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Joe Hill, in memoriam — Ne perdez pas de temps dans le deuil, organisez-vous ! (par Fausto Giudice)
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Nous sommes impar­don­nables : nous avons raté le cente­naire de l’exé­cu­tion de Joe Hill, le 19 novembre 1915, à Salt Lake City. Comme Malcolm X, Patrice Lumumba, Che Guevara ou Thomas Sankara, il est mort, assas­siné par l’en­nemi de classe, à moins de 40 ans, exac­te­ment à 36 ans, fusillé par un pelo­ton d’exé­cu­tion. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire et je m’en vais donc racon­ter cette page épique, tragique et sanglante de l’his­toire de la classe ouvrière des Amériques, ces hommes et ces femmes qui avaient fui la vieille Europe à la recherche du para­dis sur terre et tombèrent dans l’en­fer du capi­ta­lisme le plus meur­trier de l’his­toire.

Un enfant du fer

Joel Emma­nuel Hägglund est né le 7 octobre 1879 à Gävle, dans le centre de la Suède, une région appe­lée le Gästrik­land, terre du fer et de la chaux, qui ont été exploi­tés depuis le XIVème siècle. Son père Olof, fils de paysan, est conduc­teur de loco­mo­tive sur la ligne Gävle-Falun. La famille est reli­gieuse –waldens­trö­mienne, c’est-à-dire appar­te­nant à l’Église mission­naire suédoise, une scis­sion de l’Église luthé­rienne offi­cielle créée par un pasteur excom­mu­nié, PP Waldens­tröm, fort active dans les milieux ouvriers, atti­rés par son accent mis sur la liberté indi­vi­duelle – et musi­cale. Joel apprend très tôt à jouer du  violon, du banjo, de la guitare, du piano, de l’har­mo­nica et sur l’orgue construite par son père; il commence à compo­ser des chan­sons, inspi­rées des psaumes chan­tés par les adoles­centes de l’Ar­mée du Salut, dans les jupes desquelles il est tout le temps fourré.

La veuve Hägglund et ses six enfants vers 1890

La situa­tion de la famille change drama­tique­ment avec la mort du père en 1887, à 41 ans, lors d’une opéra­tion suite à un acci­dent du travail lors d’une fausse manœuvre. Entraîné par une loco­mo­tive, Olof souf­frit d’hé­mor­ra­gies internes pendant un an avant d’être opéré et de ne pas se réveiller de l’anes­thé­sie. La mère, dont la pension de veuve des chemins de fer est bien maigre 225 couronnes par an, soit le quart d’un revenu ouvrier de l’époque et les six enfants en vie (sur les neuf qu’elle a eus) doivent se retrous­ser les manches et la machine à tisser fabriquée par Olof tourne à plein régime. Certains soirs, il n’y a rien à manger et les enfants se couchent dans le froid glacial de l’hi­ver, ventre vide et mitaines aux mains, faute de chauf­fage.

La mort d’Olof a rendu sa mère folle. Surnom­mée « Hille-Kajsa », elle se met à faire les 5 km sépa­rant son village de la ville, se postant à un coin de rue pour lire la Bible à haute voix et dénon­cer les misères du monde. Les enfants lui jettent des pierres. Elle riposte par des cita­tions du livre saint. On finit par l’in­ter­ner à l’hos­pice des pauvres du village, d’où elle conti­nue à s’échap­per pour conti­nuer ses prédi­ca­tions.

Joel adoles­cent

Joel quitte l’école à 12 ans avec les meilleures notes en expres­sion écrite, dessin et compor­te­ment et les pires en histoire biblique. Il ne sera jamais une grenouille de béni­tier. Il préfère aller au local de l’As­so­cia­tion ouvrière ou à l’Église des marins suivre des cours de dessin, de musique et d’an­glais plutôt que d’ac­com­pa­gner sa mère à l’Église de Beth­léem. En ce début des années 1890, le mouve­ment ouvrier est en pleine muta­tion : le Parti ouvrier social-démo­crate a été créé en 1889, mais la centrale syndi­cale ne naîtra qu’en 1898. Le parti milite prin­ci­pa­le­ment pour le droit de vote univer­sel – les femmes ne l’ob­tien­dront qu’en 1921 – et la jour­née de travail de 8 heures « 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de repos » – qui ne sera instau­rée qu’en 1919, avec la semaine de 48 heures. Progres­si­ve­ment, les vieilles asso­cia­tions ouvrières, qui rele­vaient plus d’un élan pater­na­liste de bour­geois éclai­rés visant à éduquer les travailleurs et, surtout, à les détour­ner du vice (alcool, tabac, bastringue et bordel), dispa­raissent ou se trans­forment en orga­ni­sa­tions de base du parti. Joel adoles­cent a sans doute assisté aux débats agitant le milieu des travailleurs actifs, ce qui a contri­bué à sa forma­tion.

