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Onfray, je te dis merde (par Fabrice Nicolino)
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Je te tutoie, Onfray, car après tout, ne sommes-nous pas frères de classe ? J’ai grandi dans ce qu’on appelle aujourd’­hui la Seine-Saint-Denis, où j’ai habité quelques riantes cités maudites, comme celle des Bosquets, à Mont­fer­meil. Je te la conseille.

Mon vieux, Bernard, était un de ces prolos qui bossaient 60 heures par semaine, samedi compris, donc. Mais comme il est mort quand j’étais gosse, d’épui­se­ment j’ima­gine, il s’est en fina­le­ment bien tiré. Les cinq mioches de la famille ont alors plongé dans le pitto­resque quoti­dien du sous-prolé­ta­riat. Ma mère, quand elle travaillait chez Kréma comme OS, pleu­rait le dimanche soir à l’idée d’y retour­ner le lundi. On ache­tait notre bouffe à crédit, utili­sant un mot que toute notre banlieue connais­sait : à croume. On vivait à croume, toute l’an­née, toute la vie. À crédit.

Cela pour te dire que tes innom­brables trémo­los à la gloire de ton père ouvrier agri­cole et de ta mère femme de ménage ont fini par me faire chier. Tu n’es pas le seul fils de pauvre sur cette Terre, mon gars. Mais chez moi, on révé­rait la Résis­tance anti­fas­ciste, le combat armé contre la peste brune, la détes­ta­tion de tous ces salo­pards repliés aujourd’­hui dans le Front Natio­nal. Oui, je sais, ça fait drôle.

Mais ce n’est encore rien, car il y a bien mieux au programme. Défi­ni­tion de l’im­bé­cile : « Qui est peu capable de raison­ner, de comprendre et d’agir judi­cieu­se­ment ». Ben mon corniaud. Pour ne prendre qu’un exemple, Bové. En 2007, voilà que tu soutiens sa candi­da­ture à la prési­den­tielle, avant de te ravi­ser in extre­mis, pour la raison que le mous­ta­chu fait des OGM un « combat mono­ma­niaque ». Eh ! Personne ne t’avait donc mis au courant ? Tu rallies aussi­tôt la candi­da­ture Besan­ce­not, qui devien­dra plus tard, à tes yeux, le (lieu)tenant d’une secte. Rions un peu : toi qui ne condamnes pas le capi­ta­lisme, mais seule­ment sa forme libé­rale, soute­nir un Besan­ce­not (1) !  La même farce se produit quelques années plus tard avec le Front de Gauche, d’abord encensé, puis expulsé sans ména­ge­ment vers tes proli­fé­rantes ténèbres exté­rieures. Je gage que tu aurais aimé ce vieux canas­son d’Ed­gar Faure, aussi insai­sis­sable que le vif-argent, qui répé­tait souvent cette phrase dont il était l’au­teur : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ».

Mais ce n’est encore rien, car tu es l’homme des records. Tu es radieu­se­ment pour l’atome, les OGM et la trans­gé­nèse, la science et la tech­nique les plus débri­dées. Cita­tion de 2006 dans un hors-série du maga­zine Éperon : « L’opi­nion publique est toujours en retard sur la pointe avan­cée de la recherche scien­ti­fique (…)  Il faut que les cher­cheurs et les scien­ti­fiques pratiquent avec audace, à rebours de l’ac­tuelle reli­gion du prin­cipe de précau­tion qui est surtout très utile pour immo­bi­li­ser tout, entra­ver la recherche et empê­cher le progrès ». L’au­dace, évidem­ment. La liberté pleine et entière pour ceux de la chimie de synthèse, du nucléaire, du clonage, du trans­hu­ma­nisme. Tu me fais penser à cette baderne de Napo­léon, qui allait répé­tant au matin des grands massacres : « On avance, et puis on voit ». Et on a vu, n’est-ce pas ?

Je ne résiste pas à l’idée de char­ger encore ta lourde barque. Sur le nucléaire (In Fééries anato­miques, Gras­set) : « Les peurs dues au trans­gé­nisme ressemblent à s’y méprendre à celles qui accom­pa­gnèrent la nais­sance de l’élec­tri­cité ou du chemin de fer, voire de l’éner­gie nucléaire – qui rappe­lons-le, n’a jamais causé aucun mort: Hiro­shima et Naga­saki, puis Tcher­no­byl procèdent du délire mili­taire améri­cain, puis de (…) sovié­tique, en aucun cas du nucléaire civil en tant que tel ». Ce que c’est qu’un philo­sophe, qui reco­pie mot pour mot les commu­niqués de l’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie atomique.

