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Portrait d’Arthur, la Gueule Ouverte (par Juliette Keating)

Arthur (Henri Montant 1939-2010) fut l’un des journalistes fondateurs de la Gueule Ouverte, le canard d’écologie politique des années 1970. Militant de la lutte contre le programme nucléaire français et la menace de l’atome mondialement imposé pour un “progrès” aux conséquences écologiques désastreuses, Arthur dénonça, dans les colonnes de la G.O., d’une plume mordante, souvent humoristique mais toujours engagée, les hypocrisies du pouvoir prétendument démocratique.

 © DR

Bien plus que la seule protection de l’environnement, bien plus que la production d’une énergie “verte” pour faire tourner encore la machine capitaliste, les articles d’Arthur rappellent que l’écologie politique ne réclame rien d’autre qu’un changement radical de société.

« Imaginons l’imagination au pouvoir. Ce serait une catastrophe !

Elle dirait le pouvoir nul et non avenu.

Et voilà tous nos archaïques au chômage. »

Arthur

Arthur (Henri Montant) © Bruno Montant

Arthur (Henri Montant) © Bruno Montant

5 ans. Il faut plus d’une main du baron atomique Empain pour compter sur les doigts les étés depuis ta disparition. Mais Marcel Boiteux, ce « haut fonctionnaire privé de conscience »*, directeur d’EDF pendant vingt plombes, agent très dévoué du tout-nucléaire français, a 93 ans. Et il le reconnaît sans s’en faire : deux accidents majeurs se sont produits dans les réacteurs de la centrale de Saint-Laurent-des-eaux. En 1980, du plutonium a été déversé dans la Loire et dans le plus pesant secret car, affirme l’honorable nucléocrate, avertir les riverains des accidents nucléaires est le meilleur moyen d’avoir des histoires. Des histoires, ou plutôt de l’information à destination des populations entretenues dans l’ignorance par les technocrates qui les méprisent, tu as osé en faire avec tes copains de la Gueule Ouverte, malgré l’omnipotent Boiteux, à l’époque où la France se couvrait joyeusement de centrales nucléaires, “solution” providentielle à la crise du pétrole.

Aujourd’hui, des cumulus blancs s’élèvent dans le ciel bleu, au-dessus du rideau d’arbres qui cache le béton des hautes tours de refroidissement. Au bout du jardin de ton frère, en contrebas des vastes champs fertilisés, impeccablement peignés, de la Beauce, le ru autrefois poissonneux et doucement caressé par les algues, coule ses eaux rares sur la boue de son lit vide de toute herbe et de toute ablette, tandis que sur ses rives, d’inouïs castors drômois réintroduits dans le Val-de-Loire, contribuent à leur rythme à l’abattage des peupliers. C’est d’ici que j’écris, de cette maison où tu es venu.

Arthur, je t’appelais Henri parce que tu es mon oncle. Nous nous sommes pas assez connus, croisés seulement, pour ainsi dire, car la vie fait des crasses et éloigne ceux qui auraient tant gagné à mieux se parler. J’ai lu les numéros de la Gueule Ouverte que j’ai reçu en partage, ceux des années 1977 à 1980, ceux des dernières années de la G.O., alors même que le mouvement écologiste ne désignait plus seulement un groupe de barbus utopistes mais devenait une force politique bien réelle. C’est à travers la lecture de tes articles, où l’information renforce l’opinion, que je trace aujourd’hui ton portrait, ton portrait vers quarante ans, celui de tes idées, celles d’un « vrai » écologiste, même si tu récusais l’épithète qui « supposerait l’existence de critères », toi l’ennemi des normes mortifères et de l’autorité.

Panache de la centrale de Saint-Laurent-des-eaux (41), août 2015 © Gilles Walusinski

Panache de la centrale de Saint-Laurent-des-eaux (41), août 2015 © Gilles Walusinski

« L’écologie est un choix de société, l’environnement un délassement d’esthètes.»

