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Les ONG internationales et l’industrie de la catastrophe : l’exemple haïtien
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Malgré les énormes sommes d’argent collec­tées, la majo­rité des Haïtiens victimes du séisme en janvier 2010 n’ont connu aucune amélio­ra­tion. Un million d’entre eux vivent encore dans les camps de toile, les gravats n’ont toujours pas été enle­vés et la recons­truc­tion promise n’a pas encore commencé.

A qui la faute ?

D’une part, par exemple, à la Commis­sion Inté­ri­maire pour la Recons­truc­tion d’Haïti (la CIRH), co-prési­dée par Bill Clin­ton, et qui agit pour le compte des États-Unis, avec l’aide des Casques Bleus de l’ONU, et aux pays étran­gers, satel­lites des États-Unis, la France en tête, qui n’ont pas versé les fonds promis, et qui ferment les yeux sur cette infa­mie.

D’autre part, aux ONG inter­na­tio­nales, qui, au mieux, travaillent de façon chao­tique et inef­fi­cace, et au pire, n’en­gagent pas l’argent recueilli dans des projets de recons­truc­tion.

Et, tout cela, parce que toute cette engeance œuvre pour les inté­rêts privés de l’Em­pire au mépris des sinis­trés, pour lesquels elle avait pour­tant lancé en grande pompe et à grand fracas des appels aux dons déchi­rants.

Voici, pour comprendre tout cela, l’ar­ticle « An Inter­view With Ashley Smith on Haiti and the NGOs /Priso­ners on Their Own Island », de Mike Whit­ney, paru le 26 janvier 2011 dans Coun­terPunch.


Prison­niers de leur propre île

Inter­view d’Ash­ley Smith sur Haïti et les ONG

MW : Dans votre article dans Coun­terPunch inti­tulé « Haïti and the Aid Racket » (Haïti et le racket de l’aide huma­ni­taire), vous dites que « la catas­trophe à Haïti a révélé les pires aspects du gouver­ne­ment des États-Unis et de l’in­dus­trie de l’aide huma­ni­taire ». Pouvez-vous nous expliquer ce que vous enten­dez par là?

Ashley Smith : Après le trem­ble­ment de terre, les puis­sances impé­riales et les ONG inter­na­tio­nales ont collecté des milliards de dollars avec la promesse d’as­su­rer l’aide aux victimes du séisme à Haïti et ensuite de recons­truire le pays. Aujourd’­hui, même des person­na­li­tés recon­nues sont très critiques vis-à-vis des inter­ven­tions des États-Unis et des ONG.

Par exemple, Ricardo Seiten­fus, Repré­sen­tant Spécial en Haïti de l’Or­ga­ni­sa­tion des États Améri­cains (OEA) a déclaré au quoti­dien suisse, Le Temps : « S’il existe une preuve de l’échec de l’aide inter­na­tio­nale, c’est Haïti ».

Pour ces instants d’hon­nê­teté, l’OEA a desti­tué Ricardo Seiten­fus de ses fonc­tions. Pour­tant, il avait raison. Aujourd’­hui, il y a encore plus de 810.000 personnes, essen­tiel­le­ment des victimes du séisme, qui sont obli­gées de vivre dans 1150 camps de toile, à Port-au-Prince et en péri­phé­rie. Seule­ment 15% des loge­ments de tran­si­tion qui avaient été promis ont été construits. Et, éton­nam­ment, seule­ment 5% des gravats ont été enle­vés. Et il n’y a pratique­ment pas eu de recons­truc­tion.

Ce sont les États-Unis qui sont les premiers respon­sables de cet échec. Au tout début, l’Ad­mi­nis­tra­tion Obama, sous couvert d’aide huma­ni­taire, avait profité de séisme pour déployer 20 000 soldats et 17 navires de guerre pour renfor­cer l’oc­cu­pa­tion du pays par les Nations Unies pour main­te­nir l’ordre parmi les sinis­trés et empê­cher un afflux de réfu­giés aux États-Unis.

