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Le pacifisme comme pathologie (par Derrick Jensen)
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Derrick Jensen (né le 19 décembre 1960) est un écri­vain et acti­viste écolo­gique améri­cain, parti­san du sabo­tage envi­ron­ne­men­tal, vivant en Cali­for­nie. Il a publié plusieurs livres très critiques à l’égard de la société contem­po­raine et de ses valeurs cultu­relles, parmi lesquels The Culture of Make Believe (2002) Endgame Vol1&2 (2006) et A Language Older Than Words (2000). Il est un des membres fonda­teurs de Deep Green Resis­tance. Il s’agit ici de la préface à l’édi­tion de 2007 du livre de Ward Chur­chill Paci­fism as Patho­logy (initia­le­ment publié en 1986).


Ce livre, extra­or­di­nai­re­ment impor­tant, plonge au cœur d’une des prin­ci­pales raisons pour lesquelles les mouve­ments cher­chant à instau­rer la justice sociale et envi­ron­ne­men­tale échouent. La ques­tion fonda­men­tale ici posée est la suivante : la violence est-elle un outil accep­table pour faire adve­nir le chan­ge­ment social ? Il s’agit peut-être de la plus impor­tante des ques­tions de notre époque, et pour­tant, bien souvent, les discus­sions à son sujet tournent autour de clichés et d’une sorte de pensée magique: comme si, d’une certaine façon, si nous étions tous assez bons et gentils, l’État cesse­rait d’uti­li­ser la violence qui lui permet de tous nous exploi­ter. J’ai­me­rais que cela soit vrai. Mais, bien évidem­ment, ce n’est pas le cas.

Il s’agit d’un livre néces­saire, et plus encore à chaque jour qui passe. Nous sommes vrai­ment dos au mur. La culture domi­nante est en train de tuer la planète. 90% des grands pois­sons des océans ont disparu. Les forêts amazo­niennes pour­raient entrer en phase de déclin irré­ver­sible dans l’an­née. Tous les cours d’eau des USA sont conta­mi­nés par des carci­no­gènes. Cela ne devrait pas nous surprendre, étant donné que le lait mater­nel de la tota­lité des mères de la planète — humaines et non-humaines — est conta­miné par des carci­no­gènes. Le réchauf­fe­ment clima­tique s’ac­cé­lère, et avec lui la possi­bi­lité réelle de rendre cette planète inha­bi­table pour l’es­sen­tiel, et la réponse de ceux au pouvoir est de nous dire que ce mode de vie — ce mode de vie qui détruit la planète, qui commet des géno­cides contre chacune des cultures indi­gènes qu’il rencontre, qui dégrade et appau­vrit la vaste majo­rité des humains, qui, véri­ta­ble­ment, est basé sur et dépend de chacune de ces choses — n’est pas négo­ciable.

Paral­lè­le­ment, les efforts de ceux d’entre nous qui combattent le système sont insuf­fi­sants. Mani­fes­te­ment, autre­ment, nous ne serions pas en train de perdre. Les taux de défo­res­ta­tion ne conti­nue­raient pas à augmen­ter, le ravage des océans ne conti­nue­rait pas, ni le massacre des peuples indi­gènes, ni leur évic­tion.

Qu’al­lons-nous faire ? Avec la planète entière en jeu, il est plus que temps que nous mettions toutes nos options sur la table.

Il s’agit d’un livre néces­saire, et plus encore à chaque jour qui passe.

Dans ce livre, Chur­chill explique clai­re­ment comment nombre des asser­tions paci­fistes sont souvent en déca­lage par rapport à la réalité. Gandhi, par exemple, est souvent présenté comme un paran­gon du paci­fisme étant parvenu à son but. Mais le succès de Gandhi (si tant est qu’il en fut un: nous pour­rions soute­nir que le peuple indien n’a pas réel­le­ment remporté cette révo­lu­tion, mais qu’à cet égard, Coca-Cola et Micro­soft l’ont emporté, pour l’ins­tant) a eu lieu après une centaine d’an­nées de lutte — souvent violente — pour l’in­dé­pen­dance des Indiens. De plus, beau­coup d’In­diens consi­dèrent que Gandhi a dévoyé la rage des Indiens contre les Britan­niques la rédui­sant ainsi en quelque chose de bien plus gérable, en quelque chose que les Britan­niques n’avaient plus à craindre.

De la même façon, nous pouvons nous deman­der ce qu’au­rait accom­pli Martin Luther King si des Afri­cains-Améri­cains n’étaient pas descen­dus dans la rue, parfois avec des armes. Cette ques­tion n’est pas posée assez souvent. Chur­chill souligne quelques-unes des raisons qui expliquent l’ab­sence de telles discus­sions.

Chur­chill ne fait pas, bien évidem­ment, la promo­tion d’une violence aveugle et irré­flé­chie. Il ne fait qu’ar­gu­men­ter contre la non-violence aveugle et irré­flé­chie.

Et à qui, à part aux paci­fistes dogma­tiques et à ceux au pouvoir, cela pose-t-il un problème ?

Les gens au pouvoir sont insa­tiables. Ils feront tout — mentir, tricher, voler, tuer — pour accroître leur pouvoir.

Le système récom­pense cette accu­mu­la­tion de pouvoir. Il la requiert. Le système lui-même est insa­tiable. Il requiert la crois­sance. Il requiert l’ex­ploi­ta­tion sans cesse crois­sante des ressources, y compris des ressources humaines.

Il ne s’ar­rê­tera pas parce que nous le deman­dons genti­ment ; autre­ment, il se serait arrêté il y a déjà long­temps, lorsque les Indiens et d’autres peuples autoch­tones deman­dèrent genti­ment aux membres de cette culture de bien vouloir arrê­ter de voler leurs terres. Il ne s’ar­rê­tera pas parce que c’est la chose juste à faire, sinon il n’au­rait jamais commencé.

Il ne s’ar­rê­tera pas tant qu’il restera quelque chose à exploi­ter. Il ne peut pas.

Bien­ve­nue à la fin du monde.

Ce livre, plus qu’au­cun autre, démys­ti­fie et décons­truit le paci­fisme dogma­tique : il l’ex­pose pour ce qu’il est vrai­ment. C’est une tâche cruciale, parti­cu­liè­re­ment au vu de l’em­prise du paci­fisme dogma­tique sur un large pan de la soi-disant résis­tance aux USA, et dans les pays indus­tria­li­sés, plus géné­ra­le­ment. Comme Chur­chill l’ex­plique au début de son essai : « Le paci­fisme, l’idéo­lo­gie de l’ac­tion poli­tique non-violente, est devenu axio­ma­tique et pratique­ment univer­sel chez la plupart des éléments progres­sistes du courant domi­nant contem­po­rain en Amérique du Nord. » Cette emprise est parti­cu­liè­re­ment malheu­reuse, étant donné, comme Chur­chill l’ex­plique ensuite, qu’elle « promet toujours que les dures réali­tés du pouvoir étatique peuvent être surmon­tées à l’aide de bons senti­ments et de pureté d’in­ten­tion, plutôt qu’à l’aide d’auto-défense et de combat. Les paci­fistes affirment, ad aeter­nam, que la néga­ti­vité de l’État capi­talo-fasciste moderne s’atro­phiera à travers la défec­tion et la négli­gence une fois qu’une vision sociale assez posi­tive se présen­tera pour prendre sa place… Appe­lée alchi­mie au Moyen Âge, une telle insis­tance sur la répé­ti­tion de thèmes creux et d’ex­pé­riences ratées pour obte­nir un résul­tat désiré a depuis long­temps été consi­gnée au royaume de la fantai­sie, écar­tée par tous, sauf par les plus insi­dieux ou cyniques (qui l’uti­lisent pour mani­pu­ler les gens). »

