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À propos des métiers à la con (par David Graeber)
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Traduction de l'article « On the Phenomenon of Bullshit Jobs », publié (en anglais) sur le site du magazine Strike!, le 17 août 2013. David Graeber analyse bien l'absurdité du travail dans la société industrielle, même s'il ne propose aucune critique du phénomène du développement technologique lui-même, qui est également problématique. Pour cela, vous pouvez lire cet excellent texte de Lewis Mumford.

En 1930, John Maynard Keynes avait prédit que d’ici la fin du siècle, les tech­no­lo­gies seraient suffi­sam­ment avan­cées pour que des pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis mettent en place une semaine de travail de 15 heures. Tout laisse à penser qu’il avait raison. En termes tech­no­lo­giques, nous en sommes tout à fait capables. Et pour­tant cela n’est pas arrivé. Au contraire, la tech­no­lo­gie a été mobi­li­sée dans le but de trou­ver des moyens de nous faire travailler plus. Pour cela, des emplois effec­ti­ve­ment inutiles, ont dû être créés. Des popu­la­tions entières, en Europe et en Amérique du Nord parti­cu­liè­re­ment, passent toute leur vie profes­sion­nelle à effec­tuer des tâches dont ils pensent secrè­te­ment qu’elles n’ont vrai­ment pas lieu d’être effec­tuées. Les dommages moraux et spiri­tuels que cette situa­tion engendre sont profonds. Ils sont une cica­trice sur notre âme collec­tive. Et pour­tant presque personne n’en parle.

Pourquoi l’uto­pie promise par Keynes — et qui était encore très atten­due dans les années 60 — ne s’est-elle jamais maté­ria­li­sée ? La réponse stan­dard aujourd’­hui est qu’il n’a pas pris en compte la crois­sance massive du consu­mé­risme. Entre moins d’heures passées à travailler et plus de jouets et de plai­sirs, nous avons collec­ti­ve­ment opté pour la deuxième alter­na­tive. Il s’agit d’une jolie fable morale, sauf qu’en l’ana­ly­sant, ne serait-ce qu’un court instant, nous compre­nons que cela n’est pas vrai. Oui, nous avons été les témoins de la créa­tion d’une grande variété d’em­plois et d’in­dus­tries depuis les années 20, mais très peu d’entre eux ont un rapport avec la produc­tion et la distri­bu­tion de sushis, d’iP­hones ou de baskets à la mode.

Quels sont donc ces nouveaux emplois préci­sé­ment ? Un rapport récent compa­rant l’em­ploi aux États-Unis entre 1910 et 2000 nous en donne une image claire et nette (il faut au passage souli­gner qu’un rapport simi­laire a été produit sur l’em­ploi au Royaume-Uni). Au cours du siècle dernier, le nombre de travailleurs, employés dans l’in­dus­trie ou l’agri­cul­ture a consi­dé­ra­ble­ment chuté. Paral­lè­le­ment, les emplois de « profes­sion­nels, admi­nis­tra­teurs, mana­gers, vendeurs et employés de l’in­dus­trie des services » ont triplé, passant « de un quart à trois quarts des employés totaux ». En d’autres termes, les métiers produc­tifs, comme prédit, ont pu être large­ment auto­ma­ti­sés (même si vous comp­tez les employés de l’in­dus­trie en Inde et Chine, ce type de travailleurs ne repré­sente pas un pour­cen­tage aussi large qu’a­vant).

Mais plutôt que de permettre une réduc­tion massive des heures de travail pour libé­rer la popu­la­tion mondiale afin qu’elle pour­suive ses propres projets, plai­sirs, visions et idées, nous avons pu obser­ver le gonfle­ment, non seule­ment des indus­tries de « service », mais aussi du secteur admi­nis­tra­tif, et la créa­tion de nouvelles indus­tries comme les services finan­ciers, le télé­mar­ke­ting, ou l’ex­pan­sion sans précé­dent de secteurs comme le droit corpo­ra­tiste, les admi­nis­tra­tions univer­si­taires et de santé, les ressources humaines ou encore les rela­tions publiques. Et ces chiffres ne prennent pas en compte tous ceux qui assurent un soutien admi­nis­tra­tif, tech­nique ou sécu­ri­taire à toutes ces indus­tries, voire à toutes les autres indus­tries annexes ratta­chées à celles-ci (les toilet­teurs pour chiens, les livreurs de pizzas ouverts toute la nuit) qui n’existent que parce que tous les autres passent la majeure partie de leur temps à travailler pour les premières.