Cette réponse mili­taire, comme l’a dénoncé Méde­cins sans Fron­tières à l’époque, a en réalité gêné la distri­bu­tion des secours d’ur­gence. Et une fois que les US se sont réel­le­ment penchés sur l’aide huma­ni­taire et la recons­truc­tion, c’était pour créer la Commis­sion Inté­ri­maire pour la Recons­truc­tion d’Haïti (la CIRH), sous leur direc­tion, qui recueillait des promesses de dons de dix milliards de dollars de la part des puis­sances impé­riales. La CIRH, toute­fois, n’a, à ce jour, reçu que 10% des sommes promises.

Une fois qu’ils auront récu­péré les dons (s’ils le font), les États-Unis comptent mettre en œuvre un projet néoli­bé­ral visant à exploi­ter la main d’œuvre bon marché d’Haïti pour l’em­ployer dans les usines, les plan­ta­tions desti­nées à l’ex­por­ta­tion, et les sites touris­tiques. Et donc, ce qu’ils prétendent être un « effort », selon le terme employé par Bill Clin­ton, le président de la CIRH, l’ef­fort de mieux construire, est en fait une impos­ture desti­née à exploi­ter Haïti.

Le bilan des ONG inter­na­tio­nales est presque aussi catas­tro­phique. Pour être juste, certaines ont accom­pli un travail remarquable, en parti­cu­lier Part­ners in Health . Mais, d’une façon géné­rale, les ONG ont manqué à leur enga­ge­ment vis-à vis des Haïtiens. Les ONG n’ont pas dépensé les sommes énormes qu’elles ont collec­tées. La Croix Rouge, par exemple, a recueilli 479 millions de dollars de dons pour Haïti, mais n’en a dépensé ou engagé dans des projets que 245 millions.

Les ONG ne coor­donnent pas les secours. Elles sont toutes enga­gées dans une compé­ti­tion capi­ta­liste pour la collecte des dons et leur préoc­cu­pa­tion est d’es­tam­piller leurs actions de façon distincte pour pouvoir annon­cer leurs « réus­sites » à leurs dona­teurs. En consé­quence, dans le meilleur des cas, les ONG four­nissent tout un tas de services inco­hé­rents aux sinis­trés. Dans le pire des cas, elles gardent sous le coude des sommes ahuris­santes.

En réalité, les États-Unis, leurs alliés, et les ONG qui les repré­sentent ont super­visé et, dans de nombreux cas, provoqué l’ag­gra­va­tion de la situa­tion à Haïti au cours de l’an­née passée. L’échec de la recons­truc­tion a condamné des centaines de milliers de personnes à rester bloquées dans les camps, à être expo­sées aux intem­pé­ries, aux mala­dies, à la violence qu’en­gendrent les situa­tions déses­pé­rées.

Par-dessus le marché, les forces d’oc­cu­pa­tion des Nations Unies, et plus parti­cu­liè­re­ment un contin­gent de soldats népa­lais, ont très vrai­sem­bla­ble­ment intro­duit le choléra qui a provoqué une épidé­mie dans tout le pays, tuant des milliers de personnes et conta­mi­nant des milliers d’autres.

Les États-Unis ont alors provoqué une crise poli­tique pour que des élec­tions légis­la­tives donnent un vernis de démo­cra­tie à la domi­na­tion néoco­lo­niale améri­caine. Ces élec­tions étaient une masca­rade: elles écar­taient du scru­tin le parti poli­tique le plus popu­laire du pays, Fanmi Lava­las, et étaient marquées par des fraudes massives et des émeutes à l’is­sue des résul­tats.

Et pour finir, comme dans un cauche­mar, l’an­cien dicta­teur, « Baby Doc » Duva­lier, revient à Haïti après 25 ans d’exil, plon­geant le pays dans le chaos poli­tique.

MW : Le profes­seur d’uni­ver­sité David Harvey dit que les ONG servent de cheval de Troie à la mondia­li­sa­tion néoli­bé­rale, êtes-vous d’ac­cord avec son point de vue, et si c’est le cas, pouvez-vous déve­lop­per?

Ashley Smith : Soyons clairs. D’abord, le terme d’ONG regroupe toutes sortes d’as­so­cia­tions, depuis les orga­ni­sa­tions réfor­mistes jusqu’aux grandes orga­ni­sa­tions huma­ni­taires et autres qui sont essen­tiel­le­ment des antennes de divers états, à la fois mineures et majeures. Certaines ONG réfor­mistes ont joué un rôle impor­tant au Forum Social Mondial et d’autres se sont rangées clai­re­ment du côté de la mondia­li­sa­tion néoli­bé­rale.