Tu rappelles la racine du mot écologie : « la maison», et constate que « la maison planétaire est mal tenue. »* Contre l’art mauvais du gaspillage, il faut redéfinir les besoins humains, écris-tu : “moins d’objets à consommer, moins de travail à se rider l’esprit, mais d’autres objets produits différemment. Des objets au service de leurs utilisateurs plutôt que des travailleurs enchaînés à leurs traites. L’être plutôt que l’avoir”. Ainsi, pour toute définition de l’écologie politique, depuis que l’écologie ne se contente plus d’être une science mais a fait irruption dans le débat public et dans la vie quotidienne, tu dis qu’elle est subversion : négation absolue du pouvoir et des hiérarchies, remise en cause de la croissance à tout va, refus du travail salarié, ce nouvel esclavage.

Une décennie après mai 68, tu affirmes que “personne ne veut de ce monde pourri bâti par les vieux, de ce monde de compétition financière et hiérarchique absurde, ce monde crispé et dangereux, coincé et engoncé, sans humour et sans chaleur. Ce monde pré-hominien qui se croit sage et n’est que savant, qui se veut scientifique et n’est qu’obscurantiste, qui se dit mondialiste et n’est que chauvin. Personne n’en veut. Dès qu’il accède à la conscience de sa misère, le jeune se découvre également solidaire, où qu’il vive, en Allemagne ou au Japon. L’internationale des vivants est née”. Il y a donc, d’abord, l’impératif d’un refus : ce « non chef ! » lancé par tes amis de la désobéissance civile, qui est un « double refus : refus de l’État (donc de tout ce qui le renforce, partis y compris), refus du travail (droit à la paresse créative). Deux sacrés miradors, deux miradors sacrés. Mais, dis-tu, je crois qu’on ne peut pas se dire écologiste et faire l’impasse sur ces deux monstres. » A quoi l’on voit que l’écologie politique est fondamentalement anarchiste.

Arthur (encore jeune mais déjà chauve) © Armand Baumann

Arthur (encore jeune mais déjà chauve) © Armand Baumann

“Les structures de l’état moderne et technique nous oppriment et nous aliènent à tous les niveaux de la vie quotidienne : travail, consommation, couple, culture, pensée”. L’écologie politique est émancipatrice, elle pose la nécessité d’une libération. Libération utopique, peut-être ; mais, comme l’abolition du travail, “ce n’est pas une raison pour ne pas la réclamer”.

« Le travail salarié ne libère pas l’homme. Ce qui libère l’homme, c’est le geste créateur qui lui permet de transformer la réalité. »

Admirateur de tous les tireurs au flanc, Arthur, je te connais grand amateur de siestes sous l’arbre. Tu te vantais d’avoir la qualité de paresseux, au point d’en faire le titre de ton autobiographie**. C’est que tu fais la distinction, avec Adret, entre le travail lié et le travail libre. Le triste labeur pour « les nécessités de la croissance » s’oppose au travail utile : « Les écologistes ont tourné la difficulté en prenant le problème à l’autre bout. Ils disent : de quoi avons-nous besoin ? Nous verrons ensuite s’il est utile de fabriquer le superflu. Il va de soi qu’aucun ouvrier sensé n’aurait jamais décidé la fabrication du Concorde si on lui avait demandé son avis. Paris-Caracas en trois heures à quoi bon ? À quoi bon perdre huit heures par jour à faire gagner trois heures à son patron ? »* Et tu répètes que le seul travail digne de l’homme, le seul travail émancipateur, est le non-travail de la création : « Comme la création n’est jamais fastidieuse mais toujours liée au jeu, le travail, par contre-coup en prend plein la gueule. Et le type qui a goûté à la drogue de la création reprend difficilement le collier du travail, jusqu’au jour où il réduit à trois fois rien ses besoins pour ne plus jamais travailler. Ce jour-là, l’homme sort pratiquement de la sphère de la marchandise, même s’il n’y échappe jamais tout à fait. La lutte des classe, sa lutte des classes est terminée. »

De sorte qu’il n’y a pas, selon toi, de problème du chômage mais bien un problème du travail et, dans une époque où la jeunesse est nombreuse et porteuse du désir de renouveler la vie en bousculant le vieux monde, tu te réjouis : « Mais les jeunes ne sont plus dupes. L’absentéisme, le sabotage, le coulage, bref le refus du travail, sont un phénomène généralisé. Les patrons se lamentent sur les exigences des jeunes : ils veulent gagner beaucoup d’argent sans travailler beaucoup. Et en plus, horreur et putréfaction, ils veulent faire un travail qui leur plaise. (…) Ils désertent les ascenseurs sociaux. Ils veulent du temps libre, du temps libéré. »

