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Portrait d’Arthur, la Gueule Ouverte (par Juliette Keating)

Arthur (Henri Montant 1939–2010) fut l’un des jour­na­listes fonda­teurs de la Gueule Ouverte, le canard d’éco­lo­gie poli­tique des années 1970. Mili­tant de la lutte contre le programme nucléaire français et la menace de l’atome mondia­le­ment imposé pour un “progrès” aux consé­quences écolo­giques désas­treuses, Arthur dénonça, dans les colonnes de la G.O., d’une plume mordante, souvent humo­ris­tique mais toujours enga­gée, les hypo­cri­sies du pouvoir préten­du­ment démo­cra­tique.

 © DR

Bien plus que la seule protec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, bien plus que la produc­tion d’une éner­gie “verte” pour faire tour­ner encore la machine capi­ta­liste, les articles d’Ar­thur rappellent que l’éco­lo­gie poli­tique ne réclame rien d’autre qu’un chan­ge­ment radi­cal de société.

« Imagi­nons l’ima­gi­na­tion au pouvoir. Ce serait une catas­trophe !

Elle dirait le pouvoir nul et non avenu.

Et voilà tous nos archaïques au chômage. »

Arthur

Arthur (Henri Montant) © Bruno Montant

Arthur (Henri Montant) © Bruno Montant

5 ans. Il faut plus d’une main du baron atomique Empain pour comp­ter sur les doigts les étés depuis ta dispa­ri­tion. Mais Marcel Boiteux, ce « haut fonc­tion­naire privé de conscience »*, direc­teur d’EDF pendant vingt plombes, agent très dévoué du tout-nucléaire français, a 93 ans. Et il le recon­naît sans s’en faire : deux acci­dents majeurs se sont produits dans les réac­teurs de la centrale de Saint-Laurent-des-eaux. En 1980, du pluto­nium a été déversé dans la Loire et dans le plus pesant secret car, affirme l’ho­no­rable nucléo­crate, aver­tir les rive­rains des acci­dents nucléaires est le meilleur moyen d’avoir des histoires. Des histoires, ou plutôt de l’in­for­ma­tion à desti­na­tion des popu­la­tions entre­te­nues dans l’igno­rance par les tech­no­crates qui les méprisent, tu as osé en faire avec tes copains de la Gueule Ouverte, malgré l’om­ni­po­tent Boiteux, à l’époque où la France se couvrait joyeu­se­ment de centrales nucléaires, “solu­tion” provi­den­tielle à la crise du pétrole.

Aujourd’­hui, des cumu­lus blancs s’élèvent dans le ciel bleu, au-dessus du rideau d’arbres qui cache le béton des hautes tours de refroi­dis­se­ment. Au bout du jardin de ton frère, en contre­bas des vastes champs ferti­li­sés, impec­ca­ble­ment peignés, de la Beauce, le ru autre­fois pois­son­neux et douce­ment caressé par les algues, coule ses eaux rares sur la boue de son lit vide de toute herbe et de toute ablette, tandis que sur ses rives, d’inouïs castors drômois réin­tro­duits dans le Val-de-Loire, contri­buent à leur rythme à l’abat­tage des peupliers. C’est d’ici que j’écris, de cette maison où tu es venu.

Arthur, je t’ap­pe­lais Henri parce que tu es mon oncle. Nous nous sommes pas assez connus, croi­sés seule­ment, pour ainsi dire, car la vie fait des crasses et éloigne ceux qui auraient tant gagné à mieux se parler. J’ai lu les numé­ros de la Gueule Ouverte que j’ai reçu en partage, ceux des années 1977 à 1980, ceux des dernières années de la G.O., alors même que le mouve­ment écolo­giste ne dési­gnait plus seule­ment un groupe de barbus utopistes mais deve­nait une force poli­tique bien réelle. C’est à travers la lecture de tes articles, où l’in­for­ma­tion renforce l’opi­nion, que je trace aujourd’­hui ton portrait, ton portrait vers quarante ans, celui de tes idées, celles d’un « vrai » écolo­giste, même si tu récu­sais l’épi­thète qui « suppo­se­rait l’exis­tence de critères », toi l’en­nemi des normes morti­fères et de l’au­to­rité.

Panache de la centrale de Saint-Laurent-des-eaux (41), août 2015 © Gilles Walusinski

Panache de la centrale de Saint-Laurent-des-eaux (41), août 2015 © Gilles Walu­sinski

« L’éco­lo­gie est un choix de société, l’en­vi­ron­ne­ment un délas­se­ment d’es­thètes. »

Tu rappelles la racine du mot écolo­gie : « la maison », et constate que « la maison plané­taire est mal tenue. »* Contre l’art mauvais du gaspillage, il faut redé­fi­nir les besoins humains, écris-tu : “moins d’objets à consom­mer, moins de travail à se rider l’es­prit, mais d’autres objets produits diffé­rem­ment. Des objets au service de leurs utili­sa­teurs plutôt que des travailleurs enchaî­nés à leurs traites. L’être plutôt que l’avoir”. Ainsi, pour toute défi­ni­tion de l’éco­lo­gie poli­tique, depuis que l’éco­lo­gie ne se contente plus d’être une science mais a fait irrup­tion dans le débat public et dans la vie quoti­dienne, tu dis qu’elle est subver­sion : néga­tion abso­lue du pouvoir et des hiérar­chies, remise en cause de la crois­sance à tout va, refus du travail sala­rié, ce nouvel escla­vage.