Bien sûr, ceux qui disent que ce mode de vie n’est pas négo­ciable — ou ceux qui ne disent rien, mais dont les actes traduisent cette même croyance — ont tout faux. Ils confondent des variables dépen­dantes et indé­pen­dantes : ce mode de vie — n’im­porte quel mode de vie — est et doit être basé sur un envi­ron­ne­ment sain. Sans envi­ron­ne­ment sain, vous n’avez rien. Ceux au pouvoir peuvent fantas­mer tant qu’ils veulent sur quelque macabre dysto­pie techno-capi­ta­liste — et nous pouvons, pareille­ment, fantas­mer tant que nous voulons sur une utopie écoso­cia­liste groovy pleine d’amour libre et de super musique — mais cela ne sert à rien si vous ne pouvez ni respi­rer l’air ni boire l’eau de la planète. Tout dépend de votre envi­ron­ne­ment ; tout le reste n’est qu’une variable dépen­dante de la variable indé­pen­dante qu’est l’en­vi­ron­ne­ment. Pas d’en­vi­ron­ne­ment, pas de mode de vie. D’ailleurs, pas d’en­vi­ron­ne­ment, pas de vie. C’est aussi simple que ça.

Malheu­reu­se­ment, la simpli­cité ou la complexité ne sont pas le problème, et ne l’ont jamais été. Les problèmes auxquels nous faisons face n’ont jamais été intel­lec­tuel­le­ment complexes : ce ne sont pas des problèmes ration­nels dont nous devons nous extir­per comme en tentant de sortir d’un laby­rinthe. En effet, les problèmes auxquels nous faisons face ne sont pas ration­nels du tout ; croire qu’ils le sont parti­cipe du problème, car cela mène à penser qu’ils pour­raient être influen­cés par des solu­tions ration­nelles : que si nous y réflé­chis­sions suffi­sam­ment, que si nous défen­dions nos idées avec assez de convic­tion, nous pour­rions convaincre (lire : supplier) ceux au pouvoir de stop­per l’at­ti­tude destruc­trice d’ex­ploi­ta­tion qui carac­té­rise cette culture, et pour laquelle ils sont extrê­me­ment bien récom­pen­sés.

Essayons voir : est-ce qu’or­ga­ni­ser réunion sur réunion avec Hitler pour lui présen­ter toutes sortes d’ex­pli­ca­tions ration­nelles sur les raisons pour lesquelles il ne devrait pas ordon­ner l’ex­ter­mi­na­tion des juifs ou l’in­va­sion de l’Union Sovié­tique aurait fonc­tionné ? Des gens ont essayé. Ça n’a pas fonc­tionné. Bien sûr, des membres de la résis­tance alle­mande ont tenu de nombreuses réunions pour tenter d’en convaincre d’autres de les rejoindre. Mais leur but n’était pas de recru­ter encore plus de gens pour convaincre Hitler de chan­ger. Leur but était de recru­ter ces gens pour provoquer la chute d’Hit­ler et des nazis.

anders

Ou ceci : d’in­nom­brables rapports d’époque montrent qu’aux 17ème et 18ème siècles des flux régu­liers de colons blancs déser­taient pour rejoindre les Indiens. Comme J. Hector St John de Crève­coeur l’ex­plique dans ses Lettres d’un fermier améri­cain :

« Il doit y avoir quelque chose de parti­cu­liè­re­ment capti­vant dans le lien social des Indiens, et de bien supé­rieur, pour qu’il soit vanté parmi nous ; des milliers d’Eu­ro­péens sont deve­nus des Indiens, et nous n’avons pas un seul exemple d’un de ces abori­gènes deve­nant euro­péen ! Il doit y avoir quelque chose d’en­voû­tant dans leur manières, quelque chose d’in­dé­lé­bile, façonné par les mains de la Nature. Par exemple, prenez un jeune Indien, offrez-lui la meilleure éduca­tion possible, toute votre géné­ro­sité, couvrez-le de présents, de richesses, et pour­tant sa forêt natale lui manquera secrè­te­ment, tandis que vous pense­riez qu’il l’au­rait oubliée depuis long­temps ; et à la première oppor­tu­nité qui se présen­tera, vous le verrez volon­tai­re­ment aban­don­ner tout ce que vous lui avez donné et reve­nir vers les nattes de ses pères avec une joie indes­crip­tible. »

Voilà ce qu’en dit Benja­min Frank­lin :

« Aucun Euro­péen ayant goûté à la vie sauvage ne peut ensuite suppor­ter le retour dans nos socié­tés. »

Il écrit égale­ment :

« Quand un enfant indien a été élevé parmi nous, qu’il a appris notre langue et s’est habi­tué à nos coutumes, s’il retourne voir sa famille ne serait-ce qu’une fois, on ne pourra jamais le persua­der de reve­nir, et ce n’est pas inhé­rent aux Indiens, mais aux hommes… Quand les blancs des deux sexes ont été faits prison­niers jeunes par les Indiens, et ont vécu un certain temps parmi eux, même s’ils sont rache­tés par leurs amis, et trai­tés avec toute la tendresse imagi­nable pour les convaincre de rester parmi nous, en très peu de temps ils se dégoûtent de notre manière de vie, de tout le travail et peine qui sont néces­saires pour l’en­tre­te­nir, et prennent la première bonne occa­sion de s’échap­per de nouveau dans les bois, d’où il est impos­sible de les récu­pé­rer. »

Ces descrip­tions sont courantes. Cadwal­la­der Colden écrit en 1747 des blancs captu­rés par des Indiens :

« Aucun argu­ment, aucun traité, aucun pleur de leurs amis et rela­tions, ne pour­rait persua­der nombre d’entre eux de quit­ter leurs nouveaux amis indiens ; nombre d’entre eux qui furent persua­dés de reve­nir chez eux par les caresses de leurs rela­tions, en peu de temps, en eurent assez de notre manière de vivre, et se sont à nouveau enfuis chez les Indiens, et ont fini leurs jours avec eux. D’un autre côté, des enfants indiens ont été soigneu­se­ment éduqués parmi les Anglais, vêtus et disci­pli­nés, cepen­dant, je pense qu’il n’y a pas un seul exemple où ceux-ci, après qu’ils eurent obtenu la liberté d’al­ler parmi les leurs, et qu’ils furent en âge, restèrent avec les Anglais, ils retour­nèrent à leurs propres nations, et se passion­nèrent autant pour le mode de vie indien que ceux n’ayant jamais connu le mode de vie civi­lisé. »

Lors d’échanges de prison­niers, les Indiens couraient joyeu­se­ment vers leurs familles, tandis que les blancs captifs devaient être pieds et poings liés afin qu’ils ne retournent pas en courant vers leurs ravis­seurs.

Face à ces déser­tions, face à ces autres cultures possé­dant quelque chose de « bien supé­rieur, à vanter parmi nous », une action raison­nable aurait été, tout simple­ment, de les accep­ter. Une autre aurait été de rendre votre propre mode de vie plus proche de celui de ces autres, de rendre votre culture assez attrayante pour que les déser­tions cessent. Bien sûr, ce ne furent pas les choix suivis. Le choix a été et est toujours de conti­nuer à élimi­ner les options, d’ex­ter­mi­ner ces autoch­tones autres et de voler leur terre.

Plus encore, à propos de l’ir­ra­tio­na­lité carac­té­ri­sant cette culture : actuel­le­ment, les divers gouver­ne­ments du monde dépensent plus d’argent pour la subven­tion des flottes de pêche commer­ciale du monde que ce qu’elles rapportent. Les contri­buables du monde entier paient pour vider les océans.