On compte aujourd’hui trois fois plus de chômeurs qu’il y a quarante ans. La culpabilisation des « demandeurs d’emploi », le flicage des allocataires, les injonctions à consommer pour exister, ont, pour beaucoup, étouffé toute velléité de transformer le temps sans travail subi, en un temps libéré, ouvert à la création. La prison du boulot salarié a refermé plus durement ses grilles sur ceux qu’elle exclut, leur retirant jusqu’à la simple envie de vivre. On prêche l’évangile du labeur aux petiots, dès la maternelle. En septembre 1978, tu ironises : « Quant à ceux qui voudraient proposer des mesures écologiques (petites unités de production d’objets utiles et inusables) qu’ils se taisent ! D’ailleurs, même s’il parlaient, on s’arrangerait pour que ce fût dans le désert. Politique et syndical. Car si les gens découvraient qu’ils peuvent organiser eux-même leur travail et leur temps, ce serait la révolution. Or ça, nous sommes formels, nous n’en voulons pas : la bourse serait morose. »

Aujourd’hui, c’est comme marché à développer, créateur supposé « d’emplois verts », que « les télévidangeurs » nous vendent ce qu’ils appelle « l’écologie.» Pas sûr que les contrats de ces salariés verts satisfassent à la proposition raisonnable de « travailler deux heures par jour. » Comme hier, « la religion productiviste, l’idéologie machiniste, la croyance en l’abstraction du développement technique », avec pour toute récompense l’accession de quelques élus au paradis de la consommation illimitée, font encore des ravages.

caricature d'Arthur pour la couverture de

caricature d’Arthur pour la couverture de “Mémoires d’un paresseux” © Cabu

« Ne pas effrayer les gens avec leur mort. Les émerveiller avec leur vie. »

Une de la G.O. 18 oct 1978

Une de la G.O. 18 oct 1978

Tu te méfies des idéologies. Tu hais le capitalisme autant que le faux socialisme des régimes de l’Est, les dictatures du prolétariat comme les théocraties : en Iran, tu déplores qu’on renverse la dictature du shah pour établir celle des ayatollahs. De toutes ces envolées historiques, tu rappelles que c’est la mort qui sort toujours vainqueur. Aux grands dogmes idéologiques, tu opposes le réel : « Le réel, c’est que les hommes peuvent vivre libres et égaux. L’idéologie, c’est que l’homme est par nature, fatalité ou nécessité politique, destiné à être esclave de quelque chose qui le dépasse, contre quoi il est donc inutile de lutter sauf à vouloir mourir. »* L’écologie politique n’est pas une idéologie, elle ne cherche pas à faire le bonheur des masses malgré elles, à les convaincre d’accepter leur oppression pour leur bien, en échange d’une récompense aléatoire et toujours à venir. Au contraire, elle prône l’importance de l’individuel, de la diversité, de l’équilibre, de la petite structure autonome contre le centralisme aliénant. Elle se situe du côté de la vie : « La vie, la vraie vie, le jeu, l’amour, la création, s’est laissée étouffer par les mornes réalités de la survie » : Arthur, j’entends, dans ta prose, les échos de Vaneigem que tu aimes tant.

Ton infatigable militantisme antinucléaire n’est donc pas seulement la contestation d’une industrie dangereuse pour aujourd’hui comme pour les générations futures, une menace permanente de destruction totale des êtres vivants. Le nucléaire imposé aux populations du monde est idéologique : c’est le dernier tour d’écrou d’un pouvoir essentiellement fascisant. Si bien que, affirmes-tu : « l’abandon du nucléaire aurait pour corollaire la décentralisation des pouvoirs, la discussion de la croissance, la redéfinition du travail, c’est à dire à long terme, la fin des dominances hiérarchiques, la fin des États. Quand on est chef d’état, voire sous-chef, on tue dans l’œuf une subversion si radicale.» Ce texte, tu l’écris en août 1977, après la manifestation contre la centrale Superphénix de Malville, au cours de laquelle un jeune professeur de physique, Vital Michalon, a été tué par les gendarmes et par une grenade qu’on qualifiait en ce temps-là d’offensive. La terrible répression de la manif interdite de Creys-Malville, les nombreux blessés, la mort de Vital Michalon, ce militant pacifique, t’ont bouleversés, mais tu résistes aux tentatives de culpabilisation : « Quand on rentre dans le jeu des responsabilités, on remonte loin, jusqu’à la matrice originelle. Je ne ferai jamais l’affront à Vital Michalon de supposer que j’ai pu l’attirer de force à Malville. Je sais qu’il était responsable de lui-même, conscient de l’enjeu comme nous le sommes tous, en dernière analyse. Le meurtrier est le préfet Jannin. L’arme du crime est une grenade offensive lancée dans le brouillard des gaz lacrymogènes. Le reste n’est que phantasmes. »