Harvey a tout à fait raison sur le rôle que jouent les orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. Il y a des rapports insi­dieux entre elles, l’im­pé­ria­lisme US et la mondia­li­sa­tion néoli­bé­rale.

Après la crise écono­mique des années 1970, les États-Unis ont aban­donné le Keyné­sia­nisme, dont la théo­rie sur un déve­lop­pe­ment géré par l’État avait échoué, pour lui préfé­rer le « fonda­men­ta­lisme de marché », c’est-à-dire le néoli­bé­ra­lisme, à l’in­té­rieur du pays et à l’étran­ger, dans le but de remettre dans le système le concept de béné­fices et de crois­sance. Aux États-Unis, les classes diri­geantes ont anni­hilé les syndi­cats, réduit l’état-provi­dence et dérè­gle­menté l’éco­no­mie.

Au niveau inter­na­tio­nal, comme l’ex­plique Walden Bello dans « Dark Victory », les États-Unis se sont servis de la crise de la dette pour contraindre les pays pauvres à ouvrir leurs marchés à la concur­rence, suppri­mer les régle­men­ta­tions sur les capi­taux étran­gers et natio­naux, priva­ti­ser les services publics, et déman­te­ler les systèmes de protec­tion sociale.

Le néoli­bé­ra­lisme agit pour le compte de la classe des capi­ta­listes, en réta­blis­sant le concept de béné­fices et de crois­sance — si inégal soit-il — dans le système mondial. Mais le néoli­bé­ra­lisme exige un coût social énorme dans tous les domaines. Dans les pays pauvres, il a déplacé les agri­cul­teurs, appau­vri les ouvriers et créé d’énormes bidon­villes dans de nombreuses parties du monde. Par-dessus le marché, le déman­tè­le­ment de l’État a empê­ché de nombreux pays de four­nir des services publics, de régu­ler le capi­tal, ou de faire face aux catas­trophes natu­relles ou sociales.

Pour combler ce vide, les puis­sances impé­riales, les Insti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales, et les fonda­tions patro­nales ont détourné les fonds desti­nés aux états du Tiers Monde pour les distri­buer aux ONG. Et c’est ainsi que les ONG ont, de fait, accé­léré l’ou­ver­ture des marchés des pays pauvres.

David Harvey appelle ce proces­sus « la priva­ti­sa­tion par les ONG ».

MW : Les grandes ONG consi­dèrent-elles que les catas­trophes natu­relles font partie de « l’in­dus­trie de la crois­sance » ou bien leur inté­rêt est-il stric­te­ment huma­ni­taire?

Ashley Smith : En réalité, c’est un peu des deux à la fois. Elles sont partie inté­grante de ce que Naomi Klein appelle le « capi­ta­lisme du désastre ». Les ONG inter­na­tio­nales sont de véri­tables entre­prises, et des entre­prises impor­tantes qui plus est. Il y a envi­ron 50 000 ONG inter­na­tio­nales qui se répar­tissent 10 milliards de fonds de la part des Insti­tu­tions Finan­cières Inter­na­tio­nales, des puis­sances impé­riales et des gouver­ne­ments locaux.

Tout comme les entre­prises commer­ciales, elles ont des PDG, des conseils d’ad­mi­nis­tra­tion compo­sés essen­tiel­le­ment de capi­ta­listes, un person­nel admi­nis­tra­tif de classe moyenne, et puis, en bas de l’échelle, des travailleurs mal payés dans les pays où ils opèrent.

Ces ONG collectent des dons en mettant en valeur les problèmes du Tiers Monde, en parti­cu­lier les catas­trophes comme le séisme en Haïti, person­na­lisent leurs projets d’aide huma­ni­taire, et vont ensuite vendre leur produit aux dona­teurs impé­riaux ou patro­naux et aux parti­cu­liers pour collec­ter davan­tage d’argent.