Il  travaille comme garçon de courses, puis dans une corde­rie, puis comme chauf­feur d’une machine à vapeur sur un chan­tier. A 20 ans, il est atteint de tuber­cu­lose cuta­née – qui, après être dispa­rue en Europe, est réap­pa­rue ces dernières années et reste endé­mique au Magh­reb – néces­si­tant un trai­te­ment aux rayons X dans un hôpi­tal de Stock­holm, où il passe deux ans, et dont il gardera des traces sous forme de cica­trices au visage et sur le cou. Cela ne l’em­pêche pas de conti­nuer à chan­ter, lors de meetings ouvriers et dans des cafés locaux. En 1901, il est réformé du service mili­taire pour raisons de santé.

Joel, assis, et ses frères Paul et Efraim, affu­blés de mous­taches postiches , peu avant leur départ aux Amériques. Photo Läns­mu­seet Gävle­borg

Marga­reta Cata­rina, sa mère, meurt en 1902, à 57 ans. Comme son mari, elle avait refusé de consul­ter un méde­cin jusqu’au bout. Joel a 23 ans. Les six frères et sœurs vendent la maison fami­liale, se partagent l’hé­ri­tage. Une fois les dettes payées, ils se retrouvent chacun avec mille couronnes, l’équi­valent d’une année d’un bon salaire ouvrier,  corres­pon­dant à 6 000 € d’aujourd’­hui  Paul, l’aîné de deux ans de Joel, est malheu­reux en mariage et vient de perdre sa fille à l’âge de trois mois. Il décide de partir, aban­don­nant sa femme et son fils. Joel l’ac­com­pa­gnera. Ils s’em­barquent à Göte­borg sur la vapeur Wilson qui les conduit à Hull sur la côte Est de l’An­gle­terre. De là, ils rejoignent  en train Liver­pool, où ils embarquent sur le  Saxo­nia de la Cunard Line pour l’Amé­rique, en troi­sième classe. Après 10 jours de traver­sée, au cours de laquelle ils ont donné un concert de piano et violon, ils débarquent à Ellis Island le 28 octobre 1902.

La maison de KFUM à Gävle (photo de 1956)

Ils ont des notions d’an­glais, acquises auprès de l’Union chré­tienne des jeunes gens (YMCA en anglais, KFUM en suédois), une orga­ni­sa­tion fondée par George Williams, un ancien combat­tant yankee devenu prêtre baptiste, dans le but d’œu­vrer au déve­lop­pe­ment harmo­nieux du « corps, de l’es­prit et de l’âme » des jeunes (d’où le fameux triangle rouge qui est son logo). George Williams fut à l’ori­gine du mouve­ment inter­na­tio­nal de dénon­cia­tion du colo­nia­lisme belge au Congo, alors propriété person­nelle du roi Léopold II. Ce sont des anima­teurs de l’YMCA qui ont inventé le basket-ball et le volley-ball, étant à la recherche de formes de sport non-violent à faire pratiquer aux jeunes. La section locale de KFUM avait été fondée à Gävle en 1890. Les jeunes pauvres ne voyant pas d’autre solu­tion à la misère ambiante que d’émi­grer aux Amériques étaient très assi­dus aux cours d’an­glais.

Svens­ka­me­rika

Un million et demi de Suédois ont émigré entre 1850 et 1930, dont 1,2 million aux USA. Ces « Svens­ka­me­ri­ka­ner » ont laissé une forte empreinte dans le Minne­sota (capi­tale Minnea­po­lis), où leurs descen­dants consti­tuent aujourd’­hui 10% de la popu­la­tion, et un peu partout où ils se sont instal­lés, du Massa­chus­setts à la Cali­for­nie. Les émigrants de la période des pion­niers, à partir du XVIIème siècle, étaient en géné­ral des « réfu­giés reli­gieux », fuyant la répres­sion exer­cée par l’Église luthé­rienne d’État contre toute forme de dissi­dence, en parti­cu­lier l’in­ter­dic­tion des conven­ti­cules, autre­ment dit les réunions de prières tenues à domi­cile sans la présence d’un prêtre, qui furent punies de peines de prison jusqu’en 1856. Cette inter­dic­tion visait toute une série d’églises libres, qui contes­taient certains dogmes de l’Église offi­cielle.