« En démocratie, on permet aux gens de choisir la couleur des rideaux de leur cellule. Et les gens disent : on est libres. »

Partout dans tes écrits, cette idée revient : il n’y a pas de démocratie. Et tu donnes un exemple : « Songez que la décision la plus importante, la plus contraignante, la plus gonflée qu’ait prise un gouvernement depuis Napoléon, le programme nucléaire français, le fut par un moribond (Pompidou) que conseillait le colonel Messmer, sorte d’humanoïde à faible rayon d’action mental. »* La démocratie est confisquée par les grands organismes privés ou public à la tête desquels on trouve les hommes de pouvoir, « ces machines à planifier le destin des masses », « ces machines parlantes, débitant un langage stéréotypé, totalement déconnecté des réalités humaines, mais à quoi bon, il est celui du pouvoir.»

Dans ton pays, la Drôme, tu vois que les élus sont dépassés par les questions technologiques hautement complexes que posent l’installation des centrales sur leur territoire, se résignent à « faire confiance » et ne font qu’ « entériner les décisions occultes des technocrates (non élus). » Le refus populaire, massif, de la construction des grands barrages ou des centrales nucléaires, tu remarques qu’EDF et son patron Boiteux n’en tiennent aucun compte. EDF pratique la « démocratie du fait accompli et de l’irréversible (« nous avons mis tant de fric dans l’affaire, impossible de revenir en arrière ») ». Les bétonneurs d’hier et d’aujourd’hui se font protéger par l’armée. À la manif de Cruas, tu observes « toujours ce climat de guerre civile, cette volonté d’opposer les gens. Ce que recherche EDF et les pouvoirs publics est clair : criminaliser l’écologie, l’assimiler au terrorisme et faire des français 50 millions de miliciens rejetant cette gangrène intellectuelle et passéiste. »

Dans ce spectacle de démocratie, tu dénonces les partis et les syndicats, que tu vois toujours du côté de l’ordre et de la servitude, qui anéantissent les tentatives d’émancipation des travailleurs par eux-même : « Car (les forces politiques et syndicales) ont la pesante efficacité du bœuf. Elles étouffent la spontanéité, elles bureaucratisent la poésie. Elles agissent comme la gélatine, maçonnent les spores de la liberté et labourent les champs sans clôture. » Tu traduis facilement les belles promesses électorales : « vous voulez être peinards ? Résignez-vous et gagnez du fric ! Et venez pas nous faire chier avec vos histoire de changer la vie. Laissez ça aux discours. N’agissez pas ! La démocratie on est là pour s’en occuper. On est des spécialistes. Votez, nous ferons le reste. »

Tu n’as que très rarement voté, et jamais cru au vote. En 1978, on demande aux écologistes de s’ouvrir « aux forces politiques et syndicales », tu doutes : « se reconnaître, s’aimer, se parler, se sourire, ça veut dire faire sauter les cloisons, crever les écrans, mettre en panne les ascenseurs, occuper l’espace, occuper le temps, s’émerveiller soi-même. Surhumain boycott de tout ce qui s’interpose entre les gens et la vie des gens. Et d’abord, justement, « les forces politiques et syndicales. » »

« Éviter l’émergence des notables verts, corrects, crédibles et beau-parleurs. »

« On avait crée la Gueule Ouverte à quelques individus, pour se la fendre un petit peu, la gueule, et l’ouvrir un tantinet.»* Tu rappelles cela en 1977, ravi mais pas surpris que les idées des écologistes aient fait leur petit bout de chemin pour atteindre plus largement les consciences individuelles pourtant quotidiennement modelées par la propagande des hérauts du « progrès » nucléaire, de la croissance et de la consommation. Le vote écolo pèse soudain dans les cinq pour cent, capable donc de faire basculer une élection. Mais que faire de cette force nouvelle ? Comment ne pas laisser dissoudre les principes fondamentaux de l’écologie politique, telle que tu la penses, telle que tu la vis, dans les compromissions de la démocratie représentative ?

