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Le Changement pour le Changement — Maelström létal à entraver (par Bernard Charbonneau)
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Ici, un autre extrait tiré de l’ex­cellent livre de Bernard Char­bon­neau, « Le Chan­ge­ment » (qu’il aurait achevé en 1990). Parce que ses analyses sont extrê­me­ment justes, et dépeignent tout à fait la société, ses chan­ge­ments et ses non-chan­ge­ments, que nous connais­sons actuel­le­ment.


LES COÛTS SOCIAUX [du chan­ge­ment]

1. PLUS DE RACINES.

L’homme n’est pas un arbre certes, pour prendre l’air il bouge. Mais il n’en a pas moins besoin comme tout vivant de plon­ger ses racines dans un sol qui le nour­rit. Et d’autres, imma­té­rielles, dans l’es­prit de sa culture et de son espèce. Si un chan­ge­ment trop brutal l’en arrache, comme un chêne il dépé­rit.

Toute nouveauté, nous l’avons vu, exige un temps de rodage, d’ac­cou­tu­mance et d’as­si­mi­la­tion. S’il s’agit d’une insti­tu­tion et non d’un moteur, ce ne sera pas dans du métal, mais dans de la chair et de l’es­prit vivants que le rodage se fera; et ce ne seront pas les concep­teurs, mais le peuple qui essuiera les plâtres. Même un habit n’épouse le corps qu’en se faisant vieux — ne parlons pas du vin —, s’il plaît vrai­ment on ne se résou­dra à en chan­ger que lorsqu’il tour­nera à la guenille. S’il faut un chan­tier pour bâtir sa maison, entre­prise passion­nante, seule l’es­pé­rance qu’il aura un terme aide à suppor­ter ce désordre inha­bi­table. Et il faudra des années pour que la maison porte la marque de la personne et de sa famille. Pour l’aban­don­ner on devra se l’ar­ra­cher des tripes. Le mouve­ment préci­pité des choses, des hommes et des idées nous inter­dit cette liberté, alié­nante comme toutes : l’ha­bi­tude, sans quoi rien ne passe dans la vie quoti­dienne.

Pour cette raison la meilleure des révo­lu­tions sera tout d’abord la pire. Passer d’un système à un autre malgré l’iner­tie sociale exige de la violence, cette « accou­cheuse des socié­tés en travail ». C’est provoquer une crise maté­rielle, dont les plus dému­nis sont les premiers à souf­frir. La révo­lu­tion pour l’Éga­lité et la Liberté a été payée de l’in­fla­tion, de la misère et de la Terreur et d’une guerre inter­mi­nable. Pire pour la révo­lu­tion socia­liste. Même la brusque libé­ra­li­sa­tion tentée par Gorbat­chev a commencé par provoquer des pénu­ries et des conflits sanglants. Si conser­ver est diffi­cile, chan­ger l’est encore plus. Pour tout il faut du temps, qui le force fait la guerre tandis que le bonheur a besoin de paix. Même pour une société en travail, il ne faut pas une brute avide de puis­sance qui jouit de voir couler le sang. Le bon accou­cheur n’aime pas les forceps.

« Tout nouveau tout beau ». C’est évident, sans cela la vie ne serait qu’une prison grise où l’on étouf­fe­rait d’en­nui. Chan­ger, semble-t-il c’est renaître. Pour­tant l’ac­cou­tu­mance, dont le fruit est la coutume, autre­ment humaine et spon­ta­née que la loi tombée soudain d’en haut, est aussi liberté. En nous dispen­sant d’un effort d’at­ten­tion et de pensée, l’ha­bi­tude les libère pour d’autres tâches. Si l’an­cien nous accable, le nouveau nous agresse et ne s’hu­ma­nise qu’en deve­nant l’an­cien. L’ins­tant parfait mais trop bref est celui où l’on passe sans rupture de l’un à l’autre. Le tout neuf, c’est beau, brillant mais raide; et il blesse d’au­tant plus qu’il touche de près à l’homme : en pareil cas mieux vaut étren­ner un manteau qu’une chemise. Mais le pire sera s’il s’agit d’une patrie ou d’un régime. Aussi tout en souhai­tant la Révo­lu­tion les Français s’en méfient : en géné­ral ce ne sont pas ceux qui la font, mais leurs petits-fils qui en profitent, quand elle s’est pliée à l’exis­tant. Il n’est pas bon en géné­ral d’avoir de nouveaux maîtres, le nouveau riche est pire que l’an­cien c’est bien connu. Car le vieux loup a l’es­to­mac vite plein et les canines émous­sées, tandis que le jeune doit le remplir et il a la dent dure. Il vaut mieux avoir affaire à un Pouvoir usé qu’à celui qui en découvre les volup­tés.

Appliquée sans prendre d’abord le temps d’étu­dier ses effets, la plus justi­fiée des réformes peut deve­nir nocive. Mathé­ma­tique ancienne ou nouvelle, gram­maire clas­sique ou struc­tu­rale ? Sans entrer dans le fond du débat, on peut être au moins sûr d’une chose : à part quelques élèves doués, la géné­ra­tion qui essuiera les plâtres en souf­frira. Et ce sera pire si, recu­lant devant les dégâts de l’in­no­va­tion, on en revient au vieux système devenu alors nouveau. Même une révo­lu­tion « écolo­gique » qui se donne­rait pour but de frei­ner le « déve­lop­pe­ment » risque de se retour­ner contre la nature et l’homme si elle est trop brusque­ment mise en train. L’éner­gie solaire préci­pi­tam­ment géné­ra­li­sée peut abou­tir à gaspiller l’éner­gie, sous la forme soit d’une produc­tion centra­li­sée ayant les défauts de toute autre, soit d’une disper­sion pavillon­naire qui achè­ve­rait de trans­for­mer la campagne en banlieue. De même pour la géné­ra­li­sa­tion des éoliennes ou de la « biomasse ». Pour rempla­cer le nucléaire celle-ci trans­for­me­rait le dixième de la France et le quart des terres culti­vées en une steppe pire que celle de l’hy­bride ; il vaut mieux écono­mi­ser l’éner­gie qu’en créer de nouvelles sans prévoir les dégâts. Et il vaudra mieux ne pas le faire d’un coup. Même l’éco­no­mie d’éner­gie pratiquée avec trop d’éner­gie a son incon­vé­nient : la multi­pli­ca­tion des règle­ments et de la police. Car la contrainte est rapide, la persua­sion du public lente. Propo­sons aux écolos ce thème de réflexion tant soit peu héré­tique. Quels seraient les pires dégâts : ceux d’une indus­trie nucléaire prudem­ment mise en place après un demi-siècle d’études, ou ceux d’une recon­ver­sion immé­diate dans les éner­gies nouvelles ? Dans les deux cas l’on peut hési­ter entre l’éner­gie douce et l’éner­gie dure.

[Un article à lire, à propos des éner­gies « vertes » (ou propres ou renou­ve­lables), cliquez sur l’image ci-après:]

eolienens

Nous savons de quelles destruc­tions de biens maté­riels et cultu­rels, de vies humaines se payent les révo­lu­tions tech­niques ou poli­tiques trop rapides. Sans insis­ter sur les ruines et les massacres des révo­lu­tions, jaco­bine ou sovié­tique, tenons-nous en à l’im­pact du capi­ta­lisme occi­den­tal sur les socié­tés dites primi­tives ou tradi­tion­nelles. Un témoin sans parti pris, l’an­glais Steven­son retiré aux Samoa, a fort bien vu que le contact a été trop rapide pour qu’il puisse être fécond. En dépit des bonnes inten­tions de quelques mission­naires ; l’Oc­ci­dent a tout trans­mis : ses méca­niques, ses drogues et ses mala­dies, ses névroses idéo­lo­giques ou natio­na­listes, tout sauf la démo­cra­tie et la liberté. La rencontre des civi­li­sa­tions demande beau­coup de temps, autre­fois elles discu­taient et négo­ciaient en se faisant la guerre, aujourd’­hui elles se percutent Les faibles sont pure­ment et simple­ment anéan­ties ; alors arrivent les croque-morts : les ethno­logues. Mais ces autres mission­naires de bonne volonté tombent eux aussi du ciel. Quant aux civi­li­sa­tions plus vigou­reuses comme l’Afrique noire ou l’Is­lam, elles sont plon­gées dans des crises dont l’Oc­ci­dent commence à subir le choc en retour sous forme de névroses natio­na­listes dont il four­nit le modèle.

Pour le Chan­ge­ment il n’y a pas de Tiers ou de Second Monde, il n’y en a qu’un. Pas besoin d’évoquer l’Afrique ou les îles Trobriand, il suffit d’un coup d’œil sur le désert rural d’Eu­rope occi­den­tale. Là non plus le choc n’a pas eu le temps d’être absorbé. Les dégâts, entre autres la déser­ti­fi­ca­tion des campagnes ou la pollu­tion, sont d’au­tant plus grands que l’in­dus­tria­li­sa­tion s’est opérée en catas­trophe. En Angle­terre où elle est vieille d’un siècle et demi, une certaine prise de distance par l’opi­nion et une adap­ta­tion ont permis de limi­ter quelque peu les dommages causés à l’homme et à la nature. Tandis qu’en France, où le déve­lop­pe­ment indus­triel n’a guère qu’un siècle, la critique et l’ac­tion ont été plus tardives. (Compa­rons par exemple l’état des côtes des deux pays.) Mais là où le chan­ge­ment s’est fait en quelques années comme en Espagne, la pollu­tion, la laideur et l’aban­don des campagnes sont pous­sés à l’ex­trême. […]

Quoiqu’à première vue moins tragique, le déra­ci­ne­ment social est aussi grand en Occi­dent qu’ailleurs. Mais les effets de la nouvelle abon­dance s’y combinent avec ceux de nouvelles priva­tions. Là comme ailleurs, avec le milieu les règles et les insti­tu­tions qui avaient jusque-là donné sa forme à la vie sont ébran­lées : la famille aussi bien que le village, la paroisse et le canton millé­naires. L’obli­ga­tion pour les parents de chan­ger de lieu de travail, et celle pour les enfants de pour­suivre leurs études et de prendre un emploi ailleurs, rompent le lien qui attache à une patrie et à ses tradi­tions. La seule c’est l’État-nation dont l’éten­due fait une abstrac­tion. Sans cesse dépla­cée ou disper­sée, la famille ne peut guère trans­mettre de patri­moine maté­riel ou spiri­tuel : et la pensée s’in­cruste souvent dans la pierre. Si le bien consiste en murs et en terre, la disper­sion géogra­phique autant que les lois de succes­sion obligent les héri­tiers à les trans­for­mer en papier monnaie. Jusqu’ici un vieil homme pouvait se donner l’illu­sion d’avoir vaincu la mort en trans­met­tant à ses enfants ce qu’il avait aimé : maison, croyance en un Dieu ou un souve­rain bien ; la valo­ri­sa­tion de la mobi­lité sociale met fin à l’hé­ri­tage. Il n’en restera que du vent : de l’argent. Son fils pourra le réin­ves­tir dans un loge­ment, de nouveau la pierre avec ses os tombera en pous­sière. Le chan­ge­ment déra­cine l’in­di­vidu du foyer et de la tradi­tion fami­liers dont il puise les sucs sans le savoir. Désor­mais derrière nous le néant, devant nous le vide. Nous mour­rons tous en exil loin de la patrie et de la maison de notre enfance, et quelque part au loin le nom de nos parents s’ef­fa­cera dans l’herbe.

Plus de conti­nuité, seule­ment la rupture : de l’homme au lieu, et de l’homme à l’homme. Le conflit des géné­ra­tions? Le « racisme anti-jeune » — qui est aussi racisme anti-vieux ? La cause en est bien claire : le chan­ge­ment accé­léré rend les géné­ra­tions complè­te­ment étran­gères l’une à l’autre. La révolte normale de l’ado­les­cence lais­sait quand même autre­fois bien des normes et raisons communes entre les géné­ra­tions vivant à peu près sur la même planète. Tandis qu’aujourd’­hui l’ac­cé­lé­ra­tion du temps fait de l’ado­les­cent une sorte de Sélé­nite confronté à un « crou­lant », devenu une sorte de Cro-Magnon. Le seul moyen de mettre un terme au « racisme anti-jeune » (donc anti-vieux) serait de frei­ner le Chan­ge­ment. Autant dire l’im­pen­sable.

Même si l’en­fant ne change pas de père ou de mère, comme dans un cas sur deux dans les socié­tés déve­lop­pées, il ne trouve plus dans la famille que contra­dic­tions et conflits. Adoles­cent, faute d’un modèle à repro­duire ou à briser, sa révolte sera « sans cause ». Et si par hasard il en hérite d’un, le cours de la vie l’obli­gera à en chan­ger. Tout homme est aujourd’­hui condamné, vingt ans, dix ans après, à se réveiller dans une autre planète dont l’en­vi­ron­ne­ment, les mœurs et le langage lui sont incon­nus. Les géné­ra­tions se suivaient, elles se querellent ou pire s’ignorent. Si le chan­ge­ment conti­nue de s’ac­cé­lé­rer, ce ne sera plus à quarante, mais à vingt ans que le jeune homme devien­dra ce vieux schnock qui se réveille sur la Lune. Voir ce qu’est deve­nue la jeune géné­ra­tion par excel­lence, celle de Mai 68 : elle a vieilli plus vite qu’une autre. Les zéla­teurs du Chan­ge­ment aiment à oppo­ser à l’im­mo­bi­lisme des vieux l’amour du présent des jeunes. Si ce prof de Maths n’en­tend rien aux vertus de l’In­for­ma­tique, voyez avec quel entrain les élèves appuient sur les boutons de l’or­di­na­teur! Mais qu’en sera-t-il en première ? Plus que l’adulte, l’idéal de cette société n’est même pas le jeune homme, mais cette pâte malléable : le bébé. Comme les jeunes ne sont que de futurs vieux — et le chan­ge­ment fait qu’on le devient bien plus vite qu’au­tre­fois —, adap­tés au monde de leur dixième année ils ne le seront plus à celui de leur tren­tième. Et encou­ra­gée par les vieux schnocks au pouvoir, la jeunesse d’alors se moquera de ceux qui n’ont connu que « l’in­for­ma­tique à papa ». Peut- être même la jeunesse souffre-t-elle plus que la vieillesse du chan­ge­ment dans la mesure où elle a des exigences physiques et spiri­tuelles : de nature et de sens, que les « amor­tis » n’ont plus.