Et jusqu’à cette même période, l’Église exerçait une fonc­tion poli­cière et fiscale. Les prêtres devaient tenir les livres de recen­se­ment, dans lesquels étaient entrées toutes les données sur chaque famille, y compris leurs connais­sances reli­gieuses, véri­fiées chaque année lors d’un « inter­ro­ga­toire de caté­chisme » mené à domi­cile au début de chaque hiver. Les chré­tiens mal notés n’avaient qu’à bien se tenir.  Eh oui,  la Suède  d’aujourd’­hui, si riche, si  cool et poli­tique­ment si correcte, vient de loin. Mais aucune plaque ne commé­more sur la Place aux foins (Hötor­get) du centre de Stok­cholm – là où se dresse le Palais des concerts où a lieu la céré­mo­nie de remise des Prix Nobel – l’exé­cu­tion des sœurs Britta et Anna Sippel et d’Anna Måns­dot­ter brûlées, non pas vives mais une fois déca­pi­tées,  le 24 avril 1676, pour sorcel­le­rie…

Geskel Salo­man: Emigra­tion (1872). Des émigrants en route vers Göte­borg, où ils embarque­ront pour les USA. Image Göte­borgs konst­mu­seum

Les raisons écono­miques pour émigrer succèdent aux raisons reli­gieuses à partir de la seconde moitié du 19ème siècle, en même temps que l’ap­pa­ri­tion des bateaux à vapeur permet un voyage beau­coup plus rapide de masses beau­coup plus impor­tantes de gens que les bateaux à voile (qui prenaient deux mois pour la traver­sée de Göte­borg à New York). Après la fin de la guerre civile aux USA (1865), les auto­ri­tés de Washing­ton lancent une campagne de recru­te­ment d’im­mi­grants en offrant des lopins de terres gratuits  dans des zones dépeu­plées (et pour cause, on y avait exter­miné la popu­la­tion native, les « Indiens »). De 1840 à 1914, 50 millions d’Eu­ro­péens émigre­ront aux USA. En Suède, les crises agri­coles des années 1880 accé­lèrent le mouve­ment. Les paysans suédois devien­dront des prolé­taires améri­cains. À partir de 1900, les ouvriers prennent le pas sur les paysans. Et chaque échec du mouve­ment ouvrier provoque une grande vague d’émi­gra­tion, notam­ment après les deux dernières grèves géné­rales de l’his­toire suédoise, celle de 1902 et celle de 1909. Après la grève de 1909, la moitié des grévistes furent licen­ciés, et la moitié d’entre eux prirent le chemin de l’Amé­rique. Ils consti­tue­ront une base des mouve­ments sociaux révo­lu­tion­naires qui agite­ront les USA  avant, pendant et après la Première guerre mondiale.


De New York à la Cali­for­nie

À New York dans l’hi­ver 1902, Joel commence par deve­nir nettoyeur de crachoirs publics dans les quar­tiers de taudis où s’en­tassent les immi­grants. C’était là un premier emploi typique d’im­mi­grants à peine débarqués, comme celui de ramas­seur de crot­tin de cheval, lui aussi menacé de dispa­ri­tion par le « progrès« , l’au­to­mo­bile prenant la place de l’hip­po­mo­bile pour le plus grand profit des Rock­fel­ler et autres pétro­liers texans. Les crachoirs dans les lieux publics, fabriqués en cuivre, en fer, en verre ou en porce­laine, étaient alors à l’apo­gée de leur diffu­sion, consi­dé­rés comme un facteur d’hy­giène publique. Des orga­ni­sa­tions de scouts et la Ligue anti-tuber­cu­lose orga­ni­sèrent à l’époque des campagnes sur le thème « Ne crachez pas sur le trot­toir ». Il faudra attendre l’épi­dé­mie de grippe de 1918  – qui fit entre 50 et 100 millions de morts dans le monde, dont plus d’un demi-million aux USA, frap­pant parti­cu­liè­re­ment les pauvres et les Amérin­diens – pour que le corps médi­cal remette en cause la fonc­tion prophy­lac­tique de ces crachoirs.

Nettoyage de crachoirs au Capi­tole de Washing­ton, 1914

Bien­tôt, Joel et Paul se séparent pour tenter l’aven­ture chacun de son côté. Joel « goes west », part vers l’Ouest, vers l’El­do­rado, la Cali­for­nie. Il est ouvrier agri­cole, maçon, docker,  bûche­ron. Une carte postale à sa famille en 1905 est postée de Cleve­land, Ohio.