C’est ce que je propose d’ap­pe­ler des « métiers à la con ».

C’est comme si quelqu’un inven­tait des emplois inutiles, dans le seul but de conti­nuer à nous faire tous travailler. Et c’est ici que réside tout le mystère. Dans un système capi­ta­liste, c’est préci­sé­ment ce qui n’est pas censé se produire. Dans les anciens et inef­fi­caces états socia­listes, comme l’URSS, où l’em­ploi était consi­déré à la fois comme un droit et un devoir sacré, le système fabriquait autant d’em­ploi que néces­saire (c’est une des raisons pour lesquelles il fallait trois personnes dans les super­mar­chés pour vous servir un morceau de viande). Mais, bien sûr, c’est préci­sé­ment le genre de problème que la compé­ti­tion de marché est censée régler. Selon les théo­ries écono­miques, en tout cas, la dernière chose qu’une entre­prise recher­chant le profit va faire, c’est de débour­ser de l’argent à des employés qu’elle ne devrait pas payer. C’est pour­tant ce qui se produit, d’une certaine façon.

Alors que les entre­prises s’en­gagent dans des campagnes de restric­tions impi­toyables, ces licen­cie­ments touchent prin­ci­pa­le­ment la classe des gens qui produisent, déplacent, réparent ou main­tiennent les choses; alors qu’à travers une étrange alchi­mie que personne ne peut expliquer, le nombre de « gratte-papier » semble gonfler, et de plus en plus d’em­ployés finissent, à l’ins­tar des travailleurs de l’ex-URSS, par travailler 40 ou 50 heures par semaine, mais avec un temps effec­tif de travail utile de 15 heures, exac­te­ment comme Keynes l’avait prédit, puisque le reste de leur temps consiste à orga­ni­ser ou à parti­ci­per à des sémi­naires de moti­va­tion, à mettre à jour leur profil Face­book ou à télé­char­ger des séries télé­vi­sées.

La réponse n’est de toute évidence pas écono­mique : elle est morale et poli­tique. La classe diri­geante a compris qu’une popu­la­tion heureuse, produc­tive et béné­fi­ciant de temps libre est un danger mortel (pensez à ce qui s’est passé lorsque cela a commencé à se réali­ser dans les années 60). Et, d’un autre côté, le senti­ment selon lequel le travail étant une valeur morale intrin­sèque et que quiconque refu­sant de se soumettre à une forme intense de travail pendant ses jour­nées ne mérite rien, est extra­or­di­nai­re­ment pratique pour eux.

Autre­fois, consi­dé­rant l’aug­men­ta­tion appa­rem­ment infi­nie des respon­sa­bi­li­tés admi­nis­tra­tives dans les dépar­te­ments univer­si­taires britan­niques, j’en ai déduit une vision possible de l’en­fer. L’en­fer, c’est un groupe d’in­di­vi­dus qui passent le plus clair de leur temps à effec­tuer des tâches qu’ils n’aiment pas et pour lesquelles ils ne sont pas spécia­le­ment doués. Disons qu’ils ont été enga­gés parce qu’ils étaient de très bons menui­siers, et qu’ils découvrent ensuite qu’ils doivent passer une grande partie de leur temps à cuire du pois­son. Effec­tuer cette tâche n’est pas non plus indis­pen­sable, mais au moins il y a une quan­tité très limi­tée de pois­sons à faire cuire. Et pour­tant, ils deviennent tous complè­te­ment obsé­dés par le fait que certains de leurs collègues passent peut-être plus de temps à faire de la menui­se­rie sans contri­buer de manière équi­table à faire frire du pois­son, et, très rapi­de­ment, des piles entières de pois­son mal cuits et inutiles enva­hissent l’ate­lier, et que cuire du pois­son est étant devenu l’ac­ti­vité prin­ci­pale.

Je pense qu’il s’agit d’une descrip­tion précise de la dyna­mique morale de notre écono­mie.

Je réalise à présent qu’un tel argu­ment va immé­dia­te­ment géné­rer des objec­tions : « qui êtes-vous pour défi­nir quels emplois sont réel­le­ment ‘néces­sai­res’ ? De toute façon, que veut dire ‘néces­sai­re’ ? Vous êtes un profes­seur d’an­thro­po­lo­gie, qui a ‘besoin’ de ça ? » (et il est vrai que beau­coup de lecteurs de tabloïds [NDT – équi­valent anglais de la presse people] pour­raient consi­dé­rer mon travail comme l’exemple même de l’inu­ti­lité). Et d’une certaine façon, c’est effec­ti­ve­ment vrai. Il ne peut y avoir de mesure objec­tive de la valeur sociale.