Plus encore : actuel­le­ment, les USA dépensent bien plus d’un milliard de dollars par jour pour le budget de l’ar­mée : c’est-à-dire, pour tuer des gens. Un milliard de dollars pour­rait payer la scola­rité de 5 millions d’en­fants du tiers-monde pendant un an. Avec ce que les USA dépensent en 5 jours pour tuer des gens, de l’eau potable pour­rait être four­nie à tous les humains du monde n’en béné­fi­ciant pas. En ne tenant pas compte de l’ac­qui­si­tion de terres, le gouver­ne­ment des USA dépense moins pour les efforts de réta­blis­se­ment de toutes les espèces en danger qu’il ne dépense pour l’ar­mée en 12 heures.

Encore plus de dérai­son. De multiples études nous apprennent qu’au sein de cette culture une femme sur quatre est violée au cours de sa vie, et que 19% de plus subi­ront des tenta­tives de viols. Les femmes que je connais me disent que ces chiffres sont des sous-esti­ma­tions. Que cela nous apprend-il sur la ratio­na­lité ou le carac­tère raison­nable de cette culture ? Le viol n’est ni raison­nable ni ration­nel, peu importe les histoires que les violeurs se racontent pour le justi­fier. De la même façon, le meurtre de la planète n’est ni raison­nable ni ration­nel, peu importe les histoires que les gens peuvent se racon­ter pour le justi­fier. Chan­ger le climat n’est ni raison­nable ni ration­nel. Détruire des modes de vies qui existent depuis des milliers ou des dizaines de milliers d’an­nées n’est ni raison­nable ni ration­nel.

Ou, peut-être que d’un certain point de vue, tout ça est ration­nel. Le psychiatre R.D. Laing explique que si vous pouvez comprendre l’ex­pé­rience des gens, vous pouvez alors comprendre leur compor­te­ment : les gens agissent en fonc­tion de leur expé­rience du monde. Jusque-là, ça va. Mais que cela nous apprend-il sur ceux au pouvoir, que leur expé­rience du monde puisse les pous­ser à sans cesse cher­cher de nouveaux autres à exploi­ter ?

Pour répondre à cela, parlons psycho­pa­tho­lo­gie. Un psycho­pathe peut être défini comme quelqu’un qui cause volon­tai­re­ment des dommages sans remords : « de tels indi­vi­dus sont impul­sifs, insen­sibles aux besoins des autres, et inca­pables d’an­ti­ci­per les consé­quences de leur compor­te­ment, de pour­suivre des buts sur le long terme, ou de tolé­rer la frus­tra­tion. Le psycho­pathe est carac­té­risé par l’ab­sence des senti­ments de culpa­bi­lité et d’an­xiété qui accom­pagnent norma­le­ment un acte anti­so­cial. » Le Dr Robert Hare, qui a long­temps étudié les psycho­pathes, explique clai­re­ment que « parmi les carac­té­ris­tiques les plus dévas­ta­trices du psycho­pathe, on retrouve un mépris impi­toyable pour les droits des autres et une propen­sion aux compor­te­ments préda­teurs et violents. Sans remords, les psycho­pathes charment et exploitent les autres pour leur propre profit. L’em­pa­thie et le sens de la respon­sa­bi­lité leur font défaut, et ils mani­pulent, mentent et arnaquent les autres sans se soucier des senti­ments de qui que ce soit. »

Ça vous rappelle quelque chose ?

Il est impos­sible de faire face à un compor­te­ment abusif ou psycho­pa­tho­lo­gique à l’aide de moyens ration­nels, peu importe à quel point il est dans l’in­té­rêt de l’agres­seur ou du psycho­pathe que nous le croyions. (Comme l’au­teur Lundy Bancroft l’a souli­gné, « d’une certaine façon, un agres­seur opère comme un magi­cien. Ses tours reposent prin­ci­pa­le­ment sur le fait de vous faire regar­der dans la mauvaise direc­tion, de vous distraire afin que nous ne remarquiez pas où la véri­table action se trouve. Il vous entraîne dans un dédale alam­biqué, faisant de votre rela­tion avec lui un laby­rinthe de tours et détours. Il veut vous embrouiller, que vous tentiez de le comprendre, comme s’il était une merveilleuse machine, mais endom­ma­gée, qu’il vous faudrait remettre en état en répa­rant les parties défec­tueuses, afin de lui faire retrou­ver son plein poten­tiel. Son désir, bien qu’il puisse ne pas l’ad­mettre, c’est que vous déchi­riez ainsi votre cerveau, afin que vous ne remarquiez pas les sché­mas de la logique de son compor­te­ment, la conscience derrière la folie. » Ça non plus, ça ne vous rappelle rien ?)

Un compor­te­ment gros­siè­re­ment abusif n’est pas quelque chose qu’il faut comprendre. C’est quelque chose qu’il faut stop­per.

Ce qui nous ramène à ce livre. J’ai entendu Ward [Chur­chill] décrire la culture domi­nante à travers le person­nage fictif d’Han­ni­bal Lecter, héros du « Silence des agneaux » : « Vous êtes enfermé dans une pièce avec ce psycho­pathe, a-t-il dit, et vous êtes au menu. La ques­tion est : qu’al­lez-vous y faire ? »

Qu’al­lez-vous y faire ?

J’ai, dans ma vie, fait l’ex­pé­rience de quelques rela­tions que je quali­fie­rais d’émo­tion­nel­le­ment abusives. Il m’a fallu des années pour apprendre une leçon très impor­tante : vous ne pouvez pas débattre avec un abuseur. Vous perdrez toujours. D’ailleurs, vous avez perdu dès le début (ou plus préci­sé­ment, dès l’ins­tant où vous répon­dez à ses provo­ca­tions). Pourquoi ? Parce qu’ils trichent. Ils mentent. Ils contrôlent les condi­tions de tout « débat », et si vous sortez de ce cadre, ils vous frap­pe­ront jusqu’à ce que vous rentriez dans le rang. (Et, bien sûr, nous consta­tons la même chose à plus grande échelle). Si cela se produit suffi­sam­ment souvent, ils n’ont plus à vous frap­per, puisque vous cessez de dépas­ser les bornes. Et si cela se produit vrai­ment assez souvent, vous pour­riez imagi­ner une philo­so­phie ou une reli­gion qui ferait du respect des limites une vertu. (Et, bien sûr, nous consta­tons encore la même chose à plus grande échelle).

Une autre raison pour laquelle vous perdez toujours en discu­tant avec un agres­seur, c’est qu’ils excellent dans le domaine des doubles contraintes. Une double contrainte, c’est une situa­tion dans laquelle, si vous choi­sis­sez la première option, vous perdez, et si vous choi­sis­sez la seconde option, vous perdez, et dont vous ne pouvez vous sortir.

Le seul moyen d’échap­per à une double contrainte, c’est de la briser.

C’est la seule solu­tion.

Une double contrainte. L’une des choses les plus intel­li­gentes que les nazis aient faite, a été de faire en sorte qu’à chaque étape il soit ration­nel­le­ment dans l’in­té­rêt des Juifs de ne pas résis­ter. Beau­coup de Juifs avaient l’es­poir — et cet espoir fut alimenté par les nazis — qu’en jouant le jeu, en suivant les règles établies par ceux au pouvoir, leurs vies n’em­pi­re­raient pas, qu’ils ne seraient pas tués. Préfé­rez-vous avoir une carte d’iden­tité, ou préfé­rez-vous résis­ter et risquer de vous faire tuer ? Préfé­rez-vous aller dans un ghetto (une réserve, ou autre) ou préfé­rez-vous résis­ter et risquer de vous faire tuer ? Préfé­rez-vous monter dans un wagon à bestiaux, ou préfé­rez-vous résis­ter et risquer de vous faire tuer ? Préfé­rez-vous entrer dans les douches, ou préfé­rez-vous résis­ter et risquer de vous faire tuer ?

