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FAIRE CARRIÈRE : UN MÉTIER SALISSANT (par Arthur)
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Extrait tiré de l’ex­cellent livre d’Ar­thur (Henri Montant), « Mémoires d’un pares­seux » (1988).


J’au­rais des inté­rêts dans la société, avec des visées huma­ni­taires, ou même une concep­tion globale à four­guer, genre Marx ou Rocke­fel­ler, je serais inquiet pour l’ave­nir. La dernière fois qu’on a senti un peu d’al­truisme en France, comme un vent des hauteurs qui balayait les miasmes, c’était en mai 68. On aurait dit que les gens venaient d’in­ven­ter la parole. C’est comme les incen­dies ou les catas­trophes qui sont les fêtes des pauvres. Vous avez sûre­ment remarqué : ils ne se parlent que dans ces occa­sions-là. Les barrières futiles des voisi­nages hargneux tombent subi­te­ment, lami­nées par l’ur­gence et aussi par l’ex­cep­tion­nel. J’ai connu des nostal­giques qui regret­taient la guerre, l’exode, la botte teutonne, les jeux de scouts des maquis. Enfin la routine vain­cue ! Un paysan des Hautes-Alpes me disait : « j’ai quitté une fois ma terre en 70 ans, et c’était pour la guerre ». On l’avait envoyé dans l’Est. Il était arrivé en train et reparti à pied, en sens inverse, vers la débâcle.

N’em­pêche : c’était le meilleur souve­nir de sa vie. Une longue marche inou­bliable, avec du pays à visi­ter, de l’iné­dit, et des sensa­tions fortes, autre chose que la garde des chèvres, dans les lavandes. Il y a des banlieu­sards qui doivent guet­ter l’ar­ri­vée des Russes ou des Chiites, le matin, dans leurs embou­teillages : dans l’âme de tout bureau­crate, il y a un héros qui sommeille.

Mai 68, c’était ça, l’ir­rup­tion de l’étrange dans une France assou­pie, le feu aux gale­ries Barbès. Pour moi, ce fut un triomphe, savouré en silence : la France entière faisait sienne mes théo­ries. Grève géné­rale sur le tas. Belotes à l’ate­lier, pétanque sur le parking. Mani­fes­ta­tions qui n’étaient que prétexte à draguer. Je n’étais donc pas seul de ma race. Seule­ment voilà : la paresse, ça se prépare, comme le plat de résis­tance d’un gueu­le­ton. On ne la trouve pas sous cello­phane en apéri­tif. Cet happe­ning natio­nal a surpris les nouveaux flem­mards. Les alarmes poli­tiques aidant, ils ont pris peur : je dois exagé­rer un peu, là. Le chien qui s’aven­ture trop loin dans la forêt rêve de sa niche capi­ton­née en enten­dant l’orage. Alors, les gens, ils sont retour­nés au boulot, la queue un peu basse, avec un beau nonos en monnaie de Grenelle. Fin de la poli­tique. Début des retom­bées subver­sives, en pluie insis­tante, dans la tête des fêtards dessoû­lés.

“Ne travaillez jamais”, conseillaient les murs de mai 68. Sous-entendu : pas de besognes sala­riées à perdre sa vie en croyant la gagner. En 87, l’uto­pie a réduit à la cuis­son : les plus auda­cieux se contentent de récla­mer la semaine de 35h de travail. Quel travail ? Peu importe : usiner des obus, trom­bon­ner du vide, ramas­ser des melons pour les mazou­ter le lende­main, l’es­sen­tiel, c’est la paye ! Il n’y a pas de “crise” de l’em­ploi. Il n’y a jamais eu que la crise du sens à donner au travail humain. Ici comme ailleurs.

La mode est au travail : on dit la France pares­seuse. Un obscur PDG en biscuits se plaint de consta­ter — chiffres à l’ap­pui — une oisi­veté géné­ra­li­sée en France. Nous ne serons jamais aussi achar­nés que les Japo­nais à nous user à la tâche !