Le chan­ge­ment perma­nent entraîne tout dans son sillage. Familles, écoles et métiers doivent suivre les progrès de la Science et de la Tech­nique qui permettent de connaître le vrai et d’agir sur le réel. Il faut donc qu’en premier lieu l’en­sei­gne­ment, c’est-à-dire les profes­seurs et les élèves s’épou­monent à courir après le labo­ra­toire et l’usine. On ensei­gnait le français ? Ce langage est périmé, on ensei­gnera quelque logi­ciel ou didac­ti­ciel dans les écoles. Les maîtres en sont-ils capables? Quel sera l’im­pact sur les enfants, a-t-on pris le temps de faire les études qui en donne­raient une vague idée ? Peu importe, l’In­for­ma­tique est un fait auquel on doit s’adap­ter. […]

On répliquera que le chan­ge­ment a l’avan­tage de favo­ri­ser l’es­prit d’in­no­va­tion aux dépens de la routine. Ce n’est pas faux, la stabi­lité ayant ses défauts, inverses de ceux du chan­ge­ment. Cepen­dant l’on peut se deman­der par exemple si une Recherche Scien­ti­fique ultra-spécia­li­sée, toujours à la pour­suite du dernier cri sans avoir le temps de jeter un coup d’œil à côté, derrière et devant elle, ne risque pas d’être encore plus confor­miste qu’une connais­sance fondée sur une tradi­tion immuable. Écla­tée en débris minus­cules, fichée, cata­lo­guée, plani­fiée, s’épou­mo­nant à suivre le pelo­ton de tête, cette Recherche mérite-t-elle encore ce nom ? La théo­lo­gie tradi­tion­nelle et la science — forcé­ment offi­cielle — ont d’ailleurs ceci de commun d’avoir l’œil fixé sur leur nombril. Et faute d’une fin externe à elle-même, d’autres se chargent d’en donner à la Recherche. Hier c’était l’Église qui préten­dait braquer le projec­teur, aujourd’­hui c’est le Trust ou l’État, l’Argent ou le Pouvoir.

Et que dire du chan­ge­ment poli­tique, préci­pité par la ruée du Déve­lop­pe­ment et de ses crises ? Après la Répu­blique Pétain, après Pétain de Gaulle. Après Hitler Staline, après Staline Khroucht­chev… Après les « Trente Glorieuses » la mode écolo puis la démode. Après les natio­na­li­sa­tions les déna­tio­na­li­sa­tions, puis… Après, toujours après. Ce qui fut vérité n’est plus qu’er­reur, vertu crime. Au moins le confor­miste de l’im­mo­bi­lité n’avait pas à se renier sans arrêt. Ayant moins à se justi­fier il était moins bavard. « Seuls les imbé­ciles ne changent pas… » Par des temps qui courent, justi­fi­ca­tion courante. Surtout pour les intel­li­gentes crapules qui se cram­ponnent à la cime du coco­tier poli­tique et cultu­rel.

« Embarqué » dans le TGV, le gros de la troupe est bien obligé de suivre la motrice scien­ti­fique. Régions, ouvriers et métiers sont invi­tés à se « mobi­li­ser », terme équi­voque qui signi­fie aussi bien la prise en bloc que le mouve­ment. L’an­cien Dieu exigeait de ses fidèles qu’ils se conver­tissent, le nouveau exige de sa main-d’œuvre qu’elle se recon­ver­tisse. Et ce n’est pas seule­ment à une certaine façon d’ap­puyer sur le bouton. À tout instant le travailleur doit être prêt à chan­ger de métier et de lieu de travail. Comme autre­fois le mili­taire, l’ou­vrier ou le profes­seur doit s’at­tendre à faire ses valises. Ah ! On n’est plus au temps où le travailleur moisis­sait dans son trou. À défaut de maison on lui fabrique une cara­vane. Du jour au lende­main la pros­pé­rité ou la crise peut vous expé­dier au Malawi faire ce pourquoi vous n’avez pas été fait ni formé. Toujours autre chose ailleurs, ça ne change pas. C’est le Bien; la Mobi­lité Sociale, condi­tion autant qu’ef­fet du Déve­lop­pe­ment. Tout y mène : l’ex­ploi­ta­tion accé­lé­rée des gise­ments épui­sés en dix ans au lieu d’un siècle, le boule­ver­se­ment des tech­niques, la spécia­li­sa­tion qui oblige une ville ou un pays à mettre tous ses œufs dans le même panier, comme Longwy dans la métal­lur­gie. Ce pourquoi quand celle-ci est en crise, Longwy devient ville morte, tandis que Metz aux acti­vi­tés bien plus diver­si­fiées reste vivante.

« Volem viure al pais! » Dans ces condi­tions comment le faire ? Ce n’est pas seule­ment le profit capi­ta­liste, la renta­bi­lité, qui s’op­pose à cette reven­di­ca­tion, mais la ratio­na­lité indus­trielle : le Progrès, autre­ment dit le divin Chan­ge­ment. Entre ce qui fut et ce qui sera, rien de tel que lui pour engen­drer un temps plus ou moins long de chômage.

Si l’homme n’est pas un simple végé­tal à tout jamais fixé! là où il naît, si son corps et encore plus son esprit ont besoin! d’air et de mouve­ment, il n’est heureux que s’il peut souf­fler! de temps à autre et s’en­ra­ci­ner quelque part dans l’es­pace-temps. A beau­coup d’hommes il faut une maison et non pas une tente, et même s’ils sont des nomades une patrie. Partir n’est pas un déchi­re­ment si l’on sait pouvoir reve­nir; et le meilleur moment du voyage c’est en géné­ral le retour. Quel tech­no­crate a comp­ta­bi­lisé la somme de souf­frances et d’an­goisse de ceux qu’on déra­cine sans cesse de leur foyer et de leur canton ? On exalte la Mobi­lité Sociale, mais qui donc, même aujourd’­hui, oserait procla­mer qu’être sans feu ni lieu est un devoir et un bonheur? Sans doute est-ce là ce qui alimente chez les « loca­taires » plus ou moins confor­ta­ble­ment « logés » tel un pot dans un placard des appar­te­ments de ville le rêve du retour au pays d’ori­gine et de la rési­dence préten­due secon­daire, c’est-à-dire de la propriété d’une vraie maison située quelque part.

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Sans cesse il faut démé­na­ger, ré-emmé­na­ger, se recréer à grand peine un envi­ron­ne­ment fami­lier où l’on puisse vivre au moindre coût. Sans cesse il faut s’adap­ter à un nouveau milieu, à une nouvelle ville, de nouveaux amis, comme les gosses à un autre maître et à une autre école : combien tirent profit de ce genre de chan­ge­ment? L’adap­ta­tion sans fin désa­dapté. Lorsque l’ef­fort pour se confor­mer aux caprices — qui sont toujours des raisons — de la société devient trop grand, la capa­cité d’adap­ter son milieu tout en s’y adap­tant s’atro­phie. Jeunes et vieux, même adultes, tous nous sommes des inadap­tés dans cette société dont le rythme n’est plus celui de la terre et de l’homme. Ce ne sont pas seule­ment les ouvriers mais les PDG qui font des dépres­sions nerveuses. Trop pauvres ou trop riches, souvent les deux à la fois nous ne sommes jamais satis­faits. C’est pourquoi l’on (la Science, l’Édu­ca­tion Natio­nale, la Firme ou l’État) nous adapte. Ceci jusqu’au clash.

« Volem viure al pais! » Si l’on doit payer un travail mieux payé par un autre ailleurs, les travailleurs fini­ront par choi­sir la stabi­lité du chômage contre l’em­ploi qui les exile. Ou un métier dur qui est le leur parce que celui de leurs pères contre un autre dont il faut faire l’ap­pren­tis­sage à l’autre bout de la France ou de la terre. Deca­ze­ville montre que l’on finit par s’at­ta­cher même à sa mine ou à son haut-four­neau. Comme le pauvre à son taudis. Sinon, même s’il n’y a pas d’aya­tol­lah pour les mobi­li­ser contre la moder­ni­sa­tion, les peuples se révol­te­ront pour défendre leur banlieue cras­seuse. Qui l’em­por­tera : l’homme et sa cité, ou la tech­nique et l’éco­no­mie ? L’amour de la petite patrie ou la raison folle ?

2. OU LE MOUVEMENT RAMÈNE A L’IMMOBILISME.

Les incon­vé­nients du chan­ge­ment seraient paraît-il compen­sés par son avan­tage : le mouve­ment du corps et de l’es­prit, géné­ra­teur de nouveauté et de liberté. Malheu­reu­se­ment l’ex­pé­rience enseigne qu’à sa façon il bloque.

Qui fonce en aveugle finit par faire du surplace, tel la flèche de Zénon d’Elée. L’ac­cé­lé­ra­tion du chan­ge­ment dans le temps abou­tit à une implo­sion de l’es­pace qui comprime la terre en une sorte de capsule spatiale où l’homme se réveille enfermé : tout bouge sous l’as­tro­naute verrouillé dans sa fusée. Quand ça remue trop, plus ques­tion de remuer, il faut se cram­pon­ner. On décolle, atta­chez vos cein­tures ! Restez bien sages dans vos fauteuils, ces hublots étroits n’ouvrent que sur du vide, voici un film. Il s’en passe des choses hein! Sur l’écran.

Aujourd’­hui tout file comme le vent : l’ac­tua­lité, les prix, les avions. Tout, sauf le voya­geur ficelé sur son siège : nos ailes ont le cul de plomb. Et quand tout change trop vite, un moment vient où tout est pareil parce que le paysage se brouille. Au début du siècle le voya­geur pouvait s’en­chan­ter de le voir chan­ger par la fenêtre de son wagon, je doute que celui du TGV en fasse autant. Et plus le touriste en voit grâce aux avions qui le trans­portent en un clin d’œil des glaces du Spitz­berg aux coco­tiers de Bora Bora, moins il en voit parce qu’il se blase. Quand on s’em­merde au Vési­net on va voir ailleurs, mais avec ce fichu chan­ge­ment, partout le même, tout devient pareil : les Hiltons comme les bidon­villes. Le Monde où l’on s’en­nuie ? Ce n’est plus son quar­tier mais la planète. Nous avions cru enfon­cer une porte, et nous avons verrouillé celle d’une cellule blin­dée hors de laquelle dans l’Es­pace — celui-là infini mais inha­bi­table — il n’est plus que vide, feu ou glace.

L’an­cienne société — paix à ses cendres ! — ne bougeait guère. De la Première à la Seizième Dynas­tie, pendant mille ans c’était la même tête de pipe sur le trône à l’au­tel ou aux chiottes. Et le régime se glori­fiait de son immu­ta­bi­lité. Là où vous étiez vous étiez pour toujours, sans espoir, écrasé sous la montagne des véri­tés et des ordres reçus ; au lieu d’être sans cesse à les réap­prendre à l’école, comme aujourd’­hui où il faut tout le temps avoir l’œil. Tiens, le feu passe au vert : fonçons entre les clous pour ne pas nous faire écra­bouiller.

Notre société n’est pas de bronze, mais de plas­tique ; sur ce point ne comp­tez pas qu’elle change, car si elle accé­lère, c’est sur des rails. Ce n’est pas à mille à l’heure qu’on négo­cie un virage. Et quand l’His­toire s’ac­cé­lère comme le fait un train, le moment vient vite où il n’est plus ques­tion d’en chan­ger. À la rigueur vous pouvez sauter d’un wagon en marche, pas d’un Concorde. Et d’ailleurs les portières se ferment auto­ma­tique­ment. Vous êtes embarqués comme disait Sartre — ou l’adju­dant de 1914 qui vous pous­sait à coup de bottes dans votre wagon à bestiaux.

Vue de haut la société actuelle — au moins celle du Marché — n’est qu’un Mael­ström : ce tour­billon verti­gi­neux qui fait du surplace, ce n’est plus un état social, ni même une course de fond, mais un sprint furieux où chacun sur la même piste circu­laire s’ef­force de dépas­ser à tout prix ses concur­rents. Avec la concur­rence le chan­ge­ment exas­père les conflits : poli­tiques, écono­miques et sociaux, les luttes de firmes, les parti­cu­la­rismes de nations, de classes ou de races. Mais ce désordre n’en est pas moins soumis à des règles de fer: scien­ti­fiques, tech­niques, fina­le­ment étatiques. La lutte pour le pouvoir écono­mique ou poli­tique comme la guerre soumet les belli­gé­rants aux mêmes néces­si­tés et pratiques sous peine de perdre la partie. Par ailleurs, dans la mesure où le chan­ge­ment décom­pose l’ordre social ou person­nel, la survie ne peut être assu­rée que par la contrainte externe de l’État. Malheu­reu­se­ment, comme il y en a plusieurs sur terre, l’ordre des États cultive le désordre. Le chan­ge­ment c’est la guerre, qui est à la fois explo­sion et orga­ni­sa­tion impla­cables. Comme la Révo­lu­tion, qui change et surtout chan­gera tout demain, mais qui en atten­dant ne change rien, ni la hiérar­chie, ni l’École, ni l’ar­mée (sauf le pain quoti­dien disparu des étalages), qui enferme les intel­lec­tuels, l’Art et le peuple dans le frigi­daire d’une Vérité et d’un Pouvoir immuables. Une troupe — un régi­ment — en marche exige un ordre bien plus strict qu’au repos. Quand une machine aussi lourde et compliquée que la nôtre fonc­tionne à la frac­tion de seconde, on n’a pas le temps de consul­ter le peuple. On ne peut rien y chan­ger, elle est trop fragile. Il faut des consignes auto­ma­tiques, et fina­le­ment le pilote lui-même le devient. Dans un Boeing comment pratiquer l’au­to­ges­tion ? Allez-y, prenez les commandes ! La société mouvante exige un renfor­ce­ment du contrôle social, mieux que la contrainte, la mani­pu­la­tion de ses passa­gers. Appe­lez cela l’in­for­ma­tion, l’enquête et l’édu­ca­tion perma­nente de ces corps morts. Tranquilli­sez-vous, lais­sez faire les compé­tences : notre Pilote, lui, sait ce qu’il fait. Au total, c’est en égalité et en liberté que le chan­ge­ment accé­léré se paye.