Une décen­nie après mai 68, tu affirmes que “personne ne veut de ce monde pourri bâti par les vieux, de ce monde de compé­ti­tion finan­cière et hiérar­chique absurde, ce monde crispé et dange­reux, coincé et engoncé, sans humour et sans chaleur. Ce monde pré-homi­nien qui se croit sage et n’est que savant, qui se veut scien­ti­fique et n’est qu’obs­cu­ran­tiste, qui se dit mondia­liste et n’est que chau­vin. Personne n’en veut. Dès qu’il accède à la conscience de sa misère, le jeune se découvre égale­ment soli­daire, où qu’il vive, en Alle­magne ou au Japon. L’in­ter­na­tio­nale des vivants est née”. Il y a donc, d’abord, l’im­pé­ra­tif d’un refus : ce «  non chef ! » lancé par tes amis de la déso­béis­sance civile, qui est un « double refus : refus de l’État (donc de tout ce qui le renforce, partis y compris), refus du travail (droit à la paresse créa­tive). Deux sacrés mira­dors, deux mira­dors sacrés. Mais, dis-tu, je crois qu’on ne peut pas se dire écolo­giste et faire l’im­passe sur ces deux monstres. » A quoi l’on voit que l’éco­lo­gie poli­tique est fonda­men­ta­le­ment anar­chiste.

Arthur (encore jeune mais déjà chauve) © Armand Baumann

Arthur (encore jeune mais déjà chauve) © Armand Baumann

“Les struc­tures de l’état moderne et tech­nique nous oppriment et nous aliènent à tous les niveaux de la vie quoti­dienne : travail, consom­ma­tion, couple, culture, pensée”. L’éco­lo­gie poli­tique est éman­ci­pa­trice, elle pose la néces­sité d’une libé­ra­tion. Libé­ra­tion utopique, peut-être ; mais, comme l’abo­li­tion du travail, “ce n’est pas une raison pour ne pas la récla­mer”.

« Le travail sala­rié ne libère pas l’homme. Ce qui libère l’homme, c’est le geste créa­teur qui lui permet de trans­for­mer la réalité. »

Admi­ra­teur de tous les tireurs au flanc, Arthur, je te connais grand amateur de siestes sous l’arbre. Tu te vantais d’avoir la qualité de pares­seux, au point d’en faire le titre de ton auto­bio­gra­phie**. C’est que tu fais la distinc­tion, avec Adret, entre le travail lié et le travail libre. Le triste labeur pour « les néces­si­tés de la crois­sance » s’op­pose au travail utile : « Les écolo­gistes ont tourné la diffi­culté en prenant le problème à l’autre bout. Ils disent : de quoi avons-nous besoin ? Nous verrons ensuite s’il est utile de fabriquer le super­flu. Il va de soi qu’au­cun ouvrier sensé n’au­rait jamais décidé la fabri­ca­tion du Concorde si on lui avait demandé son avis. Paris-Cara­cas en trois heures à quoi bon ? À quoi bon perdre huit heures par jour à faire gagner trois heures à son patron ? »* Et tu répètes que le seul travail digne de l’homme, le seul travail éman­ci­pa­teur, est le non-travail de la créa­tion : « Comme la créa­tion n’est jamais fasti­dieuse mais toujours liée au jeu, le travail, par contre-coup en prend plein la gueule. Et le type qui a goûté à la drogue de la créa­tion reprend diffi­ci­le­ment le collier du travail, jusqu’au jour où il réduit à trois fois rien ses besoins pour ne plus jamais travailler. Ce jour-là, l’homme sort pratique­ment de la sphère de la marchan­dise, même s’il n’y échappe jamais tout à fait. La lutte des classe, sa lutte des classes est termi­née. »

De sorte qu’il n’y a pas, selon toi, de problème du chômage mais bien un problème du travail et, dans une époque où la jeunesse est nombreuse et porteuse du désir de renou­ve­ler la vie en bous­cu­lant le vieux monde, tu te réjouis : « Mais les jeunes ne sont plus dupes. L’ab­sen­téisme, le sabo­tage, le coulage, bref le refus du travail, sont un phéno­mène géné­ra­lisé. Les patrons se lamentent sur les exigences des jeunes : ils veulent gagner beau­coup d’argent sans travailler beau­coup. Et en plus, horreur et putré­fac­tion, ils veulent faire un travail qui leur plaise. (…) Ils désertent les ascen­seurs sociaux. Ils veulent du temps libre, du temps libéré. »

