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Les ONG internationales et l’industrie de la catastrophe : l’exemple haïtien
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Malgré les énormes sommes d’argent collectées, la majorité des Haïtiens victimes du séisme en janvier 2010 n’ont connu aucune amélioration. Un million d’entre eux vivent encore dans les camps de toile, les gravats n’ont toujours pas été enlevés et la reconstruction promise n’a pas encore commencé.

A qui la faute ?

D’une part, par exemple, à la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (la CIRH), co-présidée par Bill Clinton, et qui agit pour le compte des États-Unis, avec l’aide des Casques Bleus de l’ONU, et aux pays étrangers, satellites des États-Unis, la France en tête, qui n’ont pas versé les fonds promis, et qui ferment les yeux sur cette infamie.

D’autre part, aux ONG internationales, qui, au mieux, travaillent de façon chaotique et inefficace, et au pire, n’engagent pas l’argent recueilli dans des projets de reconstruction.

Et, tout cela, parce que toute cette engeance œuvre pour les intérêts privés de l’Empire au mépris des sinistrés, pour lesquels elle avait pourtant lancé en grande pompe et à grand fracas des appels aux dons déchirants.

Voici, pour comprendre tout cela, l’article « An Interview With Ashley Smith on Haiti and the NGOs /Prisoners on Their Own Island », de Mike Whitney, paru le 26 janvier 2011 dans CounterPunch.


Prisonniers de leur propre île

Interview d’Ashley Smith sur Haïti et les ONG

MW : Dans votre article dans CounterPunch intitulé « Haïti and the Aid Racket » (Haïti et le racket de l’aide humanitaire), vous dites que « la catastrophe à Haïti a révélé les pires aspects du gouvernement des États-Unis et de l’industrie de l’aide humanitaire ». Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par là?

Ashley Smith : Après le tremblement de terre, les puissances impériales et les ONG internationales ont collecté des milliards de dollars avec la promesse d’assurer l’aide aux victimes du séisme à Haïti et ensuite de reconstruire le pays. Aujourd’hui, même des personnalités reconnues sont très critiques vis-à-vis des interventions des États-Unis et des ONG.

Par exemple, Ricardo Seitenfus, Représentant Spécial en Haïti de l’Organisation des États Américains (OEA) a déclaré au quotidien suisse, Le Temps : « S’il existe une preuve de l’échec de l’aide internationale, c’est Haïti ».

Pour ces instants d’honnêteté, l’OEA a destitué Ricardo Seitenfus de ses fonctions. Pourtant, il avait raison. Aujourd’hui, il y a encore plus de 810.000 personnes, essentiellement des victimes du séisme, qui sont obligées de vivre dans 1150 camps de toile, à Port-au-Prince et en périphérie. Seulement 15% des logements de transition qui avaient été promis ont été construits. Et, étonnamment, seulement 5% des gravats ont été enlevés. Et il n’y a pratiquement pas eu de reconstruction.

Ce sont les États-Unis qui sont les premiers responsables de cet échec. Au tout début, l’Administration Obama, sous couvert d’aide humanitaire, avait profité de séisme pour déployer 20 000 soldats et 17 navires de guerre pour renforcer l’occupation du pays par les Nations Unies pour maintenir l’ordre parmi les sinistrés et empêcher un afflux de réfugiés aux États-Unis.

Cette réponse militaire, comme l’a dénoncé Médecins sans Frontières à l’époque, a en réalité gêné la distribution des secours d’urgence. Et une fois que les US se sont réellement penchés sur l’aide humanitaire et la reconstruction, c’était pour créer la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (la CIRH), sous leur direction, qui recueillait des promesses de dons de dix milliards de dollars de la part des puissances impériales. La CIRH, toutefois, n’a, à ce jour, reçu que 10% des sommes promises.

Une fois qu’ils auront récupéré les dons (s’ils le font), les États-Unis comptent mettre en œuvre un projet néolibéral visant à exploiter la main d’œuvre bon marché d’Haïti pour l’employer dans les usines, les plantations destinées à l’exportation, et les sites touristiques. Et donc, ce qu’ils prétendent être un « effort », selon le terme employé par Bill Clinton, le président de la CIRH, l’effort de mieux construire, est en fait une imposture destinée à exploiter Haïti.