Quatre ans après la candidature de René Dumont aux élections présidentielles, se profilent les législatives de 1978. Soudain préoccupés de considérations “vertes”, les candidats à leur propre élection oublient que l’écologie politique est la négation même de ce qu’ils représentent : l’ambition personnelle, le goût du pouvoir et de l’argent, le mensonge pour arriver puis le flicage et la force armée face à la population.

Tu es plus que méfiant, tu es anti-élections. « Pour les dominants, la démocratie parlementaire est effectivement le moins pire des système, car c’est celui qui fait le mieux participer les gens à leur auto-exploitation. La dictature c’est trop voyant. » Tu ne crois pas que l’on puisse changer la vie de l’intérieur d’un système que tu récuses. «  Ni dieu, ni maître, ni député ! » affirmes-tu, prêt, pourtant, à t’engager dans la bataille de la mobilisation des indécis en faveur du vote écolo pour que les idées écologistes touchent un encore plus large public, pour que les militants écologistes aient accès aux dossiers sensibles, pour aussi (et surtout?) « détourner (les élections) vers le burlesque. Qu’on laisse au moins aux gens un souvenir plaisant. Dire ce qu’on a à dire sans se prendre au sérieux. Badiner un brin avec l’apocalypse. » Mais tu refuses absolument la lutte des places : les batailles d’ego, les chamailleries des placés et des à placer ne t’intéressent pas. La conquête du pouvoir rend les gens imbéciles : « un chef ne peut par nature être intelligent puisqu’il utilise toute son énergie à conserver bêtement son pouvoir. L’homme intelligent, l’homme de science, se moque du pouvoir. Il veut savoir, connaître. Diriger les autres est une recherche idiote. »

Tu abhorres le vedettariat. Tu sais que les leaders sont fabriqués par le système médiatique, parfois malgré les individus, et tu te rappelles des affres de ton ami Fournier, vedette bien malgré lui. Mais « les gens ont besoin de statues et d’icônes ». Il faut faire avec cette réalité, au moins provisoirement, alors tu conseilles : « ne jalousez pas les leaders, plaignez-les et le problème sera réglé. »

Une de la G.O., 22 mars 1978

Une de la G.O., 22 mars 1978

Tu redoutes comme le plus grand des dangers la récupération politique du vote écologiste par les partis qui se proclament de gauche, et tu rappelles que « la gauche veut changer la vie de l’esclave en gardant le même fouet.» Les politiciens en quête de suffrages ont tous la même idée sur l’écologie, que tu résumes par le joli mot de « verdure » : « la « verdure » c’est le possible, le plus grand dénominateur commun, si grand qu’il déteint sur tous les candidats politiques. Mais si vous ne changez pas tout, vous ne changez rien.» Or, malgré la verdure, il n’est jamais question, ni au PS ni au PC, de stopper le nucléaire, ni civil, ni militaire. Il t’arrive même de hausser le ton, interpellant les récupérateurs : « l’écologie ne se ralliera jamais à votre système politique. Vous pourrez sans doute en récupérer les gadgets : les bouts de chandelles pétainistes de l’économie d’énergie. Vous ne pourrez jamais digérer son potentiel subversif pour une raison très simple : le capitalisme libéral est aux antipodes d’une société écologique. Le moteur de votre « démocratie », c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation du tiers monde, l’exploitation de la nature. » Les écologistes ne peuvent, sans se perdre, rejoindre le clan fermé des notables élus.

Tu es conscient de l’énormité de ce qui est à surmonter : « L’écologie c’est difficile. Sinon ce serait le socialisme. Il faut concilier les aléas de la spontanéité et ceux de l’organisation. Il faut marier l’individu avec la société. Il faut que l’homme, animal social, n’y perde pas son aspect unique. Il faut des structures assez ouvertes pour ne pas se fermer aux innovations. Il faut respecter les diversités ethniques sans perdre de vue l’internationalisme planétaire des problèmes. Il faut surtout arrêter de dire il faut. Les écologistes ne veulent pas se constituer en parti avec les appareils, les dogmes et les magouilles des congrès. Pourtant la tentation est grande ; on évoque l’efficacité .»