Il est à San Fran­cisco lorsque la ville est frap­pée par le trem­ble­ment de terre du 18 avril 1906, de force 8,3 sur l’échelle de Rich­ter, dont les effets catas­tro­phiques furent les incen­dies déclen­chés par des explo­sions en chaîne de conduites de gaz, qui commen­cèrent à Hayes Street lorsqu’une mère de famille prépa­rant le petit déjeu­ner déclen­cha le premier incen­die, faisant entrer la catas­trophe dans l’his­toire sous le nom de « Ham and Eggs Fire » (Incen­die des œufs au bacon). Mais deux autres facteurs contri­buèrent à la destruc­tion par le feu de 28 000 bâti­ments, soit 80% de la ville : le recours non maîtrisé par les pompiers à la dyna­mite pour faire sauter les bâti­ments frap­pés par le trem­ble­ment, qui ne fit qu’é­tendre les incen­dies, et le fait que les proprié­taires de maisons jouèrent avec leurs allu­mettes pour pouvoir béné­fi­cier des assu­rances, qui n’in­dem­ni­saient pas pour dégâts par trem­ble­ment de terre mais le faisaient pour dégâts d’in­cen­die. Bref, bilan : 3 000 morts. Le quoti­dien Gefle Dagblad publie le 16 mai 1906, sous le titre « La catas­trophe à San Fran­cisco-Un habi­tant de Gävle raconte » une lettre envoyée par Joel à un ami, qui l’a trans­mise à la rédac­tion, où il raconte les effets de la catas­trophe sur la ville.

« (…) selon le rédac­teur en chef du jour­nal suédo-améri­cain de la côte Ouest, M. Alex Olson, sur les 10 000 Suédois de San Fran­cisco, envi­ron 6 000 sont sans abri et, ce qui est encore pire, manquent en outre de travail et doivent donc se trou­ver un toit au-dessus de la tête du mieux qu’ils peuvent. La plupart en sont réduits à cher­cher un logis nocturne à la belle étoile dans les parcs et rues. On trouve des centaines de veuves et d’or­phe­lins parmi ces malheu­reux et beau­coup sont malades et tota­le­ment dému­nis… »

Wobbly !

En 1907, notre Joel se retrouve docker à Port­land, dans l’Ore­gon. Des mili­tants de l’IWW viennent un jour appe­ler les dockers à se soli­da­ri­ser avec les grévistes de la scie­rie qui exigent des meilleurs salaires et une réduc­tion des horaires de travail. Joel enlève ses gants et adhère à la section 92 du syndi­cat. L’In­dus­trial Workers of the World est une des expé­riences les plus passion­nantes de l’or­ga­ni­sa­tion ouvrière. Ses mili­tants furent appe­lés les « wobblies », sans qu’on sache d’où vient ce mot. Litté­ra­le­ment, il signi­fie « les titu­beurs » et vien­drait du langage péjo­ra­tif utilisé pour les dési­gner par les patrons qui les haïs­saient comme la peste et tradui­saient « IWW » par « I Want Whiesky » (Je veux du whisky), mais ce n’est là qu’une des nombreuses hypo­thèses.

« Pain ou révo­lu­tion »

Le mouve­ment a été créé en 1905 à Chicago par 200 mili­tants socia­listes, anar­chistes et radi­caux voulant rompre avec le réfor­misme du syndi­cat offi­ciel AFL-CIO, repré­sen­tant les inté­rêts de l’aris­to­cra­tie ouvrière, c’est-à-dire les ouvriers quali­fiés, mâles et blancs qui à l’époque n’or­ga­ni­sait que 5% des sala­riés du pays. L’IWW devien­dra le syndi­cat de « l’autre mouve­ment ouvrier », les non-quali­fiés, les femmes, les Noirs, les immi­grés récents, les travailleurs nomades, bref les soutiers du système capi­ta­liste.

Il déve­loppa une forme d’or­ga­ni­sa­tion hori­zon­tale, oppo­sée à la struc­ture par métiers de l’AFL-CIO, que l’IWW voyait comme un obstacle à l’unité ouvrière (les wobblies appe­laient l’Ame­ri­can Fede­ra­tion of Labor « Ameri­can Sepa­ra­tion of Labor »).

Son objec­tif était clair : »aboli­tion du sala­riat ». Son slogan aussi : « An injury to one is an injury to all » (Une attaque contre l’un d’entre nous est une attaque contre nous tous). Le moyen était « One Big Union », un seul grand syndi­cat pour tous, recou­rant à l’ac­tion directe et travaillant à prépa­rer la grève géné­rale insur­rec­tion­nelle pour abolir le capi­ta­lisme. L’IWW aura certes des leaders, hommes et femmes, Noirs et Blancs, mais jamais de bureau­crates.