Le porte-faix devient un idéal social. Le contem­pla­tif est un inadapté que l’on doit écar­ter du trou­peau, à l’ins­tar d’un cancé­reux sidaïque, pour le confi­ner en quaran­taine dans un style de lépro­se­rie sociale. Les docteurs-es-travail ne craignent pas de payer de leur personne pour se donner en exemple : nous autres, PDG, sommes des philan­tropes surme­nés, luttant pied à pied avec nos concur­rents alle­mands ou nippons, dans d’in­ter­mi­nables et exté­nuants déjeu­ners d’af­faires, où le défi­cit du commerce exté­rieur de la France se règle au quatrième cognac. Longue et doulou­reuse négo­cia­tion, hips ! Mes ouvriers seront heureux, burp !

Ces exhor­ta­tions labo­rieuses tombent hélas dans l’oreille des sourds. Le coulage et l’ab­sen­téisme sont les deux mamelles de la France en déclin. Gagner plus ? A quoi bon ? Un tiers de mes compa­triotes se tient prêt à opter pour le travail à temps choisi, un néolo­gisme rocar­dien, inspiré des situa­tion­nistes, qui fleure bon la fainéan­tise. Le sommeil vient en dormant : les gens ont pris goût au loisir après avoir épuisé les joies de la marchan­dise nicke­lée, fut-elle renou­ve­lée au gré des besoins de ce que personne n’ose plus appe­ler aujourd’­hui le capi­tal. En dépit de la propa­gande offi­cielle, l’idéo­lo­gie du travail pour le travail est en pleine déliques­cence.

Le drame du bon travailleur expert en orga­ni­gramme, féru en coups de jarnac et dépourvu de toute mora­lité, est qu’il atteint stan­ding et aisance maté­rielle le jour où cet argent ne lui est plus d’au­cune utilité. La société marche sur la tête : il faudrait rétri­buer gras­se­ment le débu­tant cala­mi­teux et ne donner que des biscottes au sexa­gé­naire édenté. Évidem­ment, les vieux, qui payent les jeunes, commencent par se servir en premier et ne laissent que des clopi­nettes à leurs cadets.

J’ai beau­coup surpris mon premier direc­teur en lui disant : « je ne veux pas une augmen­ta­tion. Je veux faire un boulot inté­res­sant ». Une telle reven­di­ca­tion frôlait la faute de goût. Les syndi­cats eux-mêmes ne l’avaient pas inscrite dans leur bureau des pleurs. Un boulot inté­res­sant ! Rendez-vous compte ! Si tous les employés récla­maient un travail de qualité, il faudrait faire un jour­nal de qualité, et ça, c’est impos­sible. « Je suis désolé, qu’il m’a dit, nous n’avons pas ce genre d’ar­ticle. Je peux vous donner de l’argent, une promo­tion, un fauteuil capi­tonné, une secré­taire quali­fiée, tout, mais pas ça! » Cette invi­ta­tion à la planque m’a déçu : je n’aime pas que l’on me dise où, quand et comment je dois pares­ser. A tout prendre, me suis-je dit, autant flem­mar­der moi-même, dans le jour­nal de mon choix. Nous nous sommes donc quit­tés, comme des rela­tions non-voulues qui n’ont rien à se dire.

Le monde, dit-on, appar­tient à ceux qui se lèvent tôt. Balour­dise ! Des millions de gens surgissent du lit avant les coqs et le monde ne leur appar­tient pas. Quand bien même il serait à eux, le monde, à quoi bon le possé­der en co-propriété avec des théo­ries innom­brables de quidams aux mines de papier mâché ? Non ! Si l’homme a la veine de possé­der une bonne place bien chaude sous ses couver­tures, il doit s’es­ti­mer heureux. Là, au moins, il est seul, avec la créa­ture de son choix. Comme sur la petite vici­nale qui longe l’au­to­route. Je m’y suis retrouvé soli­taire, au sortir du monde du travail. Là-bas, dans les grands couloirs bali­sés, on se bous­cu­lait au portillon. Tous mes petits cama­rades gravis­saient les éche­lons du cursus hono­rum. De plus en plus pentue, l’es­ca­lade ! C’est que les chausse-trappes y sont légion. Ce qu’un homme doit faire à son meilleur ami pour lui marcher sur la gueule, c’est pas croyable. Mais sa promo­tion en dépend. Panier de crabes est un mot bien faible pour quali­fier une entre­prise moderne. C’est faire injure aux crabes, ces char­mants déca­podes, que de les croire capables de pareilles avanies. Après tout, l’ani­mal ne tue que pour bouf­fer. Jamais par goût. L’homme seul, dans sa sagesse affi­née par des siècles de civi­li­sa­tion et des tonnes de lectures philo­so­phiques, est habile à dévas­ter un champ de blé pour priver de pain son voisin. L’ani­mal se remplit le ventre et basta ! L’homme stocke, sur-produit, détruit, travaille douze heures par jour, la nuit au besoin, pour l’unique plai­sir — déli­cieux, il est vrai — d’em­pê­cher le copain de se nour­rir.