Comment faire de la politique en se passant des hommes et des femmes politiques, en refusant les partis ? Comment faire en sorte que les gens prennent eux-même leur destin en main malgré les mensonges de ceux qui les manipulent ? « Le rôle exclusif de l’homme politique, c’est justement de donner un espoir. Le rôle des incroyants pas dupes, c’est de démystifier, de prouver par des faits, des exemples historiques, des suppositions étayées par la science sociale, qu’une société égalitaire passe d’abord par la destruction de ces faux espoirs, de ces croyances en l’homme politique. » D’où la nécessité absolue d’un journal comme la Gueule Ouverte, arme de papier contre la désinformation : « notre seul boulot, affirmes-tu, c’est de faire tout simplement de l’information politique de base. Patiemment. Expliquer ce qu’est un homme politique, un cash-flow, une multinationale, un taux de croissance, une élection. » Participer, en somme, à l’égalité du niveau de conscience des individus appelés à vivre ensemble.

 

« Un jour les poules auront des dents et les poulets n’en auront plus ! »

Arthur, je me souviens de tes arrivées tonitruantes dans les réunions de famille. L’apparition de mon oncle, toujours précédée du craquement du frein à main de ta vieille Peugeot, de ta voix râpeuse de fumeur de pipe et d’un grand éclat de rire. En te lisant, je découvre qu’il pouvait t’arriver d’être raisonnablement optimiste. Ainsi, tu oses affirmer en avril 1977 : « bien sûr qu’on peut arriver à supprimer les Dassault, Balkany et autres requins et à réduire la fraude fiscale ! » Il suffit d’être patient : « un jour l’homme sortira de la préhistoire et les guerres civiles, les guerres religieuses, les guerres du travail salarié (lutte des classes) paraîtront aussi risibles que les combats du tricératops. En attendant, l’homme est un dinosaure légèrement évolué qui se roule sur son tas de fougères en croyant que ça durera toujours. Pauvre bête ! »*

Dans ces années-là, tu crois en la jeunesse, en sa capacité à reverser les structures établies : « les jeunes lycéens savent, nous savons tous, que la révolution est possible, la révolution culturelle : fin du système marchand, remplacement des rapports marchands d’échange par les rapports humains, conviviaux. Si elle se veut libre, l’humanité ne pourra pas faire l’impasse sur l’humain… » J’ai onze ans quand tu écris ces lignes. Enfants de mai 68, nous avons déçu tes espoirs, sans doute, puisque les années 80 furent celles où le fric établit pour longtemps son empire totalitaire sans que nous protestions beaucoup. Toi qui détestes tant « les amoureux de l’argent. Ces gens sont peu nombreux mais bien organisés. Leur religion, l’argent, a un fort pouvoir de séduction. Ils l’utilisent pour faire des adeptes. Ils sont assez nombreux et prosélytes pour étouffer les cris des vivants et, par exemple, gagner les élections. C’est pourquoi ils dirigent tous les pays du monde. » Tu t’es toujours soigneusement arrangé pour ne jamais faire partie de ce club restreint des blindés.

Mais ton humour ironique cache mal un pessimisme parfois extrême. Tu es pessimiste, devant l’intelligence humaine si mal employée : « imprimer une presse poubelle, réaliser un bombardier supersonique, une centrale nucléaire, un ordinateur, toutes ces ressources qui tournent à vide pour produire de la mort et de l’aliénation.» Face aux conflits armés qui se multiplient, tu rappelles qu’il « n’y a pas d’atome pacifique », que la bombe est réalisable à partir de n’importe quel réacteur nucléaire et que la dissémination nucléaire conduit inévitablement à la guerre. Tu déplores le gouvernement des populations par la trouille, et tu fais en juillet 1977 le tableau d’un avenir bien sombre : « un monde tétanisé sous la menace nucléaire qu’agite une poignée d’homme complices à l’ouest et à l’est. Et une multitude serve, acceptant la fatalité technique du confort électrique, la répétition du contrôle absolu (peur des « terroristes »), le matraquage audio-visuel des cultures dominantes. Un monde de flics. Un monde où on ne pourra plus penser sans ceinture de sécurité, un monde où tous les déplacements, même les plus infimes, seront soumis au contrôle étatique. Un monde géométrique ou nous serons soumis à la raison qui n’est pas la Raison. Un monde tellement figé dans toutes ses structures qu’il sera alors temps pour lui de mourir. » Le découragement soudain te saisit, l’envie de tout laisser tomber devant l’implacable force d’écrasement des individus du pouvoir pseudo-démocratique : « la seule alternative, et je la ressens aujourd’hui comme beaucoup dans mes tripes, pour les moutons qui ont mangé l’herbe enragée de Malville, c’est Tahiti, la désertion, les vahinées et le bras d’honneur parfumé à cette société qui barre en couille : après moi le déluge des neutrons. J’ai tout tenté, je n’irai pas jusqu’au sacrifice. Vivre d’abord et vite, ça urge ! Mais c’est dur de se résigner.»