Le bilan des ONG internationales est presque aussi catastrophique. Pour être juste, certaines ont accompli un travail remarquable, en particulier Partners in Health . Mais, d’une façon générale, les ONG ont manqué à leur engagement vis-à vis des Haïtiens. Les ONG n’ont pas dépensé les sommes énormes qu’elles ont collectées. La Croix Rouge, par exemple, a recueilli 479 millions de dollars de dons pour Haïti, mais n’en a dépensé ou engagé dans des projets que 245 millions.

Les ONG ne coordonnent pas les secours. Elles sont toutes engagées dans une compétition capitaliste pour la collecte des dons et leur préoccupation est d’estampiller leurs actions de façon distincte pour pouvoir annoncer leurs « réussites » à leurs donateurs. En conséquence, dans le meilleur des cas, les ONG fournissent tout un tas de services incohérents aux sinistrés. Dans le pire des cas, elles gardent sous le coude des sommes ahurissantes.

En réalité, les États-Unis, leurs alliés, et les ONG qui les représentent ont supervisé et, dans de nombreux cas, provoqué l’aggravation de la situation à Haïti au cours de l’année passée. L’échec de la reconstruction a condamné des centaines de milliers de personnes à rester bloquées dans les camps, à être exposées aux intempéries, aux maladies, à la violence qu’engendrent les situations désespérées.

Par-dessus le marché, les forces d’occupation des Nations Unies, et plus particulièrement un contingent de soldats népalais, ont très vraisemblablement introduit le choléra qui a provoqué une épidémie dans tout le pays, tuant des milliers de personnes et contaminant des milliers d’autres.

Les États-Unis ont alors provoqué une crise politique pour que des élections législatives donnent un vernis de démocratie à la domination néocoloniale américaine. Ces élections étaient une mascarade: elles écartaient du scrutin le parti politique le plus populaire du pays, Fanmi Lavalas, et étaient marquées par des fraudes massives et des émeutes à l’issue des résultats.

Et pour finir, comme dans un cauchemar, l’ancien dictateur, « Baby Doc » Duvalier, revient à Haïti après 25 ans d’exil, plongeant le pays dans le chaos politique.

MW : Le professeur d’université David Harvey dit que les ONG servent de cheval de Troie à la mondialisation néolibérale, êtes-vous d’accord avec son point de vue, et si c’est le cas, pouvez-vous développer?

Ashley Smith : Soyons clairs. D’abord, le terme d’ONG regroupe toutes sortes d’associations, depuis les organisations réformistes jusqu’aux grandes organisations humanitaires et autres qui sont essentiellement des antennes de divers états, à la fois mineures et majeures. Certaines ONG réformistes ont joué un rôle important au Forum Social Mondial et d’autres se sont rangées clairement du côté de la mondialisation néolibérale.

Harvey a tout à fait raison sur le rôle que jouent les organisations internationales. Il y a des rapports insidieux entre elles, l’impérialisme US et la mondialisation néolibérale.

Après la crise économique des années 1970, les États-Unis ont abandonné le Keynésianisme, dont la théorie sur un développement géré par l’État avait échoué, pour lui préférer le « fondamentalisme de marché », c’est-à-dire le néolibéralisme, à l’intérieur du pays et à l’étranger, dans le but de remettre dans le système le concept de bénéfices et de croissance. Aux États-Unis, les classes dirigeantes ont annihilé les syndicats, réduit l’état-providence et dérèglementé l’économie.

Au niveau international, comme l’explique Walden Bello dans « Dark Victory », les États-Unis se sont servis de la crise de la dette pour contraindre les pays pauvres à ouvrir leurs marchés à la concurrence, supprimer les réglementations sur les capitaux étrangers et nationaux, privatiser les services publics, et démanteler les systèmes de protection sociale.