C’est sans doute le seul syndi­cat ouvrier de l’his­toire qui ait essayé d’être aussi mobile que la classe qu’il voulait orga­ni­ser. Les travailleurs non-quali­fiés se déplaçant de chan­tier en chan­tier, de plan­ta­tion en port, d’usine en mine, les wobblies se trans­for­me­ront en orga­ni­sa­teurs itiné­rants.

En octobre 1907 éclate la grande panique bancaire, suite à une manœuvre frau­du­leuse de spécu­la­teurs en bourse sur les actions de l’Uni­ted Cooper, qui entraîne des retraits massifs de fonds et des faillites en cascade. D’où chômage en hausse. La Réserve fédé­rale US sera créée en 1913 pour éviter le retour de telles crises (on a pu voir son effi­ca­cité en 1929…).

Rebel Girl

Joel a sauté dans un wagon de marchan­dises sur un train de passage et se retrouve au prin­temps 1908 à Spokane, dans l’État de Washing­ton, un impor­tant nœud ferro­viaire en plein chan­tier. Et c’est là que naît Joe Hill, durant l’épique « Free Speech Fight », la Bataille pour le droit de parole, menée par l’IWW de novembre 1908 à mars 1909.

La compa­gnie Northern Paci­fic recou­rait aux services d’une multi­tude d’agences privées d’em­ploi pour recru­ter des travailleurs, venus de partout. Le turn-over était infer­nal, les travailleurs étant rempla­cés tout le temps par des nouvelles recrues. Les agences prenaient de l’argent aux travailleurs pour des postes qui s’avé­raient inexis­tants. L’IWW menait une intense agita­tion dans les rues de la ville pour amener les travailleurs à s’or­ga­ni­ser. Sur la pres­sion des patrons et des négriers, le conseil muni­ci­pal édicta une inter­dic­tion géné­rale de prises de paroles, distri­bu­tions de tracts et meetings dont l’Ar­mée du Salut fut exemp­tée.

L’IWW riposta en appe­lant à la déso­béis­sance civile de masse. Imagi­nez la scène : sur une place, un wobbly, foulard rouge au cou, monte sur une caisse de savon et lance « Cama­rades et amis ! ». Un flic arrive et le descend de la caisse. Quelques secondes après, arrive un deuxième wobbly. La même scène se repro­duit, et ainsi de suite, jusqu’à épui­se­ment des forces de police dispo­nibles. Quand le énième wobbly monte sur la caisse et lance son adresse, il est tout étonné de ne pas se faire alpa­guer et a un moment d’hé­si­ta­tion avant de se rendre compte qu’il peut conti­nuer son discours. Résul­tat : pendant l’hi­ver, plus 400 mili­tants de l’IWW furent empri­son­nés, d’abord à Spokane, puis dans les envi­rons quand il n’y eut plus de place à la prison locale, ce qui déclen­cha un incroyable bordel, non seule­ment parce que les wobblies enfer­més pratiquaient ce qu’ils appe­laient « construire un bateau de guerre » – consis­tant à faire le plus de bruit possible, tous ensemble, par tous les moyens dispo­nibles – mais aussi parce que des orga­ni­sa­tions de contri­buables commen­cèrent à protes­ter contre le coût de l’em­pri­son­ne­ment de centaines de personnes qu’il fallait bien nour­rir.

Parmi eux, Eliza­beth Gurley Flynn, une fille du Bronx (à New York) qui avait à peine 17 ans et venait de finir le lycée. Elle retarda son arres­ta­tion en s’en­chaî­nant à un réver­bère. Dès qu’elle ressor­tit de prison, elle accusa la police d’avoir trans­formé la prison locale pour femmes en bordel, ce qui déclen­cha une chasse au jour­nal Indus­trial Worker conte­nant la dénon­cia­tion, dont les poli­ciers essayèrent de détruire un maxi­mum d’exem­plaires. Eliza­beth, bapti­sée par la presse réac­tion­naire « la chienne anar­chiste » inspi­rera à Joe Hill sa chan­son Rebel Girl en 1911. Des échanges qu’il aura avec elle, il tirera des prises de posi­tion réso­lu­ment fémi­nistes, insis­tant sasn cesse auprès de ses compa­gnons sur la néces­sité de recru­ter plus de femmes dans l’or­ga­ni­sa­tion et de leur donner toute leur place.