Mais tu es aussi un excellent imita­teur. De Claude Allègre ? De Laurent Cabrol, l’im­mense présen­ta­teur météo ? Cita­tion tirée de ton blog, publiée en mars 2012 : « Je ne sache pas que les tenants écolo­gistes du tri sélec­tif, (…) les faucheurs d’OGM et autres oppo­sants aux nano­tech­no­lo­gies (…) refusent la chimio­thé­ra­pie quand, pour leur malheur, un cancer s’abat sur eux. Or ces médi­ca­ments terribles ne se fabriquent pas comme des tisanes de persil ou des décoc­tions d’écha­lo­tes… »

Le seul mot qui me vienne à l’es­prit est celui de scien­tisme, dans son accep­tion la plus ringarde. Cher grand et magni­fique rebelle de poche, tu es un scien­tiste. Les plus imagi­na­tifs de cette véri­table secte – qui ne mourra jamais, dors tranquille – pensent que le pouvoir devrait reve­nir aux grands Sachants que sont les scien­ti­fiques, ceux qui cherchent et trouvent. Les seuls au fond qui changent réel­le­ment le monde, pas ? Tout le ving­tième siècle est rempli d’hymnes niais au « progrès » tech­nique et scien­ti­fique.

Que la tech­nos­cience ait empoi­sonné tous les milieux de la vie par la chimie, jusqu’à la rosée du matin, ne compte pas. Qu’elle ait imaginé l’atome et des radio­nu­cléides capables de frap­per pendant des centaines de milliers d’an­nées, pas davan­tage. Qu’elle change le monde en une vaste prison surveillée numé­rique­ment, jusqu’au moindre dépla­ce­ment, et c’est encore un bien­fait. Ton scien­tisme est d’évi­dence un mythe, celui de l’al­liance – suppo­sée vertueuse – entre la raison et la science, entre l’es­prit et la tech­nique. Cette pauvre pensée est inca­pable de saisir le neuf, inca­pable de comprendre les points de rupture et de bascu­le­ment, inca­pable en consé­quence de propo­ser la moindre pers­pec­tive.

Cette idéo­lo­gie concen­trée a grand besoin des écolo­gistes, autre nom des char­la­tans et des obscu­ran­tistes, pour resplen­dir. Eux, ces grands Hommes, main­tien­draient dans la tempête la flamme des Lumières. Pathé­tique ? Oui, je dois avouer que je trouve cela pathé­tique. Des hommes qui ont eu le privi­lège insigne d’étu­dier, de réflé­chir, de s’in­for­mer, acceptent de faire la courte échelle à une entre­prise de destruc­tion orga­ni­sée du monde exis­tant.

Mais ce n’est encore rien, car avec toi, les limites ordi­naires sont chaque jour pulvé­ri­sées. Il paraît que le jour­nal Marianne a loué le palais de la Mutua­lité pour toi seul, le 20 octobre. Tu devrais y réunir tes amis Régis Debray, Alain Finkiel­kraut, Pascal Bruck­ner, Jean-François Kahn, et l’inu­sable culotte de peau Jean-Pierre Chevè­ne­ment. Ma foi, tu vises haut ! Tant de grands noms, tant de braves gens ! Il est sans doute d’autres liens entre eux, mais celui qui me saute aux yeux est celui de fran­chouillar­dise. Ces gran­dioses intel­lec­tuels sont tous obsé­dés par ce minus­cule terri­toire que le hasard nous fait habi­ter.

J’en ai bien­tôt fini. Toi, qui serais un grand philo­sophe, ne trouves aucun mot, aucune idée à appor­ter au seul débat poli­tique, moral et philo­so­phique qui tienne. Je veux évidem­ment parler de la crise écolo­gique plané­taire, dont tu ne sais rien, car cela comman­de­rait cette fois de penser sans filet, ce qui peut faire mal au cul lorsque l’on tombe.