Le néolibéralisme agit pour le compte de la classe des capitalistes, en rétablissant le concept de bénéfices et de croissance — si inégal soit-il — dans le système mondial. Mais le néolibéralisme exige un coût social énorme dans tous les domaines. Dans les pays pauvres, il a déplacé les agriculteurs, appauvri les ouvriers et créé d’énormes bidonvilles dans de nombreuses parties du monde. Par-dessus le marché, le démantèlement de l’État a empêché de nombreux pays de fournir des services publics, de réguler le capital, ou de faire face aux catastrophes naturelles ou sociales.

Pour combler ce vide, les puissances impériales, les Institutions financières internationales, et les fondations patronales ont détourné les fonds destinés aux états du Tiers Monde pour les distribuer aux ONG. Et c’est ainsi que les ONG ont, de fait, accéléré l’ouverture des marchés des pays pauvres.

David Harvey appelle ce processus « la privatisation par les ONG ».

MW : Les grandes ONG considèrent-elles que les catastrophes naturelles font partie de « l’industrie de la croissance » ou bien leur intérêt est-il strictement humanitaire?

Ashley Smith : En réalité, c’est un peu des deux à la fois. Elles sont partie intégrante de ce que Naomi Klein appelle le « capitalisme du désastre ». Les ONG internationales sont de véritables entreprises, et des entreprises importantes qui plus est. Il y a environ 50 000 ONG internationales qui se répartissent 10 milliards de fonds de la part des Institutions Financières Internationales, des puissances impériales et des gouvernements locaux.

Tout comme les entreprises commerciales, elles ont des PDG, des conseils d’administration composés essentiellement de capitalistes, un personnel administratif de classe moyenne, et puis, en bas de l’échelle, des travailleurs mal payés dans les pays où ils opèrent.

Ces ONG collectent des dons en mettant en valeur les problèmes du Tiers Monde, en particulier les catastrophes comme le séisme en Haïti, personnalisent leurs projets d’aide humanitaire, et vont ensuite vendre leur produit aux donateurs impériaux ou patronaux et aux particuliers pour collecter davantage d’argent.

Elles font dans le commerce de la pauvreté et dans la gestion des catastrophes. Certains employés d’ONG internationales m’ont raconté que quand le séisme a frappé Haïti, des bureaucrates des ONG, enthousiasmés à l’idée de lancer à nouveau des appels aux dons, ont fêté le tremblement de terre comme s’ils avaient trouvé du pétrole. En tant qu’entités capitalistes, ils soutiennent et amplifient les différences de classes dans les sociétés où ils opèrent.

L’anthropologue Mark Schuller explique leur influence en Haïti. Il écrit:

« En plus de salaires plus élevés, les employés des ONG bénéficient de nombreux privilèges: de l’eau potable non polluée, l’électricité pour recharger les téléphones portables, les e-mails, et le visa pour les Etats-Unis tant convoité. Ces privilèges, à leur tour, ancrent les individus dans l’économie mondiale. Les premiers séjours de ces personnes aux Etats-Unis consolident les idéologies néolibérales.

Cette classe moyenne, dépendante et artificielle — la « classe ONG » — soutient donc directement une forme de mondialisation économique, réalise un travail idéologique et stratifie davantage la population d’Haïti, en choisissant quelques heureux élus pour leur accorder les privilèges qui sont refusés à l’ensemble de la population pauvre en Haïti ».

En dépit de l’humanitarisme qu’elles professent, ces ONG ne résolvent en rien la catastrophe, au mieux, elles atténuent les effets de cette catastrophe dans les pays où elles opèrent. Dans la mesure où elles et le capitalisme néolibéral sont entremêlés, elles ne peuvent pas dénoncer, et ne le feront pas, les origines systémiques de la pauvreté dans le Tiers Monde qui transforment des catastrophes naturelles en catastrophes sociales.