Mais la chan­son ne commen­cera son parcours public histo­rique qu’en novembre 1915, lorsqu’elle sera chan­tée à la céré­mo­nie funé­raire en l’hon­neur de l’au­teur, à Chicago. Je vous propose une version émou­vante de la chan­son par la jeune Alyeah Hansen à Salt Lake City, un siècle plus tard:

Pendant leur bataille de Spokane, les wobblies se retrou­vaient non seule­ment face aux flics et aux Pinker­tons, des détec­tives privés utili­sés par l’en­nemi de classe pour la chasse aux empê­cheurs d’ex­ploi­ter en rond, mais à… l’Ar­mée du Salut, dont la fanfare arri­vait et jouait le plus fort possible à chaque fois que l’IWW faisait un meeting, couvrant ainsi la voix des orateurs, qui, dans le meilleur des cas, ne dispo­saient que de porte-voix acous­tiques, le méga­phone élec­trique étant encore une rareté et le haut-parleur inventé par Ernst Werner von Siemens en 1877 ne se trou­vait pas encore dans le commerce.

Que faire pour contrer les flon­flons de l’Ar­mée du Salut ? Joe et ses cama­rades trouvent la réponse : eux aussi vont chan­ter et faire de la musique ! Joe connaît bien le réper­toire de l’Ar­mée du Salut depuis son enfance suédoise, il a une plume bien tour­née et de l’hu­mour. Il se met au boulot. L’objec­tif de ce qui devien­dra la « Petit livre rouge de chan­sons » de l’IWW a été fixé lors de réunions. Il se résume ainsi : « Des chan­sons qui sèment la colère et la révolte, pous­sant les travailleurs à agir, enve­lop­pées d’une dose d’hu­mour, pour atté­nuer la tris­tesse du message ». Ou, pour reprendre les termes de Joe : « Un texte bien ficelé, chanté sur un ton de plai­san­te­rie et sur une mélo­die connue ». Et ça marche.

Rapi­de­ment, les agita­teurs de l’IWW s’em­parent du réper­toire produit par Joe, qui devient un outil d’or­ga­ni­sa­tion. Imagi­nez la scène : elle se passe dans un campe­ment de cueilleurs de raisin en Cali­for­nie, le soir, après l’épui­sante jour­née de travail. Les gens sont assis en cercle autour du feu, seule source de lumière. Le wobbly arrive, s’as­soit et sort sa guitare ou son banjo. Dès la première chan­son, dont la mélo­die vient d’un psaume qui est dans toutes les oreilles, les gens commencent à rire et à reprendre le refrain. Après quelques chan­sons, le wobbly lance son appel à rejoindre l’IWW, distri­bue les cartes aux nouveaux adhé­rents, échange des rensei­gne­ments pratiques avec eux pour rester en contact et dispa­raît dans la nuit, avant que les Pinker­tons, aler­tés par le mouchard de service, lui tombent dessus, et grimpe dans le premier wagon de marchan­dises qui passe pour débarquer ailleurs le lende­main.

Les chan­sons de Joe, qui, entre­temps, est devenu Joseph Hill­strom – sans doute pour semer les flics – sont publiées dans l’In­dus­trial Worker, où, avec le texte, est indiquée la mélo­die l’ac­com­pa­gnant. Cela permet une diffu­sion à travers tous les USA et une bonne partie du Canada. « Une brochure ou tract, aussi bien écrit soit-il, n’est jamais lu qu’une seule fois, mais une chan­son, on l’ap­prend par cœur et on la chante coup après coup ».

Joe passe les années 1909 à 1913 prin­ci­pa­le­ment en Cali­for­nie, à San Pedro, San Diego et Fresno, parti­ci­pant à une longue série de luttes ouvrières, en parti­cu­lier de dockers, et à d’autres campagnes pour la liberté de parole en public. En janvier 1911, il s’as­so­cie aux centaines de compa­gnons US et euro­péens qui rejoignent les forces révo­lu­tion­naires mexi­caines en Basse-Cali­for­nie, où ils essaient d’éta­blir une répu­blique libre de travailleurs, mais une attaque de forces fédé­rales du régime agoni­sant de Porfi­rio Diaz les contraint à se replier aux USA.