On compte aujourd’­hui trois fois plus de chômeurs qu’il y a quarante ans. La culpa­bi­li­sa­tion des « deman­deurs d’em­ploi », le flicage des allo­ca­taires, les injonc­tions à consom­mer pour exis­ter, ont, pour beau­coup, étouffé toute velléité de trans­for­mer le temps sans travail subi, en un temps libéré, ouvert à la créa­tion. La prison du boulot sala­rié a refermé plus dure­ment ses grilles sur ceux qu’elle exclut, leur reti­rant jusqu’à la simple envie de vivre. On prêche l’évan­gile du labeur aux petiots, dès la mater­nelle. En septembre 1978, tu ironises : « Quant à ceux qui voudraient propo­ser des mesures écolo­giques (petites unités de produc­tion d’objets utiles et inusables) qu’ils se taisent ! D’ailleurs, même s’il parlaient, on s’ar­ran­ge­rait pour que ce fût dans le désert. Poli­tique et syndi­cal. Car si les gens décou­vraient qu’ils peuvent orga­ni­ser eux-même leur travail et leur temps, ce serait la révo­lu­tion. Or ça, nous sommes formels, nous n’en voulons pas : la bourse serait morose. »

Aujourd’­hui, c’est comme marché à déve­lop­per, créa­teur supposé « d’em­plois verts », que « les télé­vi­dan­geurs » nous vendent ce qu’ils appelle « l’éco­lo­gie. » Pas sûr que les contrats de ces sala­riés verts satis­fassent à la propo­si­tion raison­nable de « travailler deux heures par jour. » Comme hier, « la reli­gion produc­ti­viste, l’idéo­lo­gie machi­niste, la croyance en l’abs­trac­tion du déve­lop­pe­ment tech­nique », avec pour toute récom­pense l’ac­ces­sion de quelques élus au para­dis de la consom­ma­tion illi­mi­tée, font encore des ravages.

caricature d'Arthur pour la couverture de

cari­ca­ture d’Ar­thur pour la couver­ture de “Mémoires d’un pares­seux” © Cabu

« Ne pas effrayer les gens avec leur mort. Les émer­veiller avec leur vie. »

Une de la G.O. 18 oct 1978

Une de la G.O. 18 oct 1978

Tu te méfies des idéo­lo­gies. Tu hais le capi­ta­lisme autant que le faux socia­lisme des régimes de l’Est, les dicta­tures du prolé­ta­riat comme les théo­cra­ties : en Iran, tu déplores qu’on renverse la dicta­ture du shah pour établir celle des ayatol­lahs. De toutes ces envo­lées histo­riques, tu rappelles que c’est la mort qui sort toujours vainqueur. Aux grands dogmes idéo­lo­giques, tu opposes le réel : « Le réel, c’est que les hommes peuvent vivre libres et égaux. L’idéo­lo­gie, c’est que l’homme est par nature, fata­lité ou néces­sité poli­tique, destiné à être esclave de quelque chose qui le dépasse, contre quoi il est donc inutile de lutter sauf à vouloir mourir. »* L’éco­lo­gie poli­tique n’est pas une idéo­lo­gie, elle ne cherche pas à faire le bonheur des masses malgré elles, à les convaincre d’ac­cep­ter leur oppres­sion pour leur bien, en échange d’une récom­pense aléa­toire et toujours à venir. Au contraire, elle prône l’im­por­tance de l’in­di­vi­duel, de la diver­sité, de l’équi­libre, de la petite struc­ture auto­nome contre le centra­lisme alié­nant. Elle se situe du côté de la vie : « La vie, la vraie vie, le jeu, l’amour, la créa­tion, s’est lais­sée étouf­fer par les mornes réali­tés de la survie » : Arthur, j’en­tends, dans ta prose, les échos de Vanei­gem que tu aimes tant.

Ton infa­ti­gable mili­tan­tisme anti­nu­cléaire n’est donc pas seule­ment la contes­ta­tion d’une indus­trie dange­reuse pour aujourd’­hui comme pour les géné­ra­tions futures, une menace perma­nente de destruc­tion totale des êtres vivants. Le nucléaire imposé aux popu­la­tions du monde est idéo­lo­gique : c’est le dernier tour d’écrou d’un pouvoir essen­tiel­le­ment fasci­sant. Si bien que, affirmes-tu : « l’aban­don du nucléaire aurait pour corol­laire la décen­tra­li­sa­tion des pouvoirs, la discus­sion de la crois­sance, la redé­fi­ni­tion du travail, c’est à dire à long terme, la fin des domi­nances hiérar­chiques, la fin des États. Quand on est chef d’état, voire sous-chef, on tue dans l’œuf une subver­sion si radi­cale. » Ce texte, tu l’écris en août 1977, après la mani­fes­ta­tion contre la centrale Super­phé­nix de Malville, au cours de laquelle un jeune profes­seur de physique, Vital Micha­lon, a été tué par les gendarmes et par une grenade qu’on quali­fiait en ce temps-là d’of­fen­sive. La terrible répres­sion de la manif inter­dite de Creys-Malville, les nombreux bles­sés, la mort de Vital Micha­lon, ce mili­tant paci­fique, t’ont boule­ver­sés, mais tu résistes aux tenta­tives de culpa­bi­li­sa­tion : « Quand on rentre dans le jeu des respon­sa­bi­li­tés, on remonte loin, jusqu’à la matrice origi­nelle. Je ne ferai jamais l’af­front à Vital Micha­lon de suppo­ser que j’ai pu l’at­ti­rer de force à Malville. Je sais qu’il était respon­sable de lui-même, conscient de l’enjeu comme nous le sommes tous, en dernière analyse. Le meur­trier est le préfet Jannin. L’arme du crime est une grenade offen­sive lancée dans le brouillard des gaz lacry­mo­gènes. Le reste n’est que phan­tasmes. »