Pour ces voraces bouli­miques, un pares­seux de mon acabit, c’était du pain bénit. Le repos du guer­rier. Même pas besoin de lui faucher sa place : il vous la laisse ! Sur toute la largeur du spectre des couleurs poli­tiques, il existe une constante : tout le monde veut “faire carrière”. En tenant le bon côté du manche ou en contes­tant les porteurs de bâtons. C’est le vertige de l’ac­cu­mu­la­tion. Toujours plus : plus de voitures, de meubles, d’en­fants, de loisirs orga­ni­sés. Un meilleur revers au tennis. Une cylin­drée plus grosse en moto. Un jour, on sonne chez eux, ils se disent : « tiens, voilà le livreur du magné­to­scope dernier cri ! » et c’est le croque-mort qui vient les cher­cher. Ils ont fait leur temps, sans même s’en aviser. Ils partent tout éton­nés dans leur sépulcre de chez Dior. Ils s’étaient pas vus vieillir. Et va donc chan­ger les coro­naires ! On en trouve pas encore en kit aux Gale­ries Lafayette. Sinon, ils en auraient des neuves. Ils ont les moyens…

Un homme d’af­faires surmené a écrit un livre plai­dant pour le temps libre. Son livre a un tel succès qu’il multi­plie les rendez-vous, les colloques, les cause­ries au Rotary-Club de Hong-Kong. Les télé­vi­sions s’ar­rachent le bonhomme. On lui réclame déjà la suite. Bref, il est vingt fois plus occupé depuis l’ac­cou­che­ment de cet ouvrage, qui partait d’un bon senti­ment. Comme ce minis­tère du Temps Libre qui donnait du travail à tant de chômeurs.

Pour voir cet excellent docu­men­taire, c’est par ici: https://www.youtube.com/watch?v=P-yPQEQghMs

Et voilà ! D’an­nées en années, le présent émerge des brumes de l’im­par­fait. Le rôle histo­rique de l’homo faber s’achève. Place aux robots ! Les révo­lu­tions molles, sans fusils ni tables de loi, sont en marche. Les “ponts” entre deux jours fériés deviennent des viaducs. L’ab­sen­téisme fait perdre cent fois plus de jour­nées aux patrons que les grèves. Pas perdues pour tout le monde, les dites jour­nées. Dans les capi­tales des pays riches, qui sont les labo­ra­toires du futur, les travailleurs arrivent au bureau le lundi après-midi et le quittent le vendredi matin. Le secteur tertiaire où se brassent du sens et de l’in­for­ma­tion, c’est-à-dire du vent, fait tache d’huile au détri­ment des dino­saures indus­triels. La société du spec­tacle contemple le spec­tacle de la société sur les termi­naux d’or­di­na­teurs. Nous allons piano et sano vers le travail facul­ta­tif et rota­tif. Cette mobi­lité évoque déjà la course agitée d’une troupe de cyno­cé­phales pour­sui­vis par un essaim de guêpes. S’il s’af­fran­chit peu à peu du labeur, notre homo sapiens, il lui reste à maîtri­ser ses loisirs. Combien de retrai­tés meurent de consomp­tion en sortant de l’usine, tel le goujon sur la rive. Mourir au travail demeure fin hono­rable : il nous quitte en pleine acti­vité ! Il lui restait tant à faire !