Le mouve­ment des choses entraîne l’im­mo­bi­lisme humain. Chan­ger, et surtout se chan­ger, suppose qu’on se retire un instant du cours des événe­ments, ce que leur rapi­dité et leur nombre rendent préci­sé­ment impos­sible. La trombe d’in­for­ma­tions qui nous tombe d’un ciel encom­bré d’ondes ne nous laisse pas le temps d’y réflé­chir. Ce pourquoi le vieil homme conti­nue son train sous la vêture du nouveau. Le progrès indus­triel cultive — et nous l’avons vu suppose — l’in­cons­cience de ses problèmes : voir le retard des compor­te­ments privés et publics pour ce qui est de la conser­va­tion de la nature, la pureté des eaux, du bruit, etc.

Aux abords de l’an deux mille nous conti­nuons de vivre menta­le­ment et poli­tique­ment à la fin du XVIIIe siècle. Et c’est la combi­nai­son d’une conscience archaïque et d’une science d’avant-garde qui est à l’ori­gine de tous nos désastres. Ainsi le paysan défri­cheur néoli­thique, en plein tour­nant, avec sa tronçon­neuse abat­tra les derniers arbres qui proté­geaient sa maison des périls et des fracas de la route. Et ce même paysan, monté à Paris, le sacri­fiera à l’auto parce qu’il conti­nue de penser au siècle du cheval.

Dans ce type de société la rapi­dité du Progrès en même temps que la crise renforce plutôt l’iner­tie sociale. Le mouve­ment inces­sant de la mode n’y empêche pas, bien au contraire, l’im­mo­bi­lité des idéo­lo­gies libé­rales ou socia­listes : ces fossiles du XIXe incrus­tés en plein béton du XXe. Sous le paravent du culte de la Jeunesse, qui reçoit le droit de vote à dix-huit ans, triomphe le règne des vieillards qui ont mis toute leur vie à grim­per jusqu’en haut de l’in­ter­mi­nable coco­tier. Et sous le couvert de la démo­cra­tie sociale, plus que jamais, ils trans­met­tront le pouvoir scien­ti­fique, poli­tique ou artis­tique à leurs descen­dants. Les zélotes du chan­ge­ment social dénoncent la « société bloquée » comme si celle-ci s’op­po­sait à celui-là, alors qu’il s’agit de la même.

Panama 1930 / 2010

Car rien de tel que le mouve­ment des choses pour culti­ver l’im­mo­bi­lisme spiri­tuel. L’an­goisse et le désordre engen­dré par le trouble font dési­rer son contraire. L’homme étant perma­nence dans le mouve­ment, tout en célé­brant le chan­ge­ment il n’en souffre pas moins de l’in­sé­cu­rité et des incer­ti­tudes qu’il entraîne que des disci­plines et des consignes infli­gées à son besoin de se mouvoir. Avec la néces­sité, le chan­ge­ment cultive le désir de la sécu­rité maté­rielle et au bout du compte morale. Celle qu’on quali­fie à Juste titre de Sociale, bien qu’elle soit admi­nis­trée et diri­gée par l’État, devient une insti­tu­tion indis­pen­sable quand non seule­ment la pauvreté, mais l’im­pos­si­bi­lité d’épar­gner empêche la plupart des indi­vi­dus d’as­su­rer leur sécu­rité fami­liale ou person­nelle en mettant un capi­tal de côté.

Mais surtout le carac­tère angois­sant du chan­ge­ment fait dési­rer le confort spiri­tuel. La mise en cause des véri­tés reli­gieuses et morales jusque-là établies n’em­pêche pas, bien au contraire, la croyance aveugle dans les slogans poli­tiques du jour. On refuse d’au­tant plus de les discu­ter qu’on les pressent précaires. Et comme, sauf au moment des grandes commu­nions guer­rières ou révo­lu­tion­naires, ils ne suffisent quand même pas, le besoin d’une vérité intan­gible et sacrée vous jette dans les bras de n’im­porte quelle secte ou gourou. À l’Ouest, au pied des cathé­drales marxistes catho­liques ou freu­diennes les chapelles se multi­plient, surtout dans la jeunesse. Et sans doute moins visi­ble­ment à l’Est.

Dans la société mouvante la mystique du chan­ge­ment est d’ailleurs la réplique exacte de l’im­mu­ta­bi­lité millé­naire des socié­tés d’hier où l’on bâtis­sait déjà en son honneur des Pyra­mides. (Rappe­lez-vous l’inau­gu­ra­tion de la Tour Khéops à Gizeh.) Sur le fumier des incer­ti­tudes libé­rales grouillent les fana­tismes idéo­lo­giques. Et comme l’ac­cé­lé­ra­teur suppose le frein, le réac­tion­naire réplique au progres­siste dans un même duo; mais le plus souvent, ce qui carac­té­rise l’homme du chan­ge­ment c’est de parti­ci­per des deux. Rien de tel que d’être perpé­tuel­le­ment en voyage pour rêver d’ar­ri­vée — ou vice-versa: l’homme du chan­ge­ment c’est celui qui prend l’avion pour jeter un pleur sur le dernier Indien. Et celui qu’é­crase la paix rêve du grand cham­bard (voir la mobi­li­sa­tion, ce départ). Mais une fois sur le front, vive­ment mes pantoufles ! La dialec­tique du mouve­ment et de la résis­tance est la base de la société occi­den­tale. Mais nous avons vu que ce Mouve­ment n’est pas plus révo­lu­tion­naire que la Résis­tance conser­va­trice.

Si l’homme (disons la nature humaine, Edgar Morin ayant donné le feu vert) et la société dignes de ce nom se carac­té­risent par une perma­nence en mouve­ment, notre société bloquée dans le chan­ge­ment l’est par la schi­zo­phré­nie : du parti de la Résis­tance et de celui du Mouve­ment Oppo­si­tion à la fois désas­treuse et impos­sible autant pour l’es­pèce et la société que pour l’in­di­vidu. La révo­lu­tion elle-même n’est mise en train que par des réac­tions collec­tives contre le progrès, même si elle se réclame de lui. Déjà celle de 1789 à son début a été susci­tée par la défense de la coutume contre les inno­va­tions de la centra­li­sa­tion monar­chique autant que par un idéal de liberté et d’éga­lité. Ce retour à l’ori­gine se retrouve à plus forte raison dans les révo­lu­tions anglaises. Quant à la russe, elle a été en partie due, contre un capi­ta­lisme tout neuf, à la valo­ri­sa­tion d’une tradi­tion de liberté collec­tive qu’a­vaient abolie les réformes de Pierre le Grand, et surtout celles d’Alexandre II.

Toute révo­lu­tion est progres­siste-réac­tion­naire, retour à l’ori­gine : au Para­dis et aux valeurs fonda­men­tales que l’évo­lu­tion a fait dégé­né­rer. Voir Rous­seau et ses épigones. Et ce penchant « diachro­nique » des révo­lu­tions a été accusé par l’ac­cé­lé­ra­tion du chan­ge­ment. Les névroses natio­na­listes qui couvent partout où l’étouf­foir tota­li­taire ne les comprime pas sont le fruit empoi­sonné du besoin d’une iden­tité et d’une liberté collec­tive mena­cées d’anéan­tis­se­ment par le chan­ge­ment. Malheu­reu­se­ment, elles le sont si profon­dé­ment qu’on ne sait plus en quoi elles consistent au juste. La souf­france extrême ne veut pas savoir, elle crie et frappe. Elle ne sait qu’une chose : dire non à la force qui l’écrase, en rêvant d’avoir la force d’écra­ser à son tour.

L’Homo sapiens est un progres­siste réac­tion­naire, dési­rant le chan­ge­ment dans l’im­mo­bi­lité, l’im­mo­bi­lité dans le chan­ge­ment ; jamais il n’aura été autant ques­tion d’iden­tité, de tradi­tion, de patri­moine qu’à l’époque du Chan­ge­ment. La société humaine est celle qui satis­fait tant soit peu les besoins contra­dic­toires de conser­va­tion et de progrès. Or celle qui pratique le chan­ge­ment pour le chan­ge­ment, au nom de la Révo­lu­tion ou du Marché, enchaîne l’homme à un ordre de fer en l’obli­geant à bouger. Travail forcé ou mise en chômage, ordre de route ou assi­gna­tion à rési­dence pour des raisons écono­miques ou poli­tiques, son besoin d’ordre est nié autant que son désir de liberté. À chaque instant le peuple ou l’in­di­vidu est atteint dans son être. Que sera le lende­main ? Hier on ne le savait que trop, aujourd’­hui on n’en sait rien. Tous ces hymnes aux lende­mains qui chantent dissi­mulent un malaise d’au­tant plus profond que le culte du Chan­ge­ment lui inter­dit de s’ex­pri­mer. Alors, tel un abcès n’ar­ri­vant pas à percer, l’in­fec­tion se répand dans les profon­deurs de l’or­ga­nisme. Le malaise, parfois la haine, du chan­ge­ment prend toutes sortes de formes détour­nées selon les lieux et condi­tions. Révolte sans cause des jeunes, fuyant dans la drogue ou le terro­risme durs — n’im­porte lequel pourvu qu’il soit violent — furies natio­na­listes menant à l’ex­clu­sion de tout ce qui n’est pas de l’eth­nie. Révolte molle des vieux fuyant leur fin dans les drogues douces de la télé. Nostal­gie des véri­tés immuables des idéo­lo­gies ou des sectes, rêve d’une Église reli­gieuse ou poli­tique qui mettrait fin au temps. Le refus du chan­ge­ment qui n’ose pas dire son nom est à l’ori­gine des pires délires du siècle.

Cherif & Said Koua­chi, lire à ce propos: http://www.repor­terre.net/L-enfance-mise­rable-des-freres

Ce malaise et cette nostal­gie des racines peuvent mener jusqu’à une Révo­lu­tion ultra réac­tion­naire au nom de la Germa­nité, de la Négri­tude, de la Kana­kie ou de l’Is­lam éter­nels. Mais comme l’ex­pé­rience la révèle impos­sible, elle dégé­nère aussi­tôt en un bâtard confus et hypo­crite de passéisme et de moder­nisme, tel le Reich millé­naire, qui brûlait les livres et perfec­tion­nait les fusées. La réac­tion au nom de la tradi­tion risque d’être d’au­tant plus vive que la popu­la­tion tient à la reli­gion qui compense les réali­tés de sa misère maté­rielle. S’il est une vérité reçue à l’Ouest par les idéa­listes chré­tiens et les réalistes de l’in­dus­trie, c’est la néces­sité de sauver les peuples « insuf­fi­sam­ment déve­lop­pés » de la faim en répan­dant chez eux la science, l’ins­truc­tion et la tech­nique. Un maté­ria­lisme borné persuade les Occi­den­taux qu’en satis­fai­sant les corps on apai­sera les esprits, et la paix et la liberté régne­ront partout sur terre. En vertu de quoi le shah d’Iran préten­dit faire passer son peuple en dix ans de l’an mille à l’an deux mille. Peut-être aurait-il réussi en cinquante. Et ce fut moins la grande bour­geoi­sie occi­den­ta­li­sée, libé­rale ou marxiste, qui prit la défense de la charia, que la masse enca­drée par ses ayatol­lahs. Révolte qui menace de s’étendre à l’en­semble de l’Is­lam, chiite ou sunnite, boule­versé par l’en­ri­chis­se­ment appau­vris­sant du pétrole.

L’échec d’un chan­ge­ment brutal et auto­ri­taire a provoqué un retour aux pires coutumes du passé musul­man : la mise à mort de l’in­fi­dèle, la muti­la­tion du voleur et la lapi­da­tion de l’adul­tère, l’en­fer­me­ment des femmes contraintes au port du tcha­dor – que d’ailleurs la plupart réclament. Mais l’Is­lam comme d’autres théo­cra­ties ne distingue pas le pouvoir maté­riel du spiri­tuel, l’apos­to­lat du Djihad. L’au­to­rité d’un Khomeyni s’iden­ti­fie à son pouvoir poli­tique et mili­taire. Mais s’il veut gagner sa guerre contre l’Irak, il est contraint d’em­prun­ter leurs armes aux grands Satans occi­den­taux, donc leur science et leur tech­nique. La fin divine justi­fiant les moyens, la révo­lu­tion iranienne fait ainsi la synthèse du pire de l’Is­lam et de l’Oc­ci­dent. Refu­sant la liberté des indi­vi­dus, la tolé­rance et la démo­cra­tie, elle exalte une rage de puis­sance servie par des machines de mort impor­tées. Il ne manque au vieux Moloch sous le masque de l’Is­lam qu’une bombe H. L’éter­nelle reli­gion justi­fiant son emploi, on peut être sûr qu’il s’en servi­rait Et la petite bombe faisant sauter les grandes, la planète retour­ne­rait au silence éter­nel.

LE COÛT SUPRÊME [du chan­ge­ment] : NIHIL

Tous les coûts du chan­ge­ment explo­sif peuvent se rame­ner à celui-ci : il est objec­ti­ve­ment insai­sis­sable, parce qu’il prive le sujet des moyens de le saisir.