Je ne me permet­trais pas de dire à une personne persua­dée d’ap­por­ter une contri­bu­tion signi­fi­ca­tive au monde que ce n’est pas le cas. Mais qu’en est-il des gens qui sont convain­cus que leur travail n’a pas de sens ? Il y a peu j’ai repris contact avec un ami d’en­fance que je n’avais pas vu depuis l’âge de 12 ans. J’ai été étonné d’ap­prendre que depuis, il était d’abord devenu poète, puis chan­teur d’un groupe de rock indé­pen­dant. J’avais entendu certaines de ses chan­sons à la radio, sans savoir que c’était quelqu’un que je connais­sais. Il était clai­re­ment brillant, inno­vant, et son travail avait sans aucun doute illu­miné et amélioré la vie de gens à travers le globe. Pour­tant, après quelques albums sans succès, il perdit son contrat, et criblé de dettes et devant s’oc­cu­per d’un jeune enfant, finit comme il le dit lui-même « par choi­sir à défaut d’autre chose, comme beau­coup de gens déso­rien­tés : la fac de droit ». Il est aujourd’­hui avocat d’af­faires et travaille pour une impor­tante firme new-yorkaise. Il était le premier à admettre que son travail n’avait aucun sens, ne contri­buait en rien au monde, et selon sa propre opinion, ne devrait pas réel­le­ment exis­ter.

On peut alors poser beau­coup de ques­tions, à commen­cer par : que cela nous apprend-il sur notre société, cette demande extrê­me­ment limi­tée en musi­ciens-poètes talen­tueux, et cette demande appa­rem­ment infi­nie en avocats spécia­listes du droit corpo­ra­tif ? (Réponse : si 1% de la popu­la­tion contrôle la plupart des richesses dispo­nibles, ce que nous appe­lons le « marché » ne sert que ce qu’ils — et personne d’autre — jugent utile ou impor­tant). Mais plus encore, cela montre que la plupart des employés en sont conscients. En fait, je ne pense pas avoir rencon­tré un seul avocat d’af­faire ne pensant pas que son métier était merdique. Il en est de même pour toutes les nouvelles indus­tries citées plus haut. Il existe une classe entière de profes­sion­nels qui, si vous les rencon­triez dans une soirée et admet­tiez faire quelque chose d’in­té­res­sant (anthro­po­logue, par exemple), feraient tout pour éviter de discu­ter de leur travail. Après quelques verres, ils risque­raient même de se lancer dans des tirades sur combien leur travail est stupide et sans inté­rêt.

Il y a ici une profonde violence psycho­lo­gique. Comment peut-on ne serait-ce que commen­cer à parler de dignité au travail, lorsqu’on estime que son travail ne devrait même pas exis­ter ? Comment cette situa­tion ne pour­rait-elle pas créer un senti­ment profond de rage et de ressen­ti­ment ? Il s’agit pour­tant du génie de cette société, dont les diri­geants ont trouvé un moyen, comme dans le cas des cuiseurs de pois­son, de s’as­su­rer que la rage soit préci­sé­ment et direc­te­ment diri­gée contre ceux dont les agis­se­ments ont un sens. Par exemple, dans notre société, une règle semble exis­ter, selon laquelle plus un travail béné­fi­cie ouver­te­ment aux autres, moins il sera payé. Encore une fois, une mesure objec­tive est diffi­cile à trou­ver, mais un moyen simple de se faire une idée est de se deman­der : qu’ar­ri­ve­rait-il si cette classe entière de travailleurs dispa­rais­sait ? Peu importe ce que vous pensez des infir­mières, éboueurs ou méca­ni­ciens, s’ils venaient à dispa­raître, les consé­quences seraient immé­diates et catas­tro­phiques. Un monde sans ensei­gnants ou dockers serait bien vite en diffi­culté, et même un monde sans auteurs de science-fiction ou musi­ciens de ska serait clai­re­ment un monde moins inté­res­sant. D’un autre côté, diffi­cile de savoir comment réagi­rait l’hu­ma­nité face à la dispa­ri­tion des PDG, lobbyistes, cher­cheurs en rela­tions publiques, télé­ven­deurs, huis­siers de justice ou consul­tants légaux (beau­coup pensent qu’elle s’en porte­rait large­ment mieux). Pour­tant, à part une poignée d’ex­cep­tions mises en avant (les méde­cins), la règle semble éton­nam­ment valide.