« En démo­cra­tie, on permet aux gens de choi­sir la couleur des rideaux de leur cellule. Et les gens disent : on est libres. »

Partout dans tes écrits, cette idée revient : il n’y a pas de démo­cra­tie. Et tu donnes un exemple : « Songez que la déci­sion la plus impor­tante, la plus contrai­gnante, la plus gonflée qu’ait prise un gouver­ne­ment depuis Napo­léon, le programme nucléaire français, le fut par un mori­bond (Pompi­dou) que conseillait le colo­nel Mess­mer, sorte d’hu­ma­noïde à faible rayon d’ac­tion mental. »* La démo­cra­tie est confisquée par les grands orga­nismes privés ou public à la tête desquels on trouve les hommes de pouvoir, « ces machines à plani­fier le destin des masses », « ces machines parlantes, débi­tant un langage stéréo­typé, tota­le­ment décon­necté des réali­tés humaines, mais à quoi bon, il est celui du pouvoir. »

Dans ton pays, la Drôme, tu vois que les élus sont dépas­sés par les ques­tions tech­no­lo­giques haute­ment complexes que posent l’ins­tal­la­tion des centrales sur leur terri­toire, se résignent à «  faire confiance  » et ne font qu’ « enté­ri­ner les déci­sions occultes des tech­no­crates (non élus). » Le refus popu­laire, massif, de la construc­tion des grands barrages ou des centrales nucléaires, tu remarques qu’EDF et son patron Boiteux n’en tiennent aucun compte. EDF pratique la « démo­cra­tie du fait accom­pli et de l’ir­ré­ver­sible (« nous avons mis tant de fric dans l’af­faire, impos­sible de reve­nir en arrière ») ». Les béton­neurs d’hier et d’aujourd’­hui se font proté­ger par l’ar­mée. À la manif de Cruas, tu observes « toujours ce climat de guerre civile, cette volonté d’op­po­ser les gens. Ce que recherche EDF et les pouvoirs publics est clair : crimi­na­li­ser l’éco­lo­gie, l’as­si­mi­ler au terro­risme et faire des français 50 millions de mili­ciens reje­tant cette gangrène intel­lec­tuelle et passéiste. »

Dans ce spec­tacle de démo­cra­tie, tu dénonces les partis et les syndi­cats, que tu vois toujours du côté de l’ordre et de la servi­tude, qui anéan­tissent les tenta­tives d’éman­ci­pa­tion des travailleurs par eux-même : « Car (les forces poli­tiques et syndi­cales) ont la pesante effi­ca­cité du bœuf. Elles étouffent la spon­ta­néité, elles bureau­cra­tisent la poésie. Elles agissent comme la géla­tine, maçonnent les spores de la liberté et labourent les champs sans clôture. » Tu traduis faci­le­ment les belles promesses élec­to­rales : « vous voulez être peinards ? Rési­gnez-vous et gagnez du fric ! Et venez pas nous faire chier avec vos histoire de chan­ger la vie. Lais­sez ça aux discours. N’agis­sez pas ! La démo­cra­tie on est là pour s’en occu­per. On est des spécia­listes. Votez, nous ferons le reste. »

Tu n’as que très rare­ment voté, et jamais cru au vote. En 1978, on demande aux écolo­gistes de s’ou­vrir « aux forces poli­tiques et syndi­cales », tu doutes : « se recon­naître, s’ai­mer, se parler, se sourire, ça veut dire faire sauter les cloi­sons, crever les écrans, mettre en panne les ascen­seurs, occu­per l’es­pace, occu­per le temps, s’émer­veiller soi-même. Surhu­main boycott de tout ce qui s’in­ter­pose entre les gens et la vie des gens. Et d’abord, juste­ment, « les forces poli­tiques et syndi­cales. » »

« Éviter l’émer­gence des notables verts, corrects, crédibles et beau-parleurs. »

«  On avait crée la Gueule Ouverte à quelques indi­vi­dus, pour se la fendre un petit peu, la gueule, et l’ou­vrir un tanti­net. »* Tu rappelles cela en 1977, ravi mais pas surpris que les idées des écolo­gistes aient fait leur petit bout de chemin pour atteindre plus large­ment les consciences indi­vi­duelles pour­tant quoti­dien­ne­ment mode­lées par la propa­gande des hérauts du « progrès » nucléaire, de la crois­sance et de la consom­ma­tion. Le vote écolo pèse soudain dans les cinq pour cent, capable donc de faire bascu­ler une élec­tion. Mais que faire de cette force nouvelle ? Comment ne pas lais­ser dissoudre les prin­cipes fonda­men­taux de l’éco­lo­gie poli­tique, telle que tu la penses, telle que tu la vis, dans les compro­mis­sions de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ?