1. L’IMPRÉVISIBLE.

Sans arrêt le Chan­ge­ment change. Celui-ci, le Déve­lop­pe­ment quel qu’il soit. Sous le couvert d’un langage hérité du passé, n’im­porte quelle avance de la Science et de la Tech­nique est compliquée par la crise qu’elle provoque et les efforts du système pour la domi­ner. Comme l’homme indi­vi­duel et plus encore social est lent, quand nous croyons connaître le chan­ge­ment il a déjà changé. Ceci pour maintes raisons. D’abord parce qu’il est non seule­ment trop rapide, mais énorme. Agis­sant à la fois sur le détail concret et l’en­semble local et plané­taire, donnant à des effets univer­sels d’in­nom­brables couleurs diffé­rentes. La complexité des inter­ac­tions nous dépasse, pour nous donner l’illu­sion de les connaître nous les rédui­sons en statis­tiques. Le plus grave a tendance à nous échap­per parce que nul précé­dent ne nous aide à les inter­pré­ter, par exemple les surpre­nantes décou­vertes de la géné­tique. Entre la vieille morale ou raison et la nouvelle réalité nous avons du mal à établir un rapport.

Le chan­ge­ment nous échappe aussi parce qu’il est à la fois spec­ta­cu­laire et quoti­dien. L’homme a débarqué sur la Lune, mais sur terre, nous y sommes. La bombe A a explosé, mais silen­cieu­se­ment chaque jour les déchets s’ac­cu­mulent L’ex-Amoco Cadix a englué l’Ar­mor, mais un par un les ruis­seaux sont trans­for­més en égouts par l’azote et le reca­li­brage. Méfions-nous de la catas­trophe spec­ta­cu­laire qui s’ins­crit dans l’ac­tua­lité, la pire est invi­sible. Le véri­table coût est cumu­la­tif, goutte à goutte, seconde après seconde s’ac­cu­mule un Océan qui crèvera sur nos têtes. Quand la vraie catas­trophe aura lieu, il sera trop tard. Ne comp­tons pas trop sur la péda­go­gie de celles qui impo­se­raient l’obli­ga­tion de maîtri­ser le chan­ge­ment. Sauf prise de conscience il n’y en aura qu’une : la dernière.

Que l’on comprenne, le plus grave n’est pas ce que nous savons, mais ce que nous igno­rons. Nous sommes à peu près au clair sur les risques du nucléaire ou des « pluies acides » dues aux gaz des usines et des autos. Et avec plus ou moins de retard nous pouvons espé­rer que la Science et la Tech­nique répa­re­ront leurs propres dégâts. Mais à plus long terme quels seront les effets d’une pollu­tion accu­mu­lée des mers et des océans ? Qu’en sera-t-il d’une modi­fi­ca­tion de la couche d’ozone ? Les spécia­listes en discutent et ne sont pas d’ac­cord sur les causes et les risques pour l’at­mo­sphère et la vie. Mais nous pouvons être sûrs d’une chose, c’est que nous n’en savons rien ; et qu’il est fou de conti­nuer à foncer ainsi dans le noir. Les maux infi­nis dont le chan­ge­ment aveugle nous menace ne se limitent pas à tel ou tel effet repé­rable par la Science et remé­diable par la loi à force d’argent et de contraintes, leur cause première est dans cette apti­tude à déchaî­ner la cause sans se soucier de ses effets. Et le remède n’est pas dans tel ou tel gadget techno-scien­ti­fique, mais dans la volonté de réflé­chir avant d’agir. Une conver­sion, aux deux sens du terme, qui refuse l’im­pré­vi­sible par amour de la terre, de l’homme et de sa liberté.

La source du mal comme sa réplique est dans l’homme, que le chan­ge­ment change en obnu­bi­lant ses raisons et sa volonté de prévoir. Le plus insai­sis­sable de tous parce qu’il ne se produit pas comme les autres autour de nous, mais en nous. L’homme est le plus atteint parce qu’il est en première ligne pour ce qui est de l’im­pact de ses œuvres, et qu’il est, parce que le plus complexe, le plus fragile de la nature vivante. Mais le chan­ge­ment est d’au­tant plus insai­sis­sable qu’il boule­verse votre univers et vous frappe au cœur. Quand la planète et l’être d’une société et d’un indi­vidu sont en cause, il faut à celui-ci un prodi­gieux effort de réflexion pour le réali­ser. Car ce n’est pas un acci­dent exté­rieur, mais à la fois l’air qu’on respire et soi-même qui se trans­forment. Comme tout bouge avec soi, on se sent immo­bile, tel le voya­geur dans ces gros avions qui survolent les pertur­ba­tions à mille à l’heure. Nous ne compre­nons pas si l’on nous fait remarquer que nous avons complè­te­ment changé de prin­cipes et de vie. Et nous nous indi­gnons quand, deve­nus les citoyens d’un autre monde, quelqu’un nous accuse d’avoir renié notre passé et notre patrie. Le chan­ge­ment d’at­ti­tude mentale dont il va être ques­tion est si profond, ses consé­quences si géné­rales, qu’il semble impos­sible d’en faire prendre conscience. Pour­tant, il faut essayer, car il déter­mine tout le reste.

2. LA PERTE D’IDENTITÉ ET DE LIBERTÉ.

Néga­tif, quelque­fois posi­tif quand il est pratiqué en conscience, le chan­ge­ment néan­tise. Il suppose tant soit peu la table rase et l’ou­bli ; et il n’est rien d’autre lorsqu’il devient systé­ma­tique. Alors l’exis­tant : nature, personne ou société, perd sa consis­tance, c’est-à-dire cette part d’être, de résis­tance au temps et au milieu, qui fait d’un homme, au lieu d’une nuée dans la nuée, un exis­tant : une puis­sance deve­nue conscience, capable d’im­po­ser sa marque aux choses parce qu’à soi-même. En détrui­sant l’iden­tité de chacun, le chan­ge­ment déme­suré anéan­tit avec le plus vivant de la vie le seul lieu où puisse s’ac­com­plir une trans­for­ma­tion qui ne soit pas simple décom­po­si­tion.

La liberté c’est l’homme singu­lier. Mais celui-ci ne l’est que s’il conserve durant sa vie un mini­mum d’iden­tité. Des points fixes qui lui servent de repères : une nature qui reste ou revient semblable à elle-même, des véri­tés plus ou moins trans­mises par sa tradi­tion, qui lui viennent du plus profond du passé de l’es­pèce. Ainsi à travers le flot des années est-il assuré de rester iden­tique, en avançant sur son chemin au lieu de s’éga­rer n’im­porte où. Ce sont ces repères : ces fonde­ments intem­po­rels qui permettent à l’in­di­vidu comme à la société de deve­nir eux-mêmes, meilleurs, plus riches de connais­sances, en progres­sant dans le temps. Alors le nom d’une patrie ou d’un homme n’est plus un mensonge. Tandis qu’il n’est pas de pire vertige pour un exis­tant que de savoir ne pas exis­ter. Ne pas être soi, c’est en quelque sorte, vivant, se savoir mort.

Or c’est aux condi­tions même de cette iden­tité que le chan­ge­ment explo­sif s’at­taque. Autour de nous et en nous tout change : le pain que nous rompons, jusqu’à l’amour. La nature ? Ce qui fut une plaine n’est plus qu’un lac, qu’il ne reste qu’à combler. La reli­gion ? Sans cesse ses véri­tés sont remises à jour, et un beau matin après la mort du Diable elle nous annon­cera celle de Dieu. Quant à l’Art, où sont les pieds poin­tus du design 1950? Atten­dez, comme les talons-aiguilles ils vont bien­tôt reve­nir. Car si la mode change c’est pour tour­ner de plus en plus vite en rond.

Ce n’est pas seule­ment les géné­ra­tions d’une société, mais l’in­di­vidu que l’ac­cé­lé­ra­tion du chan­ge­ment empêche de commu­niquer avec lui-même, faute de critères inva­riables.

Ce n’est pas seule­ment la longueur des cheveux et des robes, mais les valeurs poli­tiques et morales en fonc­tion desquelles chacun juge et se juge : non seule­ment les réali­tés, mais les véri­tés. Le vice d’hier devient la vertu d’aujourd’­hui : qu’im­porte puisqu’on en tire profit, ultime valeur restant cotée en Bourse. Mais un tel renver­se­ment, parti­cu­liè­re­ment brutal lorsqu’il est déter­miné par les avatars de la conjonc­ture poli­tique et mili­taire comme dans le dernier conflit, ne peut s’opé­rer que s’il reste incons­cient. On ne s’adapte bien à ce qui vous est soudain imposé qu’en perdant la mémoire du passé. Mais alors il n’y a plus trans­for­ma­tion du même, compa­rai­son critique d’hier et d’aujourd’­hui, on passe sans tran­si­tion de l’un à l’autre, qui est son exact contraire. Le blanc devient rouge et le noir vert sans qu’il y ait rela­tion de cause à effet et débat. Le passage est une sorte de point aveugle, une petite mort d’où renaît un autre indi­vidu : seul persiste avec le nom l’illu­sion de l’iden­tité.

Ce n’est pas seule­ment le paysage qui change, mais vous et moi. En bien ou en mal? On ne se pose pas cette ques­tion en pleine avalanche. Encore une fois tout ce qu’on vous demande c’est de vous a-dap-ter. C’est la néces­sité, le devoir, parti­cu­liè­re­ment pour les membres de la caste diri­geante. Car c’est en haut du clocher que le vent souffle le plus fort. De la drôle de guerre à la pas drôle de défaite, de Pétain à la Résis­tance, de Staline à la Désta­li­ni­sa­tion plus ou moins tardive, du déve­lop­pe­ment à l’amé­ri­caine à l’Éco­lo­gie, que de virages, termi­nés, pour certains trop lents à réagir, dans le décor! Car il faut savoir les prendre en catas­trophe quand on prétend tenir le volant. Il faut foncer au feu : ni trop tôt ni trop tard, autre­ment les fauteuils sont pris. Si vous êtes intel­li­gent, donc intel­lec­tuel de gauche, ne tapez sur Staline que lorsqu’il est deux fois mort (voir M. G…), et ne décou­vrez pas les coûts du Progrès avant 1971 (voir M. F…). Virez votre cuti, soyez dans le vent, qui en géné­ral vient de l’Ouest, prenez le comme… (évitons des noms pour ne pas se brouiller avec la famille). Montez et descen­dez avec la vague, toujours nouvelle et toujours la même : l’in­di­ca­teur le plus sensible c’est encore le bouchon sur le flot. Si dans la société du chan­ge­ment il n’y a que les imbé­ciles qui ne changent pas, le plus intel­li­gent c’est le chien crevé au fil de l’eau.

Jusqu’à la nôtre les socié­tés étaient mépri­santes, elles appe­laient cela se renier, les inté­res­sés eux-mêmes n’aiment encore pas trop qu’on le leur rappelle. Autre­fois, quand la pres­sion était moins vive et moins forte, au prix de quelque effort on pouvait prétendre rester soi-même. Tandis que lorsque la société devient le plus lourd des projec­tiles, c’est l’écra­se­ment auto­ma­tique : autant rester en travers d’une avalanche pour des raisons morales. Dans les États tota­li­taires la science et l’or­ga­ni­sa­tion donnent une telle puis­sance au régime, soutenu par la commu­nion ou l’ab­di­ca­tion géné­rale, qu’il semble aussi absurde de résis­ter que de se coucher devant un tank. Il faut périr ou plier : on ne peut faire autre­ment, c’est l’im­pé­ra­tif kantien de la seconde moitié du siècle. Le Fatum érigé en devoir, c’est Dieu même qui s’ex­prime à coups de foudre. À cet égard la crise polo­naise de 81 est typique. Tout le monde, à l’Ouest aussi bien qu’à l’Est, admet que la Pologne catho­lique, unanime dans son refus du commu­nisme, doit éviter l’er­reur suprême, c’est-à-dire déci­der les Russes à lâcher les chiens, qui sont blin­dés. S’il faut réfor­mer, il faut le faire sans mettre en cause un régime que la force étran­gère est seule à soute­nir. Et c’est d’ailleurs exact. Mais que les armes décident en dernier appel est une vérité si terrible qu’on ne peut se la dire qu’à demi-mot.

L’homme qui préten­dait se libé­rer de la nature se réveille double­ment serf du torrent social. Mais alors il n’est plus qu’une goutte d’eau dans le flot. Perpé­tuel­le­ment adapté, brisé et malaxé, il perd cette part de maîtrise que Dieu ou la Nature lui avait donnée d’exer­cer sur son deve­nir. Là où il n’y a plus mémoire du passé, il n’y a plus d’ave­nir, de projet possible. Et surtout pas le présent et la présence qui assurent le passage de l’un à l’autre. Pour l’in­di­vidu comme pour la société, il n’y a plus conti­nuité, ni même évolu­tion. Plus d’his­toire, n’était-ce son bruit et sa fureur. On comprend qu’à sa divi­ni­sa­tion par le marxisme succède alors sa néga­tion par le struc­tu­ra­lisme.

En rendant la prévi­sion diffi­cile sinon impos­sible, le chan­ge­ment explo­sif inter­dit toute consi­dé­ra­tion du long terme, et même du moyen. Donc toute accu­mu­la­tion maté­rielle ou cultu­relle, autre­ment dit progrès. Ceci au moment même où la société prétend se fonder sur la plani­fi­ca­tion et où elle parle de pros­pec­tive et de futu­ro­lo­gie. Mais ses plans ne sont que des plans de produc­tion qui multi­plient des effets écolo­giques et sociaux dont on ne sait rien. Quant à la pros­pec­tive ou futu­ro­lo­gie qui avec ses scéna­rios s’est mise en retard à prévoir l’ave­nir, comment peut-elle le faire puisque ses prévi­sions sont établies en fonc­tion de condi­tions qui, vingt ans après, ne seront plus du tout les mêmes ? La prévi­sion n’est possible qu’à partir de condi­tions rela­ti­ve­ment stables. Bien plus qu’un progrès dans la maîtrise du temps, la pros­pec­tive et la futu­ro­lo­gie sont le signe d’une angoisse devant l’im­pos­si­bi­lité de la prévi­sion, et leur fonc­tion est d’en donner l’illu­sion.