 

Caricature d'Arthur © Nicoulaud

Caricature d’Arthur © Nicoulaud

« Il va falloir sous peu liquider l’écologie en tant que gadget idéologique du système dominant, nouveau cache-misère. »

Non, je ne t’ai jamais connu résigné. Tu affirmes, devant le scandale de l’Amoco Cadiz, qu’« il y a pire que la marée noire : l’habitude que l’on s’en fait. Il faudrait pouvoir casser les habitudes mentales des gens et cette résignation morbide : « de toutes façons on n’y peut rien. » De l’Olympe aux plaies d’Égypte, les Pouvoirs inventent toujours de nouvelles fatalités pour faire courber le chef aux esclaves. Les dieux aujourd’hui, c’est le progrès, cette molle entité calculée en vains bénéfices tandis que meurent nos biens essentiels : l’eau, la faune, la flore et l’autonomie de ceux qui en vivent. »* Les catastrophes se multiplient, qui ne connaissent jamais de responsables ni de coupables. « La catastrophe, ce moyen libéral des masses contrôlées, joue le rôle d’un goulag apolitique. Sauf que chez nous, les gens s’enferment tous seuls au camping de Los Alfaqués », dont l’incendie, causé par l’explosion d’un camion-citerne transportant 25 tonnes de gaz, fait 217 morts.

Alors, il faut continuer à s’indigner : « qui ne s’indigne plus consent. Indignons-nous mordicus jusqu’à la mort. Voyez comme on est : on serait aux portes de l’enfer qu’on gueulerait toujours… c’est plus du journalisme, c’est du mauvais caractère ! » Mais les discours ne suffisent plus, « l’heure du bla-bla et de l’information est passée. Place aux poètes (du verbe grec qui signifie : faire).» Tu dis qu’il faut « passer enfin aux actes. Sinon nous resterons des gugusses spécialistes dans l’écologie, récupérés bientôt par la commission ad hoc du parti machin chouette et gestionnaire new look du monde capitaliste.»

Agir, c’est d’abord manifester, même quand c’est interdit et malgré la répression policière. Est-ce suffisant ? Tu remarques après la manifestation très calme de Flamanville que « le pouvoir aime bien ce genre de pique-nique. Ce qu’il déteste c’est que les gens s’enracinent, parlent et vivent ensemble.» C’est cela, pour toi, la révolution : choisir son lieu de vie, choisir ses œuvres, vivre ensemble, se rencontrer, se parler.

Et soudain, dans ce que tu écris, dans le récit des mobilisations, des rassemblements contestataires contre les centrales, les barrages, le grand canal du Sud, les autoroutes, l’extension du camp militaire du Larzac, surgit la question de la violence. Tu es non-violent, parfois jusqu’à la naïveté. Pour toi, la non-violence est « l’attitude individuelle la plus intelligente. » Pourtant, tu comprends le recours à la violence, car « d’où vient-(elle) ? D’un chromosome pervers ? Non ! La violence naît de l’impossibilité du dialogue. C’est l’ultime recours de celui qui se sent nié. Le dernier cri. »