Mais je voudrais souli­gner quelque chose de très impor­tant : les Juifs ayant parti­cipé à l’in­sur­rec­tion du Ghetto de Varso­vie, y compris ceux qui se sont lancés dans ce qu’ils pensaient être des missions suicide, ont eu un taux de survie plus élevé que ceux qui se sont pliés. N’ou­bliez jamais ça.

La seule solu­tion pour sortir d’une double contrainte, c’est de la briser. N’ou­bliez jamais ça non plus.

J’ai repris contact, récem­ment, avec un vieil ami. Durant les années qui se sont écou­lées depuis notre dernière rencontre, il est appa­rem­ment devenu paci­fiste. Il dit qu’il pense possible d’at­teindre n’im­porte qui à l’aide d’un argu­ment suffi­sam­ment convain­cant.

« Ted Bundy ? », ai-je demandé.

« Il est mort. »

« Lorsqu’il était en vie. »

« Okay, j’ima­gine que non. »

« Hitler ? » Il est resté silen­cieux.

J’ai ajouté : « Gandhi a essayé. Il lui a écrit une lettre en lui deman­dant de bien vouloir cesser ce qu’il faisait. Il a été évidem­ment surpris que Hitler ne l’ait pas écouté. »

« Je pense toujours, dit-il, que dans la plupart des cas, vous pouvez parve­nir à une sorte d’en­tente avec les gens. »

« Bien sûr, ai-je répondu. La plupart des gens. Mais, si quelqu’un veut ce que tu as, et que cet indi­vidu est prêt à tout pour l’ob­te­nir ? » Je pensais aux mots de Red Cloud, Indien Oglala, qui parlait de l’in­sa­tia­bi­lité et du compor­te­ment abusif des membres de la culture domi­nante : « Ils nous ont fait des promesses, plus que je ne puis m’en souve­nir. Mais n’en ont tenu qu’une. Ils ont promis de prendre notre terre, et ils l’ont prise. »

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Mon ami a répondu : « Mais qu’est-ce qui vaut le coup de se battre? Ne peut-on pas juste partir ? »

J’ai pensé aux nombreuses choses qui valent le coup de se battre : l’in­té­grité physique (la mienne et celles de ceux que j’aime), la terre sur laquelle je vis, les vies et la dignité de ceux que j’aime. J’ai pensé à la maman ours qui m’a chargé il n’y a pas une semaine, parce qu’elle pensait que je menaçais son petit. J’ai pensé aux mères juments, vaches, chats, aigles, poules, oies, et souris qui m’ont déjà attaqué, pensant que j’al­lais faire du mal à leurs petits. J’ai pensé : si une mère souris est prête à affron­ter quelqu’un qui fait 8000 fois sa taille, pourquoi pas nous ? J’ai répondu : « Et s’ils veulent tout ce qui se trouve sur cette planète ? La planète est finie, tu sais. En fin de compte, tu ne peux pas juste fuir. »

Mon ami n’était fina­le­ment pas si paci­fiste que ça, après tout, car il m’a répondu : « J’ima­gine qu’à un moment, il faut ripos­ter. »

Dans une récente inter­view, la ques­tion suivante a été posée à Ward Chur­chill : « Que pensez-vous que les gens des milieux d’op­po­si­tion doivent faire pour vrai­ment impac­ter le chan­ge­ment ? »

J’ai un ami, un ancien détenu, très intel­li­gent, qui pense que les paci­fistes dogma­tiques sont les personnes les plus égoïstes qu’il connaisse, parce qu’elles placent leur pureté morale — ou, plus exac­te­ment, leur propre concep­tion de la pureté morale — avant l’ar­rêt des injus­tices.

C’est un problème.

La ques­tion devient : que voulez-vous ? Je sais ce que je veux. Je veux vivre dans un monde avec plus de saumons chaque année, un monde avec plus d’oi­seaux migra­teurs et chan­teurs chaque année, un monde avec plus de forêts anciennes chaque année, un monde avec moins de dioxine dans le lait mater­nel des mères chaque année, un monde avec des tigres et des grizz­lis, et des grands singes et des marlins et des espa­dons. Je veux vivre sur une planète viable.

Et je ferai ce qu’il faut pour ça, quoi qu’il en coûte.

J’ai égale­ment entendu Ward répondre à cette ques­tion. Il veut que la culture domi­nante cesse de tuer des enfants indiens. Et il fera tout ce qu’il faut pour ça, quoi qu’il en coûte.

Il s’agit de la même lutte.

Ward et moi ne plai­dons pas contre les paci­fistes. Nous ne plai­dons pas non plus contre ceux qui choi­sissent de tenter de faire adve­nir le chan­ge­ment social à l’aide de moyens paci­fiques. Nous avons besoin de tout. Nous avons besoin de gens pour enga­ger des pour­suites judi­ciaires, et d’autres pour travailler dans les foyers pour femmes battues. Nous avons besoin de perma­cul­teurs. Nous avons besoin d’édu­ca­teurs. Nous avons besoin d’écri­vains. Nous avons besoin de guéris­seurs. Mais nous avons égale­ment besoin de guer­riers, de ceux qui sont volon­taires et prêts à ripos­ter. C’est ce qu’il y a de bien avec cette situa­tion catas­tro­phique : peu importe où vous regar­dez, il y a énor­mé­ment de choses à faire.

Il y a une diffé­rence, cepen­dant, entre être person­nel­le­ment paci­fique et être un paci­fiste. Le paci­fisme patho­lo­gique dont Ward fait la critique, cette « idéo­lo­gie de l’ac­tion poli­tique non-violente » qui « est deve­nue axio­ma­tique et quasi univer­selle parmi les éléments les plus progres­sistes du courant contem­po­rain domi­nant en Amérique du Nord », n’est pas un simple choix person­nel, ou une propen­sion, mais plutôt une obses­sion, une mono­ma­nie, une reli­gion ou un culte friable, qui, comme d’autres obses­sions fragiles, ne tolère aucune héré­sie. Non seule­ment ces paci­fistes ne veulent-ils pas ripos­ter — ce qui est bien évidem­ment leur préro­ga­tive —, ne veulent pas même envi­sa­ger la riposte — ce qui est encore leur préro­ga­tive —, mais, et c’est bien plus nuisible, ils ne permettent à personne d’en­vi­sa­ger la riposte. Bien trop souvent, ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour faire taire quiconque commet le blas­phème d’oser ripos­ter, ou d’oser en parler.

Leur première ligne de défense est souvent de faire taire le contre­ve­nant. Cela m’est arrivé de nombreuses fois, et si vous avez osé parler de la riposte, je suis sûr que cela vous est aussi arrivé. Des cris — ou des chants, plutôt — sortent du canon paci­fiste. Comme n’im­porte quelle reli­gion fonda­men­ta­liste, le paci­fisme dogma­tique a ses articles de foi. Et comme beau­coup d’ar­ticles de foi, ils ne résistent pas à un examen appro­fondi. Mais, encore une fois, et c’est vrai de n’im­porte quelle reli­gion fonda­men­ta­liste, que les articles de foi corres­pondent ou pas à la réalité physique importe peu pour les croyants convain­cus, ou pour leur enthou­siasme et leur agres­si­vité. Réfu­tez un de leurs articles de foi — en le mettant en pièces rhéto­rique­ment — et ils conti­nue­ront à le répé­ter encore et encore, comme si vous n’aviez rien dit du tout.