Mai 1911: combat­tants wobblies des forces révo­lu­tion­naires du « libé­ral » (en fait anar­chiste) Ricardo Flores Magón, , en Basse-Cali­for­nie

L’été 1913, sorti de la prison de San Pedro où il a passé 30 jours pour « vaga­bon­dage », en fait pour son soutien musi­cal trop bruyant à une grève de dockers italiens (« J’étais un peu trop actif aux yeux du patron du bled »), notre héros venu du froid atter­rit dans une des pires régions du Far West, l’Utah, livré à la secte des Mormons et aux compa­gnies minières. Il s’ins­talle à Park City où il a des amis suédois parmi les mineurs de la mine d’argent. Et il prend le chemin de la mine.

Un procès yankee

Le 10 janvier 1914, à 23 h 30 Joe se présente chez un méde­cin de Salt Lake City avec une bles­sure par balle, infli­gée, dit-il, par un mari jaloux dont il aurait offensé la femme. Un peu plus tôt, dans un autre quar­tier de la ville,  un épicier et son fils avaient été tués par des cambrio­leurs dont l’un avait été blessé. Il n’en fallut pas plus pour que la police accuse Joe du double meurtre et l’ar­rête de manière spec­ta­cu­laire, le surpre­nant au lit et lui tirant dessus lorsqu’il tendit la main vers son panta­lon pour l’en­fi­ler.

Il eut droit à un vrai procès yankee : pas de preuves maté­rielles, des témoins très vagues. Et Joe refusa de nommer au tribu­nal la femme au mari jaloux pour « préser­ver son honneur ». On a beau être un sacré agita­teur rouge, on n’en est pas moins gent­le­man.

« CECI DOIT-IL AVOIR LIEU ? Joe Hill. Il a récolté la haine de la classe des maîtres en tant que combat­tant pour l’hu­ma­nité, comme cham­pion de la classe ouvrière et comme poète du prolé­ta­riat améri­cain. les maîtres vont-ils avoir leur revanche ? » Tract de l’IWW

L’IWW lança une campagne de soutien deux mois avant l’ou­ver­ture du procès, amenant des person­na­li­tés  à prendre la défense de Joe. Des mani­fes­ta­tions eurent  lieu un peu partout, y compris à Stock­holm (l’au­teur de ces lignes fit de la figu­ra­tion dans le film sur Joe Hill tourné par Bo Wider­berg en 1970, où il eut l’hon­neur de figu­rer un travailleur suédois mani­fes­tant pour Joe en 1915*). L’IWW d’Aus­tra­lie envoya une réso­lu­tion portant 30 000 signa­tures deman­dant la révi­sion du procès. L’am­bas­sa­deur suédois à Washing­ton demanda au président Wilson de faire retar­der l’exé­cu­tion de la sentence, ce qui donna quelques mois de répit au condamné, mais pas plus.

Dans les 16 mois qui suivirent sa condam­na­tion, tandis que la sentence suivait son cours dans les instances judi­ciaires, Joe écri­vit beau­coup de lettres et d’ar­ticles, mais refusa d’écrire sa biogra­phie : « Ne gâchons pas du papier à de telles bêtises. Seul l’ici et main­te­nant signi­fie quelque chose pour moi. Je suis un citoyen du monde et je suis né sur une planète qui s’ap­pelle la Terre. L’en­droit où j’ai vu le jour a si peu d’im­por­tance que ça se passe de commen­taires: je n’ai pas  grand-chose à dire sur moi-même. Je veux seule­ment dire que j’ai fait le peu que j’ai pu pour amener le drapeau de la liberté plus près du but ».

Le 19 novembre 1915, à l’aube, Joe Hill fut fusillé dans la cour de la prison de Salt Lake City. On lui avait donné le choix entre être pendu et fusillé. Il choi­sit la seconde solu­tion : « On m’a déjà tiré dessus quelques fois. Je crois que je pour­rai m’en sortir ». Il donna lui-même l’ordre de faire feu. Il lais­sait ce testa­ment :

Mon testa­ment est facile à déci­der,
Car il n’y a rien à divi­ser,
Ma famille n’a pas besoin de se plaindre et d’er­go­ter
« Pierre qui roule n’amasse pas mousse »
Mon corps? Ah, si je pouvais choi­sir,
Je le lais­se­rai se réduire en cendres,
Et les brises joyeuses souf­fler
Ma pous­sière là où quelques fleurs pous­se­ront.
Ainsi peut-être qu’une fleur fanée
Revien­drait à la vie et fleu­ri­rait une nouvelle fois.
Ceci est ma dernière et ultime volonté,

Bonne chance à tous, Joe Hill.