Elles sont en fait complices du problème. Ainsi, elles tiennent un commerce florissant à mettre des pansements sur les blessures mortelles que leur infligent leurs donateurs néolibéraux. Haïti en est l’exemple-type. Alors qu’Haïti plonge dans une pauvreté de plus en plus extrême, le nombre d’ONG a explosé, pour atteindre plus de 10 000 dans tout le pays. Plus la situation empirait, plus elles poussaient comme des champignons, prises dans un engrenage de besoins croissants auxquels elles font face de plus en plus mal.

MW : Pourquoi a-t-il été si difficile d’améliorer le dispositif permettant de faire face aux besoins essentiels des Haïtiens? Est-ce une question de financement, de logistique, d’accès au matériel lourd? De politique? De quoi d’autre?

Ashley Smith : Ce n’est pas en réalité une question de technique ou de logistique. Ni un problème lié aux Haïtiens eux-mêmes, comme le disent souvent les racistes.

Comme l’explique le professeur *Alex Dupuy dans son excellent livre « Haiti and the World Economy » (Haïti et l’économie mondiale), les responsables du sous-développement à Haïti sont les classes dirigeantes haïtiennes et l’impérialisme.

Après la Révolution à Haïti en 1804 — la première révolte d’esclave victorieuse de l’histoire — la nouvelle classe dirigeante a voulu continuer l’exploitation de plantations destinées à l’exportation sur les marchés mondiaux. Mais les esclaves libérés se sont enfuis des plantations pour s’installer comme agriculteurs et cultiver la terre pour leurs besoins personnels et des exportations à petite échelle. Incapables de poursuivre l’exploitation de leurs plantations capitalistes, et encore moins d’industrialiser le pays, la classe dirigeante s’est divisée en deux: les commerçants dans les villes et les propriétaires terriens, les deux groupes vivant aux dépens de la majorité paysanne du pays et dépendant du capitalisme international.

L’impérialisme, toutefois, était — et est toujours — la cause majeure du sous-développement d’Haïti. Les puissances impériales (toutes esclavagistes à l’époque) étaient terrifiées à la perspective d’une Révolution haïtienne.

Elles ont commencé par imposer un embargo économique à la société naissante et ont ensuite pris Haïti au piège de l’endettement. En échange de la reconnaissance de l’état d’Haïti en 1825, la France forçait Haïti à lui verser 150 millions de francs, l’équivalent aujourd’hui de 21 milliards de dollars, en compensation de la perte de ses esclaves. Et donc, la France imposait à Haïti un ajustement structurel dès sa création.

En tant que puissance impériale montante, les États-Unis ont établi des rapports prédateurs avec Haïti, l’envahissant et l’occupant plusieurs fois à la fin du XIX°s pour l’obliger à payer les échéances de la dette. Ils ont occupé le pays entre 1915 et 1934, réprimant la population et créant les Forces Armées d’Haïti. Plus tard, ils ont soutenu la dictature des Duvalier en tant qu’allié anticommuniste contre Castro à Cuba.

A la fin des années 1970, les États-Unis avaient convaincu Baby Doc de mettre en place un projet néolibéral pour ouvrir Haïti au marché de l’agro-business américain, de construire des usines d’esclaves (« sweatshops ») pour l’industrie textile internationale et de créer des stations touristiques pour les yuppies.

Pauvres et écœurés, les ouvriers et les pauvres des villes se révoltaient, chassaient du pouvoir Baby Doc, puis, en 1990, élisaient Jean-Bertrand Aristide à la tête du pays sur un programme de réformes sociales. Les États-Unis ripostaient en soutenant la classe dirigeante d’Haïti lors de deux coups d’état, l’un en 1991 et l’autre en 2004.

Leur objectif était de réprimer les mouvements de masse et d’empêcher le gouvernement de prendre des mesures pour améliorer les conditions de vie de la population d’Haïti. Depuis 2004, les États-Unis soutiennent l’occupation du pays par les Nations-Unies pour maintenir l’ordre contre la résistance, tout en cherchant encore à imposer leur projet économique.

MW : Mike Davis dit que les ONG sont une sorte « d’impérialisme soft ». S’il dit vrai, alors la mission des milliers d’ONG à Haïti pourrait être considérée comme une sorte d’occupation, non? Qu’en pensez-vous?