Quatre ans après la candi­da­ture de René Dumont aux élec­tions prési­den­tielles, se profilent les légis­la­tives de 1978. Soudain préoc­cu­pés de consi­dé­ra­tions “vertes”, les candi­dats à leur propre élec­tion oublient que l’éco­lo­gie poli­tique est la néga­tion même de ce qu’ils repré­sentent : l’am­bi­tion person­nelle, le goût du pouvoir et de l’argent, le mensonge pour arri­ver puis le flicage et la force armée face à la popu­la­tion.

Tu es plus que méfiant, tu es anti-élec­tions. « Pour les domi­nants, la démo­cra­tie parle­men­taire est effec­ti­ve­ment le moins pire des système, car c’est celui qui fait le mieux parti­ci­per les gens à leur auto-exploi­ta­tion. La dicta­ture c’est trop voyant. » Tu ne crois pas que l’on puisse chan­ger la vie de l’in­té­rieur d’un système que tu récuses. «  Ni dieu, ni maître, ni député ! » affirmes-tu, prêt, pour­tant, à t’en­ga­ger dans la bataille de la mobi­li­sa­tion des indé­cis en faveur du vote écolo pour que les idées écolo­gistes touchent un encore plus large public, pour que les mili­tants écolo­gistes aient accès aux dossiers sensibles, pour aussi (et surtout?) « détour­ner (les élec­tions) vers le burlesque. Qu’on laisse au moins aux gens un souve­nir plai­sant. Dire ce qu’on a à dire sans se prendre au sérieux. Badi­ner un brin avec l’apo­ca­lypse. » Mais tu refuses abso­lu­ment la lutte des places : les batailles d’ego, les chamaille­ries des placés et des à placer ne t’in­té­ressent pas. La conquête du pouvoir rend les gens imbé­ciles : « un chef ne peut par nature être intel­li­gent puisqu’il utilise toute son éner­gie à conser­ver bête­ment son pouvoir. L’homme intel­li­gent, l’homme de science, se moque du pouvoir. Il veut savoir, connaître. Diri­ger les autres est une recherche idiote. »

Tu abhorres le vedet­ta­riat. Tu sais que les leaders sont fabriqués par le système média­tique, parfois malgré les indi­vi­dus, et tu te rappelles des affres de ton ami Four­nier, vedette bien malgré lui. Mais « les gens ont besoin de statues et d’icônes ». Il faut faire avec cette réalité, au moins provi­soi­re­ment, alors tu conseilles : « ne jalou­sez pas les leaders, plai­gnez-les et le problème sera réglé. »

Une de la G.O., 22 mars 1978

Une de la G.O., 22 mars 1978

Tu redoutes comme le plus grand des dangers la récu­pé­ra­tion poli­tique du vote écolo­giste par les partis qui se proclament de gauche, et tu rappelles que « la gauche veut chan­ger la vie de l’es­clave en gardant le même fouet. » Les poli­ti­ciens en quête de suffrages ont tous la même idée sur l’éco­lo­gie, que tu résumes par le joli mot de « verdure » : « la « verdure » c’est le possible, le plus grand déno­mi­na­teur commun, si grand qu’il déteint sur tous les candi­dats poli­tiques. Mais si vous ne chan­gez pas tout, vous ne chan­gez rien. » Or, malgré la verdure, il n’est jamais ques­tion, ni au PS ni au PC, de stop­per le nucléaire, ni civil, ni mili­taire. Il t’ar­rive même de haus­ser le ton, inter­pel­lant les récu­pé­ra­teurs : « l’éco­lo­gie ne se ralliera jamais à votre système poli­tique. Vous pour­rez sans doute en récu­pé­rer les gadgets : les bouts de chan­delles pétai­nistes de l’éco­no­mie d’éner­gie. Vous ne pour­rez jamais digé­rer son poten­tiel subver­sif pour une raison très simple : le capi­ta­lisme libé­ral est aux anti­podes d’une société écolo­gique. Le moteur de votre « démo­cra­tie », c’est l’ex­ploi­ta­tion de l’homme par l’homme, l’ex­ploi­ta­tion du tiers monde, l’ex­ploi­ta­tion de la nature. » Les écolo­gistes ne peuvent, sans se perdre, rejoindre le clan fermé des notables élus.