Ainsi dans ce temps devenu une succes­sion d’ava­tars absurdes l’un à l’autre, l’homme perd son iden­tité person­nelle ou sociale, sa capa­cité à deve­nir lui-même. Il n’existe plus, seul existe ce cadre impla­ca­ble­ment mouvant en dehors duquel il n’y a rien, bien que lui-même ne soit rien. Inca­pable d’im­pri­mer une marque durable à son milieu, l’in­di­vidu n’y trouve plus cette image de l’homme qui l’aide à en deve­nir un. Avec sa liberté c’est l’éga­lité, le progrès, et toutes les autres valeurs qui dispa­raissent : non pas une, mais toutes, faute d’un sujet pour les vivre. La boucle est bouclée, le Chan­ge­ment n’ayant aucun sens ne mène nulle part. En quelque sorte, à une vitesse abso­lue l’on fait du surplace.

3. N’IMPORTE LEQUEL CELUI-CI.

Le chan­ge­ment dont on parle est d’une double nature. D’une part il n’est pas celui- ci, dont le contenu précis fut dicté par des raisons, des valeurs ou des fins à pour­suivre, c’est le chan­ge­ment pour le chan­ge­ment. Donc n’im­porte lequel. Ce n’est qu’a­près coup, quand la néces­sité ou le hasard du deve­nir l’a imposé, qu’il prend forme et sens. Avant il peut tout être, après c’est celui-là qui s’ins­crit sur une table d’ai­rain. Le Chan­ge­ment c’est n’im­porte lequel, celui-ci.

La devise de l’époque — qui commence tout juste à chan­ger — c’est de faire n’im­porte quoi n’im­porte comment, n’im­porte quand, n’im­porte où, de plus en plus gros et de plus en plus vite pour la gloire (id est pour la pub) et pour le fric ruti­lant. Cela se dit pour le Peuple et la France. Là où il n’y avait que du sable et des pins, vous construi­sez une marina de 5 000 lits. Pourquoi pas 10 000? C’est deux fois plus beau. Et 20 000 quatre fois. C’est aussi con que cela, le chan­ge­ment quan­ti­ta­tif de la seconde moitié du siècle. Et lorsqu’il s’ins­crit dans le paysage et le tissu social, il est forcé­ment quali­ta­tif. Mais parfois dans le sens des quali­tés infé­rieures.

N’im­porte quoi. Où? Quand? Comment?… N’im­porte. Le plus voyant, le plus gros possible. Pour ce qui est des effets, autre­ment dit des coûts, on verra plus tard. Bien entendu, l’es­prit humain retar­dant sur ses produits, ces véri­tés luci­fé­riennes ne sauraient être procla­mées en clair. Mais elles sont impli­ci­te­ment admises par tous ceux qui ont le pied coincé sur l’ac­cé­lé­ra­teur; la machine n’ayant ni frein, ni volant. S’il fallait prévoir tous les effets d’une action aussi violente on ne ferait jamais rien! Certes, pour la Villette, Concorde ou Fos, on est allé un peu vite et il faut main­te­nant rebou­cher le trou comme on peut. Mais on fera mieux la prochaine fois.

Surtout il ne faut jamais oublier que ce n’est qu’un début, car imagi­ner que le Chan­ge­ment puisse avoir un terme est sacri­lège. Votre tour de deux cents mètres n’est rien à côté de celle de quatre cents mètres que nous venons d’édi­fier? Atten­dez demain… Qui ne sera rien en compa­rai­son d’après demain : quatre cents, huit cents, deux mille, etc, etc. Plus, encore plus! Autre, encore plus Autre, mais sur les mêmes rails. Ni les esprits ni les machines ne sauraient rester immo­biles; il faut renta­bi­li­ser, réali­ser. L’ac­quis n’a plus d’in­té­rêt; le béton à peine durci, la réforme promul­guée sont déjà démo­dés. Aussi est-il inutile de s’at­tar­der sur les effets de l’en­tre­prise en cours, c’est perdre son temps, il faut songer à la prochaine Vous déplo­rez le coup de sabre dont l’au­to­route balafre votre vallée, les conden­seurs de la centrale qui vont boucher votre hori­zon? La ligne élec­trique qui va fêler votre ciel ou le tenta­cule invi­sible que la télé­ma­tique étend vers vous? Dites-vous bien que ce n’est rien, ce n’est qu’un début, comme la bombi­nette d’Hi­ro­shima qui vous parais­sait si énorme en août 45. Demain ce sera deux, quatre, seize fois… Puis autre chose d’énorme et d’in­con­ce­vable. N’im­porte quoi de toujours plus dont les effets seront bien plus consi­dé­rables. De cela vous êtes au moins sûr. Prin­cipe mortel; car il faut se rappe­ler que pour une muta­tion hasar­deuse posi­tive, il y en a une infi­nité de néga­tives. Sous le masque du Progrès, on peut consi­dé­rer le chan­ge­ment explo­sif, avec son incroyable gaspillage d’éner­gies maté­rielles ou spiri­tuelles, d’in­for­ma­tions accu­mu­lées par la Nature ou Dieu pour créer la vie et l’homme, comme une brusque revanche de l’en­tro­pie : un brutal retour au chaos provoqué par la puis­sance même qui devait permettre d’en sortir.

De 1950 à 1983, le chan­ge­ment reste le déve­lop­pe­ment, qui doit se pour­suivre en dépit et à cause même de la crise, la machine écono­mique se bloque­rait sans cet oxygène. Que la Crois­sance tombe au-dessous de zéro, que le revenu par tête dimi­nue, qu’im­porte! On conti­nuera d’in­ves­tir dans la Recherche et les indus­tries de pointe. Et pour chan­ger le chan­ge­ment, les ordi­na­teurs et la télé­ma­tique pren­dront à bien meilleur marché le relais des pesantes et encom­brantes bagnoles. L’or­di­na­teur fami­lial libé­rera le peuple en ratio­na­li­sant sa vie privée. Il lui suffira de pres­ser sur un bouton pour gaver ses moindres désirs d’images et de sons. Désor­mais nour­ris, même pas d’er­satz d’ombres, plus besoin de prendre le TGV ou l’avion, chacun seul devant sa console sera trans­porté aux Anti­podes. Et demain ce sera ailleurs, toujours ailleurs.

Le chan­ge­ment c’est Protée, qu’il ne faut pas iden­ti­fier aux formes qu’il prend; même pas le déve­lop­pe­ment si un jour il provoque la crise. C’est celui-ci, mais qui à tout instant devient n’im­porte lequel. Avant-hier il prenait forme de déve­lop­pe­ment par le pétrole, puis celui-ci, surabon­dant, se faisant rare et cher, hier l’ave­nir appar­te­nait au nucléaire. Mais aujourd’­hui en 1983 le prix du pétrole menace de s’ef­fon­drer, en aggra­vant la crise qu’a­vait provoquée sa hausse. À quoi bon ces coûteux inves­tis­se­ments dans le nucléaire et les écono­mies d’éner­gie? L’im­por­tant c’est le chan­ge­ment, non l’abon­dance ou la rareté, mais le passage brusque de l’un à l’autre, qui rend perpé­tuel­le­ment caduques les mesures prises pour s’adap­ter à une situa­tion toujours fluente et qui, le temps d’y réflé­chir, n’est déjà plus la même. L’Ave­nir est au Surgé­né­ra­teur? Mais non, cher ami, bien avant Tcher­no­byl j’ai toujours pensé qu’il fallait y renon­cer.

N’im­porte lequel, celui-ci. Cette situa­tion est aussi un état d’es­prit, effet et cause du chan­ge­ment. Il provoque une sorte d’ap­pel du vide que nous quali­fie­rons faute de mieux de nihi­lisme. L’ébran­le­ment des choses entraîne celui des idées, le boule­ver­se­ment du milieu celui des véri­tés et des raisons qui lui donnaient forme et sens. Et à son tour le chan­ge­ment des esprits pousse à chan­ger l’état de choses : ainsi se déclenche une désin­té­gra­tion en chaîne progres­si­ve­ment accé­lé­rée. Entraîné dans ce torrent l’on découvre un beau jour qu’on ne peut plus y diri­ger sa barque. Et en plein triomphe de l’idéal de Progrès et de liberté se répand insi­dieu­se­ment l’idée que l’homme ne gouverne pas les « faits », mais les « faits » de l’homme. Derrière la valo­ri­sa­tion du chan­ge­ment se dissi­mule une pensée, humai­ne­ment anéan­tis­sant, aujourd’­hui commune à tous ceux qui prétendent gouver­ner les hommes et leur histoire : « On ne peut faire autre­ment ». Dernière étin­celle d’es­prit avant les cendres froides. La Force de Frappe et le risque qu’elle fait courir à la Terre ? « On ne peut faire autre­ment, si l’on veut défendre l’In­dé­pen­dance Natio­nale ». De même la course folle à la crois­sance écono­mique, si l’on veut assu­rer l’em­ploi. Les mani­pu­la­tions géné­tiques si l’on veut rester dans la course. Et cette néces­sité irré­duc­tible devant laquelle la liberté humaine capi­tule, n’est plus celle de la toute-puis­sance divine, ni même des invin­cibles lois de la nature, mais des avatars de la tech­no­lo­gie et de l’his­toire humai­ne… Quand leur mouve­ment va plus vite que la durée d’une vie, l’obli­ga­tion trop souvent répé­tée de chan­ger de certi­tudes finit par faire douter de toutes. Mais ce doute n’a rien de métho­dique. L’« isme » de ce nihil ferait croire à un refus déli­béré de toute valeur, réalité ou raison, alors qu’il n’est que le produit incons­cient des circons­tances. Qu’elles changent, et lui aussi chan­gera ; et en temps de crise ou de guerre ce nihi­lisme plus ou moins expli­cite pren­dra la forme d’un fana­tisme d’au­tant plus aveugle qu’il est fugace.

À son premier stade le Chan­ge­ment avait ébranlé les véri­tés reli­gieuses dont, au moins à l’Ouest, les derniers pans menaçaient de s’abattre. Puis après l’âge des Lumières on avait pu croire que la Morale et la Raison humaines allaient prendre le relais. Ce fut le cas dans quelques pays anglo-saxons et nordiques où elles restaient enra­ci­nées dans la foi protes­tante. Mais leur tour est vite venu. Dans les pays latins, et un peu partout dans l’in­tel­li­gent­sia occi­den­tale c’est l’idéo­lo­gie poli­tique ou natio­nale, dont le marxisme est l’ex­pres­sion ache­vée, qui a pris le relais de la reli­gion. Durant un siècle la vérité mili­tante et mili­taire du fascisme, du socia­lisme et du commu­nisme plus ou moins natio­na­listes, a éclairé la terre. Un prin­cipe casqué et botté expliquait tout. Le Vrai c’était le Réel, la Fin c’était le Moyen — donc l’in­verse —, la Théo­rie la Pratique. A travers quelques acci­dents de détail, des maux néces­saires, l’His­toire était en marche vers le Bien. Vérité encore plus dure et tota­li­taire que celle des reli­gions, car son Dieu était l’État, muni par la science des armes qui avaient manqué aux théo­cra­ties du passé. Encore plus que celles-ci l’idéo­lo­gie poli­tique impo­sait sa volonté au réel : nature ou homme. Montagne ou peuple, qui s’obs­ti­nait était brisé. Froide ou chaude, la guerre boule­ver­sait la terre. Mais ce chan­ge­ment n’était pas celui qu’a­vait imaginé l’idéo­lo­gie.

Car ces véri­tés tran­chantes sont encore plus fragiles que les véri­tés reli­gieuses. Leur fana­tisme n’est que peur de penser : angoisse ; et leur action chaos. Et ce n’est qu’à force de cuirasse : de dicta­ture, de propa­gande et de goulags, qu’elles peuvent geler le cours chan­geant des choses et contraindre les indi­vi­dus au consen­sus sans lequel il n’est pas de société. Sous sa chape de plomb, à l’Est comme à l’Ouest, l’idéo­lo­gie ouvre la voie au nihi­lisme.

Celui-ci est d’ailleurs en germe dans le tota­li­ta­risme poli­tique. Il consti­tue le fond de l’idéo­lo­gie — ou plutôt mytho­lo­gie — fasciste ou nazie, comme Rausch­ning l’a montré. Est bon tout ce qui sert l’État, mauvais tout ce qui l’af­fai­blit. Pour le raciste nazi si l’in­té­rêt commande de s’al­lier au Japon, le Japo­nais est aryen d’hon­neur. Et s’il le faut Hitler signera un pacte avec le diable : Staline, comme Staline avec Hitler. Car le nihi­lisme est même à la base de l’ul­time idéo­lo­gie : l’hé­gé­lia­nisme marxiste, c’est Hegel qui a trouvé le mot de la fin de l’His­toire : « es ist so ». L’idée s’iden­ti­fiant au réel : le réel, c’est-à-dire le pouvoir de l’État ou du Parti grâce auquel se réalise l’Idée, s’iden­ti­fie à elle : la dicta­ture totale et l’injus­tice sociale provi­soi­re­ment néces­saires, à la Liberté et à la Justice. De Marx à Lénine, et de Lénine à Staline, l’or­tho­doxie marxiste est deve­nue une ortho­praxie. La foi en Dieu dégé­nère en foi dans l’Église et dans ses voies chan­geantes. Et comme celle-ci est poli­tique, elle n’a pas besoin de bras sécu­lier pour faire régner sa terreur sacrée.

Mais sous le blin­dage des mots d’ordre et des tanks, l’idéal révo­lu­tion­naire pour­rit. L’en­thou­siasme des débuts devient l’in­té­rio­ri­sa­tion d’une contrainte qu’on n’a pas l’es­poir de briser. Chez les cadres, la croyance plus ou moins sincère dans la vraie doctrine se confond avec la défense de leurs privi­lèges et de la carrière. Quant au peuple russe, sous la façade d’une unani­mité natio­nale entre­te­nue par le confor­misme et la terreur, il s’ab­sorbe dans les diffi­cul­tés du ravi­taille­ment quoti­dien. Les véri­tés publiques dissi­mulent le repli égoïste sur les inté­rêts d’une vie pure­ment privée, les slogans de la propa­gande l’in­dif­fé­rence et un scep­ti­cisme profond. Et dans les démo­cra­ties popu­laires la révolte ouverte ou larvée.