Non : il lui restait tant à être. La morale pudi­bonde du travail sera bien­tôt aussi suran­née que la morale chré­tienne et ses chemises fendues sur le bas-ventre. En vingt ans de travaux facul­ta­tifs et rota­tifs, je me suis amusé à imagi­ner à leurs têtes les occu­pa­tions des passants rencon­trés. Devi­nette facile : les gens ressemblent à leur travail. Ils ont la tête de l’em­ploi. Au point qu’ils se posent toujours, en se rencon­trant, la première ques­tion : « qu’est-ce que tu fais, toi ? » Une fois situé dans la divi­sion du travail, l’homme acquiert un statut social. Il n’est pas Pierre, Paul ou Marie. Il est commerçant, ingé­nieur ou avocate. Ce label le pour­suit à chaque minute de sa vie. Si tu ne fais rien, tu n’es rien. Il dérange, celui qui ne peut être clai­re­ment étalonné sur l’échelle du travail. Bran­leur, glan­deur, ramier. Sortant de la norme : anor­mal. Pas normé.

La posi­tion du flâneur couché n’est pas de tout repos. On y accu­mule les sarcasmes des actifs. De tous ceux qui évitent de se poser la seule ques­tion qui vaille : y a-t-il une vie avant la mort ? En rêve, dans le mitan du lit, ils répondent : oui. Et conti­nuent à consa­crer 80 % de leur temps de veille au travail, je veux dire à refou­ler leur libido, qui leur chante une toute autre rengaine. Dommage ! Sauf décou­verte à venir des réali­tés de la métem­psy­chose, la vie ne leur donnera pas un examen de repê­chage. Les seuls êtres humains qu’ils auront aimés, au point de leur sacri­fier tout effort, seront des objets de consom­ma­tion courante. Peut-être verra-t-on un jour un lave-vais­selle en pleurs au bras d’un aspi­ra­teur enrhumé venir en voiture poser une gerbe au cime­tière : “à notre cher disparu”.

Aujourd’­hui, la rue est silen­cieuse, les maga­sins fermés. La ville déserte appar­tient aux vieux et aux immi­grés qui errent sans but précis devant les vitrines aveugles. La popu­la­tion active de la cité est en train de s’ac­ti­ver à faire du bois pour la chemi­née de la rési­dence secon­daire. C’est un jour férié. La loi a pris le relais de la reli­gion pour accor­der un jour de repos obli­ga­toire aux travailleurs : vous avez bien travaillé, repos ! Ils s’ar­rêtent tous au comman­de­ment de la loi, se dirigent tous ensemble vers le péage de l’au­to­route et y font un bon bout de queue, pour ne pas perdre la main. Magie du groupe. La queue au restau­rant, la queue à la pompe, la queue pour aller pisser (la plus drôle) et enfin la queue pour télé­pho­ner aux amis qu’on sera en retard de deux heures au déjeu­ner, à cause de la queue.

Le rôle socio-cultu­rel de la queue est un rôle de figu­ra­tion qui n’a rien de muet, cepen­dant. La queue, ses anec­dotes, ses péri­pé­ties, ses drames (queue derrière ambu­lance) occupe une bonne partie des conver­sa­tions de la jour­née. A peine l’a t-on oubliée qu’il est temps de refaire la queue sur le chemin du retour. C’est un équi­page fourbu qui compose le code d’ou­ver­ture de sa porte blin­dée, vers minuit, à l’is­sue d’une belle jour­née de plein air à la campagne, du côté de la Queue-en-Brie. Les Pari­siens ont grand tort de fuir leur ville quand elle s’offre à eux, belle et sereine, alan­guie sous la brise normande. Mais on les comprend : c’est le travail qu’ils fuient, c’est la ville-symbole du bureau. Seuls les inac­tifs passent leur vacance à Paris.