Elles font dans le commerce de la pauvreté et dans la gestion des catas­trophes. Certains employés d’ONG inter­na­tio­nales m’ont raconté que quand le séisme a frappé Haïti, des bureau­crates des ONG, enthou­sias­més à l’idée de lancer à nouveau des appels aux dons, ont fêté le trem­ble­ment de terre comme s’ils avaient trouvé du pétrole. En tant qu’en­ti­tés capi­ta­listes, ils soutiennent et ampli­fient les diffé­rences de classes dans les socié­tés où ils opèrent.

L’an­thro­po­logue Mark Schul­ler explique leur influence en Haïti. Il écrit:

« En plus de salaires plus élevés, les employés des ONG béné­fi­cient de nombreux privi­lèges: de l’eau potable non polluée, l’élec­tri­cité pour rechar­ger les télé­phones portables, les e-mails, et le visa pour les Etats-Unis tant convoité. Ces privi­lèges, à leur tour, ancrent les indi­vi­dus dans l’éco­no­mie mondiale. Les premiers séjours de ces personnes aux Etats-Unis conso­lident les idéo­lo­gies néoli­bé­rales.

Cette classe moyenne, dépen­dante et arti­fi­cielle — la « classe ONG » — soutient donc direc­te­ment une forme de mondia­li­sa­tion écono­mique, réalise un travail idéo­lo­gique et stra­ti­fie davan­tage la popu­la­tion d’Haïti, en choi­sis­sant quelques heureux élus pour leur accor­der les privi­lèges qui sont refu­sés à l’en­semble de la popu­la­tion pauvre en Haïti ».

En dépit de l’hu­ma­ni­ta­risme qu’elles professent, ces ONG ne résolvent en rien la catas­trophe, au mieux, elles atté­nuent les effets de cette catas­trophe dans les pays où elles opèrent. Dans la mesure où elles et le capi­ta­lisme néoli­bé­ral sont entre­mê­lés, elles ne peuvent pas dénon­cer, et ne le feront pas, les origines systé­miques de la pauvreté dans le Tiers Monde qui trans­forment des catas­trophes natu­relles en catas­trophes sociales.

Elles sont en fait complices du problème. Ainsi, elles tiennent un commerce floris­sant à mettre des panse­ments sur les bles­sures mortelles que leur infligent leurs dona­teurs néoli­bé­raux. Haïti en est l’exemple-type. Alors qu’Haïti plonge dans une pauvreté de plus en plus extrême, le nombre d’ONG a explosé, pour atteindre plus de 10 000 dans tout le pays. Plus la situa­tion empi­rait, plus elles pous­saient comme des cham­pi­gnons, prises dans un engre­nage de besoins crois­sants auxquels elles font face de plus en plus mal.

MW : Pourquoi a-t-il été si diffi­cile d’amé­lio­rer le dispo­si­tif permet­tant de faire face aux besoins essen­tiels des Haïtiens? Est-ce une ques­tion de finan­ce­ment, de logis­tique, d’ac­cès au maté­riel lourd? De poli­tique? De quoi d’autre?

Ashley Smith : Ce n’est pas en réalité une ques­tion de tech­nique ou de logis­tique. Ni un problème lié aux Haïtiens eux-mêmes, comme le disent souvent les racistes.

Comme l’ex­plique le profes­seur *Alex Dupuy dans son excellent livre « Haiti and the World Economy » (Haïti et l’éco­no­mie mondiale), les respon­sables du sous-déve­lop­pe­ment à Haïti sont les classes diri­geantes haïtiennes et l’im­pé­ria­lisme.

Après la Révo­lu­tion à Haïti en 1804 — la première révolte d’es­clave victo­rieuse de l’his­toire — la nouvelle classe diri­geante a voulu conti­nuer l’ex­ploi­ta­tion de plan­ta­tions desti­nées à l’ex­por­ta­tion sur les marchés mondiaux. Mais les esclaves libé­rés se sont enfuis des plan­ta­tions pour s’ins­tal­ler comme agri­cul­teurs et culti­ver la terre pour leurs besoins person­nels et des expor­ta­tions à petite échelle. Inca­pables de pour­suivre l’ex­ploi­ta­tion de leurs plan­ta­tions capi­ta­listes, et encore moins d’in­dus­tria­li­ser le pays, la classe diri­geante s’est divi­sée en deux: les commerçants dans les villes et les proprié­taires terriens, les deux groupes vivant aux dépens de la majo­rité paysanne du pays et dépen­dant du capi­ta­lisme inter­na­tio­nal.

