.
    Sinon, advienne la machine ou rien.