Articles de foi.

Ils nous disent qu’en voulant ripos­ter, nous faisons preuve de mani­chéisme, en sépa­rant le monde en deux groupes : nous et eux. « Si quelqu’un gagne, disent-ils, c’est que quelqu’un doit perdre. Si nous étions suffi­sam­ment créa­tifs, nous pour­rions trou­ver des moyens pour être tous gagnants. » Allez dire ça aux marlins, aux sala­mandres tigrées, aux orangs-outangs. Il est facile de parler de la victoire de tout le monde lorsqu’on est insen­sibles aux souf­frances de ceux qu’on exploite et de ceux dont on permet l’ex­ploi­ta­tion. Il y a déjà des gagnants et il y a déjà des perdants, mais ce qu’on ignore oppor­tu­né­ment dans tous ces discours affir­mant que tout le monde est gagnant, c’est que le monde est déjà en train de perdre. Ce qu’on ignore davan­tage, c’est que lorsque le monde perd, nous perdons tous. Et ce qu’on ignore tout aussi conve­na­ble­ment, c’est que vous ne pouvez pas faire la paix avec une culture qui tente de vous dévo­rer. Cela fait long­temps qu’une guerre est décla­rée, et livrée contre le monde, et le refus de prendre en compte cette guerre ne signi­fie pas qu’elle n’a pas lieu.

Ils nous disent que l’amour triomphe de tout, et que le simple fait de parler de riposte ne serait qu’un manque d’amour. Ils nous disent que si nous avions suffi­sam­ment d’amour pour nos enne­mis, nous pour­rions les influen­cer à travers la puis­sance de cet amour. Ils nous disent que l’amour implique le paci­fisme. Mais l’amour n’im­plique pas le paci­fisme, et je crois que les mères grizzly seront d’ac­cord avec moi à ce sujet, ainsi que toutes les autres mères que j’ai précé­dem­ment mention­nées.

Un tigre face à une mère ourse éner­vée, dans la réserve de Rantham­bore, en Inde (Rajas­than), « l’amour n’im­plique pas le paci­fisme. »

Ils nous disent qu’on ne peut pas utili­ser les outils du maître pour démo­lir la maison du maître. Je ne compte même plus le nombre de personnes qui m’ont dit ça. Je peux, cepen­dant, vous dire avec une assez grande certi­tude qu’au­cune de ces personnes n’a lu l’es­sai dont est tirée cette phrase : « Les outils du maître ne démo­li­ront jamais la maison du maître » (en anglais : « The Master’s Tools Will Never Dismantle The Master’s House », NdT) dont l’au­teure est Audre Lorde (certai­ne­ment pas paci­fiste elle-même). L’es­sai ne traite en aucune façon du paci­fisme mais plutôt de l’ex­clu­sion des voix margi­na­li­sées des discours portant en appa­rence sur le chan­ge­ment social. Si tous ces paci­fistes avaient lu son essai, ils auraient sans aucun doute été horri­fiés, car elle y suggère, assez juste­ment d’ailleurs, une approche multi­va­riée aux multiples problèmes auxquels nous sommes confron­tés.

Il m’a toujours paru évident que les approches violente et non-violente du chan­ge­ment social sont complé­men­taires. Je ne connais personne parmi ceux qui prônent la possi­bi­lité d’une résis­tance armée contre l’ex­ploi­ta­tion et la dégra­da­tion impo­sées par les cultures domi­nantes, qui rejette une résis­tance non-violente. Nombre d’entre nous prennent part à la résis­tance non-violente et soutiennent ceux dont c’est le seul mode d’op­po­si­tion.

Qui nous dit que nous ne devrions pas utili­ser les outils du maître ? Ce sont souvent des chré­tiens, des boud­dhistes, ou autres adeptes de reli­gions civi­li­sées. Ce sont habi­tuel­le­ment des gens qui pensent pouvoir faire adve­nir la justice à l’aide du vote, et la soute­na­bi­lité (dura­bi­lité) à l’aide de nos achats. Mais les reli­gions civi­li­sées sont des outils utili­sés par les maîtres aussi sûre­ment que la violence. Il en va de même en ce qui concerne le vote. Ainsi que la consom­ma­tion. Si nous ne pouvons pas utili­ser les outils que les maîtres utilisent, quels outils devons-nous, au juste, utili­ser ? Écrire ? Non, désolé. L’écri­ture est depuis long­temps un outil utilisé par le maître. Donc je pense que nous ne pouvons pas l’uti­li­ser. Bon, discou­rir alors ? Oui, ceux au pouvoir détiennent des moyens de produc­tion indus­trielle de discours, et ceux au pouvoir abusent du discours. Possèdent-ils, pour autant, l’in­té­gra­lité du discours, ce qui nous empê­che­rait d’y recou­rir ? Bien sûr que non. Ils possèdent aussi des moyens de produc­tion indus­trielle de reli­gion, et ils abusent des reli­gions. Possèdent-ils, pour autant, l’in­té­gra­lité des reli­gions, ce qui nous empê­che­rait d’y recou­rir ? Bien sûr que non. Ils possèdent des moyens de produc­tion indus­trielle de violence, et ils abusent de cette violence. Possèdent-ils, pour autant, l’in­té­gra­lité de la violence, ce qui nous empê­che­rait d’y recou­rir ? Bien sûr que non.

Mais l’af­fir­ma­tion selon laquelle les outils du maître ne démo­li­ront jamais la maison du maître me pose encore un autre problème ; c’est qu’il s’agit-là d’une terrible méta­phore. Et qui ne fonc­tionne pas, tout simple­ment. La première condi­tion d’une méta­phore, et la plus indis­pen­sable, c’est qu’elle ait du sens dans le monde réel. Celle-ci n’en a pas.

On peut utili­ser un marteau pour construire une maison, et on peut utili­ser un marteau pour la démo­lir.

Peu importe à qui le marteau appar­tient.

Il y a d’autres problèmes avec l’uti­li­sa­tion de cette phrase par les paci­fistes. L’un deux étant l’idée paci­fiste selon laquelle cette force n’est l’apa­nage que de ceux au pouvoir. Il est très vrai que le maître utilise l’ou­til de la violence, mais ça ne signi­fie pas qu’il le possède. Ceux au pouvoir nous ont effec­ti­ve­ment convain­cus qu’ils possé­daient la terre, c’est-à-dire qu’ils nous ont convain­cus d’aban­don­ner notre droit inalié­nable d’ac­cès à notre propre terre. Ils nous ont persua­dés qu’ils possé­daient la maison du conflit. Il n’y a pas d’ou­til du maître. Il y a celui qui se pense maître. Il y a une maison dont il prétend qu’elle est la sienne. Il y a des outils qu’il prétend égale­ment être les siens. Et il y a ceux qui croient toujours qu’il est le maître.

Mais il y en a d’autres qui n’adhèrent pas à cette illu­sion. Il y a ceux d’entre nous qui voient un homme, une maison et des outils. Ni plus ni moins.

Les paci­fistes répètent inlas­sa­ble­ment qu’il est beau­coup plus facile de faire la guerre que de faire la paix. Les vingt premières fois où j’ai entendu ça, je n’ai pas du tout compris : que ce soit la guerre ou la paix qui soit diffi­cile n’a pas la moindre impor­tance. Il est plus facile d’at­tra­per une mouche à mains nues qu’a­vec la bouche, mais est-ce que cela signi­fie que la deuxième alter­na­tive est meilleure ou plus morale ? Il est plus facile de détruire un barrage avec une masse qu’a­vec un cure-dents, mais utili­ser un cure-dents ne fera pas de moi quelqu’un de meilleur. Le niveau de diffi­culté d’une action est tota­le­ment indé­pen­dant de sa qualité ou de sa mora­lité.