L’im­pé­ria­lisme, toute­fois, était — et est toujours — la cause majeure du sous-déve­lop­pe­ment d’Haïti. Les puis­sances impé­riales (toutes escla­va­gistes à l’époque) étaient terri­fiées à la pers­pec­tive d’une Révo­lu­tion haïtienne.

Elles ont commencé par impo­ser un embargo écono­mique à la société nais­sante et ont ensuite pris Haïti au piège de l’en­det­te­ment. En échange de la recon­nais­sance de l’état d’Haïti en 1825, la France forçait Haïti à lui verser 150 millions de francs, l’équi­valent aujourd’­hui de 21 milliards de dollars, en compen­sa­tion de la perte de ses esclaves. Et donc, la France impo­sait à Haïti un ajus­te­ment struc­tu­rel dès sa créa­tion.

En tant que puis­sance impé­riale montante, les États-Unis ont établi des rapports préda­teurs avec Haïti, l’en­va­his­sant et l’oc­cu­pant plusieurs fois à la fin du XIX°s pour l’obli­ger à payer les échéances de la dette. Ils ont occupé le pays entre 1915 et 1934, répri­mant la popu­la­tion et créant les Forces Armées d’Haïti. Plus tard, ils ont soutenu la dicta­ture des Duva­lier en tant qu’al­lié anti­com­mu­niste contre Castro à Cuba.

A la fin des années 1970, les États-Unis avaient convaincu Baby Doc de mettre en place un projet néoli­bé­ral pour ouvrir Haïti au marché de l’agro-busi­ness améri­cain, de construire des usines d’es­claves (« sweat­shops ») pour l’in­dus­trie textile inter­na­tio­nale et de créer des stations touris­tiques pour les yuppies.

Pauvres et écœu­rés, les ouvriers et les pauvres des villes se révol­taient, chas­saient du pouvoir Baby Doc, puis, en 1990, élisaient Jean-Bertrand Aris­tide à la tête du pays sur un programme de réformes sociales. Les États-Unis ripos­taient en soute­nant la classe diri­geante d’Haïti lors de deux coups d’état, l’un en 1991 et l’autre en 2004.

Leur objec­tif était de répri­mer les mouve­ments de masse et d’em­pê­cher le gouver­ne­ment de prendre des mesures pour amélio­rer les condi­tions de vie de la popu­la­tion d’Haïti. Depuis 2004, les États-Unis soutiennent l’oc­cu­pa­tion du pays par les Nations-Unies pour main­te­nir l’ordre contre la résis­tance, tout en cher­chant encore à impo­ser leur projet écono­mique.

MW : Mike Davis dit que les ONG sont une sorte « d’im­pé­ria­lisme soft ». S’il dit vrai, alors la mission des milliers d’ONG à Haïti pour­rait être consi­dé­rée comme une sorte d’oc­cu­pa­tion, non? Qu’en pensez-vous?

Ashley Smith : Il a abso­lu­ment raison en ce qui concerne les ONG inter­na­tio­nales. Autre­fois, l’im­pé­ria­lisme se servait des insti­tu­tions reli­gieuses pour justi­fier les conquêtes, la colo­ni­sa­tion et le pillage sous couvert de mission civi­li­sa­trice — ils appor­taient la lumière du chris­tia­nisme aux popu­la­tions païennes.

Aujourd’­hui, alors qu’elles pillent le Tiers Monde, les puis­sances impé­riales distri­buent de l’argent aux ONG pour donner l’illu­sion qu’elles se soucient d’ai­der les gens-mêmes qu’elles dépouillent et qu’elles exploitent. Haïti est peut-être le pire exemple de ce proces­sus. Alors que les États-Unis impo­saient les projets néoli­bé­raux qui appau­vris­saient la popu­la­tion, ils versaient de l’argent aux ONG, en se glori­fiant de façon illu­soire d’ai­der Haïti.

Tout comme les insti­tu­tions reli­gieuses du passé, les ONG sont partie inté­grante de la domi­na­tion impé­riale des pays pauvres. A Haïti, par exemple, 70% du finan­ce­ment des ONG provient des fonds publics US. En consé­quence, elles deviennent des agents de contrôle grâce aux pres­ta­tions qu’elles offrent aux socié­tés où elles opèrent.