Tu es conscient de l’énor­mité de ce qui est à surmon­ter : « L’éco­lo­gie c’est diffi­cile. Sinon ce serait le socia­lisme. Il faut conci­lier les aléas de la spon­ta­néité et ceux de l’or­ga­ni­sa­tion. Il faut marier l’in­di­vidu avec la société. Il faut que l’homme, animal social, n’y perde pas son aspect unique. Il faut des struc­tures assez ouvertes pour ne pas se fermer aux inno­va­tions. Il faut respec­ter les diver­si­tés ethniques sans perdre de vue l’in­ter­na­tio­na­lisme plané­taire des problèmes. Il faut surtout arrê­ter de dire il faut. Les écolo­gistes ne veulent pas se consti­tuer en parti avec les appa­reils, les dogmes et les magouilles des congrès. Pour­tant la tenta­tion est grande ; on évoque l’ef­fi­ca­cité . »

Comment faire de la poli­tique en se passant des hommes et des femmes poli­tiques, en refu­sant les partis ? Comment faire en sorte que les gens prennent eux-même leur destin en main malgré les mensonges de ceux qui les mani­pulent ? « Le rôle exclu­sif de l’homme poli­tique, c’est juste­ment de donner un espoir. Le rôle des incroyants pas dupes, c’est de démys­ti­fier, de prou­ver par des faits, des exemples histo­riques, des suppo­si­tions étayées par la science sociale, qu’une société égali­taire passe d’abord par la destruc­tion de ces faux espoirs, de ces croyances en l’homme poli­tique. » D’où la néces­sité abso­lue d’un jour­nal comme la Gueule Ouverte, arme de papier contre la désin­for­ma­tion : « notre seul boulot, affirmes-tu, c’est de faire tout simple­ment de l’in­for­ma­tion poli­tique de base. Patiem­ment. Expliquer ce qu’est un homme poli­tique, un cash-flow, une multi­na­tio­nale, un taux de crois­sance, une élec­tion. » Parti­ci­per, en somme, à l’éga­lité du niveau de conscience des indi­vi­dus appe­lés à vivre ensemble.

 

« Un jour les poules auront des dents et les poulets n’en auront plus ! »

Arthur, je me souviens de tes arri­vées toni­truantes dans les réunions de famille. L’ap­pa­ri­tion de mon oncle, toujours précé­dée du craque­ment du frein à main de ta vieille Peugeot, de ta voix râpeuse de fumeur de pipe et d’un grand éclat de rire. En te lisant, je découvre qu’il pouvait t’ar­ri­ver d’être raison­na­ble­ment opti­miste. Ainsi, tu oses affir­mer en avril 1977 : « bien sûr qu’on peut arri­ver à suppri­mer les Dassault, Balkany et autres requins et à réduire la fraude fiscale ! » Il suffit d’être patient : « un jour l’homme sortira de la préhis­toire et les guerres civiles, les guerres reli­gieuses, les guerres du travail sala­rié (lutte des classes) paraî­tront aussi risibles que les combats du tricé­ra­tops. En atten­dant, l’homme est un dino­saure légè­re­ment évolué qui se roule sur son tas de fougères en croyant que ça durera toujours. Pauvre bête ! »*

Dans ces années-là, tu crois en la jeunesse, en sa capa­cité à rever­ser les struc­tures établies : « les jeunes lycéens savent, nous savons tous, que la révo­lu­tion est possible, la révo­lu­tion cultu­relle : fin du système marchand, rempla­ce­ment des rapports marchands d’échange par les rapports humains, convi­viaux. Si elle se veut libre, l’hu­ma­nité ne pourra pas faire l’im­passe sur l’hu­main… » J’ai onze ans quand tu écris ces lignes. Enfants de mai 68, nous avons déçu tes espoirs, sans doute, puisque les années 80 furent celles où le fric établit pour long­temps son empire tota­li­taire sans que nous protes­tions beau­coup. Toi qui détestes tant « les amou­reux de l’argent. Ces gens sont peu nombreux mais bien orga­ni­sés. Leur reli­gion, l’argent, a un fort pouvoir de séduc­tion. Ils l’uti­lisent pour faire des adeptes. Ils sont assez nombreux et prosé­lytes pour étouf­fer les cris des vivants et, par exemple, gagner les élec­tions. C’est pourquoi ils dirigent tous les pays du monde. » Tu t’es toujours soigneu­se­ment arrangé pour ne jamais faire partie de ce club restreint des blin­dés.