Ils roulent pour s’étour­dir, les travailleurs, et mènent, contre l’en­nui, une guerre toujours perdue. Les vagues inces­santes du géné­ral Routine submergent leurs maigres défenses. Le travail, c’est la vie à la chaîne. Je profite des jours fériés pour entre­prendre mes petits travaux d’ar­ti­san, façonné main. Ma reli­gion ne m’in­ter­dit rien. Je n’en ai pas. Quant à la loi, en dépit des menaces qui pèsent sur les inac­tifs, elle n’a pas encore géné­ra­lisé les contrôles du travail à domi­cile, la traque des non-faiseurs de pont. C’est ainsi que le dimanche, dans les grandes villes dévas­tées par le farniente, tout un petit peuple labo­rieux utilise le silence des ruines. Une fois le mini­mum vital accom­pli, il rêve, aime, flâne, surveille la florai­son des marron­niers et cherche le cabou­lot paisible.

De temps à autres, on me deman­dait un article ponc­tuel, sur un sujet spécia­lisé. J’ac­cep­tais à condi­tion que me soit four­nie la docu­men­ta­tion. C’est tout béné­fice pour l’ache­teur : pas de note de frais, pas d’en­com­bre­ment des bureaux à peine une fiche de paye. Mes amis ne cessaient de me compli­men­ter : « sale feignant, tire-au-flanc, para­site, tu as un baobab dans la main ». Je rougis­sais sous l’hom­mage, me répan­dais en excuses : « ce n’est pas de ma faute. J’avais des prédis­po­si­tions. Je n’ai aucun mérite, sinon celui du chien crevé au fil de l’eau. C’est le courant qui m’em­por­te… » J’étais devenu un spécia­liste de la paresse. Le déve­lop­pe­ment de mon entre­prise m’inquié­tait un peu. Devrai-je ouvrir un bureau à Londres et Tokyo ? Chez les Japo­nais, le marché est porteur, vu que l’ar­ticle (la paresse) est quasi­ment inconnu. Mais j’hé­si­tais à y enga­ger un corres­pon­dant : il serait capable de travailler, portant ainsi atteinte à l’ho­no­ra­bi­lité de la maison.

Dans les réunions de famille, on me passait au grill : « qu’est-ce que tu fais, en ce moment ? » Je répon­dais : « rien ». On insis­tait : « Et ça rapporte gros ? » Je détaillais : « une irri­ga­tion constante du cerveau et un rafraî­chis­se­ment tempéré de la voute plan­taire ». On hochait la tête. On n’était pas sûr d’avoir compris mais la poli­tesse inter­di­sait de pous­ser plus avant l’in­ter­ro­ga­toire. Je restais cepen­dant modeste et gardais la tête froide. Je sais que je ne suis qu’un amateur en face de ces monarques mondiaux de la paresse qui touchent des jetons de présence dans les conseils d’ad­mi­nis­tra­tion, font travailler leurs agents de change à la Bourse ou ramassent les loyers de leurs multiples immeubles. Sans oublier les mili­taires qui sont payés pour éviter le retour des guerres, ce qui revien­drait à me payer pour ne rien écrire.

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Hélas, la vengeance du dieu des labo­rieux me tomba sur le poil : la morale, en ce bas monde, ne saurait être indé­fi­ni­ment bafouée ! Je me retrou­vai au chômage. Les jour­naux sati­riques où je travaillais firent faillite, sapés par l’es­prit de sérieux dont meurt ce siècle constipé. Le calem­bour, passe encore ! Comment vas-tu-yau de poêle et toi-le-à mate­las ? Mais l’hu­mour doit s’ar­rê­ter aux portes du jeu de mots. Je ne pouvais évidem­ment faire marche arrière et feindre de prendre au sérieux ce dont je me gaus­sais jadis. Un chan­ge­ment poli­tique me sauva : la mode était à l’an­née sabba­tique. Char­mante coutume des Hébreux qui impose tous les sept ans un repos forcé au travailleur surmené. Ça tombait pile : les files de chômeurs s’al­lon­geaient devant les agences pour l’em­ploi où, de mémoire d’homme, on n’a jamais vu propo­ser aucun emploi, même minime. Leur appel­la­tion provient sans doute du fait qu’elles donnent effec­ti­ve­ment des emplois aux personnes char­gées de contrô­ler les chômeurs qui “pointent”. Il suffi­rait d’ailleurs de créer un corps de contrô­leurs du chômage à domi­cile pour réduire un peu plus le nombre de sans-emploi, voire une brigade de contrô­leurs volants, dans les lieux publics, un peu à l’image de ce qui se fait dans les douanes. Est-il en effet tolé­rable que des chômeurs non contrô­lés se pavanent impu­né­ment dans les cafés et les halls de gare, habi­le­ment mélan­gés aux honnêtes travailleurs.