Ashley Smith : Il a absolument raison en ce qui concerne les ONG internationales. Autrefois, l’impérialisme se servait des institutions religieuses pour justifier les conquêtes, la colonisation et le pillage sous couvert de mission civilisatrice — ils apportaient la lumière du christianisme aux populations païennes.

Aujourd’hui, alors qu’elles pillent le Tiers Monde, les puissances impériales distribuent de l’argent aux ONG pour donner l’illusion qu’elles se soucient d’aider les gens-mêmes qu’elles dépouillent et qu’elles exploitent. Haïti est peut-être le pire exemple de ce processus. Alors que les États-Unis imposaient les projets néolibéraux qui appauvrissaient la population, ils versaient de l’argent aux ONG, en se glorifiant de façon illusoire d’aider Haïti.

Tout comme les institutions religieuses du passé, les ONG sont partie intégrante de la domination impériale des pays pauvres. A Haïti, par exemple, 70% du financement des ONG provient des fonds publics US. En conséquence, elles deviennent des agents de contrôle grâce aux prestations qu’elles offrent aux sociétés où elles opèrent.

Comme l’explique Peter Hallward:

« La plus grande partie de l’argent de l’USAID qui va à Haïti et dans d’autres pays de la région sert, de toute évidence, à protéger les intérêts privés — à encourager les conditions propices aux investissements, développer des liens avec les milieux d’affaires locaux, maintenir une main d’œuvre locale docile et bon marché, etc. ».

Peut-être une des pires incidences du rôle que jouent les ONG, c’est qu’elles sont devenues le moyen de coopter la résistance locale. Comme le dit Mike Davis dans « Planète Bidonvilles » (« Planet of Slums »), les ONG qui opèrent dans le Tiers Monde se sont avérées très douées pour coopter les dirigeants locaux, s’emparant ainsi de l’espace social traditionnellement occupé par la gauche. Même s’il y a des exceptions notoires — comme les ONG militantes qui ont organisé le Forum Social Mondial — l’alliance ONG/ « révolution de la société civile » se solde, en général, par la bureaucratisation et la dé-radicalisation des mouvements sociaux urbains.

MW : A quel point se sert-on des ONG pour usurper le pouvoir? Représentent-elles une menace pour la souveraineté d’Haïti?

Ashley Smith : c’est le côté le plus insidieux de l’utilisation des ONG par l’empire à Haïti. Comme je l’ai signalé plus tôt, même avant le séisme, les donateurs de l’empire et des grandes entreprises court-circuitaient l’état Haïtien pour donner l’argent directement aux ONG internationales. Ils accéléraient ainsi le processus de démembrement de l’état, au point que les Haïtiens, en parlant de leur propre pays, disent qu’il n’est pas dirigé par le gouvernement mais par une « république des ONG ».

Cette expression exprime bien la façon dont Haïti a perdu sa souveraineté. Mais la réalité est encore pire que ce que sous-tend cette expression. Les ONG ne font partie d’aucune république, elles n’ont aucun compte à rendre au peuple haïtien ni même à son gouvernement, mais aux donateurs internationaux. Et elles ne sont pas vraiment non-gouvernementales. Elles dépendent en fait tellement des puissances impériales pour les dons qu’on devrait plutôt les considérer comme des antennes gouvernementales.

En réalité, les ONG font partie de la façon dont l’impérialisme US dirige Haïti aujourd’hui en tant que néo-colonie. Ils utilisent la force d’occupation des Nations Unies comme bras armé. Et ils utilisent les ONG pour contrôler les services sociaux.

La combinaison ONU/ONG montre bien que ce n’est pas le gouvernement haïtien, a fortiori son peuple, qui dirige son propre pays.

MW : quelle est la relation entre le Pentagone et les ONG?

Ashley Smith : Autrefois, les ONG observaient le principe de neutralité dans les conflits et refusaient de soutenir les interventions impériales. Toutefois, comme le dit Conor Foley (auteur de livres et travailleur humanitaire) dans « The Thin Blue Line: How Humanitarianism Went to War », beaucoup d’ONG, comme Médecins Sans Frontières, ont abandonné cette position et appelé à l’intervention impériale. Elles sont ainsi devenues les petites mains de la domination impériale.