Son corps, trans­porté à Chicago, fut inci­néré après une céré­mo­nie à laquelle assis­tèrent plus de 30 000 personnes et ses cendres envoyées dans des enve­loppes à toutes les sections de l’IWW des Amériques et aux orga­ni­sa­tions sœurs en Europe et ailleurs avec la consigne de les ouvrir le 1er Mai 1916 et de les disper­ser au vent. Ce qui fut fait. Une de ces lettres, rete­nue par la Poste US pour « non-confor­mité », a été remise aux Archives natio­nales US en 1988. Elle conte­nant un sachet de cendres et une photo de Joe avec la mention : « Joe Hill murde­red by the capi­ta­list class, Nov. 19, 1915 ».

Joe avait écrit à Big Bill Haywood, un des leaders les plus connu de l’IWW : « Je ne veux pas être trouvé mort dans l’Utah ». Jusqu’au bout, il avait gardé son énorme humour comba­tif.

Mais je fais partie de ceux qui pensent que Joe n’est pas mort, ni dans l’Utah ni ailleurs. Puisse la jeune géné­ra­tion d’aujourd’­hui, comme toutes celles qui l’ont précé­dée, redé­cou­vrir l’au­teur inou­bliable de The Prea­cher and the Slave, Casey Jones – The Union Scab, The Tramp et de tant d’autres chan­sons qui n’ont pas pris une ride. Elles ont été chan­tées par tous les chan­teurs progres­sistes US qui l’ont suivi au XXème siècle, de Pete Seeger, Joe Glazer et Mats Paul­son à Phil, Ochs, Joan Baez et Bob Dylan. il suffit d’al­ler faire un tour sur youtube ou si le film de Bo Wider­berg * passe près de chez vous, ne le ratez pas !.

* Le film, Prix spécial du Jury à Cannes en 1971, a été restauré et est sorti en France le 18 novembre. Pour en savoir plus

Texte Alfred Hayes, Musique Earl Robin­son, 1938

I drea­med I saw Joe Hill last night
Alive as you or me
Says I, But Joe, you’re ten years dead
I never died, says he
I never died, says he
In Salt Lake, Joe, says I to him
Him stan­ding by my bed
They framed you on a murder charge
Says Joe, But I ain’t dead
Says Joe, But I ain’t dead
The copper bosses killed you, Joe
They shot you, Joe, says I
Takes more than guns to kill a man
Says Joe, I didn’t die
Says Joe, I didn’t die
And stan­ding there as big as life
And smiling with his eyes
Joe says, What they forgot to kill
Went on to orga­nize
Went on to orga­nize

Joe Hill ain’t dead, he says to me
Joe Hill ain’t never died
Where working men are out on strike
Joe Hill is at their side
Joe Hill is at their side

From San Diego up to Maine
In every mine and mill
Where workers strike and orga­nize
Says he, You’ll find Joe Hill
Says he, You’ll find Joe Hill

I drea­med I saw Joe Hill last night
Alive as you or me
Says I, But Joe, you’re ten years dead
I never died, says he
I never died, says he

 

La nuit dernière, Joe Hill m’a visité en rêve
Aussi vivant que vous et moi.
Moi :  » Mais Joe, tu es mort il y a dix ans »
Lui :  » Je ne suis jamais mort  »
Lui :  » Je ne suis jamais mort « 
A Salt Lake, Joe, j’lui ai dit
Lui debout à côté de mon lit
Ils t’ont collé une accu­sa­tion de meurtre
Lui : Oui, mais j’suis pas mort
Oui, mais j’suis pas mort
Moi : »Les patrons du cuivre t’ont tué, Joe, Ils t’ont fusillé »
Lui : « Il faut plus que des flingues pour tuer un homme
Je ne suis pas mort « 
Se tenant là, plein de vie
Un sourire dans les yeux
Joe dit : « Ce qu’ils ont oublié de tuer
A conti­nué à s’or­ga­ni­ser »

Joe n’est pas mort, m’a-t-t-il dit
Joe n’est jamais mort
Là où des travailleurs sont en grève
Joe Hill est avec eux
Joe Hill est avec eux

De San Diego jusqu’au Maine
Dans chaque mine et chaque usine
Là où des travailleurs défendent leurs droits
Tu trou­ve­ras Joe Hill, dit-il
Tu trou­ve­ras Joe Hill, dit-il

La nuit dernière, Joe Hill m’a visité en rêve
Aussi vivant que vous et moi.
Moi :  » Mais Joe, tu es mort il y a dix ans »
Lui :  » Je ne suis jamais mort « 

 

Fausto Giudice

Le Parc Joe-Hill à Gävle, sa ville natale

anticapitalisme histoire IWW

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