Tandis qu’à l’Ouest aux certi­tudes de la guerre et de la libé­ra­tion succé­dait l’in­cer­ti­tude. Après la mort de Staline, le rapport Khroucht­chev commençait à révé­ler les excès du pouvoir person­nel et du Goulag, dénoncé plus en détail par Solje­nit­syne. La répres­sion des émeutes de la Tché­co­slo­vaquie, finis­sait par révé­ler à l’in­tel­li­gent­sia que la dicta­ture du prolé­ta­riat n’était que celle des tanks. Et que le sacri­fice de la liberté à la Justice au nom de la lutte des classes n’avait servi qu’à justi­fier le pouvoir et les privi­lèges de la pire des oligar­chies.

Dans le torrent de l’his­toire à quoi se raccro­cher? Désor­mais où règne l’Idée sur terre? Reste un temps le Viet­nam, Cuba, et surtout la Chine millé­naire. Mais le Viet­nam Héroïque n’est plus bien­tôt que l’en­va­his­seur du Cambodge, lui aussi héroïque mais fina­le­ment meur­trier. Que penser du régime que fuient les boat­people pour 500 dollars par tête? « Le capi­ta­lisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. » Mais alors pourquoi la Chine rompt-elle avec la Russie ? Pourquoi à Cao Bang les Chinois succèdent-ils aux Français ? À son tour Fidel le libé­ra­teur n’est plus qu’un caudillo régnant lui aussi sur un État-prison. Reste la Révo­lu­tion cultu­relle. Mais voici que là encore du jour au lende­main le blanc devient noir (ou plutôt le rouge blanc), et le Guide génial n’est plus qu’un vieillard gâteux mani­pulé par une intri­gante. Ultime espoir : Mai 68, l’acmé et la retom­bée de l’uto­pie. Qu’en reste-t-il ? L’Éco­lo­gie peut-être. Mais trop enra­ci­née sur terre ou trop diverse, elle n’ar­rive pas à se consti­tuer en idéo­lo­gie, ni en Église poli­tique. Comment ne pas douter de tout ?

Alors après l’en­ga­ge­ment vient le déga­ge­ment, après la mobi­li­sa­tion la démo­bi­li­sa­tion : après la poli­ti­sa­tion la dépo­li­ti­sa­tion des intel­lec­tuels et de la jeunesse. Systole dias­tole. Fini le culte de Marx et de l’URSS, après l’idéo­lo­gie on se conver­tit à l’em­pi­risme et à la science socio­lo­gique améri­caine, comme E. Morin ou M. Crozier — mais il faudrait citer presque tous les noms de cette géné­ra­tion. Si l’on est philo­sophe, l’on se dit systé­miste : mais le système à la mode est déjà dépassé. On met tout en cause : l’État, l’École, le Sexe : après l’avoir adoré on tue papa Freud. Mais le plus souvent on se déclare frus­tré ou floué (on y a mis du sien). Ou bien paumé. Dans les fumées des divers stupé­fiants, les phan­tasmes média­ti­sés que notre société prodigue, où est le bien ou le mal? Le réel ou l’illu­soire ? La vérité ou l’er­reur? Si la morale tyran­nise illé­gi­ti­me­ment le désir, ultime critère pour les liber­taires et les publi­ci­taires, après l’ho­mo­sexua­lité la pédo­phi­lie devient un amour comme un autre. Le sadisme a autant de droits que le fémi­nisme, mais la société qui renonce aux tabous sexuels, n’en punit pas moins aussi sévè­re­ment le viol que l’as­sas­si­nat. Le terro­risme aveugle massacre des femmes et des enfants ? Il ne fait que répliquer à la terreur d’État. Cette pratique deve­nue ordi­naire, la prise d’otage, pour faire chan­ter l’opi­nion et le gouver­ne­ment assez humains pour entrer dans le jeu ? Ce moyen s’ex­plique de la part de mino­ri­tés qui n’ont pas d’autres moyens de se faire entendre. Etc. Il ne s’agit plus d’idéo­lo­gie, mais du néant qu’elle dissi­mule, chaos traversé d’éclairs sur lequel on a encore moins de prise. Car si l’idéo­lo­gie comme autre­fois la reli­gion c’est du béton, le nihil (sans isme) c’est du vent. Mais de ces ruines, ou plutôt de ce vide, n’im­porte quel monstre peut surgir. Atten­dons la suite…

4. L’INVERSION.

Le chan­ge­ment chan­geant sans cesse, ni les véri­tés ni les Dieux n’ont le temps de prendre racine. Mais la nature humaine ayant horreur du vide, gare au choc en retour! Le règne du nihil n’est même pas celui du nihi­lisme. La recon­nais­sance expli­cite du néant dépasse l’homme : l’ac­tion autant que la pensée en serait à l’ins­tant même glacée. Protée est insai­sis­sable, il n’est pas dans cette ultime forme, rien ne l’em­pêche de dissi­mu­ler sa néga­tion de toutes sous n’im­porte laquelle. L’anéan­tis­se­ment des véri­tés ne peut s’opé­rer que sous le couvert de la Vérité.

La condi­tion du Chan­ge­ment pour le chan­ge­ment est une inver­sion de l’es­prit sans laquelle la pensée et l’ac­tion humaine ne pour­raient s’aban­don­ner au hasard, ou à ce hasard cosmique : la Néces­sité. Submer­gés par l’ava­lanche, indi­vi­dus et socié­tés perdent l’ha­bi­tude de fixer des fins à leurs moyens, mais ce qui survit en eux d’« Homo sapiens » les oblige faute d’avoir la pratique de leurs fins à se fabriquer les fins de leur pratique. Ce qui fut le moteur spiri­tuel de l’aven­ture humaine se réduit à une super­struc­ture déri­soire, un peu d’écume au sommet de la houle. Qui un jour s’ef­fa­cera quand l’über– (ou unter-) mensch [surhomme ou sous-homme], devenu végé­tal ou pierre, se passera de discours. Un tel chan­ge­ment, préparé de longue date par les mensonges de la Reli­gion et de la culture, englobe tous les autres qui n’en sont que des sous-produits. Car il prépare non seule­ment à subir n’im­porte quoi (n’im­porte où n’im­porte comment), mais à parti­ci­per acti­ve­ment à l’iné­vi­table en usant de la force même de l’es­prit qui avait pour fonc­tion de s’en déga­ger. Pour montrer comment s’opère cette inver­sion on pren­dra ici un exemple tiré d’une actua­lité — natu­rel­le­ment aujourd’­hui oubliée.

Dans son dernier (sans doute avant-dernier) livre, Le Défi mondial, Jean-Jacques Servan-Schrei­ber, après avoir prôné le « Défi améri­cain » s’inquiète « de la perte de vita­lité et de la société et de l’éco­no­mie améri­caine ». Il prend le parti de ceux qui réclament une « revi­ta­li­sa­tion » fondée sur le déve­lop­pe­ment du poten­tiel scien­ti­fique et tech­nique et l’in­for­ma­ti­sa­tion de la société. Il conclut : « Comme pour le débat améri­cain, comme pour tous les débats inévi­tables qui vont tour­men­ter, trans­for­mer toutes les socié­tés concer­nées, les bonnes réponses ne sont pas acquises d’avance ». « Le monde cherche et trou­vera le support philo­so­phique des muta­tions annon­cées ». A la portée des hommes se trouve enfin la ressource infi­nie, la seule : l’in­for­ma­tion, la connais­sance, l’es­prit. Si on néglige l’en­vo­lée finale dans la noosphère, récon­for­tante pour l’ave­nir mais de façon plutôt géné­rale, cette conclu­sion annonce un « renver­se­ment des valeurs », déjà opéré dans la caste diri­geante de la société indus­trielle. À savoir que les hommes n’ont plus à trou­ver les moyens de leur philo­so­phie, mais la philo­so­phie des chan­ge­ments produits par leurs moyens tech­niques. Il s’agit bien là d’une « révo­lu­tion » comme le dit l’au­teur du Défi ou plutôt d’une inver­sion fonda­men­tale. De constat, la super­struc­ture spiri­tuelle dénon­cée par Marx devient l’idéal que se donne la société préten­due « post-indus­trielle ».

Ce renver­se­ment mérite qu’on s’y arrête. Jusqu’ici, à tort ou à raison, il était entendu que la conduite indi­vi­duelle ou même la poli­tique était prédé­ter­mi­née par des normes spiri­tuelles ou morales. S’il fallait tenir compte du poids des moyens écono­miques ou poli­tiques, ils n’en étaient pas moins soumis à des fins. Et si, le cynisme l’em­por­tant sur l’hy­po­cri­sie, quelqu’un s’avi­sait de penser le contraire, il se gardait bien de le crier sur les toits. L’émo­tion encore provoquée dans le public occi­den­tal par certaines mani­fes­ta­tions de la violence et de la torture, de l’ar­bi­traire ou de l’injus­tice montre à quel point l’idée que les fins doivent comman­der les moyens reste vivante dans les esprits (voir les Droits de l’Homme). Et qui eût proclamé que ceux-ci doivent justi­fier celles-là eût passé pour nihi­liste. Ce qui même aujourd’­hui n’est pas encore un éloge.

Les premiers qui se risquèrent à décla­rer qu’il fallait avoir la philo­so­phie de sa pratique furent des réalistes poli­tiques qui pous­sèrent à l’ex­trême les idées de Machia­vel. Quatre siècles après lui Musso­lini écrit à son ami Bian­chi: « Le fascisme italien a besoin main­te­nant, sous peine de mort, ou pire de suicide, de se pour­voir d’un corps de doctri­ne… Cette expres­sion est un peu forte, mais je voudrais qu’a­vant les deux mois qui nous séparent du Conseil Natio­nal, la philo­so­phie du fascisme soit créée. » Et pour les nazis aussi les voies et les moyens déter­minent les fins. « Le style de vie de la nation alle­mande c’est le style d’une colonne en marche, et peu importe pour quelle déter­mi­na­tion et pour quelle fin cette colonne est en marche », s’ex­clame Rosen­berg. Il est vrai qu’aujourd’­hui il ne s’agit plus d’une divi­sion, mais d’une divi­sion infor­ma­ti­sée. Dans l’ac­tuelle société occi­den­tale, et même orien­tale, le moyen poli­tique est lui-même à la traîne de ses moyens tech­niques, dont nous ne savons qu’une chose, c’est que nous ne savons pas trop où ils nous mènent On se rassure d’abord en affir­mant que c’est vers plus de liberté et de démo­cra­tie, puis devant l’évi­dence du déca­lage entre ses valeurs et ses tout-puis­sants moyens, il faut bien s’in­ven­ter une philo­so­phie mieux adap­tée. Au nihi­lisme poli­tique succède un nihi­lisme écono­mique et tech­nique, qui doit lui aussi vêtir sa nudité d’ori­peaux méta­phy­siques. Maintes auto­ri­tés scien­ti­fiques nous enseignent que la morale est rela­tive aux temps et aux lieux, cela ne les empêche pas de protes­ter contre la guerre et la torture. De toutes parts des prophètes nous aver­tissent avec J.J. S.S. que dans la décen­nie qui va suivre nous devrons adop­ter non seule­ment le langage, mais la philo­so­phie de nos ordi­na­teurs. Et après les ordi­na­teurs, d’autre chose. Selon Le Monde, pour M. Jacques Arsac, direc­teur de la section infor­ma­tique à l’École Normale Supé­rieure, « l’in­for­ma­tique ne doit pas être consi­dé­rée simple­ment comme une tech­nique, mais comme une science à part entière, y compris dans ses aspects philo­so­phiques ». Et le ministre de l’Edu­ca­tion précise la néces­sité d’une expé­ri­men­ta­tion dans l’en­sei­gne­ment « afin d’en déga­ger une certaine philo­so­phie ». Conclu­sion : « Il faut donc envi­sa­ger l’al­pha­bé­ti­sa­tion de tous à l’in­for­ma­tique ».

Or si nous ne savons guère quel monde nous préparent l’in­for­ma­tique et les mani­pu­la­tions géné­tiques, nous savons encore moins quelles seront les réac­tions d’un sapiens habi­tué à s’ima­gi­ner qu’il se sert de moyens poli­tiques ou tech­niques pour réali­ser des fins reli­gieuses ou morales et philo­so­phiques. J.J. S.S. lui-même recon­naît que « l’es­ti­ma­tion des problèmes sociaux soule­vés par les percées tech­niques devra être soigneu­se­ment étudiée ». Sans doute grâce aux ordi­na­teurs ce sera un jeu d’en­fant pour les socio­logues. Mais ce sera après coup, au bout d’un certain temps. Si l’on pense à celui qu’il a fallu pour prendre plus ou moins conscience des problèmes posés par la vapeur, qu’en sera-t-il des chan­ge­ments, autre­ment complexes et rapides, provoqués par l’in­for­ma­ti­sa­tion de la société? Et comment y voir clair sans fins qui éclairent, expliquent et jugent les effets de ce nouveau moyen? Quand les spécia­listes objec­tifs auront terminé leur rapport et trouvé le tranquilli­sant philo­so­phique permet­tant d’adap­ter l’homme à la société infor­ma­ti­sée, je crains qu’elle ne soit rempla­cée par une autre posant de nouveaux problèmes.