Au fait, si tout ce qu’ils disent, c’est que parfois, la créa­ti­vité peut rendre la violence inutile, ils devraient se conten­ter de dire ça. Cela ne me pose­rait aucun problème tant que l’ac­cent est mis sur le mot parfois.

Il y a aussi cette phrase de Gandhi disant : « Nous voulons la liberté pour notre pays, mais non au prix de l’ex­ploi­ta­tion des autres hommes. » Phrase qui m’est aussi restée en travers de la gorge plus souvent que je ne l’au­rais voulu, et que j’ai souvent para­phra­sée comme suit : « Vous ne cessez de répé­ter que dans cette lutte pour la planète, vous voulez gagner, mais si quelqu’un gagne, cela ne signi­fie-t-il pas que quelqu’un doit perdre, et n’est-ce pas là une manière de péren­ni­ser les mêmes vieilles idées de domi­na­tion ? » J’ai toujours trouvé cette phrase à la fois intel­lec­tuel­le­ment malhon­nête et mal pensée.

Un homme tente de violer une femme. Elle s’en­fuit. Sa liberté de ne pas avoir été violée a été obte­nue à ses dépens à lui : il n’a pas été en mesure de la violer. Cela veut-il dire qu’elle l’a exploité ? Bien sûr que non. Main­te­nant essayons de voir les choses autre­ment. Il tente de la violer. Elle ne peut pas lui échap­per. Elle tente de l’en empê­cher sans user de violence. Mais ça ne marche pas. Elle sort alors une arme et lui tire dans la tête. De toute évidence, sa liberté de ne pas avoir été violée a été obte­nue au prix de sa vie à lui. L’a-t-elle exploité ? Bien sûr que non. Tout ceci peut se résu­mer en un truisme élémen­taire : le droit de se défendre prévaut toujours sur le droit d’ex­ploi­ter. Le droit à la liberté prévaut sur le droit d’ex­ploi­ter, et si tu essayes de m’ex­ploi­ter, j’ai le droit de t’en empê­cher, même si cela se fait à tes dépens.

La liberté de n’im­porte qui de ne pas être exploité s’ob­tien­dra toujours au détri­ment de la capa­cité de son oppres­seur à l’ex­ploi­ter. La liberté du saumon (et des rivières) de survivre s’ob­tien­dra au détri­ment de ceux qui tirent profit des barrages. La liberté des anciennes forêts de séquoias de survivre s’ob­tien­dra au détri­ment du compte en banque de Charles Hurwitz. La liberté du monde de survivre au réchauf­fe­ment clima­tique s’ob­tien­dra au détri­ment de ceux dont les modes de vies sont basés sur l’uti­li­sa­tion de pétrole. Prétendre autre chose n’est que pensée magique.

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Les zapa­tistes, un des mouve­ments de résis­tance les plus consé­quents de notre temps, l’ont compris, la lutte armée est effi­cace.

Les paci­fistes nous disent que la fin ne justi­fie jamais les moyens. Il s’agit là d’un juge­ment de valeur travesti en juge­ment moral. Quelqu’un qui affirme que la fin ne justi­fie pas les moyens dit simple­ment ceci : J’ac­corde davan­tage de valeur au procédé qu’au résul­tat. Quelqu’un qui affirme que la fin justi­fie bien les moyens dit simple­ment ceci : J’ac­corde davan­tage de valeur au résul­tat qu’au procédé. En obser­vant les choses sous cet angle, on s’aperçoit qu’il devient absurde d’énon­cer des véri­tés abso­lues à ce sujet. Certaines fins justi­fient certains moyens, et certaines fins ne les justi­fient pas. De la même façon, les mêmes moyens peuvent être justi­fiés par certains pour certaines fins et ne pas être justi­fiés pour d’autres fins. (Par exemple, je tuerais quelqu’un qui a tenté de tuer ceux que j’aime, mais je ne tuerais pas quelqu’un qui a tenté de me faire une queue de pois­son sur l’au­to­route). Il en va de ma joie, de ma respon­sa­bi­lité et de mon honneur en tant qu’être sensible de faire ces distinc­tions, et j’ai pitié de ceux qui ne se consi­dèrent pas dignes ou capables de les faire eux-mêmes, et qui doivent au lieu de cela comp­ter sur des slogans pour les guider dans leurs actes.

Les paci­fistes nous disent que la violence ne fait qu’en­gen­drer la violence. Cela n’est mani­fes­te­ment pas vrai. La violence peut engen­drer bien des choses. La violence peut engen­drer la soumis­sion, comme lorsqu’un maître bat un esclave (certains esclaves fini­ront par ripos­ter, auquel cas cette violence engen­drera davan­tage de violence ; mais certains esclaves se soumet­tront pour le restant de leurs jours, ainsi que nous pouvons le consta­ter ; et certains iront même jusqu’à s’in­ven­ter une reli­gion ou un état spiri­tuel pour tenter de faire de leur soumis­sion une vertu, ainsi que nous pouvons le consta­ter égale­ment ; certains écri­ront et d’autres répé­te­ront que leur liberté ne doit pas être obte­nue au détri­ment des autres ; certains parle­ront de la néces­sité d’ai­mer leurs oppres­seurs ; et certains diront que les humbles héri­te­ront de ce qui restera de la terre). La violence peut engen­drer la richesse maté­rielle, comme lorsqu’un voleur ou un capi­ta­liste (si diffé­rence il y a) dérobe quelque chose à quelqu’un. La violence peut engen­drer la violence, comme lorsque quelqu’un attaque quelqu’un qui riposte. La violence peut engen­drer une cessa­tion de violence, comme lorsque quelqu’un repousse ou tue un assaillant (il est tota­le­ment absurde et insul­tant de dire qu’une femme qui tue un violeur engendre davan­tage de violence).

Les paci­fistes nous disent : « Nous devons être le chan­ge­ment que nous voulons voir. » Cette décla­ra­tion, en fin de compte vide de sens, est une mani­fes­ta­tion de la pensée magique et du narcis­sisme, qui ne nous étonnent guère plus de la part des paci­fistes dogma­tiques. Je peux chan­ger autant que je veux, les barrages seront toujours là et les saumons conti­nue­ront de mourir. Le réchauf­fe­ment clima­tique conti­nuera à progres­ser rapi­de­ment, les oiseaux à mourir de faim. Les chalu­tiers-usines conti­nue­ront à fonc­tion­ner et les océans à souf­frir. Les fermes indus­trielles conti­nue­ront à polluer et les zones mortes conti­nue­ront à se déve­lop­per. Les labo­ra­toires de vivi­sec­tion seront toujours là et les animaux seront toujours tortu­rés.

Ils nous disent que si nous utili­sons la violence contre ceux qui nous exploitent, nous devien­drons comme eux. Ce cliché est, encore une fois, absurde, sans aucun lien avec le monde réel. Il est fondé sur la notion fausse selon laquelle toutes les violences sont iden­tiques. Il est indé­cent de suggé­rer qu’une femme qui tue un homme essayant de la violer ne vaut pas mieux qu’un violeur. Il est indé­cent de suggé­rer que lorsqu’il a riposté, Tecum­seh est devenu comme ceux qui pillaient la terre de son peuple. Il est indé­cent de suggé­rer que les Juifs qui luttèrent contre leurs exter­mi­na­teurs à Ausch­witz/Birke­nau, Treblinka et Sobi­bor devinrent comme les Nazis. Il est indé­cent de suggé­rer qu’un tigre qui tue un humain dans un zoo devient comme l’un de ses geôliers.