Comme l’ex­plique Peter Hall­ward:

« La plus grande partie de l’argent de l’USAID qui va à Haïti et dans d’autres pays de la région sert, de toute évidence, à proté­ger les inté­rêts privés — à encou­ra­ger les condi­tions propices aux inves­tis­se­ments, déve­lop­per des liens avec les milieux d’af­faires locaux, main­te­nir une main d’œuvre locale docile et bon marché, etc. ».

Peut-être une des pires inci­dences du rôle que jouent les ONG, c’est qu’elles sont deve­nues le moyen de coop­ter la résis­tance locale. Comme le dit Mike Davis dans « Planète Bidon­villes » (« Planet of Slums »), les ONG qui opèrent dans le Tiers Monde se sont avérées très douées pour coop­ter les diri­geants locaux, s’em­pa­rant ainsi de l’es­pace social tradi­tion­nel­le­ment occupé par la gauche. Même s’il y a des excep­tions notoires — comme les ONG mili­tantes qui ont orga­nisé le Forum Social Mondial — l’al­liance ONG/ « révo­lu­tion de la société civile » se solde, en géné­ral, par la bureau­cra­ti­sa­tion et la dé-radi­ca­li­sa­tion des mouve­ments sociaux urbains.

MW : A quel point se sert-on des ONG pour usur­per le pouvoir? Repré­sentent-elles une menace pour la souve­rai­neté d’Haïti?

Ashley Smith : c’est le côté le plus insi­dieux de l’uti­li­sa­tion des ONG par l’em­pire à Haïti. Comme je l’ai signalé plus tôt, même avant le séisme, les dona­teurs de l’em­pire et des grandes entre­prises court-circui­taient l’état Haïtien pour donner l’argent direc­te­ment aux ONG inter­na­tio­nales. Ils accé­lé­raient ainsi le proces­sus de démem­bre­ment de l’état, au point que les Haïtiens, en parlant de leur propre pays, disent qu’il n’est pas dirigé par le gouver­ne­ment mais par une « répu­blique des ONG ».

Cette expres­sion exprime bien la façon dont Haïti a perdu sa souve­rai­neté. Mais la réalité est encore pire que ce que sous-tend cette expres­sion. Les ONG ne font partie d’au­cune répu­blique, elles n’ont aucun compte à rendre au peuple haïtien ni même à son gouver­ne­ment, mais aux dona­teurs inter­na­tio­naux. Et elles ne sont pas vrai­ment non-gouver­ne­men­tales. Elles dépendent en fait telle­ment des puis­sances impé­riales pour les dons qu’on devrait plutôt les consi­dé­rer comme des antennes gouver­ne­men­tales.

En réalité, les ONG font partie de la façon dont l’im­pé­ria­lisme US dirige Haïti aujourd’­hui en tant que néo-colo­nie. Ils utilisent la force d’oc­cu­pa­tion des Nations Unies comme bras armé. Et ils utilisent les ONG pour contrô­ler les services sociaux.

La combi­nai­son ONU/ONG montre bien que ce n’est pas le gouver­ne­ment haïtien, a fortiori son peuple, qui dirige son propre pays.

MW : quelle est la rela­tion entre le Penta­gone et les ONG?

Ashley Smith : Autre­fois, les ONG obser­vaient le prin­cipe de neutra­lité dans les conflits et refu­saient de soute­nir les inter­ven­tions impé­riales. Toute­fois, comme le dit Conor Foley (auteur de livres et travailleur huma­ni­taire) dans « The Thin Blue Line: How Huma­ni­ta­ria­nism Went to War », beau­coup d’ONG, comme Méde­cins Sans Fron­tières, ont aban­donné cette posi­tion et appelé à l’in­ter­ven­tion impé­riale. Elles sont ainsi deve­nues les petites mains de la domi­na­tion impé­riale.