Le réaliste pour lequel les moyens déter­minent les fins l’est beau­coup moins qu’il ne pense. La masse des hommes reste atta­chée à celles, plus ou moins claires et respec­tées, qu’elle s’est spon­ta­né­ment données, dont l’ébauche fut peut-être inscrite dans les gênes du premier Homo sapiens. Et, d’adap­ta­tion en adap­ta­tion progres­si­ve­ment accé­lé­rée au chan­ge­ment scien­ti­fique et tech­nique, il se peut qu’elle se rebelle contre un Avenir incon­ce­vable. Car, tant qu’il subsis­tera une trace de pensée dans l’homme, la plus grande angoisse qui puisse l’as­saillir est de se réveiller néant dans le Néant. Le succès des inté­grismes et des sectes devrait rappe­ler aux zélotes du Chan­ge­ment que, trop brusque, il provoque parfois son contraire. Le défi mondial dont parle J.J. S.S. est moins de trou­ver la société et les fins de nos moyens tech­niques que les moyens tech­niques de nos fins de liberté et de justice sans lesquelles vivre n’est qu’ab­sur­dité.

Sinon serait liqui­dée cette préten­tion de l’es­prit humain qui l’avait fait émer­ger de la nature et chan­ger, non sans échecs, la terre et sa vie en fonc­tion des véri­tés ou des illu­sions inscrites dans sa tête. Promé­thée avait refusé de s’in­cli­ner devant Zeus, il s’in­cline devant le produit de ses idoles méca­niques : désor­mais le « hard­ware » déter­mine le « soft­ware ». Comme le chante naïve­ment l’In­ter­na­tio­nale, l’Uni­vers va chan­ger de base — cette fois pour de bon. L’on peut effec­ti­ve­ment parler d’un « renver­se­ment des valeurs », qui de l’avant passent à la traîne, non pas d’une, mais de toutes. Marx et Kant rejoin­dront Jésus, Allah et Boud­dha dans la tombe. Pour lais­ser place à l’in­sai­sis­sable, à l’in­con­ce­vable. Au dernier des Dieux : Nihil. Dont le symbole est un autre Big Bang, rame­nant le miracle de la Terre, de la Vie et de sa conscience à l’élé­men­taire.

CONCLUSION : DEVENIR SOI-MEME

CHANGER ? Si c’est seule­ment pour chan­ger cela ne veut rien dire. Je vous apprends que vous avez le cancer, quel chan­ge­ment dans votre vie! Quoi, vous faites la gueule? Refu­se­riez-vous le chan­ge­ment? Vous répliquez que vous n’êtes pas pour n’im­porte lequel. À la bonne heure! Voici la réponse! Ce n’est pas le chan­ge­ment que vous souhai­tez mais celui que vous jugez posi­tif. Si vous le savez, vous êtes sur la bonne voie. Le seul moyen de mettre un terme au délire du chan­ge­ment qui mène à n’im­porte quel celui-ci, est d’en profa­ner le tabou en le soumet­tant à la ques­tion. Lequel ? Il suffit de ce mot pour tout chan­ger, et pour de bon cette fois. Chan­ger? Quoi? Pourquoi, comment? S’agit- il du chan­ge­ment que j’ai mûre­ment choisi ou de celui qui me tombe du ciel sur la tête? Vers quelles fins fastes ou néfastes me mène-t-il? Par quel chemin et à quel train? Cela seul importe.

En soi le chan­ge­ment n’est qu’abs­trac­tion meur­trière, décom­po­sant la vie en charogne grouillante, en atten­dant le terme : l’im­mo­bi­lité d’un tas d’os. L’élan de la vie prend toujours appui sur quelque point fixe ; le jeu des deux fait qu’au lieu de se dissoudre elle croît. Si le paysage n’était pas enra­ciné, il ne défi­le­rait pas ainsi derrière les vitres de l’auto : s’il n’y avait en l’homme un axe immuable, il ne parle­rait pas de chan­ge­ment. C’est ce qui ne varie pas dans la nature ou dans l’homme qui mesure la vitesse, donc au-delà d’un certain point engendre son vertige. Alors pour la fuir nous nous absor­bons en elle, refu­sant de confron­ter le chan­ge­ment à ces jalons externes, d’abord internes, sans lesquels nous n’en aurions pas connais­sance. Au fond, d’une autre façon que les socié­tés synchro­niques réfu­giées dans l’ins­tant éter­nel, la nôtre fuit la contra­dic­tion de tout homme qui se découvre préci­pité dans le temps parce qu’il rêve d’y échap­per. Contra­dic­tion déchi­rante, sans laquelle pour­tant nul n’ac­couche de sa liberté. Tout l’art est de tenir bon entre ses deux termes, en mettant l’ac­cent selon les temps sur le deve­nir ou la perma­nence. On devine lequel aujourd’­hui.

Tout chan­ge­ment créa­teur est pour une part conser­va­teur, fruit d’une connais­sance de ce qui ne doit ou ne peut être changé : autant des fins intem­po­relles qui lui donnent un sens, que des limites et des coûts de la trans­for­ma­tion des choses et des hommes.

Sans vérité fixant un but à son mouve­ment le chan­ge­ment s’égare. Or le propre de toute vérité, de la plus haute à la plus humble­ment maté­rielle, est son immu­ta­bi­lité. Elle est, tel Dieu lui-même. Tu aime­ras ton prochain… Tu ne tueras pas… Tu ne déro­be­ras pas le bien d’au­trui… Ceci reste vrai par les temps qui courent. Et on le dira aussi d’une réalité : sans air ni eau, pas de vie sur terre. L’opi­nion sur Water­loo peut chan­ger selon les époques, il n’en reste pas moins vrai qu’elle a eu lieu le 18 juin 1815 et que Napo­léon, non Welling­ton, y fut vaincu. Ceci jusqu’à la fin des temps. Sans ces pieux plan­tés dans le courant il n’y aurait pas plus d’His­toire que si la tradi­tion l’avait à tout jamais fixée. Ce sont eux qui permettent à l’his­to­rien objec­tif de refu­ser les modes, sans eux l’his­toire ne serait que subjec­ti­vité collec­tive constam­ment chan­geante.

Mais, spiri­tuelle ou maté­rielle, la vérité nous domine de très haut, et le mystique comme le savant doit courir après.

Elle est… quelque part là-haut ou dans les entrailles de la matière. Et pour l’at­teindre il n’y a qu’un chemin. Elle est sens, dans toutes les signi­fi­ca­tions du terme. Sans cet oméga, qui est aussi alpha, le chan­ge­ment ne mène­rait nulle part. Ou plutôt proba­ble­ment tour­ne­rait de plus en plus vite en rond, pour s’écra­ser fina­le­ment au plus creux et plus dur du Mael­ström.

Ainsi orienté par une étoile qui ne varie pas, un homme peut avan­cer vers son but. Indi­vidu ou société, il ne se « déve­loppe » pas en taille, tel un dino­saure, il croît en quali­tés et complexité. Chan­ge­ment? Non, évolu­tion ou progrès. Seule­ment, entre l’al­pha et l’oméga le chemin n’est pas donné d’avance, bloqué sur les rails d’une montée fatale, comme l’Évo­lu­tion du quark à la Noosphère. À la liberté de chacun d’ou­vrir sa route à ses risques et périls dans la jungle des hasards et des néces­si­tés. Mais pour qui a foi dans sa vérité, peu importent les avatars de sa quête.

Condi­tion­ne­ment et liberté (Mark Mira­bello)« La plupart des occi­den­taux sont aujourd’­hui élevés comme des légumes culti­vés en serre. »— Mark Mira­bello

Pas de crois­sance et de progrès sans conti­nuité. Or le Chan­ge­ment livre au flot discon­tinu de l’Ac­tua­lité. Sans mémoire, impos­sible de progres­ser sur sa route. Grâce à elle les leçons et l’ac­quis du passé enri­chissent le présent et préparent l’ave­nir. Hier n’étant plus absurde à demain, plus de raison de fuir dans l’un ou l’autre. Restant eux-mêmes au lieu de se renier, un indi­vidu ou un peuple édifient au présent leur iden­tité. Ils croissent en être et pas seule­ment en taille. En atten­dant l’iné­vi­table jour où, tels qu’en eux-mêmes, leur fin les change.

Un homme diffère avec le temps, mais il n’en­gran­gera sa récolte que s’il conserve son iden­tité : si son nom et prénom dési­gnent le même indi­vidu et non un autre. Si l’adulte n’ou­blie pas son enfance, le vieillard sa jeunesse. Il ne méri­tera son nom que s’il conserve, avec le souve­nir de ses père et mère celui des temps qu’ils ont vécus. C’est en lui qu’ils survivent, non dans la tombe où ils tombent en pous­sière.

Ajou­tant le souve­nir au souve­nir, tels les cernes d’un chêne, la mémoire dresse l’homme, tandis que l’ou­bli le disso­cie en le livrant à l’éphé­mère : actua­lité ou mode. Dans la vie privée ou publique la mémoire libère ; hier elle enchaî­nait, aujourd’­hui elle rompt les chaînes. La mémoire rela­ti­vise les slogans cultu­rels ou poli­tiques du jour en révé­lant les avatars d’une société poli­tique où sans cesse le blanc devient noir. En régime tota­li­taire elle évite ainsi aux personnes d’être les complices de leurs mensonges et crimes. « La lutte contre le pouvoir est la lutte de l’homme contre l’ou­bli », écrit le tchèque Milan Kundera. Elle commence donc en soi-même.

Pas d’in­di­vidu, de famille et de société sans un patri­moine trans­mis par héri­tage : ainsi s’ac­cu­mule un trésor maté­riel ou cultu­rel de géné­ra­tions en géné­ra­tions. Celui qui ne l’aura pas dissipé mais enri­chi pour sa descen­dance peut mourir en paix. Mais cet héri­tage ou patri­moine ne se réduit pas à celui qu’on détient en un coffre, en un musée, un dépôt d’ar­chives, moins encore la « mémoire » d’un ordi­na­teur. Tel un ancien monu­ment dans les rues d’une ville, vivant dans l’es­prit des hommes le passé est présent.

Pas de gain qui ne s’ajoute à ce qui est au lieu de le détruire ; la table rase est meur­trière. Le vrai chan­ge­ment suppose la recon­nais­sance et le respect de l’exis­tant : nature ou coutume. Ce qui est au premier abord nocif ou mépri­sable a toujours ses raisons qu’il vaut mieux consi­dé­rer. Ce n’est pas en vain que le Droit implique le respect des droits acquis. Aujourd’­hui l’ex­pro­pria­tion au nom d’un Inté­rêt Géné­ral socia­liste ou capi­ta­liste s’en débar­rasse à bon marché; cepen­dant sacri­fier un village et ses champs à un Disney­land, est-ce justice ?

Conser­va­tion ou Révo­lu­tion? Faux problème. Trop étroite notre médiocre raison est invin­ci­ble­ment portée à choi­sir la Résis­tance contre le Mouve­ment ou le Mouve­ment contre la Résis­tance (voir la Droite et la Gauche, le Centre et les extrêmes). Alors qu’il faut, hélas! ressas­ser qu’une société se perd quand elle n’évo­lue pas, aussi sûre­ment qu’en reniant ses origines. Et qu’il n’est de Progrès qu’en fonc­tion d’une tradi­tion, conser­va­trice ou révo­lu­tion­naire.

Tout revient à prendre son temps au lieu de lui faire violence. À quoi bon inno­ver si l’on ne prend celui de jouir de l’ac­quis? Ce n’est pas le pied sur l’ac­cé­lé­ra­teur qu’on le fait. Mieux vaut s’étendre dans les pâque­rettes, le nez vers le ciel où planent les hiron­delles. « O temps suspend ton vol, instant tu es si beau! » Méphisto peut en faire un péché, le bonheur où l’on se retrouve, et non se perd dans la grise­rie de la course, est dans l’ar­rêt Le bonheur est conser­va­teur; d’où vis-à-vis de lui la méfiance des acti­vistes qui veulent faire celui du Peuple. Les révo­lu­tions elles-mêmes n’ont qu’un but : la société idéale où elles ne seraient plus néces­saires.

Agir demande le temps de la réflexion, surtout pour chan­ger de direc­tion, ce qui se fait au stop. La pensée exige qu’on s’ar­rête et n’ait plus l’œil sur la montre ; sitôt qu’on veut la pres­ser elle se dérobe. Tout ce qu’un chan­ge­ment peut ajou­ter tient à un temps de médi­ta­tion et d’étude où appa­rem­ment rien ne se passe.

Chan­ger sans dispa­raître dans l’ins­tant au nom de l’ur­gence demande qu’on se hâte lente­ment. Pratiqué trop vite dans la haine de l’exis­tant, le meilleur devient le pire. Telle est la cause de l’échec des révo­lu­tions ; leurs auteurs n’ont pas supporté d’at­tendre, jugeant la réflexion super­flue ils ont pris leur volonté de puis­sance pour un désir de justice et de liberté. Il n’est proba­ble­ment pas un gain des révo­lu­tions française et russe qui n’eût été assuré à bien moindre frais par un réfor­misme à l’an­glaise. Plus un chan­ge­ment est radi­cal, plus il demande de temps ; la violence l’ac­cé­lère en vain, car elle provoque des réac­tions de rejet. Rien de plus fragile qu’un cours forcé.

Il n’est de chan­ge­ment sensé, au sens ration­nel et spiri­tuel du terme, que dans le respect des rythmes de la nature et de l’homme. L’ac­cé­lé­ra­tion arti­fi­cielle du cours des saisons et des voyages ne four­nit à notre désir de jouir et de connaître qu’un placebo de temps et de lieux. Depuis toujours, la durée essen­tielle est celle d’une exis­tence humaine, autre­ment dit d’une géné­ra­tion, dont le chan­ge­ment doit tenir compte s’il ne veut pas rendre l’homme absurde à lui-même, la géné­ra­tion à la géné­ra­tion. En fonc­tion de ces divers rythmes, il vaut mieux lais­ser le temps du rodage et de l’usage : la réforme engen­drant la réforme est une stupi­dité à laquelle il faut mettre un terme. Dans bien des cas, pas seule­ment pour le nucléaire, c’est le mora­toire qui devient néces­saire. Autre­ment dit – ô scan­dale — un temps d’ar­rêt. Soit, pour un arbre ou un homme, près d’un siècle, mais pour qu’une œuvre ou une insti­tu­tion porte ses fruits le calcul est plus diffi­cile. S’il faut au moins une géné­ra­tion pour qu’une maison mérite son nom, et deux pour deve­nir maison de famille, combien en faudra-t-il pour que la ville nouvelle devienne ville tout court, dont les habi­tants auront huma­nisé l’épure de l’ar­chi­tecte ? Quel coup de frein pour stop­per la ruée actuelle! Plus que tout autre chan­ge­ment celui-ci devra s’opé­rer en douceur.