Le sabotage te semble une réponse logique à la démocratie accaparée par la technocratie : « dans un monde qui tue, peut-on condamner ceux qui détruisent les outils des tueurs ? » Je sens à la lecture des numéros successifs de la G.O. que le climat politique et social se durcit, et pas seulement en France. Devant l’implacable détermination des technocrates et des financiers, tu constates que « les « doux » écologistes  devront étudier sérieusement la question du sabotage. Ils découvriront peut-être que la marchandise n’est pas sacrée, et que la détruire n’est pas un geste de violence mais un geste de légitime défense.» Ainsi, tu soutiens les saboteurs des centrales nucléaires suisses : « ce que les artificiers font sauter, c’est la politique du fait accompli, la politique du retour en arrière impossible. Les démocrates, c’est eux. »

C’est l’époque des attentats de la RAF (Fraction Armée Rouge) en Allemagne, des faux suicides de Baader et de ses camarades dans leur cellule. Si tu prends tes distances avec la méthode employée, que tu n’approuves pas, tu reconnais que Baader a visé juste en s’en prenant à la consommation, aux banques, à la presse pourrie, au patronat, à l’armée et non pas aux lampistes. Selon toi, « Baader est peut-être le dernier romantique. Nous entrons dans des temps bien maussades. Le règne des purs et durs s’achève. L’État étend sa patte graisseuse sur l’ensemble des activités humaines. Toute déviance, toute dissidence sera assimilée au terrorisme. La norme sera la résignation coite. L’humanité entre sans mollir dans le grand asile silencieux, le mouroir définitif. Il ne fera pas bon penser et agir autrement. » A la mort d’Aldo Moro, ce politicien assassiné en Italie par les Brigades Rouges, qui fait les grands titres de la presse, tu opposes celle de millions d’anonymes qui chaque jour meurent de faim, celle des torturés de la dictature en Argentine, celle des Libanais bombardés par les Israéliens, dans l’accord tacite des bonnes consciences des nantis : « Nous écologistes, luttons contre la mort, toutes les morts. La mort de Moro ne nous paraît pas plus horrible que celle de l’enfant libanais. Et le terroriste à la mitraillette ne fait que copier à petite échelle, les leçons du terrorisme suprême : l’État. »

Et tu répètes, que la première violence est d’abord celle, pourtant jamais qualifiée ainsi, des dominants : “une môme de quinze ans s’est suicidée à Chalon pour s’être fait piquée à voler dans un (magasin) Mammouth. C’est pas de la violence. C’est les affaires. Dassault a vendu des dizaines de mirages de plus au Moyen-Orient. C’est pas de la violence. C’est du commerce extérieur. Un colleur d’affiches RPR, membre du SAC, a vidé son fusil sur un jeune. C’est pas de la violence. C’est la campagne électorale des « défenseurs de la liberté libérale. » Bourguiba a lancé l’armée sur les jeunes chômeurs tunisiens : 150 morts. C’est pas de la violence. C’est du maintien de l’ordre.”

Arthur © Nicoulaud

Être et, surtout, demeurer non-violent, c’est aussi un combat.

Arthur, en te lisant, près de quarante ans plus tard, il me semble lire ce qui pourrait être écrit ce matin, à quelques changements de noms près. Tu pensais l’écologie dans sa globalité, et te moquais des prétendues “victoires écologiques” du type limiter les colorants dans les bonbons ou réaliser des couloirs à vélos. Tu rappelais que l’écologie doit se fonder sur la confiance en l’homme, mais en l’homme “enfin sorti du moyen âge”, capable de battre en brèche cette maudite pulsion du pouvoir. Aujourd’hui, c’est du côté des Zones à Défendre, bien plus que des parlements et des ministères, que tu trouverais de quoi surmonter ce pessimisme profond que tu cachais en faisant de tout une raison de rire. Un peu partout, en France et ailleurs, les gens refusent encore les grands travaux industriels inutiles, qui leurs sont imposés. Ils se battent pour faire respecter la diversité écologique, se révoltent contre les potentats locaux et contre le pouvoir de l’argent, ils font, comme tu le souhaitais, de la politique sur leur lieu de vie en constituant des petites structures autonomes. Autant de ZAD, autant de gueules ouvertes, autant de sources d’espoir.

* toutes les citations d’Arthur sont extraites des numéros de la Gueule Ouverte des années 1977 à 1980.

** l’autobiographie d’Arthur, Mémoires d’un paresseux, est parue aux éditions de l’Aléï en 1988.


Article initialement publié à l’adresse suivante.

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