A Haïti, les États-Unis ont déli­bé­ré­ment utilisé les ONG volon­taires comme alliées pour désta­bi­li­ser et renver­ser le gouver­ne­ment d’Aris­tide. Les États-Unis ont imposé un embargo de l’aide huma­ni­taire pour empê­cher Aris­tide de mettre en place toute réforme sociale. Ils ont ensuite versé de l’argent aux ONG par le biais d’USAID. Beau­coup de ces ONG soute­naient le Groupe des 184 (une coali­tion d’hommes d’af­faires hostiles à Aris­tide), certaines ont même soutenu les esca­drons de la mort que soute­naient les États-Unis, d’autres ont soutenu le coup d’état US.

Aujourd’­hui, Haïti est une néo-colo­nie des États-Unis. Les États-Unis ont un pouvoir d’état effec­tif grâce à l’oc­cu­pa­tion de l’ONU. Ils contrôlent son écono­mie grâce à la CIRH. Ils dominent pratique­ment tous les aspects de la société civile grâce à leur emprise sur les ONG.

C’est pour toutes ces raisons que l’an­cien repré­sen­tant de l’OEA à Haïti, Ricardo Seiten­fus, a déclaré que l’ONU « trans­for­mait les Haïtiens en prison­niers de leur propre île ».

Ashley Smith écrit pour Socia­list Worker. Mike Whit­ney vit dans l’état de Washing­ton

Alex Dupuy, origi­naire d’Haiti, est profes­seur de socio­lo­gie à Wesleyan Univer­sity (Connec­ti­cut, USA).

Dans l’ar­ticle : « One year after the earthquake, foreign help is actually hurting Haiti » (un an après le séisme, l’aide étran­gère fait véri­ta­ble­ment des dégâts à Haïti) , il écrit :

(Extraits)

La réac­tion inter­na­tio­nale, à la suite du séisme à Haïti qui s’est produit il y a un an, a été prompte et consi­dé­rable. Les dégâts ont égale­ment été consi­dé­rables : le séisme a tué 200.000 personnes, en a blessé plus de 300.000, a détruit plus de 250.000 habi­ta­tions et déplacé plus d’1,5 millions de personnes, parmi lesquelles 1 million vivent encore dans des loge­ments de fortune instal­lés dans des centaines de camps. Le montant des dégâts est estimé à plus de 14 milliards de dollars. 39 gouver­ne­ments et des parti­cu­liers du monde entier ont envoyé de l’argent, des aides de toutes sortes, parmi lesquels des méde­cins, des vivres, des médi­ca­ments, de l’eau, des abris tempo­raires et du maté­riel lourd pour enle­ver les gravats. La popu­la­tion d’Haïti a appré­cié l’aide huma­ni­taire et les gestes de soli­da­rité inter­na­tio­nale.

(…)

Mais l’en­voi immé­diat d’aide aux sinis­trés après le trem­ble­ment de terre, c’est une chose. Les objec­tifs de la commu­nauté inter­na­tio­nale – les US, le Canada et la France; les Nations Unis ; les insti­tu­tions finan­cières, comme la Banque Mondiale et le FMI – en sont une toute autre et ils sont bien plus problé­ma­tiques. Leurs objec­tifs et leurs poli­tiques visent avant tout à faire profi­ter leurs propres inves­tis­seurs, leurs agri­cul­teurs, leurs chefs d’en­tre­prise et les ONG.

(…)

Jusqu’à présent, la CIRH n’a pas fait grand chose. Moins de 10% des 9 milliards promis par les dona­teurs étran­gers ont été versés, et, malgré cela, cet argent n’a pas été entiè­re­ment dépensé. A part recons­truire l’aé­ro­port inter­na­tio­nal et enle­ver les gravats dans les prin­ci­pales artères de la ville, ils n’ont commencé la recons­truc­tion d’au­cune infra­struc­ture – routes, ports, loge­ments, commu­ni­ca­tions. D’après la presse, sur plus de 1500 contrats US signés pour un montant de 267 millions de dollars seuls 20, d’une valeur de 4,3 millions de dollars, sont allés à des entre­prises haïtiennes. Le reste est allé à des socié­tés améri­caines, qui utilisent pratique­ment exclu­si­ve­ment des four­nis­seurs améri­cains. Alors que ces sous-trai­tants étran­gers emploient des Haïtiens, en grande partie sur la base d’ac­cords « cash-for-work » (du travail contre de l’argent), l’es­sen­tiel de l’argent et des béné­fices sont réin­ves­tis aux US.


Traduc­tion: emcee

capitalisme ONG