La vie est équi­libre, d’au­tant plus déli­cat qu’il asso­cie des éléments divers. Si le mouve­ment devient trop rapide il est rompu, et c’est la chute. Ce qui est vrai des équi­libres natu­rels l’est encore plus de l’équi­libre humain, plus fragile parce que plus complexe. Le Big Bang créa­teur foudroyant n’ap­par­tient qu’à Dieu, la créa­tion vivante ou humaine est lente, celle dont le fruit paraît surgir est l’ef­fet d’une longue couvade. On ne peut réduire sans dégâts, comme le font les savants et trafiquants actuels, le temps de la gesta­tion ou de la matu­ra­tion. Cueilli hors saison un fruit ne vaut rien, pas plus que le bois d’un arbre à la pous­sée forcée. Pire est l’en­fant dont la crise de la famille aura fait un avor­ton d’adulte : la fille qui a fait l’amour à douze ans risque fort d’en avoir cinquante à vingt. Plus un être est de taille, plus sa crois­sance est lente : celle d’un bébé bien plus que d’un chiot. Que dire de celle, spiri­tuelle, d’un homme! Une vie n’y suffit pas.

Reste à défi­nir les divers éléments d’une poli­tique du chan­ge­ment du Chan­ge­ment. Au point où nous en sommes, c’est-à-dire pour l’ins­tant zéro en dépit de la mode écolo­gique, une telle entre­prise dépen­dant large­ment des circons­tances est préma­tu­rée ; on ne peut guère qu’esquis­ser ses direc­tions géné­rales en les assor­tis­sant d’exemples. Le chan­ge­ment du Chan­ge­ment ne peut naître que d’une muta­tion profonde de l’es­prit qui est à l’ori­gine de l’ex­plo­sion. C’est-à-dire de ce mépris post-chré­tien de la nature et des socié­tés préin­dus­trielles qui fait dési­rer sans cesse autre chose d’iné­vi­ta­ble­ment déce­vant et démo­lir ce qu’on vient d’édi­fier sans se donner le temps de cueillir et de jouir de ses fruits. Cette insa­tis­fac­tion de ce qui est, ce besoin légi­time et redou­table de progres­ser, de détruire pour créer, n’est fécond que s’il ne devient pas le seul prin­cipe de la pensée et de l’ac­tion. Alors il n’est plus que le pire des vices : la volonté de puis­sance qui pousse à tout connaître et exploi­ter pour la seule volupté de savoir et mani­pu­ler. Le désir de progrès n’est plus que rage sadique dont la seule fin est le Pouvoir : réduire toute chose ou vie diffé­rente à l’état de choses inertes dociles à nos raisons et à nos mains. Victoire déri­soire, car tout ce qu’elle vainc n’est plus qu’un cadavre, dont elle peut au mieux tirer quelques matières premières et de l’éner­gie ne servant qu’à nour­rir le feu dévo­rant de cette soif de pouvoir. Contre elle il n’existe que deux remèdes : avec le goût du bonheur, la passion d’un progrès qui serait cette fois person­nel et spiri­tuel Au lieu des décep­tions que procure la pour­suite d’un enri­chis­se­ment maté­riel indé­fini, la joie de cueillir les fruits humbles et succu­lents que la nature et la vie ont toujours gratui­te­ment offerts aux sens de l’homme et de la femme. L’es­prit moderne sécrète un contre­poi­son : l’amour de l’exis­tant par excel­lence, la nature. Il dépend de nous qu’au lieu d’en faire un objet de consom­ma­tion, le soleil, la mer et la montagne nous enseignent le respect de la terre et les plai­sirs du retour des saisons. Alors l’amour de la nature, l’em­por­tant sur sa connais­sance et son usage, nous inter­dira de les pous­ser au-delà de certaines bornes.

Il ne peut être ques­tion d’une maîtrise du Chan­ge­ment si l’on se refuse à désa­mor­cer le déto­na­teur de l’ex­plo­sion techno-indus­trielle : le progrès des sciences pour le progrès des sciences. Il serait rela­ti­ve­ment simple de faire la part du sensé et de l’in­sensé dans la Recherche Scien­ti­fique dans la mesure où elle dépend finan­ciè­re­ment des trusts ou de l’État. S’il est vrai qu’un pouvoir, ecclé­sias­tique, écono­mique ou poli­tique, ne saurait s’im­po­ser à la connais­sance (dont la science n’est qu’une forme entre autres), il est normal d’im­po­ser des bornes à une Recherche asser­vie aux puis­sances. C’est cette science forcée et force­née qui est le moteur de la destruc­tion de la nature et de la liberté humaine ; c’est le rythme, arti­fi­ciel­le­ment accé­léré, de l’in­ven­tion infor­ma­tique, géné­tique, etc., qui bloque la connais­sance de leurs effets posi­tifs ou néga­tifs en plaçant constam­ment devant le fait accom­pli. Une société équi­li­brée libé­re­rait les savants de la tutelle dorée des trusts et des minis­tères en dimi­nuant les crédits de la Recherche Scien­ti­fique et tech­nique. Car si la Science est l’af­faire des savants, comme les effets de ses produits tech­niques son finan­ce­ment est celle du peuple. Ainsi ralen­tie, l’étude de son impact pour­rait reprendre les devants. Entre autres béné­fices cette maîtrise de la Recherche mettrait fin au déve­lop­pe­ment d’une Recherche mili­taire qui n’est que recherche de mort.

À cette seule condi­tion l’on pourra maîtri­ser l’autre cause du chan­ge­ment explo­sif : le déve­lop­pe­ment écono­mique à tout prix. Le taux de soi-disant crois­sance doit cesser d’être l’al­pha et l’oméga de la société. La montée du déluge qui menace la terre, des innom­brables nuisances natu­relles dénon­cées par les écolo­gistes, et surtout humaines, se ramènent au choix du Déve­lop­pe­ment contre l’équi­libre. De gré ou de force il faudra bien qu’un jour dans un espace fini, le déve­lop­pe­ment écono­mique indé­fini se ralen­tisse et s’ar­rête, volon­tai­re­ment et progres­si­ve­ment ou contre un mur. Dans bien des cas (notam­ment celui du trans­port) même la crois­sance zéro est insuf­fi­sante, il faut envi­sa­ger une dimi­nu­tion. Si cela vous effraye, dites-vous que les courbes ascen­dantes de produc­tion d’au­tos seront rempla­cées par celles d’eau et d’air purs ; qui seront cette fois dépol­lués pour de bon, non au sortir des intes­tins de quelque usine.

Une autre condi­tion de l’équi­libre, plus ou moins enre­gis­trée depuis la stag­fla­tion et les crises, c’est l’ar­rêt de toute infla­tion, moné­taire ou fidu­ciaire. L’oxy­gène de l’aqui­lon finan­cier attise le feu dévo­rant du Déve­lop­pe­ment. L’in­fla­tion, plus ou moins contrô­lée, est la condi­tion de l’in­ves­tis­se­ment indus­triel et public comme de la consom­ma­tion privée, tandis qu’une monnaie stable est celle d’une vie publique et privée équi­li­brées. Si l’on veut aider le peuple à souf­fler, il faudra bien mettre un terme à cette désin­té­gra­tion finan­cière qui permet au Capi­tal et à l’État de spolier les petits de leur épargne en les forçant à consom­mer à crédit, désor­mais débi­teurs des banques et des firmes ou assis­tés de la Sécu­rité sociale. La fin, ou tout au moins le ralen­tis­se­ment de l’in­fla­tion et du crédit, permet­trait aux parti­cu­liers et aux gouver­ne­ments d’as­su­rer leur avenir. En réta­blis­sant la primauté de l’épargne sur la dépense, elle donne­rait aux indi­vi­dus l’ha­bi­tude de prendre en charge leur vie. Les humbles seraient les premiers à béné­fi­cier de l’équi­libre finan­cier, l’ins­ta­bi­lité moné­taire et bour­sière ne profi­tant qu’à une oligar­chie de riches et de spécia­listes, seuls capables de jouer des méca­nismes d’une finance et d’un Marché en perpé­tuel chan­ge­ment.

Enfin, tandis que le Déve­lop­pe­ment suppose la Mobi­lité sociale, une société en équi­libre avec son envi­ron­ne­ment et elle-même se base sur l’en­ra­ci­ne­ment. La stabi­li­sa­tion sociale passe donc par le réta­blis­se­ment de socié­tés locales accor­dées à leur espace-temps, dont les habi­tants puissent gagner et fêter leur vie sur place, sans courir comme des rats empoi­son­nés après leur travail et leurs loisirs. Le système actuel de trans­port des hommes et des marchan­dises au nom du Marché ou du Plan est à revoir. A commen­cer par le super­flu : le tour­nis touris­tique entre­tenu par la pub des tour-opéra­teurs. Le loisir n’a aucun motif de se réduire à un tourisme qui détruit sa raison d’être : la diver­sité de la terre. Un milieu proche, une ville et ses envi­rons immé­diats plus natu­rels et plus humains pour les masses urbaines, même aujourd’­hui pour les ruraux, une diver­si­fi­ca­tion et une acti­vi­sa­tion des loisirs pratiqués sur place: jardin, musique ou brico­lage, réveille­rait le goût de vivre en sa maison et son village au lieu de se lais­ser trans­por­ter de Novo­tel en Novo­tel. Enra­ci­ne­ment créa­teur, suppo­sant la propriété indi­vi­duelle et fami­liale du sol où l’on s’en­ra­cine. Peut-être alors, l’in­di­vidu culti­vant son bien au lieu de son malaise, sera-t-il capable de ne rien faire, c’est-à-dire de trou­ver le temps de contem­pler, de penser à ce qui l’en­toure et à lui-même. Impos­sible de limi­ter les dégâts et les souf­frances du trans­port des choses et des hommes sans restreindre la part du Marché mondial et même euro­péen au profit d’une autar­cie locale, base maté­rielle indis­pen­sable de toute auto­no­mie et diver­sité. Autar­cie qui n’a pas plus à voir avec le protec­tion­nisme qu’a­vec le libé­ra­lisme écono­miques, car elle est bien plus person­nelle, fami­liale et canto­nale, qu’é­ta­tique et natio­nale. D’où, si l’on choi­sit la qualité et la diver­sité aux dépens de la quan­tité stan­dar­di­sée, la néces­sité de réser­ver le domaine de l’ar­ti­sa­nat local.

De cet arrêt — ou nouveau départ — du Chan­ge­ment, l’en­vi­ronné profi­te­rait autant que l’en­vi­ron­ne­ment. Les arbres repren­draient leur pous­sée, l’air et l’eau se clari­fie­raient. Établis dans leur patrie et sa tradi­tion, les habi­tants, au lieu de guigner constam­ment au-delà de leur fron­tière, auraient inté­rêt à ména­ger leur espace et leur patri­moine pour leurs fils et petits-fils. Atten­tives à leur contrée et à ce qu’elles sont, ouvertes au monde parce que connais­sant leurs limites, ces socié­tés, n’ayant plus de raisons de se compa­rer et d’être concur­rentes à la pour­suite du même objet, seraient moins portées au parti­cu­la­risme et à l’im­pé­ria­lisme écono­mique ou poli­tique. N’ayant plus les moyens civils ou mili­taires des grandes nations, elles seraient moins tentées de former un tout qui se suffi­rait à lui-même. Du moins on peut l’es­pé­rer. Elles échan­ge­raient tout natu­rel­le­ment leurs surplus de produits ou d’idées, au lieu de se défier en fabriquant les mêmes bagnoles ou bombes atomiques. Plus simples donc acces­sibles au plus grand nombre, moins massives parce que plus petites, usant de moyens légers et disper­sés comme elles- mêmes, s’il le faut avec l’aide d’une autre science, ces patries pour­raient incar­ner une liberté démo­cra­tique diffé­rente de celle qui, tous les cinq ans, rassemble son trou­peau pour lui donner un berger.

Une telle société implique des cités enra­ci­nées dans leur campagne. Pas d’équi­libre sans une glèbe d’agri­cul­teurs et de paysans qui leste la nef urbaine, sans laquelle, trop légère et sans base, elle chavire. Ce chan­ge­ment du Chan­ge­ment, incon­ce­vable dans notre système, est la moins utopique des utopies. En effet, seule­ment avec quelques moyens de plus, elle imagine la société humaine, univer­selle, diverse et poly­cen­trique, qui a toujours existé avant que la terre ne devienne l’usine, le bureau, la caserne ou l’aé­ro­drome. Avec, faute de diffé­rences, la guerre en prime entre États concur­rents.

Alors, ayant stoppé en silence au carre­four de ces deux routes, l’homme — qui n’a qu’une tête et non six milliards — pourra repar­tir sur le chemin qui le ramène à son foyer. Ainsi rien de neuf sur tous les plans : la nature, les cultures, le Sens qu’en chacun de ses membres notre espèce pour­suit depuis l’ori­gine. Cepen­dant, par rapport au passé, le plus grand chan­ge­ment qui soit : choi­sir ce qui était jusque-là donné et subi. Choi­sir un respect de la terre assuré jusque- là par l’im­puis­sance, celui de l’autre autre­fois donné par la distance et la faiblesse des armes. Choi­sir la vie que réglait la sélec­tion du « crois­sez et multi­pliez » par la mort. Une liberté qui n’est plus le simple don de la Nature ou d’un Dieu : la nôtre.

Le Chan­ge­ment accule l’Homo-sapiens à l’au­to­des­truc­tion ou à deve­nir enfin ce qu’il est.

Bernard Char­bon­neau

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