Les paci­fistes nous disent que la violence n’ac­com­plit jamais rien. Cet argu­ment, plus encore que les autres, révèle à quel point nombre de paci­fistes dogma­tiques sont présomp­tueu­se­ment, complè­te­ment, et déses­pé­ré­ment décon­nec­tés de la réalité physique, émotion­nelle et spiri­tuelle. Si la violence n’ac­com­plit rien, comment ces gens croient-ils que les civi­li­sés ont conquis l’Amé­rique du Nord et du Sud et l’Afrique, et avant ce conti­nent, l’Eu­rope, et encore avant, le Moyen-Orient, et depuis lors, le reste du monde ? Les peuples indi­gènes n’ont pas livré — et ne livrent pas — leur terre parce qu’ils recon­naissent avoir affaire à une culture meilleure diri­gée par des gens meilleurs. La terre a été — et est toujours — saisie et les gens qui y vivaient ont été — et sont toujours — massa­crés, terro­ri­sés, bruta­li­sés jusqu’à la soumis­sion. Les dizaines de millions d’Afri­cains tués lors de la traite des esclaves seraient surpris d’ap­prendre que leur escla­vage n’était pas le résul­tat d’une violence endé­mique. Même chose pour les millions de femmes brûlées pour sorcel­le­rie en Europe, et pour les milliards de pigeons voya­geurs massa­crés pour servir le système écono­mique. Les millions de prison­niers coin­cés dans les goulags, ici, aux États-Unis, et ailleurs, seraient stupé­faits de décou­vrir qu’ils peuvent s’en aller quand bon leur semble, et qu’ils ne sont pas en fait déte­nus là par la force. Est-ce-que les paci­fistes qui tiennent de tels propos croient vrai­ment que les gens du monde entier livrent leurs ressources aux riches parce qu’ils appré­cient d’être appau­vris, qu’ils appré­cient de voir leurs terres et leurs vies pillées — pardon, je suppose que lorsque les choses sont formu­lées ainsi, elles ne sont pas pillées mais gracieu­se­ment reçues en offrande — par ceux qu’ils doivent certai­ne­ment perce­voir comme plus méri­tants ? Pensent-ils que les femmes se soumettent au viol unique­ment pour le plai­sir, ou en raison du recours à la violence ou sous une menace de violence? L’une des raisons pour lesquelles la violence est si souvent utili­sée par ceux qui sont au pouvoir, c’est qu’elle fonc­tionne. Terri­ble­ment bien.

De plus, la violence peut aussi bien fonc­tion­ner pour la libé­ra­tion que pour l’as­sujet­tis­se­ment. Dire que la violence n’ac­com­plit jamais rien avilit non seule­ment la souf­france de ceux qui ont été lésés par la violence mais déva­lo­rise aussi les triomphes de ceux qui se sont battus pour échap­per à des situa­tions d’ex­ploi­ta­tion ou de maltrai­tance. Des femmes et des enfants violen­tés ont tué leurs agres­seurs, se libé­rant ainsi de sa violence. Et de nombreuses luttes indi­gènes et autres luttes armées ont abouti à un succès pour des périodes plus ou moins longues. Pour préser­ver leurs fantasmes, les paci­fistes dogma­tiques doivent igno­rer l’ef­fi­ca­cité néfaste et utile de la violence.

Quand répé­ter sans fin leur lita­nie (à tue-tête) ne suffit pas à faire taire ceux qui ont la témé­rité de suggé­rer la riposte, la tactique suivante des paci­fistes consiste souvent en une préten­tion de gran­deur morale, comme si refu­ser de ripos­ter — comme si perpé­tuer sa servi­tude — était en quelque sorte plus louable, plus admi­rable et digne d’être imité — mais enfin, qui est-ce que cela aide? — qu’a­gir effi­ca­ce­ment, peu importe les moyens néces­saires pour déman­te­ler ou détruire l’op­pres­sion.

Lorsque cela ne fonc­tionne pas, la prochaine manœuvre est d’igno­rer tous les autres parties de votre analyse et de répé­ter sans cesse les versions défor­mées des parties qu’ils jugent les plus répré­hen­sibles. J’ai écrit un livre de 891 page inti­tulé Endgame [Fin de partie, ou dénoue­ment, en français, NdT] qui est une analyse détaillée du fait que la culture domi­nante est intrin­sèque­ment insou­te­nable — qu’elle est en train de tuer la planète — et qu’elle est fondée sur la violence. Je demande à ce que nous allons faire à ce sujet. Les commen­taires se sont divi­sés en deux camps : les non-paci­fistes pour la plupart aiment le livre, et les paci­fistes, bien sûr, le détestent. J’ai envi­sagé de publier une autre version inti­tu­lée Endgame pour paci­fistes. Une version compo­sée de 890 pages blanches, avec une page au milieu lisant : « Parfois, il est accep­table de ripos­ter. » Parce que, de toute façon, ce sont les seuls mots qu’ils semblent avoir lu : leur convic­tion de fonda­men­ta­liste les empêche de voir quoi que ce soit d’autre dans le livre.

Lorsque la distor­sion du message ne fonc­tionne pas, l’étape suivante consiste souvent en un déni­gre­ment des blas­phé­ma­teurs, il s’agit de les quali­fier de terro­ristes ; de personnes dénuées de compas­sion ; de personnes agis­sant par colère, de provo­ca­teurs ; de personnes qui ne valent pas mieux que ceux qu’ils combattent. Les paci­fistes sont prêts à dire n’im­porte quoi pour ne pas recon­naitre le fait que certaines personnes consi­dèrent qu’il est néces­saire de ripos­ter.

Lorsque les noms d’oi­seaux ne fonc­tionnent pas, les paci­fistes essaie­ront de vous faire taire par d’autres moyens. Étant donné que ceci est une intro­duc­tion à un livre de Ward Chur­chill, je ne pense pas néces­saire de donner des détails sur les effets que le mili­tan­tisme de Ward a eu sur sa carrière. Et toute l’op­po­si­tion à ses posi­tions n’a pas été le fait des agents directs du pouvoir. Une partie de cette oppo­si­tion a été le fait de paci­fistes, de ceux qui devraient, au moins en appa­rence, être ses alliés dans la lutte, mais qui, eux aussi, agissent comme des agents du pouvoir.

Toute cette étroi­tesse d’es­prit cette into­lé­rance envers toutes les tactiques autres que les leurs (un paci­fiste a écrit dans sa critique de Endgame : « Gandhi ou la mort ! ») est nuisible à bien des égards. Premiè­re­ment, parce qu’elle atro­phie la possi­bi­lité d’une syner­gie effi­cace entre diffé­rentes formes de résis­tance. Deuxiè­me­ment, parce qu’elle fait illu­sion, nous faisant croire que nous sommes vrai­ment en train d’ac­com­plir quelque chose tandis que la destruc­tion du monde se pour­suit. Troi­siè­me­ment, parce qu’elle gaspille un temps précieux dont nous ne dispo­sons pas. Quatriè­me­ment, parce qu’elle rend vrai­ment service à ceux qui détiennent le pouvoir.