A Haïti, les États-Unis ont délibérément utilisé les ONG volontaires comme alliées pour déstabiliser et renverser le gouvernement d’Aristide. Les États-Unis ont imposé un embargo de l’aide humanitaire pour empêcher Aristide de mettre en place toute réforme sociale. Ils ont ensuite versé de l’argent aux ONG par le biais d’USAID. Beaucoup de ces ONG soutenaient le Groupe des 184 (une coalition d’hommes d’affaires hostiles à Aristide), certaines ont même soutenu les escadrons de la mort que soutenaient les États-Unis, d’autres ont soutenu le coup d’état US.

Aujourd’hui, Haïti est une néo-colonie des États-Unis. Les États-Unis ont un pouvoir d’état effectif grâce à l’occupation de l’ONU. Ils contrôlent son économie grâce à la CIRH. Ils dominent pratiquement tous les aspects de la société civile grâce à leur emprise sur les ONG.

C’est pour toutes ces raisons que l’ancien représentant de l’OEA à Haïti, Ricardo Seitenfus, a déclaré que l’ONU « transformait les Haïtiens en prisonniers de leur propre île ».

Ashley Smith écrit pour Socialist Worker. Mike Whitney vit dans l’état de Washington

Alex Dupuy, originaire d’Haiti, est professeur de sociologie à Wesleyan University (Connecticut, USA).

Dans l’article : « One year after the earthquake, foreign help is actually hurting Haiti » (un an après le séisme, l’aide étrangère fait véritablement des dégâts à Haïti) , il écrit :

(Extraits)

La réaction internationale, à la suite du séisme à Haïti qui s’est produit il y a un an, a été prompte et considérable. Les dégâts ont également été considérables : le séisme a tué 200.000 personnes, en a blessé plus de 300.000, a détruit plus de 250.000 habitations et déplacé plus d’1,5 millions de personnes, parmi lesquelles 1 million vivent encore dans des logements de fortune installés dans des centaines de camps. Le montant des dégâts est estimé à plus de 14 milliards de dollars. 39 gouvernements et des particuliers du monde entier ont envoyé de l’argent, des aides de toutes sortes, parmi lesquels des médecins, des vivres, des médicaments, de l’eau, des abris temporaires et du matériel lourd pour enlever les gravats. La population d’Haïti a apprécié l’aide humanitaire et les gestes de solidarité internationale.

(…)

Mais l’envoi immédiat d’aide aux sinistrés après le tremblement de terre, c’est une chose. Les objectifs de la communauté internationale – les US, le Canada et la France; les Nations Unis ; les institutions financières, comme la Banque Mondiale et le FMI – en sont une toute autre et ils sont bien plus problématiques. Leurs objectifs et leurs politiques visent avant tout à faire profiter leurs propres investisseurs, leurs agriculteurs, leurs chefs d’entreprise et les ONG.

(…)

Jusqu’à présent, la CIRH n’a pas fait grand chose. Moins de 10% des 9 milliards promis par les donateurs étrangers ont été versés, et, malgré cela, cet argent n’a pas été entièrement dépensé. A part reconstruire l’aéroport international et enlever les gravats dans les principales artères de la ville, ils n’ont commencé la reconstruction d’aucune infrastructure – routes, ports, logements, communications. D’après la presse, sur plus de 1500 contrats US signés pour un montant de 267 millions de dollars seuls 20, d’une valeur de 4,3 millions de dollars, sont allés à des entreprises haïtiennes. Le reste est allé à des sociétés américaines, qui utilisent pratiquement exclusivement des fournisseurs américains. Alors que ces sous-traitants étrangers emploient des Haïtiens, en grande partie sur la base d’accords « cash-for-work » (du travail contre de l’argent), l’essentiel de l’argent et des bénéfices sont réinvestis aux US.


Traduction: emcee

capitalisme ONG