A tous les inquiets qui s’enqué­raient de mon inac­ti­vité je répon­dais : « je fais mon année sabba­tique ». Les dames, dans les salons que je ne fréquente pas car on ne m’y invite guère, me trou­vaient la mine délas­sée, fraîche. C’est l’an­née sabba­tique, préci­sai-je ! Ah, que vous avez de la chance ! Moi, je suis débor­dée. C’est le temps qui me manque. Vous êtes le vrai riche des temps modernes : vous avez du temps à vous !

Cà, pour avoir du temps à moi, j’en avais. En bonne logique, j’au­rais dû avoir aussi l’argent qui accom­pagne, dit-on, le temps. Mais mes richesses étaient seule­ment tempo­relles. Et le temps n’est pas encore une monnaie accep­tée dans les épice­ries. J’en­ta­mais donc une seconde année sabba­tique. Les gens me disaient : tu te rends compte de la chance que tu as ! Tu pour­rais être bête­ment au travail, à marner pour rembour­ser tes traites ! J’étais bien d’ac­cord avec eux : j’avais une veine de pendu ! Dire que j’au­rai pu n’avoir que cinq semaines de congés par an ! J’avais échappé au pire. […]

A quarante ans, un type qui n’est pas “inté­gré”, qui n’a pas son petit rôle de rouage à jouer dans la grande machi­ne­rie sociale, est forcé­ment suspect. Au mieux, de paresse. Au pire, d’in­com­pé­tence. Je les vois régu­liè­re­ment dans les agences pour l’em­ploi, mes compa­gnons d’in­for­tune. Ils se cachent derrière les plantes vertes en plas­tique et respectent les inter­dic­tions de fumer. A ce propos, serait-il possible de lais­ser fumer les chômeurs en attente ? C’est déjà assez pénible de devoir chômer ! Ils sont là sur le fil du rasoir qui sépare la gêne de la misère, dans leurs fringues d’oc­ca­sion, pas tota­le­ment déses­pé­rés et pour­tant sans espoir. Personne ne se parle. S’ils sont là, dans ce tas de pégre­leux, c’est la faute à la conjonc­ture, au hasard ou à la malchance. Pas ques­tion de sympa­thi­ser avec un feignant profes­sion­nel. Ils viennent comme les pauvres de jadis cher­cher la louche popu­laire de la soupe ASSEDIC. La société, dans sa bonté, entre­tient encore ses déchets : quelques dizaines de francs par jour pour le chômeur longue durée. De quoi avaler les calo­ries qui main­tiennent le résidu en vie, le poussent vers le vide, de poin­tage en poin­tage. L’un dans l’autre, c’est du gaspillage. Mieux vaudrait distri­buer les doses mortelles de poison qui scel­le­raient le destin du chômeur remplacé par un robot. Cette eutha­na­sie sociale marque­rait les progrès d’une huma­nité qui devait naguère utili­ser les guerres pour vidan­ger ses trop-pleins. La méthode était archaïque, d’au­tant que de bons travailleurs en mouraient.

Je mis ma troi­sième année sabba­tique à profit pour m’en aller voir ce que deve­naient mes amis. Rien n’avait bougé d’un poil. Attrac­tion univer­selle de l’ha­bi­tude. (Hébé­tude ?). L’hu­mo­riste humo­ris­tait, le maçon maçon­nait. L’em­ployé s’em­ployait. Les mieux inté­grés dépen­saient en un mois de vacances aux Etats-Unis ce que je n’avais pas eu pour vivre en trois ans et me lais­saient payer ma part au restau­rant, fifty-fifty. Seuls les pauvres m’of­fraient la soupe. C’est une constante, maintes fois véri­fiée : les plus géné­reux sont toujours les plus fauchés. Normal : ils ont encore dans la bouche le goût âcre de la misère. Parta­ger, ce fut toute leur vie, et plutôt les nouilles que les plateaux de fruits de mer. Alors, un peu plus, un peu moins. Les riches ne se laissent pas aller à ce genre de faiblesse, histoire de ne pas encou­ra­ger le vice. Ils travaillent bien, eux ! Tout le monde n’a qu’à en faire autant. Les vrais rupins sont ceux qui poussent l’usure de leurs pneus jusqu’à la limaille de fer et éteignent les lumières en sortant d’une pièce. Les bouts de chan­delle juxta­po­sés forment de beaux lampa­daires en argent. […]