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Ward Chur­chill l’ex­prime bien :

Aucune campagne de péti­tion ne dissou­dra le statu quo. Aucun procès non plus ; vous ne pouvez pas vous rendre dans le tribu­nal du conqué­rant et faire en sorte que celui-ci annonce l’illé­gi­ti­mité de sa conquête et son abro­ga­tion ; vous ne pour­rez faire en sorte qu’une alter­na­tive soit votée, aucune veillée de prière ne fera l’af­faire, aucune bougie parfu­mée lors de cette veillée, aucune chan­son de folk, aucun acces­soire à la mode, aucun régime alimen­taire, aucune nouvelle piste cyclable. Vous devez le dire fran­che­ment : le fait est que cette puis­sance, cette force, cette entité, cette mons­truo­sité appe­lée État, se main­tient par la force physique, et ne peut être contrée qu’à l’aide de ce qu’elle utilise elle, car c’est la seule chose qu’elle comprenne.

Cela ne sera pas un proces­sus indo­lore, mais, eh, première nouvelle : ça n’est pas non plus actuel­le­ment un proces­sus indo­lore. Que vous ne ressen­tiez qu’une rela­tive absence de douleur témoigne seule­ment de votre posi­tion privi­lé­giée au sein de cette struc­ture étatique. Ceux qui sont au bout de la chaîne, que ce soit en Irak, en Pales­tine, à Haïti, ou dans des réserves indiennes aux États-Unis, qu’ils soient dans le flux des migrants ou dans les villes, ceux qui sont « diffé­rents » et de couleur, en parti­cu­lier, mais pauvres en géné­ral, connaissent la diffé­rence entre l’ab­sence de douleur liée à l’ac­quies­ce­ment, d’un côté, et la douleur liée au main­tien de l’ordre exis­tant, de l’autre. Fina­le­ment, aucune alter­na­tive ne se trouve dans la réforme, la seule alter­na­tive se trouve — non pas dans la fantasque révo­lu­tion — mais dans la dévo­lu­tion, c’est-à-dire le déman­tè­le­ment de l’Em­pire depuis ses entrailles.

Je suis très en colère d’avoir eu à gaspiller autant de temps, ces dernières années, à décons­truire des argu­ments paci­fistes sans queue ni tête. Je suis en colère d’avoir eu à écrire tant de bouquins pour expo­ser des conclu­sions qui devraient être assez évidentes. Flash info : cette culture est en train de tuer la planète. Flash info : cette culture est fondée sur la violence. Flash info : cette culture relève de la socio­pa­thie. Flash info : cette culture requiert que nous soyons décon­nec­tés les uns des autres, mais égale­ment et plus parti­cu­liè­re­ment, que nous soyons décon­nec­tés de notre terre. Flash info : cette culture nous inculque l’ir­res­pon­sa­bi­lité et ne survi­vrait pas si nous venions à gagner ne serait-ce qu’une once de respon­sa­bi­lité.

Il y a quelques temps, un ami m’a envoyé cet e-mail :

Il y a tant de gens qui ont peur de prendre des déci­sions et de prendre des respon­sa­bi­li­tés. Les enfants sont éduqués, et les adultes encou­ra­gés, à ne pas prendre de déci­sions et de respon­sa­bi­lité. Ou, plus exac­te­ment, on les forme à ne s’en­ga­ger que dans des faux choix. Lorsque je pense à cette culture et aux horreurs qu’elle commet, et que nous permet­tons, et lorsque je pense à la réponse type face à des choix diffi­ciles, il me semble évident que tout, dans cette culture, nous pousse à « choi­sir » des « réponses » rigides, contrô­lées, et vagues, au lieu de la flui­dité, du vrai choix, et de la respon­sa­bi­lité person­nelle liée à ces choix. À chaque fois.

Le paci­fisme n’en est qu’un exemple. Le paci­fisme est bien sûr, moins diver­si­fié dans son déni et ses illu­sions que d’autres aspects de cette culture (en d’autres termes, plus évident dans sa stupi­dité), mais tout cela fait partie de la même chose : le contrôle et le déni de la rela­tion et de la respon­sa­bi­lité, d’un côté, contre le choix et la prise de respon­sa­bi­lité dans des circons­tances parti­cu­lières, de l’autre.

Le paci­fiste élimine le choix et la respon­sa­bi­lité en excluant une large gamme de possi­bi­li­tés de l’ac­tion et même de la discus­sion. « Regar­dez comme je suis pur, en ne faisant pas les mauvais choix », peuvent-ils dire, alors qu’en réalité, ils n’ont aucun choix du tout. Et bien sûr, ils font des choix, en fait. Choi­sir l’inac­tion — ou l’ac­tion inef­fi­cace — face à l’ex­ploi­ta­tion et à l’abus, c’est peut-être la plus impure des actions imagi­nables. Mais ces actions inef­fi­caces peuvent four­nir une illu­sion d’ef­fi­ca­cité : peu importe ce que l’on peut dire du paci­fisme, même face à des problèmes gigan­tesques, le paci­fisme et les autres réponses qui ne menacent pas le statu quo, sont des objec­tifs attei­gnables. C’est toujours ça, j’ima­gine. Mais cela me rappelle ceux qui vont chez le théra­peute pour avoir l’im­pres­sion de faire quelque chose, à la diffé­rence de ceux qui affrontent réel­le­ment leurs peurs, et qui choi­sissent de jouer un rôle actif dans leur trans­for­ma­tion.

Le paci­fisme est une imita­tion toxique de l’amour, n’est-ce pas ? Parce que cela n’a en fait rien à voir avec aimer quelqu’un. Pour­rait-on dire que les imita­tions toxiques sont toxiques en partie parce qu’elles ignorent la respon­sa­bi­lité, elles ignorent la rela­tion, elles ignorent la présence, parce qu’elles remplacent le choix et la flui­dité par le contrôle ? Les imita­tions toxiques sont, bien évidem­ment, les consé­quences et les causes de la démence. Pour­rait-on dire qu’un manque de respon­sa­bi­lité, de rela­tion, de présence, et la substi­tu­tion de la flui­dité et du choix par le contrôle sont les causes et les consé­quences de la démence ?

Ce livre est néces­saire, et plus encore à chaque jour qui passe.

Lisez-le. Et une fois fini, faites quelque chose.

Derrick Jensen


Une dernière cita­tion de Ward Chur­chill à ce sujet :

« Ce que je veux, c’est que la civi­li­sa­tion cesse de tuer les enfants de mon peuple. Si cela peut être accom­pli paci­fique­ment, j’en serais heureux. Si signer une péti­tion peut faire en sorte que ceux au pouvoir cessent de tuer des enfants Indiens, je mettrai mon nom en haut de la liste. Si mani­fes­ter peut le faire, je marche­rai aussi loin qu’il le faudra. Si tenir une bougie allu­mée peut le faire, j’en tien­drai deux. Si chan­ter des chan­sons enga­gées peut le faire, je chan­te­rai tout ce qu’il faut. Si vivre simple­ment peut le faire, je vivrai extrê­me­ment simple­ment. Si voter peut le faire, je vote­rai. Mais toutes ces choses sont auto­ri­sées par ceux au pouvoir, et aucune de ces choses n’em­pê­chera ceux au pouvoir de tuer des enfants Indiens. Elles ont toujours échoué, et échoue­ront encore. Étant donné que les enfants de mon peuple sont en train d’être tués, vous n’avez aucune raison de vous plaindre des moyens que j’uti­lise pour proté­ger les vies des enfants de mon peuple. Et j’em­ploie­rai tous les moyens néces­saires. »


Traduc­tion : Nico­las Casaux

Édition & Révi­sion : Fausto Giudice, Héléna Delau­nay, Maria Grandy

non-violence pacifisme résistance riposte

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    1. Malheureusement non, livre jamais traduit, comme la plupart de ceux sur ce sujet. En France, on semble imperméable à cela, notre activisme semble limité, comme nos intellectuels.