Mais ton humour ironique cache mal un pessi­misme parfois extrême. Tu es pessi­miste, devant l’in­tel­li­gence humaine si mal employée : « impri­mer une presse poubelle, réali­ser un bombar­dier super­so­nique, une centrale nucléaire, un ordi­na­teur, toutes ces ressources qui tournent à vide pour produire de la mort et de l’alié­na­tion. » Face aux conflits armés qui se multi­plient, tu rappelles qu’il « n’y a pas d’atome paci­fique », que la bombe est réali­sable à partir de n’im­porte quel réac­teur nucléaire et que la dissé­mi­na­tion nucléaire conduit inévi­ta­ble­ment à la guerre. Tu déplores le gouver­ne­ment des popu­la­tions par la trouille, et tu fais en juillet 1977 le tableau d’un avenir bien sombre : « un monde téta­nisé sous la menace nucléaire qu’a­gite une poignée d’homme complices à l’ouest et à l’est. Et une multi­tude serve, accep­tant la fata­lité tech­nique du confort élec­trique, la répé­ti­tion du contrôle absolu (peur des « terro­ristes »), le matraquage audio-visuel des cultures domi­nantes. Un monde de flics. Un monde où on ne pourra plus penser sans cein­ture de sécu­rité, un monde où tous les dépla­ce­ments, même les plus infimes, seront soumis au contrôle étatique. Un monde géomé­trique ou nous serons soumis à la raison qui n’est pas la Raison. Un monde telle­ment figé dans toutes ses struc­tures qu’il sera alors temps pour lui de mourir. » Le décou­ra­ge­ment soudain te saisit, l’en­vie de tout lais­ser tomber devant l’im­pla­cable force d’écra­se­ment des indi­vi­dus du pouvoir pseudo-démo­cra­tique : « la seule alter­na­tive, et je la ressens aujourd’­hui comme beau­coup dans mes tripes, pour les moutons qui ont mangé l’herbe enra­gée de Malville, c’est Tahiti, la déser­tion, les vahi­nées et le bras d’hon­neur parfumé à cette société qui barre en couille : après moi le déluge des neutrons. J’ai tout tenté, je n’irai pas jusqu’au sacri­fice. Vivre d’abord et vite, ça urge ! Mais c’est dur de se rési­gner. »

 

Caricature d'Arthur © Nicoulaud

Cari­ca­ture d’Ar­thur © Nicou­laud

« Il va falloir sous peu liqui­der l’éco­lo­gie en tant que gadget idéo­lo­gique du système domi­nant, nouveau cache-misère. »

Non, je ne t’ai jamais connu rési­gné. Tu affirmes, devant le scan­dale de l’Amoco Cadiz, qu’« il y a pire que la marée noire : l’ha­bi­tude que l’on s’en fait. Il faudrait pouvoir casser les habi­tudes mentales des gens et cette rési­gna­tion morbide : « de toutes façons on n’y peut rien. » De l’Olympe aux plaies d’Égypte, les Pouvoirs inventent toujours de nouvelles fata­li­tés pour faire cour­ber le chef aux esclaves. Les dieux aujourd’­hui, c’est le progrès, cette molle entité calcu­lée en vains béné­fices tandis que meurent nos biens essen­tiels : l’eau, la faune, la flore et l’au­to­no­mie de ceux qui en vivent. »* Les catas­trophes se multi­plient, qui ne connaissent jamais de respon­sables ni de coupables. « La catas­trophe, ce moyen libé­ral des masses contrô­lées, joue le rôle d’un goulag apoli­tique. Sauf que chez nous, les gens s’en­ferment tous seuls au camping de Los Alfaqués », dont l’in­cen­die, causé par l’ex­plo­sion d’un camion-citerne trans­por­tant 25 tonnes de gaz, fait 217 morts.

Alors, il faut conti­nuer à s’in­di­gner : « qui ne s’in­digne plus consent. Indi­gnons-nous mordi­cus jusqu’à la mort. Voyez comme on est : on serait aux portes de l’en­fer qu’on gueu­le­rait toujours… c’est plus du jour­na­lisme, c’est du mauvais carac­tère ! » Mais les discours ne suffisent plus, « l’heure du bla-bla et de l’in­for­ma­tion est passée. Place aux poètes (du verbe grec qui signi­fie : faire). » Tu dis qu’il faut « passer enfin aux actes. Sinon nous reste­rons des gugusses spécia­listes dans l’éco­lo­gie, récu­pé­rés bien­tôt par la commis­sion ad hoc du parti machin chouette et gestion­naire new look du monde capi­ta­liste. »

Agir, c’est d’abord mani­fes­ter, même quand c’est inter­dit et malgré la répres­sion poli­cière. Est-ce suffi­sant ? Tu remarques après la mani­fes­ta­tion très calme de Flaman­ville que « le pouvoir aime bien ce genre de pique-nique. Ce qu’il déteste c’est que les gens s’en­ra­cinent, parlent et vivent ensemble. » C’est cela, pour toi, la révo­lu­tion : choi­sir son lieu de vie, choi­sir ses œuvres, vivre ensemble, se rencon­trer, se parler.

Et soudain, dans ce que tu écris, dans le récit des mobi­li­sa­tions, des rassem­ble­ments contes­ta­taires contre les centrales, les barrages, le grand canal du Sud, les auto­routes, l’ex­ten­sion du camp mili­taire du Larzac, surgit la ques­tion de la violence. Tu es non-violent, parfois jusqu’à la naïveté. Pour toi, la non-violence est « l’at­ti­tude indi­vi­duelle la plus intel­li­gente. » Pour­tant, tu comprends le recours à la violence, car « d’où vient-(elle) ? D’un chro­mo­some pervers ? Non ! La violence naît de l’im­pos­si­bi­lité du dialogue. C’est l’ul­time recours de celui qui se sent nié. Le dernier cri. »