De façon plus perverse encore, il semble exis­ter un consen­sus selon lequel les choses doivent se passer ainsi. C’est un des points forts secrets du popu­lisme de droite. Vous pouvez le voir lorsque les tabloïds s’en prennent aux chemi­nots, qui para­lysent le métro londo­nien durant des négo­cia­tions qui tournent au conflit : le fait que ces travailleurs puissent para­ly­ser le métro montre que leur travail est néces­saire, mais c’est préci­sé­ment ce qui semble embê­ter les gens. C’est encore plus mani­feste aux États-Unis, où les Répu­bli­cains ont réussi à mobi­li­ser les gens contre les ensei­gnants ou les travailleurs de l’in­dus­trie auto­mo­bile (et pas contre les direc­teurs des écoles ou les respon­sables de l’in­dus­trie auto­mo­bile, qui étaient la source du problème) en raison de leurs paies suppo­sé­ment gonflées et d’avan­tages miri­fiques. C’est un peu comme si on leur disait « mais vous pouvez apprendre aux enfants! ou fabriquer des voitures! c’est vous qui avez les vrais emplois! et en plus de ça vous avez le toupet de deman­der une retraite de classe moyenne et la sécu ? »

Si quelqu’un avait conçu un régime de travail visant à perpé­tuer le pouvoir du capi­tal finan­cier, il aurait été diffi­cile de mieux faire. Les emplois réels, produc­tifs, sont sans cesse écra­sés et exploi­tés. Le reste est divisé en deux groupes, entre la strate des sans-emplois, univer­sel­le­ment vili­pen­dés, et une strate plus vaste de gens payés pour, en gros, ne rien faire, dans une posi­tion conçue pour qu’ils s’iden­ti­fient aux pers­pec­tives et aux sensi­bi­li­tés de la classe diri­geante (diri­geants, admi­nis­tra­teurs, etc.) et parti­cu­liè­re­ment à ses avatars finan­ciers, mais qui, en paral­lèle, produit un ressen­ti­ment envers tous ceux dont le travail possède une valeur sociale claire et indé­niable. Mani­fes­te­ment, le système n’a jamais été consciem­ment conçu. Il a émergé d’un siècle, quasi­ment, de tenta­tives et d’échecs. C’est la seule expli­ca­tion qu’on puisse donner à la raison pour laquelle, malgré nos capa­ci­tés tech­no­lo­giques, nous ne travaillons pas 3 à 4 heures par jour.

David Grae­ber


Traduc­tion: http://www.lagrot­te­du­barbu.com/2013/08/20/emplois-foir­reux-bull­shit-jobs-par-david-grae­ber/

Édition & Révi­sion: Nico­las Casaux, Héléna Delau­nay, Maria Grandy

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  1. Superbe article.
    Cependant, je cite « Pourtant, à part une poignée d’exceptions mises en avant (les médecins), la règle semble étonnamment valide. ». En France, les étudiants en médecine souffrent énormément. Après avoir passé un concours d’entrée insensé, ils passent plus de dix ans exploités, à enchaîner des semaines de plus de 40h de stage, + des gardes de nuit et week-end, et sont sous-payés (environ 200€ par mois de stage -et la cantine de l’hôpital non remboursée évidemment), jusqu’à leur internat où ils commencent enfin à toucher le SMIC mais où ils ont finalement la responsabilité de médecins + ces éternelles gardes. Les 12 ou 24h de récupération post-garde sont 99% du temps sautées car un interne n’a pas le droit de partir de l’hôpital si un autre interne n’arrive pas pour le remplacer, et comme on manque d’effectif, généralement le matin après la garde, l’interne est le seul à être là, donc il reste !
    Voilà, je tenais juste à souligner cela, je ne suis pas médecin mais mon frère l’est et psychologiquement, beaucoup pètent les plombs.
    Alors, certes, leur salaire futur est élevé, mais en profiteront-ils ? Ne leur aura-t-on pas gâché leur jeunesse, ne les aura-t-on pas épuisés avant l’heure ?

  2. Et David Graeber est au sommet de la pyramide des métiers à la con. Il faudrait peut être qu’il aille voir en entreprise, ces fameux métiers à la con, qui sont dans la réalité la cible de patrons avaricieux et n’en voient que les couts, disparaissent, pour finir par handicaper l’entreprise, maintenir les productifs dans leur servitude (plus de formation, des difficultés à évoluer professionnellement, des couts supplémentaires pour faire face aux exigences administratives, réglementaires ou fonctionnelles grâce au recours des consultants et maintenant des coachs) … Etc…