Si j’osais, je deman­de­rais une rente à l’État, oh, bien poli­ment, dans les règles de l’art. L’État, c’est nous, paraît-il. Or nous, c’est un peu moi. Et moi j’ai juste­ment besoin que la société veuille bien recon­naître ma valeur de pares­seux. Qu’elle prenne garde, la société ! A force de brimer les plus valeu­reux des siens, elle va finir par causer la dispa­ri­tion de l’es­pèce. Ainsi se perdra dans les sables mouvants de la mémoire collec­tive jusqu’au souve­nir de cette sagesse immo­bile que nous avons su culti­ver. C’est Einstein qui disait, en appre­nant l’ex­plo­sion atomique d’Hi­ro­shima : « les vieux chinois avaient raison, il n’y a rien à faire ». Sous-entendu : il est plus diffi­cile de ne pas agir que de calci­ner des millions d’in­no­cents.

Le mieux est l’en­nemi du bien. Un malade de génie trouve la potion infer­nale qui peut détruire l’hu­ma­nité et il faut abso­lu­ment qu’il l’es­saye. Ça lui démange les hémi­sphères. Un type sensé mettrait tout ça à la poubelle et son mouchoir par-dessus. Lui, non : s’être autant décar­cassé pour rien, non, pas possible, je veux voir les résul­tats, même si je dois y passer moi-même avec toute ma famille ! Vertige de l’inu­tile. Parano du travail. Car c’est ça : prenez ces millions de petites four­mis cher­cheuses dans les labos et qui ne trouvent jamais rien dans leurs neurones, propo­sez-leur de deve­nir Einstein, de dégo­ter la méga bombe qui fera expo­ser jusqu’aux galaxies loin­taines, pas un sur mille qui hési­tera à endos­ser la pater­nité du désastre, tout sauf cet anony­mat dont ils crèvent, à petit feu, sur leur bec Auer.

Et c’est valable dans tous les corps de métier : se singu­la­ri­ser, sortir de la masse, épater le crémier. A n’im­porte quel prix. La mala­die, c’est l’ac­tion. La santé, la réflexion.

Je ne me fais aucune illu­sion : cet opus­cule sera très mal accueilli par les travailleurs soudés à leur instru­ment de torture. Et encore plus mal par les chômeurs qui regrettent de ne plus souf­frir et à qui l’épi­cier ne fait plus crédit. Je comprends les seconds : tout le monde ne peut être Diogène. Et pour­tant, ce monde manque singu­liè­re­ment d’er­mites qui prennent la vie par le bon côté du tonneau. Tels des pandas ou une variété oubliée de lému­riens, les médi­ta­tifs moel­leux sont en train de passer de vie à trépas et aucun écolo­giste ne songe à enrayer cette destruc­tion dont l’es­pèce humaine sortira appau­vrie.

J’es­père arri­ver intact à ma septième année sabba­tique pour dégo­ter un travail tempo­raire d’un an. Histoire d’in­ver­ser l’hé­braïque coutume. Rempla­cer les trois-huit par le un-septième. Nul doute que mon œuvre de précur­seur sera hono­rée un jour quand les robots auront écrasé les hommes sur le champ du labeur, à la bataille de la souf­france. Deve­nus syba­rites et maîtres de leur temps, les hommes perdront jusqu’au souve­nir de leur escla­vage. Dans leurs têtes fraîches et disposes, le XXème siècle repo­sera à sa vraie place : quelque chose comme la préhis­toire.

Arthur (Henri Montant)

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  1. Merci Arthur pour l’humour et la lucidité et bienvenue chez les gobeurs de pilules bleues !
    Meilleurs vœux à tous, santé amour calme et volupté…