Le sabo­tage te semble une réponse logique à la démo­cra­tie acca­pa­rée par la tech­no­cra­tie : « dans un monde qui tue, peut-on condam­ner ceux qui détruisent les outils des tueurs ? » Je sens à la lecture des numé­ros succes­sifs de la G.O. que le climat poli­tique et social se durcit, et pas seule­ment en France. Devant l’im­pla­cable déter­mi­na­tion des tech­no­crates et des finan­ciers, tu constates que « les « doux » écolo­gistes  devront étudier sérieu­se­ment la ques­tion du sabo­tage. Ils décou­vri­ront peut-être que la marchan­dise n’est pas sacrée, et que la détruire n’est pas un geste de violence mais un geste de légi­time défense. » Ainsi, tu soutiens les sabo­teurs des centrales nucléaires suisses : « ce que les arti­fi­ciers font sauter, c’est la poli­tique du fait accom­pli, la poli­tique du retour en arrière impos­sible. Les démo­crates, c’est eux. »

C’est l’époque des atten­tats de la RAF (Frac­tion Armée Rouge) en Alle­magne, des faux suicides de Baader et de ses cama­rades dans leur cellule. Si tu prends tes distances avec la méthode employée, que tu n’ap­prouves pas, tu recon­nais que Baader a visé juste en s’en prenant à la consom­ma­tion, aux banques, à la presse pour­rie, au patro­nat, à l’ar­mée et non pas aux lampistes. Selon toi, « Baader est peut-être le dernier roman­tique. Nous entrons dans des temps bien maus­sades. Le règne des purs et durs s’achève. L’État étend sa patte grais­seuse sur l’en­semble des acti­vi­tés humaines. Toute déviance, toute dissi­dence sera assi­mi­lée au terro­risme. La norme sera la rési­gna­tion coite. L’hu­ma­nité entre sans mollir dans le grand asile silen­cieux, le mouroir défi­ni­tif. Il ne fera pas bon penser et agir autre­ment. » A la mort d’Aldo Moro, ce poli­ti­cien assas­siné en Italie par les Brigades Rouges, qui fait les grands titres de la presse, tu opposes celle de millions d’ano­nymes qui chaque jour meurent de faim, celle des tortu­rés de la dicta­ture en Argen­tine, celle des Liba­nais bombar­dés par les Israé­liens, dans l’ac­cord tacite des bonnes consciences des nantis : « Nous écolo­gistes, luttons contre la mort, toutes les morts. La mort de Moro ne nous paraît pas plus horrible que celle de l’en­fant liba­nais. Et le terro­riste à la mitraillette ne fait que copier à petite échelle, les leçons du terro­risme suprême : l’État. »

Et tu répètes, que la première violence est d’abord celle, pour­tant jamais quali­fiée ainsi, des domi­nants : “une môme de quinze ans s’est suici­dée à Chalon pour s’être fait piquée à voler dans un (maga­sin) Mammouth. C’est pas de la violence. C’est les affaires. Dassault a vendu des dizaines de mirages de plus au Moyen-Orient. C’est pas de la violence. C’est du commerce exté­rieur. Un colleur d’af­fiches RPR, membre du SAC, a vidé son fusil sur un jeune. C’est pas de la violence. C’est la campagne élec­to­rale des « défen­seurs de la liberté libé­rale. » Bour­guiba a lancé l’ar­mée sur les jeunes chômeurs tuni­siens : 150 morts. C’est pas de la violence. C’est du main­tien de l’ordre.”

Arthur © Nicou­laud

Être et, surtout, demeu­rer non-violent, c’est aussi un combat.

Arthur, en te lisant, près de quarante ans plus tard, il me semble lire ce qui pour­rait être écrit ce matin, à quelques chan­ge­ments de noms près. Tu pensais l’éco­lo­gie dans sa globa­lité, et te moquais des préten­dues “victoires écolo­giques” du type limi­ter les colo­rants dans les bonbons ou réali­ser des couloirs à vélos. Tu rappe­lais que l’éco­lo­gie doit se fonder sur la confiance en l’homme, mais en l’homme “enfin sorti du moyen âge”, capable de battre en brèche cette maudite pulsion du pouvoir. Aujourd’­hui, c’est du côté des Zones à Défendre, bien plus que des parle­ments et des minis­tères, que tu trou­ve­rais de quoi surmon­ter ce pessi­misme profond que tu cachais en faisant de tout une raison de rire. Un peu partout, en France et ailleurs, les gens refusent encore les grands travaux indus­triels inutiles, qui leurs sont impo­sés. Ils se battent pour faire respec­ter la diver­sité écolo­gique, se révoltent contre les poten­tats locaux et contre le pouvoir de l’argent, ils font, comme tu le souhai­tais, de la poli­tique sur leur lieu de vie en consti­tuant des petites struc­tures auto­nomes. Autant de ZAD, autant de gueules ouvertes, autant de sources d’es­poir.

* toutes les cita­tions d’Ar­thur sont extraites des numé­ros de la Gueule Ouverte des années 1977 à 1980.

** l’au­to­bio­gra­phie d’Ar­thur, Mémoires d’un pares­seux, est parue aux éditions de l’Aléï en 1988.


Article initia­le­ment publié à l’adresse suivante.

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