Ta petite personne – et la mienne – sommes les contem­po­rains de la sixième crise d’ex­tinc­tion massive des espèces, mais tu t’en tapes. Les sols agri­coles dispa­raissent par érosion ou sont empoi­son­nés pour des décen­nies ou des siècles par la chimie de tes amis tech­ni­ciens, mais tu t’en cognes. La vie sous les eaux et ses équi­libres vieux de millions d’an­nées est atteinte par la pêche indus­trielle et les filets de 100 kilo­mètres de long parfois, mais tu t’en fous. Les forêts sont cramées pour en faire des étagères ou des allu­mettes, l’éle­vage indus­triel a changé les animaux, compa­gnons de dix millé­naires, en tristes chairs marty­ri­sées, les fleuves sont deve­nus partout sur Terre des dégueu­loirs pour nos orgies de consom­ma­tion, mais tu arranges ta mèche et cherches le meilleur profil possible. Hum. Comment te dire ?

onfray2Et puis ce foutu dérè­gle­ment clima­tique, bien sûr. Qui rebat toutes les cartes. Qui menace toutes les socié­tés humaines de dislo­ca­tion. Cette seule ques­tion, par-delà l’an­goisse qu’elle renferme, pour­rait être pour un philo­sophe une occa­sion unique de repen­ser le monde dans sa tota­lité. Voilà qui devrait passion­ner. Mais il faudrait pour cela quit­ter cette France fantas­ma­tique et déri­soire qui te dispense tant de ronds de serviette à la rédac­tion des gazettes et des télés. Il faudrait prendre le large. Il faudrait deve­nir un penseur de l’hu­ma­nité. Tu préfé­re­ras toujours les couver­tures du Point et les inter­views sur TF1.

Ce n’est encore rien, car ce ne sera jamais assez. Toi et le Front Natio­nal. Je ne t’ac­cuse pas d’en être, car tu es bien trop adroit pour cela. Mais il ne fait aucun doute que lorsque tu trouves excel­lente l’idée d’unir les souve­rai­nistes de droite et de gauche, Marine Le Pen comprise, tu travailles à l’égal d’un sapeur qui mine un barrage sur la Volga. Tu prépares – en conscience je l’es­père – une crue dévas­ta­trice des eaux les plus brunes. Vois-tu, arrivé là, je me dois de l’avouer : tu me dégoûtes.

Tu me dégoûtes d’au­tant plus que je conti­nue, moi, à penser aux pauvres. Pas seule­ment à mon père parce qu’il serait mon père. Aux pauvres de ce monde en furie. Au milliard d’af­fa­més chro­niques, « ceux qui ont le pain quoti­dien rela­ti­ve­ment hebdo­ma­daire ». Au milliard d’ha­bi­tants des slums, fave­las, bustee ou town­ships de cet infra­monde dont tu ne dis jamais un mot, toi le si grand esprit. Au milliard de réfu­giés clima­tiques que nous prépare l’ave­nir.

En réalité, je crois que tu appar­tiens à cette gauche d’épou­vante qui envoya à la mort des millions de jeunes prolos et paysans de 1914. Qui ne bougea pas un orteil lorsque les impec­cables chemises brunes et noires ont commencé d’ha­bi­ter les rues. Qui mena les guerres colo­niales que l’on sait, pour sauver cette soi-disant « France, de Dunkerque à Taman­ras­set ». Il y a encore quelques personnes, au coin du bois, qui rêvent d’un monde sans chefs ni patrons, sans patrie ni fron­tières. Et parmi eux, moi. Moi qui t’em­merde autant qu’il m’est possible, Onfray. Moi qui te dirai merde sans jamais me lasser.

Fabrice Nico­lino


(1) Onfray est fati­gué d’en­tendre « les vieilles scies mili­tantes d’hier et d’avant-hier : cosmo­po­li­tisme des citoyens du monde, frater­nité univer­selle, aboli­tion des classes et des races, dispa­ri­tion du travail et du sala­riat, suppres­sion du capi­ta­lisme, pulvé­ri­sa­tion de toutes les alié­na­tions, égali­ta­risme radi­cal ». In L’Ar­chi­pel des comètes, Gras­set.

Merci aux textes de Bertrand Louart, qui m’ont apporté de précieuses infor­ma­tions.


Source: http://fabrice-nico­lino.com/index.php/?p=2102

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